Un prénom pour la vie

Une naissance, c’est la venue au monde d’un bébé qu’on a attendu neuf mois et pour lequel on a choisi, plus ou moins tôt, un prénom. En général, il a fallu se mettre d’accord à deux. Et si on a décidé de ne pas savoir avant si c’était un garçon ou une fille, il a fallu trouver deux prénoms.
A la mode ? Intemporels ? Classiques ? Venus d’ailleurs ?
Un prénom pour la vie. Un prénom qui fait entrer dans la vie.
Petite balade dans une maternité, à la rencontre de bébés du printemps 2011.


Transcription:
– Est-ce que c’est votre premier enfant, madame ?
– Oui, c’est mon premier.
– Est-ce que vous souhaitez mettre les deux noms de famille ou ça sera que (1) le nom du papa ?
– Non, moi je laisse avec le nom du papa.
– Le nom du papa ?
– Ouais.
– D’accord.
– Les prénoms, s’il vous plaît ?
– Meryam: M.E.R.Y.A.M.
– Comment avez-vous choisi ce prénom ?
– J’ai une tante qui m’a élevée, malgré (2) j’ai mes parents. Mais elle m’aimait beaucoup et s’est décédée (3) juste avant mon mariage. Donc j’ai décidé, si j’aurais une fille (4), je l’appellerais avec son prénom. Et heureusement, j’ai une fille !
– Comment vous appelez-vous et comment s’appelle le papa ?
– Je m’appelle Oneida et le papa, c’est Mourad.
– Et Mourad a tout de suite été d’accord pour ce prénom?
– Oh oui, oui. C’est mon choix donc ça lui plaît, automatiquement.

– Comment s’est passé le choix du prénom Mathilde ?
– On avait déjà mis ce prénom dans la sélection de prénoms qu’on avait faite pour la première (5). On avait regardé un peu les sites internet, écouté un peu… On voulait pas que ce soit un prénom trop fréquent et puis qui nous plaise quand même (6), même (7) bien sûr.
– Comment s’appelle votre première ?
– Louise.
– En fait, dans ma famille tout le monde s’appelle pareil (8). Mes soeurs, mes tantes, mes cousines, on a toutes les mêmes prénoms. Donc au contraire, je voulais un prénom qui était pas du tout donné encore dans la famille, ni qui représentait déjà quelque chose pour moi, un ami, une amie proche ou… Le but, c’était de trouver,voilà, que Mathilde, ce soit uniquement Mathilde et…. et pas une autre Mathilde pour nous, quoi.
– Et donc le deuxième prénom que vous avez donné à… à Mathilde, c’est quoi ? (9)
– Alice. En fait, c’est… c’est notre fille qui voulait appeler sa petite soeur Alice. On s’est dit que pourquoi pas lui donner ce prénom en deuxième prénom.

– Donc c’est votre premier enfant…
– Deuxième.
– Deuxième enfant.
– A tous les deux, c’est notre premier.
– Alors, est-ce que vous souhaitez mettre les deux noms de famille ou ça sera que le nom du papa ?
– Que le nom du papa.
– D’accord.
– Alors, ça y est. Tous les papiers sont signés et… Expliquez-moi alors comment vous avez choisi ces deux prénoms: Léane et Eva ?
– En fait, on voulait des prénoms avec un A. Alors, Eva, parce que c’était le premier prénom au départ que l’on (10) avait choisi. Et en fait, on voulait quelque chose d’un peu moins commun, donc on a pensé à Léane.
– Le choix s’est fait à deux. Qui a apporté les premières idées ?
– C’est toujours moi qui décide !
– Madame (11). On était dans la voiture.
– Ouais.
– Et elle me dit: »J’ai trouvé un prénom. » Elle m’a dit: « C’est Léane ». Puis je lui ai dit: « Ça vient d’où ? » Elle me dit: « C’est breton. » Je l’ai pas crue.
– Parce que en fait, comme je suis bretonne, je lui ai dit… Je me suis dit ça va mieux passer (12) s’il aime pas trop.
– Et c’est passé tout de suite.

– Bonjour.
– Bonjour.
– Alors on m’a dit que dans cette chambre, il y avait des jumeaux.
– Il y a les plus belles jumelles du monde ! Nine et Talia.
– Comment vous les avez choisis, ces prénoms ?
– Mon mari est catalan, donc Nine, c’est nina, bébé, bambino en catalan. Et Talia, comme je suis d’origine arabe, ça veut dire « Lumière du paradis. »
– Comment s’est faite la négociation ? Vous vous êtes tout de suite dit, comme c’est des jumeaux, on va choisir un prénom chacun ?
– Il fallait trouver des prénoms qui marchent en Egypte, en France, pas trop arabes, pas trop français non plus. Donc on a essayé de faire le juste milieu. Ça plaît à certains copains. Des fois, ça plaît pas du tout. Et donc tout dernièrement, les derniers quinze jours (13), on a décidé de garder ces deux prénoms secrets pour prendre une décision ferme. Et puis voilà ! Et apparemment, c’est (14) les plus beaux prénoms de toute la planète !

Quelques explications:
1. ça sera que = ça ne sera que = ça sera juste / seulement
2. malgré j’ai mes parents: il faut dire en fait: bien que j’aie mes parents. Malgré tout seul s’emploie avec un nom.
3. s’est décédée: c’est une faute de français. On dit: Elle est décédée.
4. si j’aurais une fille: c’est une autre faute de temps. On dit: Si j’avais une fille… Il faut obligatoirement l’imparfait dans la proposition introduite par « si » dans ce cas.
5. la première: elle parle de leur première fille.
6. quand même: malgré tout.
7. même: c’est bizarre d’utiliser « même » ici ! Il se sert à rien.
8. pareil: de la même façon
9. c’est quoi ? : question uniquement possible à l’oral.
10. que l’on… : on n’est pas obligé du tout d’ajouter « l' » devant « on ». C’est un style plus recherché. Certains trouvent que c’est plus joli à entendre, plutôt que « qu’on ».
11. Madame: il parle de sa femme. ( C’est madame qui a choisi)
12. ça va mieux passer = ce sera mieux accepté / ce sera accepté plus facilement. (assez familier)
13. les derniers quinze jours: normalement, il faut dire: Les quinze derniers jours. Mais on entend de plus en plus de gens qui mettent le nombre en deuxième position, comme en anglais. J’ai l’impression que c’est venu des journalistes français qui lisent la presse américaine et utilisent ça ensuite à la télé ou à la radio. Et donc on s’habitue plus ou moins à entendre cet ordre des mots.
14. C’est les plus beaux prénoms: normalement, il faudrait dire « Ce sont les plus beaux prénoms« , puisque c’est pluriel. Mais à l’oral, on entend les deux. « Ce sont » est plus correct. « C’est  » est très oral, plus familier.

Né par hasard quelque part

Il se trouve qu’il est né en Algérie.
Il se trouve qu’on parlait français là-bas à l’époque.
Il se trouve qu’il vient d’un milieu modeste.
Il se trouve qu’il voyait des films grâce à son père.
Il se trouve qu’à l’époque, il n’a rien compris à Hiroshima mon amour.

Tout ça, c’est une question de hasard. C’est ce qui fait une vie.
C’est encore Jean-Pierre Bacri, passionnant à écouter.

Transcription:
– Vos origines algériennes, puisque vous êtes né en Algérie, vous n’écrivez jamais… quasiment jamais là-dessus.
– Bah non, je suis pas nostalgique du tout. Je m’en fous (1), alors royalement (2) ! Je suis parti à dix ans. Il me reste, je sais plus, si je mets tout bout à bout, il doit me rester quinze, vingt images, peut-être trente. J’ai… j’ai soixante (3) maintenant, donc ça fait cinquante ans que je suis parti d’Algérie. Donc je m’en fous complètement, quoi, en gros (4), en vérité. Je me sens plus (5) un fils de facteur que… qu’un type (6) d’Algérie. Je suis né quelque part, j’ai pas de responsabilité là-dedans. C’est un… C’est un coup de dés (7)… Donc… Mais voilà, je ne nie pas, effectivement, que je viens d’un milieu populaire (8), enfin modeste (9), quoi. Et mon père était… il était caissier de cinéma le… le soir pour arrondir ses fins de mois (10).
– En plus d’être facteur.
– En plus d’être facteur. Le soir, à partir de 20 heures, il était caissier dans un cinéma en Algérie. Donc on allait voir des films dans ce cinéma.
– Et vous voyiez quoi en Algérie ?
– Oh ben je me souviens… j’ai vu… de… Je me souviens de certains westerns. Je me souviens de Rè[…], « Règlement de comptes à OK Corral », là, avec Burt Lancaster et Kirk Douglas. Je me souviens de « Hiroshima mon amour« , où on est tous partis avant la fin, je crois vers le milieu, parce qu’on comprenait rien et on était stupéfaits par cette…. ce… ce… cet ennui !
– « Hiroshima mon amour », d’Alain Resnais, donc pour qui vous avez écrit plus tard.
– Bah oui, c’est drôle, d’ailleurs. Mais on était partis… On… on ne comprenait pas. On se disait c’est… c’est… c’est… Donc le français peut être une langue incompréhensible ! Ça a été… ça a été mon premier… mon premier grand paradoxe, parce qu’on pouvait ne pas comprendre du tout une langue qui était une langue maternelle !
– Vous l’avez revu depuis, « Hiroshima mon amour », ou pas ?
– Non. J’ai peur. Non… C’est vrai. Non, c’est vrai ! Ça m’a… ça m’a laissé une peur de… de… Jaillie de ce film. Je me dis: »Non, il faut surtout pas que je le revois, parce que imagine que je m’ennuie toujours autant, ça voudrait dire que j’ai pas avancé depuis l’âge de 8… de 8 ans !

Quelques explications:
1. je m’en fous: je m’en fiche, ça m’est complètement égal, ça ne m’intéresse pas du tout. (très, très familier)
2. royalement: complètement, totalement. On l’emploie dans ce sens uniquement dans ces expressions: je m’en moque royalement (niveau de langue normal) / Je m’en fiche royalement (familier) / Je m’en fous royalement (très, très familier)
3. j’ai soixante maintenant: c’est un peu bizarre de dire ça comme ça. Il faudrait dire : J’ai 60 ans maintenant. Ou alors: J’en ai soixante (avec en qui remplace ans pour éviter la répétition.)
4. en gros: pour simplifier, pour faire court
5. plus = davantage. Du coup, il faut bien prononcer le « s » à la fin.
6. un type: un homme (familier)
7. c’est un coup de dés: c’est le hasard total. (comme quand on lance les dés.)
8. populaire: ici, c’est un des sens de cet adjectif. Quand on vient d’un milieu populaire, c’est qu’on vient de la classe sociale des ouvriers, des gens pas riches et pas puissants.
9. un milieu modeste: un groupe social dans lequel les gens n’ont pas beaucoup d’argent. On parle de familles modestes.
10. arrondir ses fins de mois: faire quelque chose en plus de son travail normal pour gagner un peu plus d’argent, pour s’en sortir un peu mieux quand on a un salaire trop modeste.