Tu crois que c’est de notre faute ?

Je ne partage pas grand-chose avec vous en ce moment, c’est le moins qu’on puisse dire ! Alors, me voici de retour avec un nouveau coup de coeur. Je suis en retard de quatre ans pour ce film, sorti à Cannes en 2015. Vous l’avez donc peut-être déjà vu. J’aurais aimé le voir dans une salle de cinéma, pour la beauté des images, des cadrages et de la lumière, pour la puissance des lieux et la singularité de cette histoire. Dans la fiction, Isabelle et Gérard se retrouvent après des années de séparation. Ils sont incarnés par Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, comme en écho au couple qu’ils jouaient il y a si longtemps dans Loulou de Maurce Pialat. Ils sont magistraux.

Dès la première image, j’ai été prise par la force de cette histoire qui réunit ces parents dont le fils s’est suicidé plusieurs mois auparavant en leur laissant à chacun une lettre et des instructions. Moments intenses, simples, émouvants et de toute beauté, et au bout du compte sans désespoir. Ce de quoi la vie est faite.

La bande annonce est à regarder ici.

Transcription:
G: Oh putain (1), la chaleur !
I: Tu as l’air en forme.
G: J’ai grossi.
I: Si tu te sens bien comme ça.
G: Comment veux-tu que je me sente bien comme ça !
I: Tu te souviens quand on s’est rencontrés ? Tu te rappelles où on était ? Tu étais beau.
G: Je suis Michael, c’est moi, ton fils. Je suis l’enfant que tu as mis au monde. Et je suis mort. Je suis mort et toi, tu es vivante. Je me suis donné la mort. C’était prévu. Mais je vais revenir. Je te demande d’être présente dans la Vallée de la Mort le 12 novembre 2014, tous les deux. Tu as bien lu, oui, toi et papa. Tu pourras croire à une mauvaise blague mais je te jure que c’est la vérité.
I: Il y a un planning des endroits où vous devez aller, le jour précis et les horaires.
G: Il est 4h04. Il viendra plus.
I: Arrête-toi, arrête-toi ! Notre fils te demande de faire cette chose pour lui. Tu es là pour lui. Tu vas faire ce qu’il te demande.
I: Elle vient d’où, cette chemise ?
G: Tu trouves que ça fait beauf (2), c’est ça ?
I: Un peu.
G: Je t’ai giflé une fois, tu te souviens ?
I: Tu dois confondre (3).
G: Je crois pas, non.

Des explications :
1. Putain : exclamation très familière, voire vulgaire mais très fréquente. Ceux qui ne veulent pas prononcer ce mot disent souvent à la place : Punaise !
2. Ça fait beauf : ça fait peu raffiné, un peu vulgaire, comme ce que porte un beauf. Un beauf, c’est au départ le beau-frère. Puis abrégé en beauf, c’est devenu une sorte de jugement dévalorisant certains hommes, ceux qui ont des idées très traditionnelles, pas progressistes. Un beauf est borné, inculte. (argot) Vous saurez tout sur le beauf en cliquant ici.
3. Confondre : mélanger deux situations. On peut l’employer aussi à propos de personnes : Je les confonds toujours. Je ne sais pas pourquoi ! C’est peut-être la coupe de cheveux.

Je n’avais rien lu de précis, rien écouté sur ce film. Je n’aime pas en savoir trop avant de voir un film.
C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’écris pas ici tout ce que j’ai vu dans ce film, tout ce qu’on pourrait expliquer, dire, partager. Juste donner envie à ceux d’entre vous qui ne l’ont pas vu d’entrer dans cet univers, et leur permettre de se plonger dans cette histoire, dans cette quête.
Mais ensuite, j’ai regardé et écouté Isabelle Huppert, Gérard Depardieu et Guillaume Nicloux en parler.
Voici un extrait d’une interview que j’ai beaucoup aimée.

Valley of love

Transcription
– Le premier plan de ce film, c’est Isabelle Huppert que la caméra suit de dos (1). Elle marche vers son hôtel et dès ce premier plan, il y a l’irruption de quelque chose de quasiment surnaturel. C’est une présence fantomatique en fait, vous trouvez pas ?
– Oui, puis sans doute que la temporalité y est pour quelque chose (2), c’est-à-dire c’est la durée du plan aussi qui peut créer cette étrangeté. C’est le temps qu’on essaie de maintenir et créer un effet hypnotique qui va d’emblée (3) nous introduire dans une notion un peu décalée, c’est-à-dire que ce premier plan doit déjà donner une espèce de note et de sentiment d’irréel, tout en étant en même temps extrêmement concret. C’est-à-dire que leurs propos (4) eux, sont très concrets, nous ramènent vraiment à cette frontière assez trouble entre ce qu’ils ont pu vivre ensemble et ce qu’ils essaient de renouer ensemble.

Extrait du film :
I: Tu crois que c’est de notre faute ?
G: Bien sûr que c’est de notre faute. Elle est bonne, celle-là ! (5) On l’a fait, on est responsables.
I: On est arrivés à midi. On doit rester deux heures. Mais va m’attendre dans la voiture si tu préfères.
G: Non mais attends, tu veux vraiment rester deux heures ?
I: Si ça doit se passer (6), comme il l’a écrit…
G: Mais c’est seulement ce qu’il a écrit. C’est juste des mots ! C’est juste des mots !
I: Mais pourquoi tu es ici si tu remets toujours tout en question (7) ?
G: Mais je ne remets rien en question ! C’est juste que c’est comme une sorte de pèlerinage. Il a voulu qu’on soit perdus ensemble dans ce trou (8), et qu’on parle de lui. Et ça s’arrête là, c’est tout ! Il s’est peut-être dit qu’on avait foiré (9) sa vie, j’en sais rien, moi ! C’est sa façon à lui de nous punir. Il nous réunit dans la Vallée de la Mort. Faut qu’on soit ensemble pendant une semaine, une sorte de punition ! La chaleur terrible, punition. Ou alors, c’est qu’il veut me faire crever (10), quoi ! On parle de lui, de nous, on transpire, on dit qu’on le regrette. Bah écoute, je veux bien jouer à ça jusqu’à mercredi, mais jeudi, je dégage (11). J’ai trop chaud, je dégage!

Suite de l’interview:
– Moi j’ai pas l’impression de diriger. J’ai simplement l’impression d’être là, d’essayer de les aider à créer ensemble une… toutes les conditions pour qu’il se passe quelque chose d’autre que ce qui est écrit dans le scénario.
– Et ça se passe.
– Bah j’espère !

Des explications :
1. de dos : tourné de telle sorte qu’on voit le dos de la personne. On dit : être de dos. Le contraire, c’est être de face.
2. y être pour quelque chose : être en partie responsable de ce qui arrive, y avoir contribué.
Par exemple : – Tu as vu, il a réussi !
– Oui, on peut dire que sa persévérance y est pour quelque chose.
/ On peut dire que ses parents y sont pour quelque chose.
Le contraire : Je n’y suis pour rien / Ils n’y sont pour rien.
3. d’emblée : immédiatement, tout de suite
4. leurs propos : leurs paroles
5. Elle est bonne, celle-là ! : c’est ce qu’on dit quand on est surpris par quelque chose et qu’on veut dire que c’est stupide. (familier)
6. se passer : se produire, arriver
7. remettre quelque chose en question : contester la réalité de quelque chose
8. un trou : un endroit perdu, où il ne se passe rien. (C’est péjoratif)
9. foirer : gâcher (argot)
10. crever : mourir (familier)
11. je dégage : je m’en vais (très familier). En restant dans le même niveau de langue, on peut dire aussi : je me barre / je me tire / je me casse.

L’interview entière est ici.
A.T. sait faire parler les gens.

Et j’ai reçu un autre éclairage dans ce bel article ensuite.
Passionnant sur ce qui a donné naissance à ce film et sur le travail de son réalisateur.

Mais vraiment, voyez le film avant, pour vous laisser emporter vers ces territoires inconnus.
Prenez le temps.

Registres de langue

Les kilos de publicités que nous recevons dans nos boîtes aux lettres sont vraiment une plaie ! Encombrantes, très laides en général – photos d’escalopes de veau, de flacons de lessive, de rouleaux de PQ, etc. – et un immense gâchis de papier et de tout ce qui sert à les produire, puis à les distribuer, puisque souvent, elles vont directement à la poubelle. C’est ce qui explique les petits messages collés sur certaines boîtes aux lettres, à l’intention du facteur ou des gens payés au lance-pierre pour nous déposer ces catalogues ou prospectus.
Mais les styles varient !

Option 1 : un message direct, épuré et courtois juste ce qu’il faut.
Pas de réelle implication du « refuseur » de pub. Impersonnel, neutre et passe-partout.

Option 2 : un message plus détaillé, pédagogique. Poli aussi.
Rédigé après une étude personnelle plus fouillée de ce qui atterrit dans nos boîtes tous les jours.

Option 3 : Très direct. Parfaitement clair (même s’il suppose aussi une connaissance de l’anglais de base!). Légèrement moins poli, dirons-nous.
Le message de celui qui a dû essayer les options 1 et 2 sans résultat. Alors, ça finit par énerver !

Le tutoiement :
Autant il peut être le signe qu’on est proche de la personne à qui on s’adresse, autant il peut être aussi une marque d’irrespect. C’est le cas ici.
Quand on s’insulte, on se tutoie en général.

A vol d’oiseau

A vol d’oiseau, c’est-à-dire en ligne droite, la chaîne des Puys d’Auvergne n’est qu’à une soixantaine de kilomètres, alors qu’en voiture, la route est longue. Nous avons ce panorama depuis notre maison aveyronnaise, perchée à un peu plus de 600 mètres d’altitude. Cela me surprend toujours que le regard porte si loin, par dessus tous les reliefs entre ici et là-bas! Il faut dire que la neige, de nouveau tombée en ces premiers jours d’avril, dessine bien les montagnes.

A vol d’oiseau: j’ai toujours trouvé que c’était une bien jolie expression !

La beauté, depuis toujours

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Michel Ocelot dessine. Comme tous les enfants d’abord à qui on donne de la couleur et du papier, et aujourd’hui, à sa manière singulière, dans ses films d’animation qui touchent autant les enfants que les adultes.
Son dernier film, Dilili à Paris, a été récompensé par un César cette année.
Voici un petit extrait qui conclut une belle interview par de belles idées.

La beauté depuis toujours

Transcription

– Quand est-ce que vous avez commencé à dessiner, vous ? Vous vous souvenez ? Vous dites « j’ai toujours dessiné » mais…
– Oh, bah, je sais pas. Il faudrait demander aux parents qui ont des tout petits enfants à quel âge on saisit un crayon et on gribouille (1) sur le mur. Et à partir de ce moment-là, j’ai pas arrêté. Bon allez, on va dire je travaille à mon métier depuis l’âge de un an et demi.
– Mais quel art est-ce que c’est pour vous, Michel Ocelot, le dessin ?
– C’est un des arts, c’est… c’est… Pour moi, c’est celui que je pratique le mieux, mais c’est un des arts et… Mais c’est aussi la… l’humanité, une trace de l’humanité, très importante. Elle a existé dès les temps préhistoriques. Mais il y a eu des chefs-d’oeuvre (2) tout de suite. Et…
– Je vous pose la question parce que j’ai l’impression que votre film, c’est un hommage à cela, justement, aux beaux-arts, à la musique, à la littérature, au théâtre, à l’architecture, au Beau, en réalité.
– Oui, mais c’est aussi un hommage aux techniques, à Santos-Dumont qui a fait toutes sortes de machines extraordinaires et aux techniciens, aux médecins. Non, c’est à tout le monde. Mais évidemment, j’ai une petite fixation (3) sur la beauté. Est-ce grave, docteur ? (4)
– Diriez-vous que le beau et le bien sont indissociablement liés, Michel ?
– Pour moi, ça se ressemble. Et quand j’essaye de faire un film beau (5), c’est… Il faut qu’il soit beau physiquement et moralement.
– C’est-à-dire qu’il peut dénoncer par exemple l’obscurantisme et la barbarie ?
– Oui, oui, nous le dénonçons.
– Par ce film. Précisément.
– Oui, c’est le sujet. C’est le sujet du film, de dénoncer des choses qu’on ne doit pas faire, qu’on fait dans le monde entier. Quand on… Il faut se renseigner, les chiffres sont effrayants. Et il y a de… Et si vous vous renseignez sur la maltraitance des femmes, vous perdez le sommeil (6). Et c’est révoltant et il ne faut pas faire comme si on ne savait pas. Et j’essaie aussi de… donc d’en parler. Et je voudrais aussi qu’on en parle après le film.
– Merci, Michel Ocelot, d’être venu faire un tour dans cette émission. Je rappelle que Dilili à Paris sort demain, que c’est un émerveillement de tous les instants (7). Allez-y en famille.

Des explications
1. gribouiller : faire des traits, des lettres, ou des dessins maladroitement. Par exemple : Il a gribouillé son nom sur un bout de papier. Quand c’est mal dessiné ou mal écrit, on dit que ce sont des gribouillis ou des gribouillages. Par exemple : Qu’est-ce que c’est que ce gribouillis ? Applique-toi quand tu écris !
2. Un chef-d’oeuvre : une œuvre magnifique, qui touche à la perfection. Deux problèmes avec ce mot composé : la prononciation – on ne prononce pas le F – et le pluriel – c’est chef qui prend le S du pluriel. On peut employer ce mot aussi de façon plus ordinaire, par exemple quand on est content de quelque chose qu’on a fabriqué. En le montrant à quelqu’un, on dit, avec un peu d’auto-dérision et de fierté en même temps : Et voilà le chef-d’oeuvre !
3. Avoir (ou faire) une fixation sur quelque chose : être obsédé par quelque chose
4. Est-ce grave, docteur ? : en fait, on se sert de cette phrase hors du contexte habituel de la médecine et pas en s’adressant à un médecin, plutôt avec humour, pour se faire en quelque sorte pardonner quelque chose ou parce qu’on a une manie. Par exemple : Je ne range pas mes affaires. C’est grave, docteur ?
5. Un film beau : normalement, beau ne se met pas après le nom. On dit un beau film. Ici, cela permet à M.O. d’insister sur ce qu’il veut faire avec ses films. Cela met en évidence son objectif de beauté.
6. Vous perdez le sommeil : cette expression signifie que vous êtes tellement bouleversé, horrifié, perturbé par quelque chose que cela vous empêche de dormir. (au sens propre ou au sens figuré). Normalement, on dit : J’en perds le sommeil. (avec en).
7. De tous les instants : constant, continuel, permanent. On l’associe souvent à certains noms :
C’est une responsabilité de tous les instants.
C’est un souci de tous les instants.
Il faut une vigilance de tous les instants / une surveillance / une attention de tous les instants.

L’interview entière est ici.

Pour en savoir plus sur le film Dilili à Paris, cliquez ici.
La bande annonce est bien sous-titrée en français.
Et il y a un dossier pédagogique pour les enseignants.

A bientôt !

Comment elle parle, Chantal !

Allez, encore une publicité cette fois-ci, parce qu’elle m’a surprise à la fin. Pas par ce qu’elle montre.
Mais par la façon de parler de Chantal, parce que je n’aurais pas imaginé ce mot-là dans sa bouche à elle !
Je vous laisse faire la connaissance de la dynamique Chantal et de sa grande tribu et on en parle juste après ! 😉

Transcription
– Oh, coucou !
– Bonjour, les chéries ! Super, les petites-filles !
Je m’appelle Chantal. J’ai plein de (1) petits-enfants, dans toute la France. Je ne les vois pas assez souvent et ça, ça me manque (2) énormément. Et pour moi, tout ça va bientôt changer. Et je vais me faire un plaisir (3) d’aller les voir.
– C’est mamie Chantal !
– Oh coucou !
– Bonjour ma […] !
– Comment tu vas, mamie ?
– Super, les petites-filles! Ah bah, très simple. Oui, sans souci.
Je suis ravie de voir mes petites-filles.
J’ai pu revoir tous mes petits-enfants en même temps.

– ça va, Nina ?
– C’est quoi, ça, ma chérie ?
J’avais peur que ce soit un peu relou (4). Mais en fait, c’était très simple.

Quelques détails :
1. plein de : beaucoup de (familier). Ne faites pas la faute qu’on rencontre de plus en plus souvent chez certains Français. Ils écrivent pleins de avec un « s » de pluriel au bout de plein, pour deux raisons je suppose: parce que cette expression indique une grande quantité et aussi parce que lorsque plein est un adjectif, il s’accorde: Les paniers sont pleins de fruits. / Les carafes sont pleines de jus d’orange. Mais ici, quand il signifie beaucoup de, ce n’est pas un adjectif, donc il ne s’accorde jamais.
2. ça, ça me manque : on répète « ça » pour insister. Et attention au verbe manquer: On ne se voit pas souvent. ça me manque. / Elle n’est pas partie en vacances depuis longtemps. ça lui manque. / C’est l’hiver, il n’y a pas de cerises. ça nous manque !
3. se faire un plaisir de faire quelque chose : être très content (souvent par avance ) de faire quelque chose. (Style assez soutenu) Par exemple :
Je me fais un plaisir de te revoir.
Il se fait un plaisir de nous accueillir chez lui.
Nous nous ferons un plaisir de vous faire visiter la région.
Il se fera un plaisir de t’aider.

On peut l’employer aussi pour parler du passé: Ils se sont fait un plaisir de les inviter au restaurant.
4. relou: c’est lourd, en verlan, c’est-à-dire en inversant les sons. (Personnellement, j’ai toujours un peu de mal à comprendre comment lourd, dans lequel il n’y a pas le son « e » devient relou!) Donc c’est très familier.

Quand j’ai vu cette pub, j’ai été surprise par le fait que cette grand-mère emploie ce terme ! Cela ne me semblait pas aller avec le personnage, même si c’est le portrait d’une grand-mère pleine d’allant et qui fait jeune. « Relou » fait partie des termes à la mode plutôt chez les jeunes, dans un style de langue très familier. Ici, comme ce n’est même pas pour produire un effet humoristique, c’est peut-être le signe que « relou », comme certains mots d’argot, a fini par passer dans le langage courant et être adopté par tous ou presque.

Dans une langue étrangère, je trouve que c’est un peu compliqué de savoir qui peut dire quoi, qui peut utiliser de façon naturelle quels mots familiers ou d’argot. Quand je vois des listes, juste des listes, de ces mots ou de ces expressions sur instagram par exemple, je me dis qu’il manque vraiment des explications. Voici quatre exemples:
kiffer : on entend beaucoup ce verbe, ou plutôt, on l’a beaucoup entendu, car j’ai bien l’impression qu’il est en train de passer de mode. Il est synonyme d’aimer en argot. Mais entendre un adulte, ou quelqu’un dans un contexte pas particulièrement décontracté, employer ce verbe fait vraiment bizarre ! Il y a des mots qui vont à certains, qui marchent dans certains contextes mais pas n’importe comment. Ne pas les employer au bon moment produit l’effet d’une fausse note.

faire gaffe : ici, pas de problème d’âge pour l’utiliser mais on ne peut pas employer cette expression dans n’importe quelle situation car elle est vraiment familière. Je ne l’utiliserai jamais avec mes étudiants par exemple, à qui je dirai : Faites attention, alors que je l’emploie dans d’autres contextes sans problème.

être à la bourre : c’est être en retard. J’en avais déjà parlé à propos d’un de mes étudiants qui m’avait demandé de l’excuser d’être à la bourre. On ne peut pas dire ça à tout le monde.

filer quelque chose, dans le sens de donner, est de l’argot, donc familier : on peut dire File-moi ton numéro de téléphone à ses copains mais pas à quelqu’un avec qui on a des relations professionnelles par exemple.

Ce qui ne simplifie pas la tâche non plus, c’est que certains mots familiers ou d’argot se démodent ! Ils reviendront peut-être un jour. Il y a des cycles. Bref, il y a toujours du travail pour qui veut parler une autre langue !

Dire ou ne pas dire ?

Voici aujourd’hui un billet sur un de ces verbes très courants qui changent de sens selon le contexte, le ton de la voix et qui, paradoxalement, peuvent être un peu difficiles à bien employer pour quelqu’un qui apprend le français.
J’avais déjà évoqué le verbe prendre, le verbe tenir et le verbe faire.

Voici le verbe dire !
Mais pour commencer, on part d’abord à la plage, voir l’Océan (pas la Méditerranée).

Transcription
Pour être honnête avec vous, j’ai la flemme (1) de trouver « the » (2) bon plan pour un weekend en famille. Franchement, trouver le weekend pas cher et sympa, c’est vraiment pas simple. C’est pourquoi on a voulu tester l’alerte Petits Prix de Oui Sncf. Ça nous a pris 5 minutes pour la poser. Et c’est comme ça qu’on a trouvé.
Allez, c’est parti ! Allez, on court.
Moi, j’en fais un aussi ?

Les garçons, ça vous dit d’aller à la montagne la semaine prochaine ?

Deux expressions :
1. avoir la flemme (de faire quelque chose) : ne pas avoir envie de faire un effort pour faire quelque chose. (familier)
Par exemple :
– On va au ciné ce soir ?
– Bof, j’ai la flemme de re-sortir ! On pourrait se faire plutôt une petite série, non ?

– C’est un gâteau surgelé. J’ai eu la flemme d’en faire un !
2.« the » bon plan : les Français ont adopté ce « the » à la place de « le », pour insister sur le caractère unique de quelque chose. Ils se moquent de leur très mauvaise prononciation du son « th », prononcé comme un « z » !

Et maintenant, voici des expressions avec le verbe DIRE, parce que ce n’est pas si simple que ça !
1. ça vous dit d’aller à la montagne ? : c’est une façon familière de proposer quelque chose à quelqu’un et de lui demander s’il en a envie, si ça lui plairait.
– On peut l’utiliser au conditionnel présent : Ça te dirait / Ça vous dirait…?
Ça te dirait de venir dîner demain soir ?
Ça vous dirait qu’on se voie la semaine prochaine ?

– On peut utiliser une forme affirmative: si ça vous / te dit, ce qui est synonyme de « si tu en as envie / si ça t’intéresse » :
On pourrait aller au resto si ça te dit.
Je pourrais leur faire visiter la ville si ça leur dit.

Et voici ce qu’on répond :
– pour accepter : Ah oui, ça me dit bien ! / Oui, ça nous dirait bien.
– pour refuser : Hmm… ça (ne) me dit pas trop. / ça (ne) me dit pas vraiment. / Ah non, ça (ne) me dit pas du tout !
On n’utilise pas le conditionnel. Et comme c’est une expression familière, on a tendance à ne pas dire « ne » dans la négation.

On peut aussi poser la question : Qu’est-ce que tu en dis ? Qu’est-ce que vous en dites ?
-Je peux passer te voir demain. Qu’est-ce que tu en dis ?
– Ah oui, bonne idée! / Oui, si tu veux.

2. Il ne faut pas confondre avec une expression qui ressemble beaucoup : Ça te dit quelque chose?
On l’emploie de façon familière pour demander à quelqu’un s’il voit de quoi ou de qui on parle. Par exemple, on lui donne le nom de quelqu’un et on veut savoir si ça lui rappelle quelque chose, s’il s’en souvient, etc.
Madame Silvestro, ça te dit quelque chose ? = On veut savoir s’il sait qui est cette dame.
Une pub qui se passe sur une grande plage en hiver, ça te dit quelque chose? = On veut savoir s’il voit de quelle publicité il s’agit.

Et voici les réponses possibles, à ne pas confondre avec le cas précédent:
Non, ça ne me dit rien.
– Non, ça ne me dit rien du tout.
– Non, ça ne me dit absolument rien.

– Oui, ça me dit quelque chose, mais je (ne) sais pas quoi / Mais j’arrive pas à me souvenir / mais je sais plus.
– Oui, ça me dit vaguement quelque chose, ce nom. Mais je (ne) me souviens pas bien. / Mais je (ne) me souviens plus.

3. Pour finir, voici une exclamation, toujours au plus-que-parfait : Qu’est-ce que je t’avais dit ! / Qu’est-ce que je vous avais dit !
Cela signifie qu’on rappelle à quelqu’un qu’on avait déjà affirmé quelque chose et qu’on a la confirmation de ce qu’on pensait. En général, cette expression est assez moralisatrice. (sous-entendu : j’avais raison.)
– Il a oublié de m’appeler.
– Qu’est-ce que je t’avais dit ! J’en étais sûr. On ne peut pas compter sur lui.

– Je me suis fait voler mon téléphone.
– Tu vois ! Qu’est-ce que je t’avais dit ! Pourquoi tu l’as pris avec toi à la plage ?

Voici l’enregistrement de ces phrases:
ça vous dit ?

Pour vous donner un exemple vécu, j’ai un collègue qui voit toujours le pire et n’est pas pour sanctionner les étudiants qui trichent. Récemment, un prof de fac a été agressé dans la région parisienne par un ancien étudiant, mécontent de ne pas avoir eu son diplôme. Mon collègue nous a immédiatement envoyé l’article de presse qui évoquait cette agression, avec pour commentaire dans son mail : Qu’est-ce que je vous avais dit !, sous-entendu: Ça va nous arriver à nous aussi, donc ne faisons pas de vagues…

Et pour finir: Une petite meringue, ça vous dirait ?
Elles sont un peu biscornues car je n’avais pas de poche à douille pour les étaler joliment sur la plaque du four ! Mais elles sont très bonnes quand même ! ,-)

A bientôt.
Et bien sûr, comme toujours, vous pouvez me laisser un commentaire ou une question, si ça vous dit !

La vie qu’il lui rend

Je reviens avec ce livre, Laëtitia, écrit magnifiquement par Ivan Jablonka. C’est un livre bouleversant, d’abord parce qu’il s’agit de la mort d’une jeune fille, assassinée en 2011, mais aussi parce qu’Ivan Jablonka y fait un travail remarquable. On en sort avec le sentiment que même au milieu des horreurs les plus incompréhensibles, il y a toujours des hommes de bien qui vibrent d’intelligence et d’humanité. En aidant Laëtitia à réintégrer la communauté des hommes, cet écrivain nous aide aussi à ne pas désespérer complètement. Depuis, j’ai lu aussi En camping car, plus léger par son sujet mais tout aussi riche et dont je parlerai plus tard. Et je veux maintenant lire Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Lire tout ce qu’a écrit Ivan Jablonka.

« Laëtitia Perrais n’a pas vécu pour devenir une péripétie dans la vie de son meurtrier, ni un discours à l’ère Sarkozy. Je rêve Laëtitia comme si elle était absente, retirée dans un lieu qui lui plaît, à l’abri des regards. Je ne fantasme pas les morts; j’essaie d’enregistrer à la surface de l’eau, les cercles éphémères qu’on laissés les êtres en coulant à pic. »

Il faut lire ce livre.
Et ensuite, (dans cet ordre à mon avis), il faut écouter le très bel entretien mené par Laure Adler au moment où ce livre est sorti, entendre les voix d’Ivan Jablonka, de Michel Foucault, de Florence Aubenas, les chansons qu’écoutait Laëtitia. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle ait aimé Véronique Sanson, parce que ce n’est pas son époque du tout. Ivan Jablonka a retrouvé toutes ces traces pour dessiner ce beau portrait.

Ce portrait, passionnant parce qu’il est mis en perspective, est aussi celui d’une époque, d’une France des petits, d’« un monde où les femmes se font injurier, harceler, frapper, violer, tuer », où des enfants grandissent dans des familles déglinguées.
C’est le portrait de la justice, des magistrats en grève contre Nicolas Sarkozy, alors président de la République, qui les accusait, dans un élan populiste et sécuritaire, de ne pas faire leur travail et de laisser courir des meurtriers d’enfants. Il accusait des hommes et des femmes d’une conscience et d’une humanité exemplaires, qui disent en parlant de leur enquête menée sans relâche pour retrouver Laëtitia, tout entière : « On produit un discours vérifié, étayé par des preuves. Apporter des bribes de vérité, c’est ce qu’on doit à la société et aussi à la victime. »

Ce livre est le travail minutieux d’un sociologue et d’un historien. Mais cette enquête, tout à la fois enquête sur une enquête criminelle, enquête de vie et enquête de sciences sociales, est écrite avec toute l’empathie et l’humanité d’un homme qui a décidé ceci:
« Mon livre n’aura qu’une héroïne: Laëtitia. L’intérêt que nous lui portons, comme un retour en grâce, la rend à elle-même, à sa dignité, à sa liberté. »
C’est ce qu’il fait, dans ce récit porté par une construction et une langue parfaites où rien n’est inutile.

On pense au livre d’Emmanuel Carrère, L’Adversaire ou à De sang-froid, de Truman Capote, deux livres qui m’avaient beaucoup marquée.
Mais le propos est autre, auquel je n’avais pas pensé:
« Je ne connais pas de récit de crime qui ne valorise le meurtrier aux dépens de sa victime. Le meurtrier est là pour raconter, exprimer des regrets ou se vanter. De son procès, il est le point focal, sinon le héros. Je voudrais au contraire délivrer les hommes et les femmes de leur mort, les arracher au crime qui leur a fait perdre la vie et jusqu’à leur humanité. Non pas les honorer en tant que « victimes », car c’est encore les renvoyer à leur fin: simplement les rétablir dans leur existence. Témoigner pour eux. »

Je n’oublierai jamais ce livre.
Je n’oublierai jamais Laëtitia.
Et si j’étais étudiante, je m’inscrirais aux cours d’Ivan Jablonka et je ne deviendrais pas prof d’anglais.

Voici un petit extrait au début de l’entretien évoqué plus haut :

Laetitia

Transcription:
Bonsoir. Il faut que je commence par raconter un petit peu la manière dont j’ai rencontré Laëtitia. C’est bien sûr une rencontre par delà la mort. J’ai rencontré Laëtitia si je puis dire, comme tout le monde, en lisant la presse, parce qu’elle a été la victime et l’héroïne, bien malgré elle, d’un fait divers dans lequel elle a disparu en janvier 2011. Et puis, je lisais ces compte-rendus, un peu horrifiques, comme tout le monde, avec un mélange de tristesse, et un peu de distraction aussi, comme on fait avec les faits divers. Et puis je me suis dit tout à coup : Quelle est… Qui est cette jeune fille ? Qu’est-ce qu’on sait d’elle ? Et la réponse était: rien, on ne sait rien d’elle. Elle a complètement disparu dans le crime qui l’a aspirée, qui l’a dévorée. Et j’en ai ressenti une espèce de scandale personnel et sans doute, c’était lié au fait que ce… cette révolte m’a déjà traversé. Elle traverse ma famille. C’est une révolte à la fois historique et morale, celle qui m’a saisi quand j’ai compris que mes grands-parents, avant d’être assassinés, avaient eu une vie, tout simplement. Alors ça pourrait sembler banal mais moi, j’ai eu l’impression que mes grands-parents avaient toujours été morts. Et puis tout à coup, j’ai compris qu’ils avaient eu une vie. Eh bien, Laëtitia aussi, elle a eu une vie.

La vie qu’il s’est choisie

Je n’écoute pas systématiquement la radio. Mais la radio, c’est bien parce qu’on n’est pas obligé de s’asseoir devant un écran. On se laisse accompagner, là où on est, par ces voix capables de nous accrocher, de nous emmener ailleurs, de nous faire faire des découvertes. J’aime bien cette idée des rencontres fortuites avec un reportage. C’était le cas hier. C’est ce dont je vous parle aujourd’hui dans cet enregistrement. Un petit avant-goût pour vous donner envie d’aller écouter en entier cette belle émission ! Et elles ne sont pas belles, ces chèvres très sociables que j’avais photographiées en Dordogne? Un hasard aussi, à cause d’un gros orage qui nous avait poussés à chercher un abri. Bon, vous avez une petite idée du sujet maintenant !

Sa vie avec des chèvres

Transcription:
Je vous ai parlé de cette émission qui s’appelle Les Pieds sur terre (1), cette émission de radio qui passe tous les jours, pendant à peu près une demi-heure, en début d’après-midi, et qui présente des reportages très, très variés. Et je suis tombée par hasard (2) en rentrant en voiture hier sur une émission qui était vraiment très sympathique : deux reportages qui s’appellent Changer le monde et c’était sur l’idée de se relier aux animaux. Et donc le premier reportage, c’était un éleveur de chèvres, en Bretagne, qui expliquait comment il est passé d’un élevage intensif, où on exploite les animaux, à un élevage beaucoup plus humain et plus en relation avec ces animaux. Et c’était tellement sympathique à écouter, tellement agréable que, voilà, je partage avec vous parce que d’abord, on apprend plein de choses sur la façon de… d’élever les chèvres en quelque sorte. Et puis aussi, les voix étaient très, très apaisantes, les voix… la voix de la journaliste et puis la voix aussi de ce monsieur, qui a une soixantaine d’années et qui a décidé de changer de façon de faire (3) et qui nous donne, là, un monde un peu plus joli, un peu plus respectueux des animaux, et c’était vraiment un petit moment magique !
Alors, il explique que dans la vie des chèvres, normalement, il faut produire, produire, produire et voilà, il explique comment ça se passe normalement, dans ce qu’on apprend pour notre agriculture intensive. Et lui, il a décidé qu’il ne voulait plus ça.

– Ça faisait une pointe de travail (4) au printemps complètement incroyable, quoi. Il fallait traire le lait. Puis après, il fallait faire une quantité phénoménale (5) de fromages à ce moment-là et de… le vendre sur les marchés (6). Et c’était des printemps en dépression ! Et le fait d’envoyer des paquets de chevreaux (7) comme ça qui partaient dans des camions dans des toutes petites cages pour l’abattoir puisque c’était pour l’abattoir. Et pour les mères qui les entendent, qui leur répondent, il y a une phase de stress quand même.
– Ça vous convenait pas. (8)
– Non,ça ne me convenait pas. Envoyer des chevreaux, des bêtes à l’abattoir, c’est… Surtout des chevreaux, ce sont des animaux très attachants (9). Et aussi parce que des chèvres qui mettent bas (10) tous les ans, tous les ans, tous les ans, c’est beaucoup de souffrance quelque part pour l’animal, quoi. Une fois, deux fois, trois fois. Il suffit de demander à toutes les femmes de la terre si elles voudraient faire des enfants tous les ans, tous les deux ans… C’est pas une vie (11), quoi ! Et puis les chèvres dans les élevages, elles ont une durée de vie extrêmement faible : une chèvre en première année, elle fait beaucoup de lait, en deuxième année, elle en fait encore plus, en troisième année, ça redescend un peu et en quatrième année, bon, ça commence à bien faire (12), elle… ça s’arrête là en général. Vous les envoyez à l’abattoir. Donc ça leur fait des vies vraiment très, très courtes.

Et donc, au lieu d’avoir des chèvres qui produisent… qui font des chevreaux pour avoir assez de lait, il s’est renseigné, il s’est intéressé et il a découvert que finalement, pour avoir des chèvres qui produisent assez de lait, ça n’était pas nécessaire qu’elles aient des petits tous les ans. Et il a complètement changé de façon de faire. Et donc il a un rapport avec ses chèvres qui n’a rien à voir avec les éleveurs qui font ça de façon intensive. Et c’est très respectueux et ses chèvres font partie de sa vie. Et il les accompagne jusqu’au bout, et ça c’était vraiment tout à fait magique.

– Donc là, vos chèvres, elles ont quel âge ?
– Là, disons que les plus productives en ce moment ont huit ans et neuf ans.
– Et donc ça fait sept, huit ans qu’elles produisent du lait sans avoir fait de chevreaux.
Sept ans et huit ans de lactation. Mais il y avait des précédentes qui se sont taries depuis et qui ont fait jusqu’à douze années de lactation.
– Donc vous les envoyez pas à l’abattoir ?
– Non. Elles meurent ici. Elles meurent tranquillement. Quelques jours avant une mort de vieillesse, on voit les premiers symptômes. Elle a du mal à (13) se lever. Du coup, elle commence à avoir des privilèges que les autres n’ont pas. Elle peut sortir du troupeau et vivre dehors, parce que elles l’ont mérité, quand même !

Alors, c’est sûr, on se dit que, en produisant aussi peu, évidemment, il va pas faire fortune. Et c’est vrai. De toute façon, ça n’a pas l’air d’être son objectif. Et ce qui est paradoxal en fait, c’est que, en travaillant de cette façon-là et en vivant avec ses animaux, il arrive à avoir un salaire qui lui permet de vivre, sans rien demander à personne, sans subventions, sans rien. Et surtout, en fait, il gagne souvent plus qu’un éleveur qui travaille en intensif parce qu’ il a éliminé tout un tas de frais(14) : des frais de vétérinaire pour le suivi des chèvres qui sont malades en élevage intensif, les frais de vétérinaire pour la mise bas des chevreaux, les frais d’abattoir pour faire tuer les animaux. Et donc finalement, il arrive à vivre de son activité. Et ça, c’était vraiment très instructif et très encourageant aussi.

– Là, avec votre troupeau de quatorze chèvres, vous faites combien de fromages par jour ?
– Là, en ce moment, j’en fais trente. En plein été, là, je suis monté à un peu plus de quarante. Trente fromages par jour, ça me rapporte… 76 euros brut (15) par jour. Ça fait vraiment des petits chiffres pour un éleveur, mais c’est largement suffisant. On n’a plus l’impression de faire de la production. On a l’impression de partager la vie avec des animaux et de s’échanger des services les uns les autres, quoi.

Voilà. Ensuite, le deuxième reportage, je ne vous en dis rien. Ce serait bien si vous l’écoutiez, parce qu’il est question d’un navigateur, en Bretagne. C’est normal, il y a beaucoup de marins en Bretagne. Et ce marin parle de Monique. Et je vous laisse découvrir qui est Monique en fait !

Quelques explications :
1. les pieds sur terre : le nom de cette émission vient de l’expression Avoir les pieds sur terre, qui signifie qu’on est bien ancré dans la réalité, qu’on ne vit pas dans un monde de rêve, fantasmé, qu’on est réaliste. Donc ce nom joue sur cette idée, dans la mesure où tous les reportages sont bien réalisés dans la réalité et en même temps, cela donne l’idée qu’on va y trouver tout ce qui fait la diversité de notre monde.
2. Tomber par hasard sur quelque chose (ou quelqu’un) : c’est être en contact avec quelque chose ou quelqu’un, découvrir quelque chose, alors que ce n’était pas prévu du tout. On peut employer juste le verbe tomber pour exprimer cette idée : tomber sur une émission très intéressante
3. la façon de faire : voici quelques exemples pour vous montrer comment on emploie cette expression : C’est ma façon de faire. Tu connais une autre façon de faire ? Il y a plein de façons de faire différentes.
4. Une pointe de travail : on dit plus souvent : un pic de travail, ce qui désigne le moment où une activité est à son maximum.
5. Une quantité phénoménale : ces deux mots vont souvent ensemble, pour parler d’une énorme quantité. On dit aussi : un nombre phénoménal de…
6. les marchés : dans les différentes villes, il y a en général un marché hebdomadaire où les commerçants autorisés viennent vendre leurs produits sur une place, dans la rue. Ils n’ont pas de magasins en dur.
7. Des paquets de chevreaux : de très nombreux chevreaux. Des paquets de = beaucoup de (style familier) On peut l’utiliser aussi au singulier : Il a un paquet d’argent. / Il produit un paquet de fromages.
8. Ça ne vous convenait pas = vous n’aimiez pas faire ça parce que ce n’était pas votre façon de faire.
9. Attachant : auquel on s’attache, qu’on aime bien. On parle en général d’une personne attachante. Par exemple : Ces enfants sont durs mais ils sont très attachants. Cependant, on utilise aussi ce mot pour des choses : un univers attachant, un film attachant, un livre attachant.
10. Mettre bas : donner naissance à des petits. C’est le terme employé pour les animaux. (Les femmes accouchent.) Ce verbe donne le nom : la mise bas.
11. C’est pas une vie = Ce n’est pas une vie. Cette expression permet de décrire une situation durable très difficile. Par exemple : Se lever tous les matins à 4 heures, c’est pas une vie ! (style familier)
12. Ça commence à bien faire : cette expression signifie que ça suffit, qu’il faut que ça s’arrête parce qu’on ne supporte plus ce qui se passe. Par exemple : Tous les jours, il arrive en retard. Ça commence à bien faire ! (familier)
13. avoir du mal à faire quelque chose : avoir des difficultés à faire quelque chose (un peu plus familier)
14. tout un tas de frais = de très nombreux frais / énormément de frais (c’est-à-dire des dépenses, des coûts). (familier)
15. brut : c’est une somme avant le paiement des impôts. Une fois les impôts payés, on parle d’une somme nette.

L’émission complète est à écouter ici.

Bonne année 2019

Et voilà, je vous souhaite une très bonne nouvelle année.
Je vous souhaite d’aller bien, de prendre le temps de lire, regarder, admirer, fabriquer, marcher, courir, écouter, découvrir, apprendre, échanger, partager, rire. Dans ce monde qui peut être plein de bruit et de laideur, se remplir de tout ce qui rend humain et se réjouir de ce qui nous fait avancer!

Pour vous qui aimez le français, les mots, les histoires, les vies des autres, j’ai pensé à ces premiers partages de l’année, où vous vous régalerez peut-être autant que moi grâce à ce que certains fabriquent pour nous tous:

– cette émission à la radio, les Pieds sur terre, est passionnante par la variété des histoires racontées par ceux qui les ont vécues. Sa définition sur le site : « Tous les jours, une demi-heure de reportage sans commentaire. »

– le site de Gallica est un lieu où se perdre ! Une bibliothèque à portée de main, à portée de nos yeux émerveillés…

– ou alors leur compte instagram, gallicabnf pour prendre juste sa petite dose de beauté et de découverte quotidienne!

– un autre compte instagram, Nos histoires de France, où se croisent les parents, les grands-parents de tous ces Français, descendants d’immigrants, venus d’ailleurs à un moment de leur vie et de l’histoire de notre pays.

– et le site du Centre National de la Littérature pour la Jeunesse, parce que tout ce qui est du côté des enfants donne de l’énergie !

A bientôt et merci pour votre passage par ici.

Adopté

Je n’ai pas encore vu ce film qui vient de sortir. Bientôt peut-être dans mon petit cinéma habituel. Je ne sais pas s’il est à la hauteur de sa bande annonce, réussie, mais de toute façon, rien que la présence de Sandrine Kiberlain me donne envie d’aller le voir ! Et le précédent film de Jeanne Herry, la réalisatrice, Elle l’adore, où Sandrine Kiberlain était excellente, m’avait beaucoup plu. (J’ai fini par le voir !)
Alors voilà, j’ai hâte d’aller au cinéma !

La bande annonce est ici.
(Et mettez les sous-titres, ils sont parfaits.)

Et voici ce qu’en racontait Sandrine Kiberlain il y a quelques jours à la radio, avec son naturel et sa grande sincérité. Touchante elle aussi, comme toujours. Vivante et bien là. Elle parlait joliment du tournage et du sujet du film. L’émission entière est ici.
En voici un petit passage :

Pupille, Sandrine Kiberlain

Transcription

– Et donc moi, je fais le lien comme ça, avec une parole très précise, qui peut changer, voilà, le destin d’un tout-petit et à la fois aussi, elle m’a construit un personnage avec beaucoup de relief, parce qu’il y a aussi la vie privée de Karine qui bat de l’aile (1). Et elle a des petits TOC (2) aussi, elle bouffe (3) des petits bonbecs (4) toute la journée pour combler un manque…
– Des crocodiles !
– Voilà, un manque affectif très net qui là aussi la lie aux enfants, voilà, à travers le jeu et le côté ludique des bonbons.
– Il y a toujours un petit truc chez vous…
– Mais c’est ça, la beauté des personnages ! C’est comme les gens dans la vie. On a tous nos petits… les choses qui nous différencient des autres, un rythme, une façon d’être, une façon de…
– Vous avez des TOC ?
– Des TOC, non. Mais je suis… Voilà… On est tous insolites. On a tous des petites manies (5), qu’on connaît parfois même pas vraiment, que… Ce sont ceux qui vivent avec nous qui nous disent : « Bah, tu te rends même pas compte (6) que tu fais ça. » Et je pense pas que Karine ait une conscience – sauf quand on la reprend systématiquement avec son chewing gum et le bruit qu’elle fait avec – mais elle a pas une conscience aiguë, enfin la même en tout cas que son entourage, d’être systématiquement en train de mâcher des bonbons. Elle, elle le fait, c’est vraiment pour remplir quelque chose et c’est… ça en dit long… (7)
– – Sur qui elle est.
Sur qui elle est aussi.
– Pupille, le film est sorti en salle aujourd’hui. Deuxième film avec Jeanne Hérry, puisqu’il y avait déjà eu Elle l’adore. C’était son premier, vous y jouiez une esthéticienne fan absolue d’un chanteur. Elle a le don de (8) vous trouver des métiers !
– Oui ! Elle a le don de me… oui, de m’imaginer dans des choses…
– Quotidiennes.
– Quotidiennes et loin de… oui, de ce que je peux imaginer de moi. Mais c’est ça qui m’intéresse, c’est qu’elle m’emmène vers des univers, des mondes. Là, avant Pupille, je connaissais pas – je pense qu’on est nombreux d’ailleurs à pas connaître ce monde, vraiment, les coulisses de tous ces services sociaux comme ça, de…, de…, autour de l’adoption, tous ces gens qui font qu’il y a une aide autour d’un bébé qui arrive et qui peut pas avoir…
– Et ils sont nombreux, hein, c’est ce qu’on voit dans le film !
– Ils sont très nombreux et ils forment une chaîne, comme ça, qui… où dont tous les maillons comptent et ils sont dévoués totalement, investis totalement, comme dans ces métiers où l’essentiel est en jeu (9), puisque c’est la vie d’un nourrisson (10), donc… Dans le film en plus, on sait pas si le nourrisson est… va vraiment bien. Il y a un petit doute qui crée un suspense.
– On va raconter l’histoire. Exactement.
– Et voilà, moi, je suis amenée, voilà, à faire un… Oui, je sais pas pourquoi elle m’imagine dans ce métier-là. Ça m’amuse !
– Ce tournage était très particulier pour ça. Il y avait une espèce d’ambiance « bébé », ouatée, quoi, pour vraiment accueillir ces bébés.
– Je croyais qu’en France, on n’avait pas le droit de tourner avec des bébés de moins de trois mois.
– Bah en fait, ils ont pas moins de trois mois.
– Ah bon, d’accord.
– On a tourné ailleurs pour…
– Ailleurs alors.
– Ouais, ouais. En France, en tout cas, on peut pas avoir des bébés de moins de trois mois. Donc… Et on peut pas les utiliser plus d’une heure par jour, enfin (11) il y a des restrictions.
– J’aime bien cette expression !
– Mais c’est vrai ! Bah on les utilise, c’est vrai ! Donc… Et donc, il y a les parents qui sont là, il y a un encadrement qui est très, très, très précis, pour un bébé qui joue.
– Donc vous avez tourné en Belgique, ou ailleurs…
– On n’arrêtait pas de lui dire, d’ailleurs, qu’il jouait la comédie (12), qu’on le mettait en situation, on lui disait ce qu’il avait à jouer, parce que on peut pas faire, si vous voulez, l’apologie (13) de la parole (14) dans un film, en disant qu’un mot change la destinée d’un enfant et lui asséner des choses très dures dans le film qui sont : « Voilà, ta maman n’est pas capable de te garder, on va voir si on te trouve une maman d’adoption, on va… » Dire tout ça à un enfant qui joue la comédie, on lui a bien dit et redit (14) qu’il jouait et que c’était… Et puis parfois, on pouvait pas lui dire ces choses-là, donc on avait un poupon (15), à qui on disait des choses en s’inspirant du regard du bébé qu’on avait vu avant.
– Comme mère, vous, vous auriez laissé votre enfant, votre bébé sur un écran ?
– Jamais de la vie ! (16) Mais ça je vous le dis, mais vraiment… Quand… Et d’ailleurs, on était tous les trois, Gilles, Elodie et moi, quand on voyait les parents arriver avec l’enfant, on se disait ils savent pas ce qu’ils sont en train de faire ! Non, mais on a quand même un… Après, ça c’est très bien passé et on a été très vigilant. Mais moi, jamais de la vie ! Vous rigolez ! (17)

Des explications
1. battre de l’aile : aller mal (familier). Par exemple, on dit souvent : Leur couple bat de l’aile.
2. Un TOC : un trouble obsessionnel compulsif. (Au pluriel, on ne met pas de S à cette abréviation.)
3. bouffer : manger (très familier, un peu vulgaire même)
4. un bonbec : un bonbon (familier)
5. une manie : une certaine obsession, une habitude plutôt agaçante. Si on dit: il a ses petites manies, cela atténue le côté irritant des manies.
6. se rendre compte (que… / de quelque chose) : savoir, avoir conscience que… / de quelque chose
7. ça en dit long : c’est très révélateur, vraiment significatif. Cela exprime beaucoup de choses. Par exemple : Il a eu un regard qui en disait long sur ce qu’il pensait d’elle.
8. avoir le don de faire quelque chose : réussir très souvent à faire ce quelque chose, avoir une sorte de qualité (ou de défaut) pour faire quelque chose de récurrent, dans des situations différentes. C’est souvent plutôt négatif, cela parle de quelque chose d’agaçant :
Elle a le don de mettre du bazar partout où elle passe !
Il a le don de dire ce qu’il ne faut pas !

9. Être en jeu : Cela signifie que c’est ce qui compte, ce qui se joue. Par exemple : Il faut qu’il fasse les bons choix. Son avenir est en jeu.
10. Un nourrisson : un tout petit bébé, de quelques semaines maximum.
11. Enfin : comme très souvent à l’oral, ce mot sert à montrer qu’on va nuancer ce qu’on dit, donner plus de précisions.
12. jouer la comédie : cette expression s’emploie pour n’importe quel type de rôle, pas nécessairement des rôles drôles. Cela signifie qu’on joue un rôle, en tant qu’acteur.
13. Faire l’apologie de quelque chose : vanter les mérites de quelque chose, dire que c’est excellent
14. la parole : le fait de parler, de formuler les choses clairement, par les mots qu’on dit.
15. Dire et redire : insister fortement, afin que ce soit parfaitement clair. On utilise souvent cette expression :
Je lui ai dit et redit d’être à l’heure.
Ce n’est pas faute de le lui avoir dit et redit pourtant !
Je le dis et le redis : ce qui compte, c’est de faire un peu de français tous les jours.

16. Un poupon : ici, elle parle d’une poupée qui représente un bébé. Mais un poupon, c’est aussi un nourrisson. D’où le verbe pouponner, qui signifie s’occuper de son bébé.
17. Jamais de la vie ! : expression orale, qui insiste vraiment sur l’idée de Jamais. Par exemple :
– Tu devrais lui pardonner.
– Jamais de la vie !

18. Vous rigolez = Vous plaisantez, vous voulez rire ! = C’est une plaisanterie. (Style familier) Bien sûr, on dit aussi à quelqu’un qu’on tutoie : Tu rigoles !

Pour en savoir plus sur ce qu’est un pupille, c’est ici.
Il y a des petits qui démarrent un peu plus difficilement dans la vie que d’autres.

Vivre décemment, pas survivre

En attendant d’écouter ce qu’Emmanuel Macron va dire, voici des paroles de gilets jaunes. Drôle de nom pour un mouvement social qui couvait sans doute mais qui surprend tout le monde, par la violence qui se développe systématiquement depuis trois semaines à la faveur des manifestations dans toute la France. Tout a commencé par un refus de payer plus cher un carburant dont personne ne sait et ne peut encore se passer. Puis des doléances de toutes sortes ont émergé : refus de payer davantage d’impôts alors que celui sur la fortune a été supprimé dès le début du quinquennat, besoin de justice sociale face à la diminution des services publics, présentés comme trop coûteux pour l’Etat, droit de participer aux décisions qui ont un impact sur la vie quotidienne de tous, etc. La liste est longue mais aussi pleine de contradictions. Nul ne sait ce qui va sortir de ce moment de notre histoire. Un vrai changement ? Pour que chacun trouve sa place dans notre société ?

Gilets jaunes

Transcription
J’ai été infirmière jusque 60 ans et j’ai une retraite qui me permettra pas d’aller en maison de retraite quand ça sera le moment, voilà. Mais c’est pour mes petits-enfants que je le fais. Je voudrais qu’ils aient une vie meilleure que la mienne, parce que la mienne, elle a été… bon, je regrette pas, c’est une vie de labeur (1), mais quand même. Il y a des limites quand même. Et puis je vois le mépris qu’on a de… des citoyens ! On est des pestes brunes (2), on est des feignants (3), on est… C’est devenu intolérable !

Moi, parce que j’arrive pas à boucler mes fins de mois (4) et parce que c’est dur et que maintenant, y en a marre (5).

Pour être solidaire avec les gens et puis nous, on a nos difficultés. Donc on essaie de se faire entendre aussi.

Il y a un réel problème. Personnellement, l’impression de pas être entendue, pas écoutée.

Moi, je suis issu des grandes écoles. J’ai travaillé en finance, j’ai vu à quel point Rotschild, dont est issu Macron, Lazare et tout ça, c’est des pourris (6) jusqu’à la trogne (7). J’ai bossé (8) avec eux. En fait, la vie est un jeu pour eux et nous, on est des pions sur un échiquier. Donc ils peuvent faire fermer des usines, mettre des centaines de personnes à la porte (9) juste pour gagner quelques millions de plus, alors qu’ils sont déjà milliardaires. Enfin, moi, je l’ai vu, ça fonctionne comme ça, je travaillais dans le conseil en stratégie.

Les gilets jaunes ont raison parce qu’on en a ras le cul (10) de payer des impôts, on en a ras le cul ! Mais qu’ils vont (11) taxer ceux qui gagnent beaucoup d’argent. Qu’ils arrêtent de taxer les Français avec des petites retraites et des salaires très bas.

Je travaille dans les écoles maternelles, je suis assistante maternelle. J’ai deux enfants avec mon ami. Et bah on n’y arrive plus (12). On n’a pas de voiture, parce que de toute façon, on n’a pas les moyens, parce qu’on n’a droit à rien, et c’est pas avec le Smic qu’on gagne… et non, ça devient trop dur. Là, à Noël, j’ai pas encore rien acheté (13) pour mes enfants. Rien, parce que je peux pas. Donc il y a un moment, stop !

Je suis pour l’instant au chômage, en intérim, voilà. Donc j’ai deux enfants et j’ai ma paye le 10 et le 15, il y a plus rien pour manger. Donc je peux pas leur faire plaisir, je peux pas… Je peux rien faire. Donc voilà, ce serait bien qu’on nous entende un petit peu.

On est un peu impressionnés, mais on est là pour soutenir tous les gilets jaunes, pour être un peu pacifistes pour essayer de revendiquer un peu nos droits, quoi. On se fait fouiller mais je trouve que c’est normal par rapport…avec tout ce qui s’est passé, donc oui. J’habite dans une ville qui est riche mais je ne suis pas riche. Moi personnellement, je suis auxiliaire de puériculture, je travaille en crèche, et en plus de ça, je suis obligée de travailler en dehors de mon travail pour pouvoir gagner un peu plus d’argent. Toute l’année, je me retrouve à découvert (14) et donc je viens revendiquer ça.

Pour l’instant, c’est calme, mais on sent la tension quand même, hein. Pour l’instant, c’est calme parce qu’ils ont mis le paquet (15), voilà, il y a des flics partout.
Vous avez été fouillé combien de fois aujourd’hui ?
Là, trois fois, aujourd’hui, dont une fois, j’étais même pas descendu de ma voiture !

Donc nous étions là et comme là-bas, ils nous poussent et eux ils nous poussent, où c’est qu’on va? (16) C’est une honte ! J’ai soixante-dix ans !
On vient, on vient en paix, ça faisait à peine quoi… vingt minutes qu’on était là, on s’est fait gazer, pour rien !
On est en droit de se révolter, on est en droit de manifester pacifiquement. On veut juste que le peuple soit avec nous, que le gouvernement nous entende, qu’on arrête, mais qu’on arrête de nous laisser crever la dalle (17) ! On a des enfants, on a un avenir, on n’est pas là par hasard. On veut juste survivre, on veut que l’Etat arrête de se gaver (18) et qu’il nous en laisse un petit peu.

Des explications :
1. une vie de labeur : une vie de travail. Le mot labeur présente le travail comme quelque chose de difficile, pas comme quelque chose où on peut s’épanouir. On parle souvent de « dur labeur ».
2. des pestes brunes : des fascistes, des gens d’extrême droite
3. feignant : paresseux
4. boucler les / ses fins de mois : terminer le mois sans être à découvert financièrement.
5. Y en a marre ! : On en a assez, ça suffit, on ne supporte plus (familier)
6. un pourri : quelqu’un qui est corrompu et qui ne respecte aucune valeur. C’est une insulte.
7. Jusqu’à la trogne : cela signifie : complètement. Normalement, on dit jusqu’au trognon, c’est-à-dire le cœur d’un fruit.
8. Bosser : travailler (familier)
9. mettre les gens à la porte : licencier les gens. C’est plus fort que le verbe licencier.
10. En avoir ras le cul = en avoir assez. La version intermédiaire, un peu plus polie, est : en avoir ras le bol.
11. Qu’ils vont taxer… : Cette phrase est incorrecte, il faut employer le subjonctif pour exprimer son souhait : Qu’ils aillent taxer…
12. on n’y arrive plus : on ne s’en sort plus.
13. J’ai pas encore rien acheté : il y a téléscopage entre deux formulations, ce qui arrive souvent à l’oral : Je n’ai pas encore acheté de jouets ou Je n’ai encore rien acheté.
14. Être à découvert : quand on n’a plus d’argent sur son compte bancaire. Dans ce cas, on a à payer des agios. On dit : Je suis à découvert. / J’ai un découvert de 100€.
15. mettre le paquet : mobiliser tous les moyens possibles pour obtenir quelque chose. (argot)
16. Où c’est qu’on va ? : question très orale, à la place de la forme correcte : Où est-ce qu’on va ?
17. Crever la dalle : mourir de faim. (argot)
18. se gaver : normalement, cela signifie manger énormément, plus que nécessaire. Ici, elle exprime l’idée que l’Etat fait payer trop d’impôts.

Les émissions sont à écouter iciet ici.

Ne t’en fais pas, tu vas t’y faire

Comme le dit la chanson,
Dans la vie, faut pas s’en faire !
Moi, je ne m’en fais pas
Les petites misères
Seront passagères
Tout ça s’arrangera

C’est une chanson célèbre de Maurice Chevalier, connue de nous tous et reprise par Eddy Mitchell dans des publicités des années 90. Je suppose que vous devinez ce qui va se passer dans la pub en question !

Comme le climat est plutôt tendu en ce moment, on va adopter ce petit refrain pour garder foi dans la capacité des hommes à construire un monde plus harmonieux !

Et c’est l’occasion pour moi de continuer à évoquer toutes nos expressions avec en et y.
Dans ce billet, voici donc : s’en faire, à ne pas confondre avec s’y faire.

1- S’en faire : s’inquiéter, se faire du souci.
C’est le sens le plus courant. C’est une expression familière.
On l’emploie au présent très souvent.
Elle s’en fait énormément pour ses enfants. Du coup, c’est une mère un peu étouffante.
– Ce n’est pas nécessaire de t’en faire à l’avance. Tu verras bien !

Ne t’en fais pas, tu vas y arriver. Aie confiance en toi. (A l’oral et de façon familière, on dit : T’en fais pas.
Ne vous en faites pas. On va vous aider.Tout va bien se passer.

Cette expression peut avoir une autre signification à la forme négative, dérivée de la première: ne pas se gêner (c’est-à-dire ne pas avoir d’inquiétude alors qu’on fait quelque chose de gênant, d’inacceptable par exemple): C’est une critique, vis-à-vis d’une personne sans-gêne.
– Eh bien, ne t’en fais pas ! / Ne t’en fais surtout pas ! (à quelqu’un qui est en train de fouiller dans vos affaires par exemple.)
– Tu ne t’en fais pas, à ce que je vois !

Utilisée à propos d’une situation passée, cette expression marche à l’imparfait, mais pas au passé composé.
Il s’en faisait beaucoup quand il était étudiant en prépa. Maintenant il est moins stressé.
– Elle ne s’en faisait pas trop parce que ses parents s’occupaient de tout!

Alors, si on veut raconter quelque chose de ponctuel, donc au passé composé, on est obligé d’employer des expressions moins familières: se faire du souci, s’inquiéter
Elle s’est fait beaucoup de souci / Elle s’est beaucoup inquiétée pour lui quand il était petit parce qu’il était souvent malade.

Pour écouter ces exemples :

2- S’y faire : cette expression signifie s’habituer à quelque chose, au point que cela ne nous dérange plus. (C’est la situation tout entière qui est sous-entendue par Y)
On peut l’employer à tous les temps.
Le climat est totalement différent ici. Il fait chaud et humide. Mais nous allons nous y faire !
– Il faut que tu t’y fasses ! Il ne changera jamais d’attitude. C’est sa personnalité.
– Les gens conduisent n’importe comment ici. Je ne m’y ferai jamais ! / Je n’arrive pas à m’y faire.

Pour écouter ces phrases:

Donc aujourd’hui, n’oubliez pas qu’il s’agissait de verbes pronominaux (avec se). Je dis ça parce que nous avons aussi des expressions avec simplement :
en faire
– y faire

Et bien sûr, elles ne signifient pas la même chose que s’en faire ou s’y faire.
A suivre !

Les familles et leurs secrets

Nouvelle séance de rattrapage pour moi, avec ce film, Le Fils de Jean, sorti il y a deux ans et que j’avais manqué au cinéma. Je le partage avec vous car il m’a beaucoup plu, beaucoup touchée. On se laisse embarquer dans cette histoire de filiation, qui avance, portée par un certain suspense, par le jeu des acteurs qui est parfait et plein de finesse, par des dialogues où il y a juste le nécessaire. La caméra de Philippe Lioret sait capter les émotions et les regards. Je n’avais pas aimé son film Je vais bien, ne t’en fais pas, trop invraisemblable à mon goût et oppressant. Mais je vous recommande celui-ci si vous ne le connaissez pas!

Transcription
Bonjour monsieur, je suis Mathieu Capelier. Vous avez essayé de me joindre (1) tout à l’heure (2).
Il s’appelait comment ? Il avait des enfants ?

Tu vas faire quoi, là-bas ?
Voir qui c’était. Puis voir mes frères surtout.

Mathieu ?
Oui.
Pierre.
Bonjour.
Bon, il y a quinze jours, il pêchait sur un lac, il est tombé du bateau et on l’a pas retrouvé.
Et ils vont enterrer quoi alors, si ils l’ont pas retrouvé ?

Quand même, tu aurais pu me le dire.
Tu aurais été incapable de tenir ta langue (3), tu le sais très bien.
Mathieu est le fils de Jean.
Tu vois !
Je viens de l’apprendre.
Moi aussi.

Tes frères, ils savent pas que tu existes. Puis leur mère non plus, surtout. Déjà (4) qu’elle vient de perdre son mari et puis les autres, leur père, tu penses pas qu’ils en ont déjà assez comme ça ?
Je veux pas faire d’histoires (5), moi, je veux juste les voir, c’est tout. Et j’ai deux jours pour ça.

Le pickup, là-bas, c’est eux. On est d’accord que (6) tu dis rien, OK.
C’est le fils d’un ami. Français. Il vient nous aider.
Et votre père, il avait une clinique, c’est ça ?
Ouais.

Tu fais pas le con (7), hein.

Mon père, il est au fond d’un lac. Et demain, on enterre sa casquette.
Viens, donne.

Ouais, c’est pas un cas répertorié, ça.

Dans cinq ans. On va attendre sept ans (8) l’ouverture de la succession (9). Tu vas en profiter toi aussi ! Tu en as la moitié !

Je me demande ce que je fous (10) là, à chercher un macchabée (11) que je connais pas, avec les deux cinglés (12), là !

Quoi ?
Lâche-moi !
Sam !

Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Tu fais quoi avec elle ?
S’il te plaît.
Sam !
Tu as fait tout ce voyage pour ça !

J’aurais aimé assez avoir un garçon.
Pour aller à la pêche ?

Quelques explications
1. joindre quelqu’un : contacter quelqu’un par téléphone. On dit par exemple : Je n’arrive pas à le joindre. Tu as des nouvelles, toi ?
2. Tout à l’heure : cette expression indique un laps de temps pas très long, qui peut être dans le passé ou dans le futur : Je l’ai appelé tout à l’heure. / Je l’appellerai tout à l’heure. / On se voit tout à l’heure.
Mais quand on dit : A tout à l’heure, c’est bien sûr dans le futur (proche, obligatoirement dans la même journée)
3. tenir sa langue : cette expression signifie garder un secret, ne pas parler de quelque chose qui a un côté confidentiel ou dont on sait qu’il ne faut pas parler.
4. Déjà que : on emploie cette expression quand on veut donner plusieurs raisons à une situation. Déjà que permet d’introduire un premier élément, avant d’aller plus loin. (style familier). Par exemple : Déjà qu’elle est débordée par son travail habituel… Si tu lui demandes d’en faire plus, ça ne va pas marcher ! / Déjà qu’il fait froid ! Si en plus il se met à pleuvoir !
5. Faire des histoires : causer des problèmes, créer des problèmes (style familier). Par exemple : C’est quelqu’un qui n’est pas facile à vivre car il fait tout le temps des histoires. / Arrête de faire des histoires pour rien ! Tu deviens pénible.
6. On est d’accord que… : C’est une manière familière d’obliger quelqu’un à faire ou ne pas faire quelque chose. C’est comme un ordre en fait. Par exemple : On est bien d’accord que maintenant, tu vas te mettre sérieusement au travail. / On est d’accord que tu seras à l’heure tous les jours.
7. Tu fais pas le con : c’est une sorte de menace. On ordonne à quelqu’un de ne pas faire une bêtise, de ne pas causer de problème, de bien se comporter. (très familier)
8. cinq ans / sept ans : je ne comprends pas pourquoi il utilise deux chiffres différents !
9. La succession : il s’agit du processus déclenché à la suite du décès de quelqu’un pour que ses héritiers bénéficient de son héritage. On dit qu’on ouvre la succession, puis quand c’est terminé, on dit que la succession est réglée.
10. Ce que je fous = ce que je fais (style très familier)
11. un macchabée : un cadavre (très familier)
12. cinglé(e) : fou (folle) (style familier). On peut l’employer comme adjectif ou comme nom. J’ai l’impression qu’on entend ce mot moins souvent qu’avant. Aujourd’hui, on entend plutôt : C’est un vrai malade !

La chair de poudre

Dans tous les villages ou les villes où on passe en cette saison, les monuments aux morts sont fleuris depuis les commémorations du 11 novembre. Enfant déjà, j’étais émue par tous ces noms gravés dans la pierre. Les Lucien, Augustin, Adrien, Victor, Camille, tous ces jeunes gens tués par la guerre, dont les prénoms sont à nouveau portés aujourd’hui par des enfants qui, je l’espère, vivront leurs vies en paix. Plus tard, il y a eu pour moi des lectures marquantes, des films inoubliables sur cette guerre-là.
Et samedi dernier, j’ai écouté une très belle émission à la radio, où Denis Cheyssoux, qui parle toutes les semaines de la nature, a témoigné de ce massacre en retournant dans la forêt de Verdun. Comme dans tous ses reportages, les mots, les bruits, les gens avec qui il discutait ont suffi à faire surgir ce souvenir. Nul besoin d’images, d’archives. C’était sobre et profondément touchant. C’est ce que je voulais partager avec vous aujourd’hui.

Verdun

Transcription
Je souhaitais vous ramener sur ce lieu. Alors, on sait que la Somme fut plus meurtrier (1) encore mais a laissé, on va dire, moins de traces mémorielles. Et donc on se rend dans une autre pompe aspirante de sang, cette broyeuse de chairs, ce tue-jeunesse irrationnel, cette fabrique d’orphelins qui donne la chair de poudre (2). Forêt de Verdun, classée forêt d’exception aujourd’hui, donc on ne peut pas… On ne peut pas depuis un siècle cultiver, hein, cette terre qui est gorgée de métaux lourds, donc c’est impossible. Vous avez des balles, des obus, des schrapnels, des baïonnettes, donc elle est lourdement polluée. Forêt zebrée, hein, de sapes, de boyaux, de tranchées. Les mares d’aujourd’hui ne savent plus qu’elles sont d’anciens trous d’obus. Et on ne cultive pas, hein, sur des morts, sur une bataille que les Allemands voulaient décisive. Et on vient y cultiver (3) maintenant la mémoire du « plus jamais ça », du « Que maudite soit la guerre ».
Et dès le printemps 1919, hein, ce qui a frappé les gens, sur ce champ de ruines, bah c’était les coquelicots – on en a parlé, là, hein – ces petites taches de sang, bien vivantes qui jouaient avec le vent, et ces coquelicots donc qui poussaient sur cette terre amendée (4) des corps de nos anciens. Et quand on dit anciens, ils étaient tellement jeunes ! Dix-huit, vingt ans ! Et, voilà, moi je pense à Louis Averouse, qui était mon grand-oncle, mort en 1915 à vingt ans et puis à ma grand-mère, qui était sa sœur, qui avait un prénom de fleur si joli, Marguerite, et qui est partie en paix, elle, hein, un 11 novembre, comme un clin d’oeil, c’était en 87, comme un clin d’oeil à son frère.
Alors, il y avait des ouvriers évidemment, des paysans, des charpentiers, des fonctionnaires, des milliers d’instituteurs qui écrivaient des lettres, au milieu des rats, et qui écrivaient aussi pour des copains, en disant : « Ma petite femme chérie, bientôt je vais revenir, mais face aux Boches (5), bah il faut tenir. La guerre, que veux-tu, c’est toujours moche. Tenir, tenir, ça, c’est les ordres. ».Et un nouvel horizon de la mythologie française a pris naissance à Douaumont.

Donc on n’était pas loin… Le temps, on va dire, il était un peu comme dans les chansons de Brel : il était plafond bas, pluie chagrine, et on va débuter avec Guillaume Rouart, qui est technicien à l’ONF, qui nous raconte sa forêt : Les plaies sous la forêt, dans votre magazine de nature et d’environnement, à Verdun.

– Et sur ces 10 000 hectares de forêt domaniale, dans les années 20, c’était… c’était quoi à peu près ?
– Peu de troncs, parce qu’il y avait peu de forêt, hein, si tu veux, mais surtout un sol bouleversé, puisqu’il a été tiré environ 60 millions d’obus pendant la bataille, donc plusieurs obus au mètre carré – on en a partout autour de nous. 100 000 hommes qui n’ont pas été retrouvés, de la bataille. Tout de suite après la guerre, l’ administration a demandé à ce qu’il y ait un grand déminage de cette zone. Bien sûr tout a été ramassé, mais en surface. On a ramassé aussi de la ferraille, on en voit encore , hein, un peu partout, des queues de cochon, des choses comme ça.
– Alors, les queues de cochon, on va rappeler que c’était quand même…
– Des espèces de tire-bouchons en métal, qui permettaient de tendre les barbelés. On n’en a pas là sous les yeux, mais on en trouvera sûrement au long du chemin. Et puis bien sûr a commencé aussi l’opération de ramassage des corps donc, d’où l’ossuaire, voilà. Donc bien sûr, tous les gens qui venaient ici qui trouvaient des ossements, tout a été ramené à l’ossuaire, donc environ 130 000 soldats qui ont été retrouvés. On dit « environ » parce que c’est difficile avec les ossements qui ont été entreposés, donc français et allemands. Et la nécropole nationale avec les soldats français.
– Alors on marche en fait sur une fosse commune qui est extrêmement émouvante parce que…
– Voilà, parce qu’on sait, surtout ici, vous êtes à l’ouvrage de Douaumont, que les bombardements étaient tellement intenses – et l’ouvrage a été pris et repris plusieurs fois entre les Allemands – on n’enterrait pas, hein, on mettait sommairement dans les trous d’obus, et on recouvrait de terre. On n’avait pas de temps de faire des grandes fosses, pour creuser ici, – même il y avait pas de tranchées. On s’imagine toujours des belles tranchées avec des sacs de sable qui protègent. Pas à Verdun ! A verdun, le bombardement était tellement intense que les soldats en fait creusaient un petit peu entre les trous d’obus pour se faire des espèces de tranchées. Donc souvent, ils étaient dans les trous avec de l’eau jusqu’à la taille, pour attendre l’ennemi. Voilà. C’était des conditions… Quand on dit l’enfer de Verdun, c’était pas une… c’est pas un mythe (6). C’est surtout que vous êtes sur des sols argileux, donc dès qu’il pleut ou qu’il y a du passage, ça se transforme en boue. Il y a beaucoup de témoignages où des soldats étaient… C’est un peu comme des sables mouvants, quoi ! La boue vous enlisait, vous ne pouviez plus en sortir sans l’aide de vos camarades.
Et donc en fait, c’est au gré (7) des intempéries que les corps, que les matières remontent.
Voilà, alors, au gré des intempéries, et aussi au gré de nos travaux, puisqu’on fait quand même beaucoup de travaux. C’est une forêt de production, la forêt domaniale de Verdun, et donc on ressort – mais il y a pas de chiffres évidents à l’année – mais plusieurs corps par an de soldats.

Quelques explications :

1. meurtrier : ce masculin est un peu bizarre à première vue car il est question de la Somme. En fait, il veut parler de ce lieu – d’où le masculin à l’oral – qui a été le théâtre lui aussi de batailles meurtrières.
2. La chair de poudre : cette expression n’existe pas. Elle vient de la véritable expression : donner la chair de poule, qui signifie que quelque chose provoque la peur, en évoquant ce qui se passe physiquement quand on a très peur. Donc ici, il y a un jeu sur les mots poule/poudre, et c’est une façon très évocatrice de dénoncer la tuerie qu’a été cette guerre. La poudre évoque les canons, les fusils, les armes en général, tout ce qui tue, tout ce qui meurtrit la chair, le corps des soldats. Oui, cela suscite l’effroi. Très belle phrase, je trouve.
3. Cultiver : ce verbe est employé au sens propre et au sens figuré dans ce beau texte. Au sens figuré, on dit qu’on cultive la mémoire de quelque chose ou de quelqu’un, c’est-à-dire qu’on entretient ce souvenir.
4. Amender une terre, c’est la fertiliser en lui ajoutant des éléments qui lui manquent, pour qu’elle devienne encore plus cultivable.
5. Les Boches : pendant longtemps, ça a été le terme péjoratif utilisé par les Français pour désigner les Allemands.
6. C’est pas un mythe : c’est la vérité, ce n’est pas une histoire qu’on a inventée ensuite.
7. Au gré de : en fonction de quelque chose. Ce sont les pluies (donc les intempéries) qui avaient le rôle principal pour faire ressortir les corps de la terre.

L’émission entière est ici.

En toute sincérité

Dans cette conversation écoutée la semaine dernière, il est question de la mer, d’une correspondance singulière entre deux amis aux métiers si différents, d’attente et de don, du métier d’acteur, de l’enfance d’où l’on vient, dans une langue tour à tour maîtrisée et hachée par les hésitations, tour à tour recherchée et familière.

Cet acteur-écrivain raconte aussi le trac en ces mots dans son spectacle, Je parle à un homme qui ne tient pas en place** :
J’ai la trouille, tu sais, avant de jouer tous les jours, et ça commence dès le matin. Je fais une sieste dans ma loge pour me calmer, et j’aimerais me réveiller en scène direct, sans passer par cette minute qui précède la mise à feu, la minute des insectes, ceux de la tombée du soir que je tente de chasser par de grands mouvements respiratoires, les insectes de la peur qui me ramollissent les guiboles*, quand la lumière inonde déjà le plateau, qui n’attend plus que moi. C’est à cette seconde-là que je vais chercher le courage pour le sortir de ses gonds. C’est à cette seconde que j’arrache les montagnes de leur socle pour simplement faire le métier que j’ai choisi. Je déteste cette seconde. Je voudrais que tout ait commencé depuis toujours.

Jacques Gamblin

Transcription

– Est-ce qu’on cesse un jour d’avoir peur de l’échec, en vrai ?
– Malheureusement… enfin j’aimerais… j’en rêve, en fait. J’aimerais. J’aimerais être apaisé. Je le dis dans le spectacle : je veux vieillir avec le sourire, c’est mon projet, mon pote (1), mon projet non-violent. Cet apaisement, oui, il aurait cette conséquence, bien sûr. La peur de l’échec, c’est ce qui fait qu’un être humain est un être humain sans doute. Sans doute qu’il y a quelques… quelques grands sages qui y échappent.
– Il y a des échecs qui pour vous ont été des victoires ? Votre plus belle victoire à l’envers, tiens, ça aurait été quoi ?
– Mais toutes les… Tous les échecs sont des victoires à l’envers, avec un peu de temps. Toutes… Les ruptures amoureuses, les ruptures d’amitié, et dieu sait (2) s’il y en a eu et si elles ont été douloureuses ! Tout, les échecs, quels qu’ils soient, il y a toujours un moment… Parce que c’est toujours cette question : Qu’est-ce qu’on fait de ce qui nous arrive ? Sinon, on est cuit (3) ! Sinon, c’est la faute à l’autre. Sinon, c’est… Sinon, on est victime du pas de chance. Et ça m’emmerde (4), ce mot malchance qui doit absolument et urgemment tomber du dictionnaire. Parce que, oui, on n’est pas… On maîtrise pas tout ce qui nous arrive, c’est pas… tout n’est pas de notre faute. Mais qu’est-ce qu’on en fait ?
Dans votre métier, et vous le dites, d’ailleurs, dans le spectacle, pourquoi est-ce que vous avez choisi un métier dans lequel on s’expose constamment au risque de l’échec ?
Alors pourquoi ? Parce que… La passion est venue en faisant et puis voilà, je me suis trouvé à cet endroit-là, sans l’avoir vraiment prévu, inventé, désiré gamin (5). C’est les rencontres, c’est la disponibilité pour une rencontre. Et puis la découverte de ce métier très tôt, à dix-huit ans et demi, et être immédiatement dans le milieu professionnel, et puis être là, et puis me dire : mais je peux exprimer des choses, je peux être… Je peux recycler mon fleur de peau (6).
– Ouais ! Ouais !
– Je peux… j’ai la possibilité de raconter mon poil qui se dresse (7). C’est une chance incroyable !
– Vous dites : On choisit de se faire mal pour se justifier d’être là. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Bah ça veut dire que la culpabilité qui nous habite, l’illégitimité… Moi, j’ai mis énormément de temps à me voir comme un écrivain, aussi, parce que… parce que, je sais pas, parce que je me sens… j’ai un gros complexe d’inculture, parce que j’ai pas de mémoire, donc je retiens pas ce que je vois, parce que je n’aime pas les livres, au fond, enfin je veux dire, je les aime – une maison sans livres, pour moi, est une maison inhabitée, sans âme – mais néanmoins (8), je les… j’ai du mal avec le livre, j’ai du mal avec tout ce qui… avec les modes d’emploi ! Non mais enfin voilà, j’ai… j’ai pas… je me sens… Ouais, tout ce qu’on n’apprend pas quand on est très jeune, c’est cuit (9). Enfin, c’est difficile comme le temps perdu, ça ne se rattrape pas. Donc moi, j’étais plus dehors quand j’étais gamin, plutôt que dans les bouquins (10) et l’école m’emmerdait (11), etc., etc. Et du coup, j’ai…j’ai… Il y a des tas de choses que j’ai ratées, quoi, et toute cette culture dont on croit que les acteurs et le gens qui en fabriquent, de la culture, en sont pétris (12), bah moi je… Bah, moi non ! Alors donc je me suis construit une autre culture, avec laquelle je me débrouille très bien, mais j’ai toujours un peu honte, comme ça, de… quand on me parle de références, qu’on me parle avec des tas de références et tout ça, je sais jamais quoi en faire, et donc… Je ne sais plus quelle était votre question !
– Vous y avez bien répondu en tout cas. Moi non plus ! On va continuer à se sentir vivant ensemble, parce que c’est le cas ce matin.

Des explications
1. mon pote : mon ami (familier)
2. dieu sait si… : on emploie cette expression pour insister sur quelque chose. Ici, cela signifie que ces ruptures ont été très douloureuses.
Par exemple : Dieu sait si j’ai essayé de trouver une solution ! = J’ai vraiment tout tenté. / Dieu sait si nous avions tout préparé! Et pourtant, ça n’a pas marché.
3. On est cuit : on est fichu, c’est l’échec complet. (familier)
4. ça m’emmerde : ça me contrarie, je ne supporte pas ça. (très familier)
5. sans l’avoir désiré gamin : quand j’étais gamin, enfant. Gamin est familier. On n’est donc pas obligé d’employer « quand j’étais gamin / quand il était gamin ». On dit juste : Enfant / Gamin, il était très timide. / Gamins, on jouait beaucoup dehors.
6. Recycler mon fleur de peau : normalement, on emploie l’expression « à fleur de peau » pour décrire des gens qui ont une grande sensibilité et qui ne peuvent cacher leurs émotions.
Ici, avec cette façon personnelle d’utiliser cette expression, il veut dire qu’être acteur lui permet de faire quelque chose de sa sensibilité, de ses émotions. C’est joliment dit, je trouve.
7. Mon poil qui se dresse : c’est aussi une façon très personnelle de parler de sa sensibilité !
8. Néanmoins : malgré tout (style soutenu)
9. c’est cuit: c’est raté, c’est fini, c’est fichu. (familier). Aujourd’hui, on entend aussi plus souvent: C’est mort.
Par exemple : On devait aller au bord de la mer. Mais c’est cuit à cause du mauvais temps.
10. Les bouquins : les livres (familier)
11. l’école m’emmerdait : l’école m’ennuyait. (très familier)
12. être pétri de culture : être très cultivé, parce qu’on a baigné dans un univers qui permettait d’avoir accès aux livres, à l’art. (langue soutenue)

* les guiboles : les jambes (argot)
** ne pas tenir en place : cette expression s’applique aux gens qui aiment partir, voyager, être en mouvement tout le temps. Et aussi quand on est impatient de faire quelque chose, ou qu’on s’agite.
Par exemple :
Comment pourrait-il travailler dans un bureau ? Il ne tient pas en place!
– Depuis qu’il sait qu’il va partir en stage aux Etats-Unis, il ne tient plus en place !

L’émission entière est à écouter ici.

J’ai bien envie de lire son livre quand il sortira.

Bonne journée !

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