Ça vient ?

Les réseaux sociaux sont devenus une mine (1) pour qui veut (2) apprendre à faire quelque chose. On y partage toutes sortes de trucs, d’astuces, de savoir-faire, de techniques. C’est le côté formidable (3) de la chose. Mais pour ce qui est d’y apprendre le français, méfiance (4) quand même ! Bien sûr, je pourrais parler de toutes les fautes d’orthographe ou de grammaire qu’on y trouve quand il y a du texte à lire. Mais aujourd’hui, je voulais partager avec vous ce que j’observe – ou entends – depuis quelque temps dans les vidéos qui sont mises à notre disposition par tout un chacun (5).

Il s’agit de cet emploi du verbe venir que vous avez peut-être remarqué :
On vient casser 4 oeufs dans un saladier. (recettes de cuisine)
On vient découper un morceau de carton de 10 cm sur 20. (
bricolage, loisirs créatifs,etc.)
On vient assembler le dos et le devant du chemisier et les coudre à la machine à 1 cm du bord.
(couture)
On vient ajouter un peu de bleu avec un pinceau plus gros pour évoquer le ciel. (
dessin, aquarelle)
On vient s’asseoir en tailleur (6) et prendre 3 grandes inspirations.
(yoga, relaxation, gym)
On vient tracer un sillon de 4 à 5 cm de profondeur. (jardinage)

On vient peut être remplacé par : Tu viens / Je viens…


Cette formulation (7) apparaît essentiellement à l’oral, dans de multiples vidéos, souvent très intéressantes mais qui deviennent vite très lourdes à cause de cet emploi répétitif. En général, j’enlève le son car comme beaucoup de Français, on m’a appris à ne pas employer tout le temps les mêmes mots et ces répétitions me gênent !

On peut même entendre : On va venir faire fondre le beurre. Et on vient bien le mélanger à la préparation. Puis on va venir verser la pâte dans un moule et ça part au four pour 40 minutes. (J’adore aussi ce ça part au four pour… qui est devenue la formule consacrée (8).)

Je me suis demandé pourquoi cette manière de dire était apparue et s’était répandue. Elle n’apporte rien puisqu’on peut dire de façon très normale :
On casse / Vous cassez 3 oeufs… / Je casse…
On découpe / Vous découpez…
On assemble…
On ajoute…
On s’assoit…
On fait fondre…
On verse…

Utiliser ces verbes ordinaires, et au présent en plus, ne pose aucun problème qui justifierait d’adopter une formulation unique plus facile, comme c’est souvent le cas quand le besoin de simplification de la langue se fait sentir.

Voici mon explication : cet usage du verbe venir est apparu, me semble-t-il (9), lorsque le format « courtes vidéos », avec du son, s’est imposé, notamment sur les réseaux sociaux grâce à la diffusion de technologies accessibles à tous. Et tout ça, dans des vidéos où on voit des gens qui montrent, en commentant ce qu’ils sont en train de faire, tous ces gestes qu’ils enchaînent sous nos yeux pour nous servir de modèles, toutes ces actions destinées à nous aider. On dirait que c’est ce mouvement qu’ils expriment en utilisant le verbe venir. Et peut-être y a-t-il aussi inconsciemment la nécessité de « rallonger » les phrases avec ce mot en plus (10) – ou ces deux mots – afin que le commentaire colle davantage à ce que la personne est en train de faire. Une chose est sûre, c’est que c’est réservé, pour le moment, à l’oral, dans des situations de partage de savoir-faire. Et deuxième idée à retenir : ce n’est pas très bien dit, c’est lourd. Donc vous n’êtes pas obligé de parler comme ça !

Je ne sais pas comment un linguiste expliquerait cela. Je ne sais pas non plus si cette façon de parler est juste une mode qui va s’estomper (11) comme d’autres tics de langage ou si c’est un changement plus profond dans l’usage de ce verbe. On verra si tout le monde y vient* ! Pour ma part (12), je ne pense pas en venir à* employer cette tournure (7) un jour. Mais qui sait !

J’en profite pour évoquer d’autres expressions avec le verbe Venir :

*En venir à faire quelque chose : c’est finir par faire quelque chose au terme d’une période de réflexion par exemple.
Après plusieurs mois de chômage, il en est venu à accepter un boulot purement alimentaire (13).
– J’en suis venu(e) à penser que c’était nécessaire de parler de ce problème avec ma famille.

*Y venir : c’est la même chose puisque c’est aussi l’idée qu’on va finir par changer, par accepter une idée, une situation. Mais la construction n’est pas la même car on a mentionné avant ce qui changera et on ne le répète pas. Donc En devient Y !
Ne t’inquiète pas, il y viendra de lui-même quand il sera prêt.
– Elle finira bien par y venir
!

Et le titre : ça vient ?
Cette question exprime en général l’impatience, de façon familière.
Bon alors, ça vient ? Tu me la donnes, cette réponse ?

Mais on peut la poser à quelqu’un qui est en train d’apprendre quelque chose quand on veut simplement savoir s’il progresse.
L’autre fois, tu m’avais dit que tu apprenais le français. Ça vient ? Tu t’en sors (14) ?

Et pour vous, toutes ces subtilités de la langue française, ça vient ? J’espère !

  1. une mine : au sens figuré, c’est une ressource inestimable, une richesse
  2. pour qui veut…: non, il ne manque aucun mot dans cette tournure ! = pour celui qui veut
  3. formidable : super, génial
  4. Méfiance ! : vous devez vous méfier, être prudent
  5. tout un chacun : tout le monde
  6. s’asseoir en tailleur : s’asseoir en général par terre en croisant les jambes
  7. une formulation : une manière de formuler une idée, de l’exprimer par les mots. On peut dire aussi une tournure.
  8. la formule consacrée : la manière de dire adoptée par tous / un cliché
  9. me semble-t-il = il me semble que… On pourrait dire aussi : J’ai l’impression que…
  10. un mot en plus : un mot supplémentaire. On prononce le S à la fin de plus.
  11. s’estomper : s’effacer, disparaître peu à peu
  12. pour ma part : en ce qui me concerne / de mon côté
  13. un travail alimentaire : un travail qu’on fait juste parce qu’il nous permet de gagner notre vie
  14. s’en sortir : réussir à faire quelque chose qui n’est pas simple (familier)


A très bientôt



Vrai ou faux ?

Allez hop, on va au cinéma ! Il y a quelque temps, j’ai vu un film dont je ne savais pas grand chose mais qui avait le mérite de passer près de chez moi et d’avoir des critiques plutôt favorables. Et j’ai passé un excellent moment à découvrir cette histoire basée sur des faits réels qui se sont produits dans la deuxième moitié du siècle dernier. Je n’en avais jamais entendu parler alors qu’elle a eu un retentissement certain puisqu’il s’agit d’une affaire de faux monnayeurs. Ou plutôt de faux monnayeur au singulier, ce singulier a son importance.

C’est aussi le récit d’un jeu de chat et de la souris qui a duré des années, entre Jan Bojarski et un commissaire obstiné et une histoire de couple et de famille. On se laisse transporter dans cette époque aux côtés d’acteurs parfaits dans leurs rôles respectifs. On découvre ce que signifie fabriquer ce papier monnaie qui domine nos vies de consommateurs. Et aujourd’hui où se pose avec acuité la question de ce qui est vrai et ce qui est faux, on est fasciné par ce récit, classique dans son déroulé mais original par le parcours de ce faussaire plus que doué, bien mis en lumière par la dernière phrase de la bande annonce que je vous laisse découvrir.

J’ai vu aussi qu’il existe un livre sur cette histoire. Je vais le lire car des lecteurs en disent beaucoup de bien.

Voici aussi le lien vers la bande annonce au cas où vous en ayez besoin.

Descends !
Go, go !
Commissaire, un mot (1) sur le braquage (2) du fourgon de la Banque de France ?
Je ferai tout pour envoyer les coupables en prison.

Pas la peine de (3) revenir lundi. Il y a des Français qui m’ont demandé. Ils passent en priorité.
Liberté, Egalité, Fraternité. (4)

On pourra pas vous aider éternellement. (5)
Je peux te trouver du travail dans mon entreprise. Aux livraisons, ça te dirait ? (6)
Papa, Jan est ingénieur.

Comment tu t’appelles ?
Jan Bojarski.
Il paraît (7) que tu as du talent, Jan.
Cinq ans si tu te fais choper (8) pour des faux papiers. Trente pour des faux billets.

Je crois que je n’en ai jamais vu d’aussi réussis.

Bouge pas ! (9)

J’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Je m’installe à mon compte (10).
A la vôtre (11), monsieur Bojarski.

Règle numéro une : ne pas écouler (12) plus d’un billet par boutique.
Ça fera trois cents francs. Il est tout neuf, ce billet !

Règle numéro deux : rien d’ostentatoire (13).
Merci papa.

Règle numéro trois : la discrétion.
Bojarski, qu’est-ce que tu as fait ?

Contrôle d’identité. Vos papiers (14), s’il-vous-plaît. Ouvrez votre valise.

Je peux t’aider ? (15)
Tu me caches quelque chose.

Rien que le mois dernier, on en a encore détecté plus de deux mille.
Vous savez combien ça nous coûte ?

Tu joues à quoi (16), Suzanne ?
Je veux savoir avec qui je vis. Tu as déjà perdu tes amis. Tu veux aussi perdre tes enfants ? Dis-moi ce que tu fabriques (17) vraiment ici ?

A la Banque de France, ils sont sur le cul (18).
Ils n’étaient pas censés être infalsifiables (19) ?

Police !
Ça prendra le temps que ça prendra, mais je vais vous arrêter.
Quand j’en aurai assez, j’arrêterai de moi-même.
Non, vous n’arrêterez jamais, parce que vous ne faites pas ça pour l’argent.

  1. un mot sur… = pouvez-vous nous dire quelque chose sur… ?
  2. un braquage : une attaque contre un lieu (comme une bijouterie, une banque, un commerce) ou un véhicule (un fourgon, un véhicule de transport de fonds). Les personnes qui participent à un braquage sont des braqueurs. On dit qu’ils ont braqué un fourgon blindé, une banque.
  3. Pas la peine de (+ infinitif) = Ce n’est pas la peine de… . (familier quand on utilise juste la version courte de cette expression. Cela signifie que c’est inutile de faire quelque chose, qu’il faut arrêter.
    Pas la peine de pleurer. ça ne changera rien au problème.
    Ce n’est pas la peine de leur répondre. Ils ne comprendront jamais !
  4. Liberté, Egalité, Fraternité : il s’agit de la devise de la République française, inscrite sur les bâtiments publics comme les mairies, les écoles. Le personnage qui emploie cette expression symbole de la France de façon ironique veut dire qu’il n’y a pas de justice, que tous les hommes ne sont pas traités en égaux puisque Bojarski perd son emploi du fait de son origine polonaise.
  5. éternellement : pour toujours.
    On emploie souvent cet adverbe dans des phrases négatives, au présent ou au futur pour indiquer que quelque chose doit changer :
    Ça ne peut / pourra pas durer éternellement.
    Je ne serai pas là éternellement pour te nourrir
    .
  6. Ça te dirait ? : ça te conviendrait ? Tu serais d’accord ? (plutôt familier)
  7. Il paraît que : on m’a dit que… / On dit que…
  8. se faire choper : se faire prendre / se faire arrêter (familier)
  9. Bouge pas ! = Ne bouge pas (familier)
  10. s’installer à son compte : quitter un emploi où on est salarié de quelqu’un ou d’une entreprise. C’est donc être indépendant, avoir sa propre entreprise. On peut dire aussi : se mettre à son compte.
  11. A la vôtre ! : c’est la formule utilisée quand on célèbre quelque chose en trinquant, quand on arrose un succès. Ici, Suzanne s’amuse à vouvoyer son mari (et à l’appeler par son nom de famille) pour donner un côté plus solennel à la situation. On dit aussi :
    A la tienne !
    A la nôtre !
    (si on s’inclut dans le succès célébré)
  12. écouler quelque chose : le diffuser, le vendre, etc. Par exemple : on peut écouler de la marchandise.
  13. ostentatoire : qui se voit, parce qu’on a envie de le montrer, d’en faire étalage
    On parle de luxe ostentatoire par exemple.
  14. Vos papiers = Montrez-moi vos papiers d’identité (= carte d’identité, passeport, permis de travail)
  15. Je peux t’aider ? : cette phrase est ironique et critique. Bojarski fait sentir à sa femme qu’elle est en train de faire quelque chose d’interdit, qu’elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.
    Quand on prend quelqu’un en train de faire quelque chose qu’on estime interdit, on peut lui dire de la même manière (ironiquement) :
    Tu veux que je t’aide ?
  16. Tu joues à quoi ? : Cette question indique qu’on désapprouve ce que quelqu’un fait ou décide de faire. (familier). On entend aussi souvent :
    A quoi tu joues ?
    Je me demande à quoi ils jouent.
  17. fabriquer : faire. Ici, ce verbe peut être pris dans son sens littéral puisque Bojarski fabrique vraiment des billets. Mais c’est aussi une expression familière fréquemment utilisée quand on ne comprend pas ou n’approuve pas ce que fait quelqu’un :
    Mais qu’est-ce que tu fabriques ? Pourquoi tu te comportes comme ça ?
    Franchement, je ne sais pas ce qu’il fabrique. Ça va mal finir !
  18. être sur le cul : être très surpris et ne pas comprendre comment c’est possible. (très familier)
    De façon moins familière, on pourrait dire : Ils n’en reviennent pas !
  19. être censés être infalsifiables… = on nous avait affirmé / assuré que ces billets ne pouvaient pas être imités.

A bientôt