A quoi bon ?

C’est dans l’air du temps : ne pas polluer, respecter la planète.
Alors, publicitaires et entreprises adaptent leur messages et adoptent ce discours, pour continuer à vendre.
Ils jouent la carte de la sécurité de leurs produits, qu’on espère effectivement plus « propres », moins nocifs pour notre environnement et nous-mêmes.

Parce que sinon, c’est sûr, A quoi bon?
Cette expression signifie toujours qu’on se demande à quoi ça sert.

A quoi cela sert-il de nettoyer sa maison de fond en comble si les produits qu’on nous vend pour ça sont dangereux pour l’air, l’eau, la terre ? Il paraît que l’intérieur de nos maisons est très pollué. Tant mieux si cela change !

Dans d’autres contextes, cette expression, qui pose toujours la question de l’utilité et du sens de nos actions, apparaît dans la bouche de ceux qui se disent et nous disent qu’on ne pourra rien changer : les défaitistes. Les à-quoi-bonistes ou aquoibonistes.
Elle exprime le découragement, un sentiment d’impuissance.
Elle est souvent un alibi pour ne rien tenter. Dire A quoi bon, c’est avoir renoncé, pour toutes sortes de raisons.
C’est baisser les bras.

Dans d’autres situations, elle peut aussi exprimer la position de ceux qui ne veulent pas créer davantage de problèmes:
A quoi bon remuer toutes ces vieilles histoires de famille ?
– A quoi bon revenir là-dessus ? Nous ne serons jamais d’accord.

Et ces derniers jours, ce terme, aquoibonisme, est revenu en force dans les médias français, à propos des femmes qui se sont longtemps dit :
A quoi bon porter plainte contre le harcèlement masculin, contre les viols, contre les violences conjugales ? A quoi bon ?
Adèle Haenel, l’actrice qu’on a vue dans Portrait de la jeune fille en feu, magnifique Héloïse, a cessé, il y a quelques jours, de se dire : A quoi bon ?

Allez, sur une note plus légère, j’espère en tout cas que vous ne vous direz jamais :
A quoi bon continuer à apprendre le français ! C’est trop difficile. C’est trop long. Je n’y arriverai jamais.
L’ampleur de la tâche peut parfois sembler trop grande, c’est certain, mais on avance tous les jours quand on apprend une autre langue, tranquillement, patiemment, et c’est passionnant !

A bientôt

Perfection

Dans ce tout petit documentaire réalisé par l’Opéra Garnier, il y a tout ce qu’il faut pour n’avoir qu’une envie : voir ce spectacle ! Les danseurs sont en répétition, Crystal Pite est au coeur de sa création. Perfection de cette troupe, simplicité et profondeur de cette chorégraphe qui parle de son travail et de ses rapports avec ce lieu et ces artistes.
Crystal Pite est interviewée en anglais puisqu’elle est canadienne. Je me régale toujours à écouter de l’anglais bien sûr mais vous allez aussi vous régaler à lire les sous-titres français car c’est une excellente traduction qui ne reste pas collée à la façon de dire les choses en anglais mais respecte le style propre à la langue française.

Voici donc tout d’abord le lien vers cette vidéo.


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En écoutant l’anglais et en le comparant aux sous-titres en français, voici ce que je me suis dit :
– Evidemment, en anglais, des termes comme « amazing », « incredible » sont répétés plusieurs fois. J’ai apprécié que le traducteur ou la traductrice ait utilisé d’autres termes en français : impressionnant, merveilleux, formidable, et pas seulement incroyable et extraordinaire.
– en français, on passe souvent par des expressions plus longues que l’anglais: inspiring ne donne pas inspirant. On est obligé de développer et de dire que c’est une source d’inspiration.
– nous avons une jolie expression pour rendre l’idée du lien avec la musique : Un lien se tisse entre nous grâce à la musique rend parfaitement l’idée contenue dans « There’s a kind of connection that we have through that music ». Le verbe tisser est un verbe plein de poésie quand il est question de ce qui relie les gens ou les choses.
– pour parler du spectacle dans son entier, nous avons cette jolie formulation: Tout au long du spectacle.

Elle parle des duos de son spectacle.
Elle parle de son choix de musiques et donc de la raison pour laquelle elle fait danser ses danseurs entre autre sur des préludes de Chopin.

Voici ici ce que cela donne sur scène, entre Léonore Baulac et Hugo Marchand.

Belle illustration de ce qu’elle dit dans le documentaire : « Trouver des mouvements auxquels nous n’aurions jamais pensé. »
Et n’est-ce pas la perfection incarnée ?

Je suis toujours émerveillée par ce que ces danseurs classiques nous offrent quand ils dansent du contemporain. J’avoue que je trouve difficile ensuite de voir des troupes où tout n’est pas parfaitement en place, où les mouvements des corps manquent d’ampleur et de ce souffle qui semble si aérien.
Allez regarder cette courte et charmante interview de Léonore Baulac, où il est question de ce travail si exigeant et qu’elle dit être absolument indispensable.

Elle est sous-titrée, donc voici juste quelques explications sur certaines des expressions qu’elle a employées:
1. bon enfant : simple et sans pression, convivial. On parle souvent d’une atmosphère bon enfant.
2. percer dans ce métier-là : c’est réussir dans ce métier, réussir à se distinguer des autres, sortir du lot et pouvoir en vivre.
3. c’est vraiment un drame : c’est vraiment grave, c’est horrible.
4. on serre les dents : même si c’est très dur, on ne se plaint pas. On souffre en silence et on continue.
5. il va falloir s’accrocher : il va falloir faire beaucoup d’efforts, ne pas renoncer, être très persévérant même si on rencontre des obstacles. S’accrocher, c’est ne pas baisser les bras.
6. globalement : en général, sans entrer dans les détails.

A bientôt !

L’heure des mamans

L’heure des mamans…

Ce n’est pas juste le titre de cet album, mais une expression très courante qui nous plonge  instantanément dans l’atmosphère de l’école maternelle en France : c’est l’heure de la sortie des classes, à 16h30, l’heure où on vient chercher les enfants. Evidemment, en maternelle, les enfants ne rentrent pas tout seuls à la maison car ils sont vraiment petits : ils ont entre trois et six ans.

Mais l’heure des mamans, annoncée ainsi depuis toujours par les maîtresses (et les maîtres aujourd’hui) à la fin de la journée de classe, peut-elle vraiment continuer à s’appeler ainsi ? C’est la question que pose à sa manière le petit héros de ce bel album très coloré, qui fourmille de détails et reflète les changements dans la place des femmes et dans l’organisation et la composition des familles.

Il est bien sympathique, ce petit raton laveur plein de bon sens. Et il est heureux, très entouré et bichonné par tous ses proches qui ont chacun leur jour, et par sa maman bien sûr ! Alors il fait bien de pointer du doigt* cette expression devenue inadaptée mais qui a la vie dure* : les mots qu’on emploie ont leur importance dans les représentations des rôles féminins et masculins que se construisent très tôt les enfants.

Voici un tout petit extrait de ce grand album écrit par Yaël Hassan et très joliment illustré par Sophie Rastégar.


(Mettez en HD et en plein écran pour pouvoir lire le texte.)

J’ai enregistré cet extrait :
L heure des mamans

Quelques détails :
1. se mettre en rang : les enfants se mettent en rang deux par deux en sortant de la classe pour rejoindre dans le calme le portail de l’école. Cela prend du temps, surtout dans les écoles où les parents ne sont plus autorisés à entrer, par crainte de laisser les écoles trop ouvertes à des intrus mal intentionnés. Nous vivons hélas à l’ère des attentats.
2. N’importe quoi ! : on emploie cette exclamation quand on trouve que quelque chose n’a pas de sens, est stupide. (familier) Elle s’est étoffée pour devenir aussi : C’est du grand n’importe quoi !
3. une baby-sitter : on emploie cet anglicisme, prononcé à la française,  pour parler d’une étudiante qui garde des enfants. Si c’est quelqu’un de plus âgé (et dont c’est le métier), on emploie le nom : une nounou.
4. papi : c’est le nom le plus souvent donné aujourd’hui aux grands-pères par leurs petits-enfants. Dans certaines familles, on dit aussi : Grand-père, suivi du prénom ou non: Grand-père Albert, par exemple. Pour les grands-mères, c’est mamie. Dans l’histoire, il y a un des jours de la semaine où on rencontre Mamie Lune, qui est parfois un peu dans la lune, c’est-à-dire un peu distraite !
5. le goûter : à la sortie de l’école, les enfants prennent un goûter : des gâteaux, ou un pain au chocolat, ou un petit pain aux raisins, ou du pain avec du beurre et du chocolat, ou un fruit, etc. C’est en général quelque chose de facile à transporter – d’où tous ces gâteaux en emballages individuels ou ces gourdes de compote qui génèrent aujourd’hui beaucoup d’emballages à jeter.
6. C’est carrément énervant: c’est très agaçant. (Carrément est familier) On peut dire aussi : ça m’énerve! (avec le ton agacé qui va avec, bien sûr.)
7. Pardi ! : Bien sûr ! / Naturellement ! Cette expression, qui vient de « Par Dieu », insiste sur le côté évident de quelque chose.

* pointer du doigt : dénoncer
* avoir la vie dure : cette expression s’emploie pour parler de quelque chose qui résiste, qui a du mal à disparaître. On l’utilise souvent à propos de croyances, de préjugés, dont on a du mal à se débarrasser. C’est le cas de tout ce qui relève du rôle des femmes et des hommes !

Et si la façon dont est organisée l’école maternelle en France vous intéresse, voici ici tous les détails.

Vous pourriez aussi aller écouter la conversation que j’ai eue avec Hanane, une jeune maman qui travaille, sur France Bienvenue, ici et ici.

En tout cas, un album à offrir, à s’offrir, à lire et regarder avec nos petits.

A bientôt !

De beaux portraits de jeunes femmes

J’avais aimé Tomboy. Céline Sciamma sait faire des portraits qu’on oublie pas. Elle a aussi collaboré à la naissance de Courgette, dans Ma vie de Courgette, ce si beau film d’animation. Portraits d’enfants, d’adolescents.
Cette fois-ci, ce sont les portraits de trois jeunes femmes – et de la mère de l’une d’elle – à la fin du 18è siècle. Certaines sont enfermées, prisonnières de la condition qu’on faisait aux femmes, d’autres ont des libertés qu’on n’imagine pas forcément quand on pense à cette période de notre histoire. Toutes sont passionnées. C’est un film sur les amours impossibles, les libertés entravées, l’art et la création. Les images sont de toute beauté, véritables tableaux. La façon de filmer les visages, les gestes, les émotions, les lieux est magnifique. On est transporté par le cinéma de Céline Sciamma et sa manière de nous raconter des histoires éternelles. Quel plaisir !

La bande annonce est à regarder ici.

Transcription
– L’homme intéressé par ma fille est milanais.Nous partirons là-bas si le portrait lui plaît.
– Vous partirez.
– Il faut que vous sachiez une chose. Elle a épuisé déjà un peintre avant vous. Elle a refusé de poser. Il n’a jamais vu son visage.
– Pourquoi refuse-t-elle d’être peinte?
– Parce qu’elle refuse ce mariage. Vous allez devoir la peindre sans qu’elle le sache. Elle pense que vous êtes une compagne de promenade pour quelques jours.
– Elle pense que je suis là pour la surveiller.
– Et vous, vous la regardez. Vous vous sentez capable de faire le tableau de cette manière ?
– Je suis venue pour vous peindre.
– C’était donc ça, vos regards.
– Quel en est le titre ?
– Portrait de la jeune fille en feu.

Voilà. Les sous-titres automatiques sont loin d’être parfaits. Une transcription s’imposait donc.
A bientôt ! Je suis toujours là, même si c’est de loin en loin. Sinon, vous pouvez toujours aller faire un tour sur France Bienvenue, que nous remettons à flot avec la nouvelle équipe d’étudiants. Travail régulier, qui m’a l’air bien parti cette année !

Connaissez-vous cette jeune fille ?


J’ai découvert en juin un film d’animation à nul autre pareil et il faut que je vous en parle ! La jeune fille sans mains est une adaptation d’un conte de Grimm. Comme tous les contes, on peut y lire énormément de choses sur la nature humaine, les rapports familiaux, la place des femmes et leurs relations avec les hommes. L’histoire elle-même a la puissance des contes, où se côtoient cruauté, violence, peur, cupidité, amour, débrouillardise, sincérité, pureté. Il y a un Diable qui est vraiment… diabolique bien sûr.

Mais surtout, l’animation est incroyable. C’est comme si les dessins se faisaient sous nos yeux, avec des couleurs et des traits qui s’animent, sans jamais être figés ni finis. Cela donne une plongée dans une aventure toujours mouvante, qui décrit parfaitement la fuite de la jeune fille, son parcours vers la liberté et le choix qu’elle devient capable de faire de sa vie. On a peur avec elle, on est heureux avec elle, on palpite avec elle.

Si vous avez accès à Arte TV, vous pouvez regarder ce film ici jusqu’au 9 septembre. Dépêchez-vous !

Bref, une histoire qui nous emporte, dans un ailleurs qui parle à nos sentiments humains et nous fascine par la façon dont elle a été créée par Sébastien Laudenbach. Parce que ça aussi, c’est incroyable !

Voici une très belle interview de Sébastien Laudenbach, où il explique la genèse de ce film et sa façon de travailler, dessin par dessin. Tout y est passionnant, sur la couleur, l’animation, les voix des comédiens choisis, la façon dont les enfants et les adultes reçoivent les contes. J’en ai choisi – avec difficulté !- quelques passages.
C’est à regarder ici, dans la dernière vidéo tout en bas de la page.

La jeune fille sans nom – interview – extraits

Transcription de deux extraits:
(à partir de 3’55)
– Et puis…Bah et alors, je m’étais dit : «  Bon, il faut que tu te préserves parce que vraisemblablement, ce film peut-être va pas se faire »… enfin bon, je redoutais (1), donc je me suis dit : « Ne mets pas tes tripes (2) sur la table », parce que sinon, tu vas beaucoup souffrir si le film ne se fait pas. Donc quand le film a été arrêté, je n’ai pas beaucoup souffert mais j’y repensais quand même régulièrement…
– Il ne vous quittait pas, il voulait pas vous quitter.
– Voilà, il y avait quelque chose d’assez… d’assez profond. Il faut dire que (3) ce conte m’avait particulièrement touché aussi, dans toutes ses versions. Et alors, en fait, moi, j’ai continué à faire des courts-métrages (4) et puis j’ai continué à mener une sorte de recherche théorique et esthétique parallèlement à ça. Et en 2012, je fais, à l’initiative (5) d’un de mes anciens élèves et d’un producteur à Toulouse, une expérience assez singulière où j’arrive à produire un film de douze minutes en dix jours, d’animation, en mettant en place, issue de ces recherches théoriques, une écriture particulière, pas forcément nouvelle mais où… avec une direction assez affirmée. Bon, c’est un film très étrange, hein, qui a pas du tout marché (6) en festivals, mais qui est très intéressant et qui est en fait une sorte de prémices (7) à ce que va devenir La Jeune fille Sans Nom, mais à cette époque-là, je ne le sais pas encore.
– C’est ça.
– Et la même année, ma …
– Quel est le substrat qui va tout à coup émerger dans cette expérience, disons, un peu secrète ?
– Alors, qu’est-ce qui émerge ? En fait, il y a une direction assez importante, c’est de me dire : « je peux faire un film fini à partir de dessins qui sont tous pas finis. » Partant de l’idée que le cinéma, c’est une succession d’images fixes et que c’est le cerveau qui va donner le mouvement là où il y en a pas, le cerveau reconstitue, par l’intermédiaire du mouvement, des formes qui n’existent pas en fait. – Alors, ça, c’est quand même génial ! (8)
– C’est quand même génial, mais c’est quand même effectivement… la genèse, là, elle est là.
– Voilà. C’est une genèse en terme d’écriture, de production et en termes techniques aussi enfin, parce que c’est très concret.
– Et d’un appel à une certaine liberté.
– Oui, parce que, résultat (9), donc quelques mois après, ma femme, qui est cinéaste (10), passe le concours de la Villa Médicis (11) et donc m’annonce que nous allons partir pendant un an…
– En résidence.
– En résidence. Alors c’est elle qui part en résidence et moi, je la suis avec les enfants et tout ça, mais résultat, j’ai une plage de temps incroyable, que je n’ai jamais eue.
– Et un confort, disons, matériel relatif… Voilà, c’est pas la peine de ramener l’argent à la maison. On est à la maison, qui n’est pas une vilaine maison d’ailleurs, la Villa Médicis !
– Exactement. Donc c’était un moment extraordinaire, exceptionnel et sans doute unique et que je ne revivrai sans doute (12) jamais. Et donc je me suis dit : «  Bah voilà, mon gars, c’est le moment. Ressors la jeune fille et… » Mais alors, j’avais plus les droits d’Olivier Py, j’avais pas de producteur, et j’avais un an et il fallait que je fasse toute l’animation en un an. Quand on sait que…
– Ah oui, c’était un grand pari.
– Voilà, donc il fallait que je fasse quinze secondes d’animation par jour.
– Alors qu’en général, c’est…
– C’est trois.
– Oui, c’est ça.
– Voilà.
– Oui, c’est énorme.
– Quelque chose comme ça, oui, à peu près (13). Enfin ça dépend de la complexité de l’animation et du style graphique, mais…
– C’est un pari fou,tout ça, au départ, c’est un pari fou.
– Oui, mais je l’ai pas vécu comme ça. Je l’a vécu comme un désir. Je l’ai vécu en fait… En fait, résultat, c’est là où j’ai mis mes tripes sur la table !
– Voilà.
– Et je me suis jeté complètement…
– C’est maintenant ou jamais.
– Exactement. Et j’avais une vraie nécessité. Je me sentais comme un sprinter, voyez, j’étais vraiment sur les starting blocks. Et on était à peine arrivés en Italie que je me suis mis à dessiner comme un fou. Et résultat, j’ai pas utilisé le scénario, j’ai pas utilisé la pièce d’Oivier Py, j’ai pas utilisé les recherches graphiques, j’ai pas utilisé le story board et j’ai improvisé le film du premier plan jusqu’au dernier. Et donc c’est un film écrit avec des dessins, ce qui est très singulier (14), et c’est vrai qu’il y a pas d’autres longs métrages d’animation, je crois, à ma connaissance (15), qui aient été faits comme ça.
– Non mais c’est ce qui donne cette vie. Chaque dessin, même s’il est inachevé, appelle l’autre et donc le mouvement se crée, et voilà, et on le suit.
– Résultat, ça met le geste, en fait mon geste finalement au coeur du processus d’écriture visuelle et cinématographique, j’étais pris dans le film, j’étais pris dans son rythme, donc je… j’avais juste deux plans d’avance dans la tête. Quand je faisais un plan, je me disais : «  Bon, après je vais faire ça, puis après, voilà, c’était un peu comme aux échecs, voyez, puis après, on verra, quoi. » Et en même temps évidemment, tout le travail, toute cette année a nourri et donc moi, je portais cette histoire, j’étais la jeune fille, j’étais le prince, j’étais le meunier (16), j’étais le Diable, j’étais un peu tout le monde. Et d’ailleurs, ce qui est assez curieux (17), c’est que finalement, on m’a coupé les mains au bout de sept ans en me disant : «  Tu vas pas t’occuper de cet enfant que tu as commencé à faire grandir » et il a fallu, comme la jeune fille, que je m’isole, il a fallu, comme la jeune fille, que je fasse avec mes propres moyens et il a fallu, comme la jeune fille, que je fasse pousser mon propre jardin qui, de fait, n’appartient qu’à moi.

(à partir de 14’57) Et pour rebondir (18) sur ce que vous disiez tout à l’heure (19) sur la couleur des personnages, moi, ce qui m’intéresse dans l’animation, on en parlait tout à l’heure, c’est que, bon, il y a pas de visages, il y a pas la puissance des visages, il y a pas la puissance du corps humain, mais on est obligé de passer donc par des chemins de traverse (20). Et moi, l’animation m’intéresse à partir du moment où elle parle de choses profondément humaines – et les contes parlent de la psyché et de choses profondément humaines qu’on traverse tous, en prenant justement des chemins de traverse. Et j’aime bien parler du corps – j’ai fait beaucoup de courts-métrages qui mettent le corps au centre – j’aime bien parler du corps avec l’animation justement parce qu’il y a pas de corps. Et la couleur, pour moi, fait partie de ça, c’est-à-dire que la couleur, c’est un moyen de transmettre des sensations et que je suis… que je n’ai pas une approche, en tout cas pour ce film, je n’ai pas une approche de la couleur descriptive (21). Mes arbres n’ont pas un tronc brun avec un feuillage vert. C’est des arbres qui véhiculent de la sensation.
– Oui, et qui sont très, très importants.
– Oui. Oui, oui. J’aime beaucoup dessiner les arbres. C’est très agréable à dessiner. Et… Non mais en fait, je me suis fait plaisir (22), hein, sur le film. Le film est guidé par un désir extrêmement fort…

Des explications :
1. redouter quelque chose : avoir peur de quelque chose par anticipation
2. les tripes : normalement, ce sont les viscères, l’intérieur du ventre. Donc l’expression (familière) « mettre ses tripes sur la table » signifie qu’on expose ses sentiments, sa sensibilité.
3. Il faut dire que = c’est important de dire que…
4. un court-métrage : un film court, par opposition aux films qui font 1h30 ou plus, qui sont donc des longs-métrages.
5. À l’initiative de : cela veut dire que c’est son élève qui a lancé l’idée, qui a pris l’initiative de travailler sur ce film. C’est lui qui est à l’origine de ce projet.
6. Ne pas marcher : être un échec, ne pas avoir de succès
7. les prémices de quelque chose : un prélude à quelque chose, des signes qui annoncent quelque chose
8. génial : super, merveilleux
9. résultat : employé seul de cette manière, ce mot indique la conséquence de quelque chose.
Par exemple : Il n’a pas assez plu. Résultat, le jardin est très sec. On entend aussi très souvent: Résultat des courses, …, qui est plus familier.
10. un(e) cinéaste : quelqu’un qui fait des films
11. la Villa Médicis : c’est une institution artistique française installée dans la Villa Medicis à Rome, qui accueille des artistes en résidence pour des périodes allant de 6 à 18 mois. Le site est ici.
12. sans doute : probablement
13. à peu près : environ
14. singulier : original, jamais vu ou fait avant
15. à ma connaissance : d’après ce que je sais
16. un meunier : un homme qui fait fonctionner un moulin. (Dans ce conte, le père de la jeune fille est meunier.)
17. c’est curieux = c’est bizarre, surprenant
18. rebondir sur quelque chose (qui a été dit) : en reparler et aller plus loin
19. tout à l’heure = précédemment. Cette expression, selon le contexte, peut renvoyer à un passé très proche ou à un futur proche, mais toujours dans une même journée. C’est le temps du verbe qui indique le sens.
Par exemple : Je l’ai vu tout à l’heure = il n’y a pas longtemps aujourd’hui. / Je le vois tout à l’heure = un peu plus tard dans la journée.
20. Des chemins de traverse : des chemins qui ne sont pas directs, qui ne sont pas les chemins principaux
21. descriptive : cet adjectif porte sur le nom « approche », pas sur « couleur ». On peut dire aussi : Je n’ai pas une approche descriptive de la couleur, ce qui enlève toute ambiguïté.
22. Je me suis fait plaisir : j’ai vraiment fait ce qui était important pour moi.

La bande annonce, qui est ici, ne rend pas justice à cette histoire. Centrée sur une partie de ce conte, elle est trop réductrice, alors que le film est d’une très grande richesse. Donc il faut absolument que vous voyiez le film en entier, en vous laissant emporter par les couleurs, les mouvements et les voix !

Et ici, vous trouverez un dossier complet et des outils d’analyse de ce film.

A bientôt!

En retard… Non, en avance !

Oui, je suis très en retard ! Je n’ai rien publié ici depuis le mois de mai. Mais me voici de retour, et même, le croirez-vous, avec une longueur d’avance côté cinéma ! Vous qui me connaissez, vous savez que je vous parle en général des films plusieurs semaines, ou même plusieurs mois après leur sortie en salle. Eh bien, cette fois-ci, je suis en avance de quelques semaines. Une fois n’est pas coutume.

J’ai vu le nouveau film de Cédric Klapisch en avant-première, début août, dans une petite salle en Bretagne, donc avant sa sortie partout en France mi-septembre. Et j’ai passé un très bon moment, en compagnie de ces jeunes (trentenaires) que sait bien filmer et faire parler Cédric Klapisch. Un film qui ressemble à un conte, et pourtant il y est dans le fond question de solitude, de mal-être, de difficulté à se trouver. Mais c’est délicatement raconté et mis en mots – avec juste un ou deux moments pas forcément nécessaires à mon avis -, délicatement joué par les acteurs, pleins de charme, qui incarnent Mélanie et Rémy, délicatement drôle et parfois mélancolique. Il y a Paris, mais pas celui des touristes. Il y a un chat, un épicier, un DRH, des psys, de la musique, de la danse. Il y a des scènes qu’on attend et qui font du bien quand elles arrivent. Il y a de la légèreté et la légèreté, ça ne peut pas faire de mal. Une jolie histoire, pour ceux qui aiment le cinéma de Cédric Klapisch. C’était la conclusion parfaite d’une bonne journée d’été entre amies.

La bande annonce est à regarder ici.

Transcription :
– Bonjour. J’ai un problème de sommeil. Je sais pas ce que j’ai (1) en ce moment,je dors tout le temps.
– Bonjour. Je dors pas bien du tout.

– La position dans laquelle vous vous sentez le mieux, c’est la position de leader ? De suiveur ?
– D’accord…
– C’est une question.

– Vous vous dites que c’était une vraie rencontre ?
– Mais c’est quoi, pour vous, une vraie rencontre ?

– Comment vous vous expliquez cette crise de panique dans le métro ?
– Une dépression ?
– Peut-être…

– C’est quand même dingue (2) de tomber sur quelqu’un (3) qui a vraiment, vraiment mais (4) rien à dire ! Il a pas parlé pendant une heure. Si ! (5) A un moment donné, il m’a dit : J’ai l’impression que ça fait des années que je te cherche, quoi.
– L’angoisse ! (6)

– Tu te rappelles pas Tournaire. Karine… Karine Pélisson, la grande…
– Ah, elle était grande. D’accord. Alors…
– Brune, brune.
– Ouais, ouais.
– Elle avait les… Tu sais, elle avait les… les…
– Ah, des boucles !
– Non, non, les… les…
– Ah, des…
– Non ! Des soucis, dans sa tête.

– Ah, c’est pas vous, ça !
– C’est quoi, moi, alors ?
– Il y a pesto et pesto.

– Il ne suffit pas d’avoir compris le problème pour pouvoir régler le problème. Et en même temps, il est absolument nécessaire d’avoir compris le problème pour pouvoir le régler. Le problème.

– Ah non, pas ça ! Ça, c’est pas vous, ça.

– Faites confiance à la vie.
– Vous avez le droit d’être heureux.
– Vous avez le droit d’être heureuse.
– Bah oui, tu vois, hein, tout arrive ! (7)

Quelques détails
1. Je sais pas ce que j’ai = Je ne sais pas ce qui m’arrive, ce qui se passe. En français, on emploie le verbe avoir pour décrire l’état psychologique ou physique dans lequel on se trouve. Par exemple, quand on demande : Qu’est-ce que tu as ? à quelqu’un, cela ne signifie jamais qu’on veut savoir ce que la personne possède, mais comment elle se sent, ou pourquoi elle a une réaction particulière.
2. dingue : fou. (familier)
3. tomber sur quelqu’un : rencontrer quelqu’un par hasard. Ici, il y a une nuance négative. Elle cherchait à rencontrer quelqu’un de sympa, d’intéressant et elle est tombée sur un gars plutôt bizarre.
4. Mais : cet adverbe qui marque d’habitude l’opposition, le contraste, est utilisé ici pour renforcer ce qui est dit. (familier)
5. Si : on emploie « si » lorsqu’on a fait une phrase négative avant et qu’on veut la contredire.
6. L’angoisse ! : une angoisse est une peur intense. Ici, cette exclamation indique qu’elle trouve le comportement de ce garçon très étrange, quasiment anormal. (familier)
7. Tout arrive : cette expression souligne le fait que quelque chose finit par se produire alors que c’était vraiment inattendu ou inespéré.

Et ce film, ça a été aussi l’occasion de revoir un petit extrait de ce si beau documentaire que Cédric Klapisch a réalisé sur la danseuse étoile Aurélie Dupont! Eh oui, il nous en glisse un petit passage : le moment si émouvant du ballet d’Angelin Preljocaj où Aurélie Dupont tourne suspendue aux lèvres de Manuel Legris. J’en avais parlé ici il y a quelques années. La répétition guidée par Angelin Prejlocaj et Laurent Hilaire me touche toujours avec la même intensité que lorsque j’ai découvert ce documentaire de Cédric Klapisch. Vous en souvenez-vous ?

A bientôt.

Tu crois que c’est de notre faute ?

Je ne partage pas grand-chose avec vous en ce moment, c’est le moins qu’on puisse dire ! Alors, me voici de retour avec un nouveau coup de coeur. Je suis en retard de quatre ans pour ce film, sorti à Cannes en 2015. Vous l’avez donc peut-être déjà vu. J’aurais aimé le voir dans une salle de cinéma, pour la beauté des images, des cadrages et de la lumière, pour la puissance des lieux et la singularité de cette histoire. Dans la fiction, Isabelle et Gérard se retrouvent après des années de séparation. Ils sont incarnés par Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, comme en écho au couple qu’ils jouaient il y a si longtemps dans Loulou de Maurce Pialat. Ils sont magistraux.

Dès la première image, j’ai été prise par la force de cette histoire qui réunit ces parents dont le fils s’est suicidé plusieurs mois auparavant en leur laissant à chacun une lettre et des instructions. Moments intenses, simples, émouvants et de toute beauté, et au bout du compte sans désespoir. Ce de quoi la vie est faite.

La bande annonce est à regarder ici.

Transcription:
G: Oh putain (1), la chaleur !
I: Tu as l’air en forme.
G: J’ai grossi.
I: Si tu te sens bien comme ça.
G: Comment veux-tu que je me sente bien comme ça !
I: Tu te souviens quand on s’est rencontrés ? Tu te rappelles où on était ? Tu étais beau.
G: Je suis Michael, c’est moi, ton fils. Je suis l’enfant que tu as mis au monde. Et je suis mort. Je suis mort et toi, tu es vivante. Je me suis donné la mort. C’était prévu. Mais je vais revenir. Je te demande d’être présente dans la Vallée de la Mort le 12 novembre 2014, tous les deux. Tu as bien lu, oui, toi et papa. Tu pourras croire à une mauvaise blague mais je te jure que c’est la vérité.
I: Il y a un planning des endroits où vous devez aller, le jour précis et les horaires.
G: Il est 4h04. Il viendra plus.
I: Arrête-toi, arrête-toi ! Notre fils te demande de faire cette chose pour lui. Tu es là pour lui. Tu vas faire ce qu’il te demande.
I: Elle vient d’où, cette chemise ?
G: Tu trouves que ça fait beauf (2), c’est ça ?
I: Un peu.
G: Je t’ai giflé une fois, tu te souviens ?
I: Tu dois confondre (3).
G: Je crois pas, non.

Des explications :
1. Putain : exclamation très familière, voire vulgaire mais très fréquente. Ceux qui ne veulent pas prononcer ce mot disent souvent à la place : Punaise !
2. Ça fait beauf : ça fait peu raffiné, un peu vulgaire, comme ce que porte un beauf. Un beauf, c’est au départ le beau-frère. Puis abrégé en beauf, c’est devenu une sorte de jugement dévalorisant certains hommes, ceux qui ont des idées très traditionnelles, pas progressistes. Un beauf est borné, inculte. (argot) Vous saurez tout sur le beauf en cliquant ici.
3. Confondre : mélanger deux situations. On peut l’employer aussi à propos de personnes : Je les confonds toujours. Je ne sais pas pourquoi ! C’est peut-être la coupe de cheveux.

Je n’avais rien lu de précis, rien écouté sur ce film. Je n’aime pas en savoir trop avant de voir un film.
C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’écris pas ici tout ce que j’ai vu dans ce film, tout ce qu’on pourrait expliquer, dire, partager. Juste donner envie à ceux d’entre vous qui ne l’ont pas vu d’entrer dans cet univers, et leur permettre de se plonger dans cette histoire, dans cette quête.
Mais ensuite, j’ai regardé et écouté Isabelle Huppert, Gérard Depardieu et Guillaume Nicloux en parler.
Voici un extrait d’une interview que j’ai beaucoup aimée.

Valley of love

Transcription
– Le premier plan de ce film, c’est Isabelle Huppert que la caméra suit de dos (1). Elle marche vers son hôtel et dès ce premier plan, il y a l’irruption de quelque chose de quasiment surnaturel. C’est une présence fantomatique en fait, vous trouvez pas ?
– Oui, puis sans doute que la temporalité y est pour quelque chose (2), c’est-à-dire c’est la durée du plan aussi qui peut créer cette étrangeté. C’est le temps qu’on essaie de maintenir et créer un effet hypnotique qui va d’emblée (3) nous introduire dans une notion un peu décalée, c’est-à-dire que ce premier plan doit déjà donner une espèce de note et de sentiment d’irréel, tout en étant en même temps extrêmement concret. C’est-à-dire que leurs propos (4) eux, sont très concrets, nous ramènent vraiment à cette frontière assez trouble entre ce qu’ils ont pu vivre ensemble et ce qu’ils essaient de renouer ensemble.

Extrait du film :
I: Tu crois que c’est de notre faute ?
G: Bien sûr que c’est de notre faute. Elle est bonne, celle-là ! (5) On l’a fait, on est responsables.
I: On est arrivés à midi. On doit rester deux heures. Mais va m’attendre dans la voiture si tu préfères.
G: Non mais attends, tu veux vraiment rester deux heures ?
I: Si ça doit se passer (6), comme il l’a écrit…
G: Mais c’est seulement ce qu’il a écrit. C’est juste des mots ! C’est juste des mots !
I: Mais pourquoi tu es ici si tu remets toujours tout en question (7) ?
G: Mais je ne remets rien en question ! C’est juste que c’est comme une sorte de pèlerinage. Il a voulu qu’on soit perdus ensemble dans ce trou (8), et qu’on parle de lui. Et ça s’arrête là, c’est tout ! Il s’est peut-être dit qu’on avait foiré (9) sa vie, j’en sais rien, moi ! C’est sa façon à lui de nous punir. Il nous réunit dans la Vallée de la Mort. Faut qu’on soit ensemble pendant une semaine, une sorte de punition ! La chaleur terrible, punition. Ou alors, c’est qu’il veut me faire crever (10), quoi ! On parle de lui, de nous, on transpire, on dit qu’on le regrette. Bah écoute, je veux bien jouer à ça jusqu’à mercredi, mais jeudi, je dégage (11). J’ai trop chaud, je dégage!

Suite de l’interview:
– Moi j’ai pas l’impression de diriger. J’ai simplement l’impression d’être là, d’essayer de les aider à créer ensemble une… toutes les conditions pour qu’il se passe quelque chose d’autre que ce qui est écrit dans le scénario.
– Et ça se passe.
– Bah j’espère !

Des explications :
1. de dos : tourné de telle sorte qu’on voit le dos de la personne. On dit : être de dos. Le contraire, c’est être de face.
2. y être pour quelque chose : être en partie responsable de ce qui arrive, y avoir contribué.
Par exemple : – Tu as vu, il a réussi !
– Oui, on peut dire que sa persévérance y est pour quelque chose.
/ On peut dire que ses parents y sont pour quelque chose.
Le contraire : Je n’y suis pour rien / Ils n’y sont pour rien.
3. d’emblée : immédiatement, tout de suite
4. leurs propos : leurs paroles
5. Elle est bonne, celle-là ! : c’est ce qu’on dit quand on est surpris par quelque chose et qu’on veut dire que c’est stupide. (familier)
6. se passer : se produire, arriver
7. remettre quelque chose en question : contester la réalité de quelque chose
8. un trou : un endroit perdu, où il ne se passe rien. (C’est péjoratif)
9. foirer : gâcher (argot)
10. crever : mourir (familier)
11. je dégage : je m’en vais (très familier). En restant dans le même niveau de langue, on peut dire aussi : je me barre / je me tire / je me casse.

L’interview entière est ici.
A.T. sait faire parler les gens.

Et j’ai reçu un autre éclairage dans ce bel article ensuite.
Passionnant sur ce qui a donné naissance à ce film et sur le travail de son réalisateur.

Mais vraiment, voyez le film avant, pour vous laisser emporter vers ces territoires inconnus.
Prenez le temps.

Registres de langue

Les kilos de publicités que nous recevons dans nos boîtes aux lettres sont vraiment une plaie ! Encombrantes, très laides en général – photos d’escalopes de veau, de flacons de lessive, de rouleaux de PQ, etc. – et un immense gâchis de papier et de tout ce qui sert à les produire, puis à les distribuer, puisque souvent, elles vont directement à la poubelle. C’est ce qui explique les petits messages collés sur certaines boîtes aux lettres, à l’intention du facteur ou des gens payés au lance-pierre pour nous déposer ces catalogues ou prospectus.
Mais les styles varient !

Option 1 : un message direct, épuré et courtois juste ce qu’il faut.
Pas de réelle implication du « refuseur » de pub. Impersonnel, neutre et passe-partout.

Option 2 : un message plus détaillé, pédagogique. Poli aussi.
Rédigé après une étude personnelle plus fouillée de ce qui atterrit dans nos boîtes tous les jours.

Option 3 : Très direct. Parfaitement clair (même s’il suppose aussi une connaissance de l’anglais de base!). Légèrement moins poli, dirons-nous.
Le message de celui qui a dû essayer les options 1 et 2 sans résultat. Alors, ça finit par énerver !

Le tutoiement :
Autant il peut être le signe qu’on est proche de la personne à qui on s’adresse, autant il peut être aussi une marque d’irrespect. C’est le cas ici.
Quand on s’insulte, on se tutoie en général.

A vol d’oiseau

A vol d’oiseau, c’est-à-dire en ligne droite, la chaîne des Puys d’Auvergne n’est qu’à une soixantaine de kilomètres, alors qu’en voiture, la route est longue. Nous avons ce panorama depuis notre maison aveyronnaise, perchée à un peu plus de 600 mètres d’altitude. Cela me surprend toujours que le regard porte si loin, par dessus tous les reliefs entre ici et là-bas! Il faut dire que la neige, de nouveau tombée en ces premiers jours d’avril, dessine bien les montagnes.

A vol d’oiseau: j’ai toujours trouvé que c’était une bien jolie expression !

La beauté, depuis toujours

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Michel Ocelot dessine. Comme tous les enfants d’abord à qui on donne de la couleur et du papier, et aujourd’hui, à sa manière singulière, dans ses films d’animation qui touchent autant les enfants que les adultes.
Son dernier film, Dilili à Paris, a été récompensé par un César cette année.
Voici un petit extrait qui conclut une belle interview par de belles idées.

La beauté depuis toujours

Transcription

– Quand est-ce que vous avez commencé à dessiner, vous ? Vous vous souvenez ? Vous dites « j’ai toujours dessiné » mais…
– Oh, bah, je sais pas. Il faudrait demander aux parents qui ont des tout petits enfants à quel âge on saisit un crayon et on gribouille (1) sur le mur. Et à partir de ce moment-là, j’ai pas arrêté. Bon allez, on va dire je travaille à mon métier depuis l’âge de un an et demi.
– Mais quel art est-ce que c’est pour vous, Michel Ocelot, le dessin ?
– C’est un des arts, c’est… c’est… Pour moi, c’est celui que je pratique le mieux, mais c’est un des arts et… Mais c’est aussi la… l’humanité, une trace de l’humanité, très importante. Elle a existé dès les temps préhistoriques. Mais il y a eu des chefs-d’oeuvre (2) tout de suite. Et…
– Je vous pose la question parce que j’ai l’impression que votre film, c’est un hommage à cela, justement, aux beaux-arts, à la musique, à la littérature, au théâtre, à l’architecture, au Beau, en réalité.
– Oui, mais c’est aussi un hommage aux techniques, à Santos-Dumont qui a fait toutes sortes de machines extraordinaires et aux techniciens, aux médecins. Non, c’est à tout le monde. Mais évidemment, j’ai une petite fixation (3) sur la beauté. Est-ce grave, docteur ? (4)
– Diriez-vous que le beau et le bien sont indissociablement liés, Michel ?
– Pour moi, ça se ressemble. Et quand j’essaye de faire un film beau (5), c’est… Il faut qu’il soit beau physiquement et moralement.
– C’est-à-dire qu’il peut dénoncer par exemple l’obscurantisme et la barbarie ?
– Oui, oui, nous le dénonçons.
– Par ce film. Précisément.
– Oui, c’est le sujet. C’est le sujet du film, de dénoncer des choses qu’on ne doit pas faire, qu’on fait dans le monde entier. Quand on… Il faut se renseigner, les chiffres sont effrayants. Et il y a de… Et si vous vous renseignez sur la maltraitance des femmes, vous perdez le sommeil (6). Et c’est révoltant et il ne faut pas faire comme si on ne savait pas. Et j’essaie aussi de… donc d’en parler. Et je voudrais aussi qu’on en parle après le film.
– Merci, Michel Ocelot, d’être venu faire un tour dans cette émission. Je rappelle que Dilili à Paris sort demain, que c’est un émerveillement de tous les instants (7). Allez-y en famille.

Des explications
1. gribouiller : faire des traits, des lettres, ou des dessins maladroitement. Par exemple : Il a gribouillé son nom sur un bout de papier. Quand c’est mal dessiné ou mal écrit, on dit que ce sont des gribouillis ou des gribouillages. Par exemple : Qu’est-ce que c’est que ce gribouillis ? Applique-toi quand tu écris !
2. Un chef-d’oeuvre : une œuvre magnifique, qui touche à la perfection. Deux problèmes avec ce mot composé : la prononciation – on ne prononce pas le F – et le pluriel – c’est chef qui prend le S du pluriel. On peut employer ce mot aussi de façon plus ordinaire, par exemple quand on est content de quelque chose qu’on a fabriqué. En le montrant à quelqu’un, on dit, avec un peu d’auto-dérision et de fierté en même temps : Et voilà le chef-d’oeuvre !
3. Avoir (ou faire) une fixation sur quelque chose : être obsédé par quelque chose
4. Est-ce grave, docteur ? : en fait, on se sert de cette phrase hors du contexte habituel de la médecine et pas en s’adressant à un médecin, plutôt avec humour, pour se faire en quelque sorte pardonner quelque chose ou parce qu’on a une manie. Par exemple : Je ne range pas mes affaires. C’est grave, docteur ?
5. Un film beau : normalement, beau ne se met pas après le nom. On dit un beau film. Ici, cela permet à M.O. d’insister sur ce qu’il veut faire avec ses films. Cela met en évidence son objectif de beauté.
6. Vous perdez le sommeil : cette expression signifie que vous êtes tellement bouleversé, horrifié, perturbé par quelque chose que cela vous empêche de dormir. (au sens propre ou au sens figuré). Normalement, on dit : J’en perds le sommeil. (avec en).
7. De tous les instants : constant, continuel, permanent. On l’associe souvent à certains noms :
C’est une responsabilité de tous les instants.
C’est un souci de tous les instants.
Il faut une vigilance de tous les instants / une surveillance / une attention de tous les instants.

L’interview entière est ici.

Pour en savoir plus sur le film Dilili à Paris, cliquez ici.
La bande annonce est bien sous-titrée en français.
Et il y a un dossier pédagogique pour les enseignants.

A bientôt !

Comment elle parle, Chantal !

Allez, encore une publicité cette fois-ci, parce qu’elle m’a surprise à la fin. Pas par ce qu’elle montre.
Mais par la façon de parler de Chantal, parce que je n’aurais pas imaginé ce mot-là dans sa bouche à elle !
Je vous laisse faire la connaissance de la dynamique Chantal et de sa grande tribu et on en parle juste après ! 😉

Transcription
– Oh, coucou !
– Bonjour, les chéries ! Super, les petites-filles !
Je m’appelle Chantal. J’ai plein de (1) petits-enfants, dans toute la France. Je ne les vois pas assez souvent et ça, ça me manque (2) énormément. Et pour moi, tout ça va bientôt changer. Et je vais me faire un plaisir (3) d’aller les voir.
– C’est mamie Chantal !
– Oh coucou !
– Bonjour ma […] !
– Comment tu vas, mamie ?
– Super, les petites-filles! Ah bah, très simple. Oui, sans souci.
Je suis ravie de voir mes petites-filles.
J’ai pu revoir tous mes petits-enfants en même temps.

– ça va, Nina ?
– C’est quoi, ça, ma chérie ?
J’avais peur que ce soit un peu relou (4). Mais en fait, c’était très simple.

Quelques détails :
1. plein de : beaucoup de (familier). Ne faites pas la faute qu’on rencontre de plus en plus souvent chez certains Français. Ils écrivent pleins de avec un « s » de pluriel au bout de plein, pour deux raisons je suppose: parce que cette expression indique une grande quantité et aussi parce que lorsque plein est un adjectif, il s’accorde: Les paniers sont pleins de fruits. / Les carafes sont pleines de jus d’orange. Mais ici, quand il signifie beaucoup de, ce n’est pas un adjectif, donc il ne s’accorde jamais.
2. ça, ça me manque : on répète « ça » pour insister. Et attention au verbe manquer: On ne se voit pas souvent. ça me manque. / Elle n’est pas partie en vacances depuis longtemps. ça lui manque. / C’est l’hiver, il n’y a pas de cerises. ça nous manque !
3. se faire un plaisir de faire quelque chose : être très content (souvent par avance ) de faire quelque chose. (Style assez soutenu) Par exemple :
Je me fais un plaisir de te revoir.
Il se fait un plaisir de nous accueillir chez lui.
Nous nous ferons un plaisir de vous faire visiter la région.
Il se fera un plaisir de t’aider.

On peut l’employer aussi pour parler du passé: Ils se sont fait un plaisir de les inviter au restaurant.
4. relou: c’est lourd, en verlan, c’est-à-dire en inversant les sons. (Personnellement, j’ai toujours un peu de mal à comprendre comment lourd, dans lequel il n’y a pas le son « e » devient relou!) Donc c’est très familier.

Quand j’ai vu cette pub, j’ai été surprise par le fait que cette grand-mère emploie ce terme ! Cela ne me semblait pas aller avec le personnage, même si c’est le portrait d’une grand-mère pleine d’allant et qui fait jeune. « Relou » fait partie des termes à la mode plutôt chez les jeunes, dans un style de langue très familier. Ici, comme ce n’est même pas pour produire un effet humoristique, c’est peut-être le signe que « relou », comme certains mots d’argot, a fini par passer dans le langage courant et être adopté par tous ou presque.

Dans une langue étrangère, je trouve que c’est un peu compliqué de savoir qui peut dire quoi, qui peut utiliser de façon naturelle quels mots familiers ou d’argot. Quand je vois des listes, juste des listes, de ces mots ou de ces expressions sur instagram par exemple, je me dis qu’il manque vraiment des explications. Voici quatre exemples:
kiffer : on entend beaucoup ce verbe, ou plutôt, on l’a beaucoup entendu, car j’ai bien l’impression qu’il est en train de passer de mode. Il est synonyme d’aimer en argot. Mais entendre un adulte, ou quelqu’un dans un contexte pas particulièrement décontracté, employer ce verbe fait vraiment bizarre ! Il y a des mots qui vont à certains, qui marchent dans certains contextes mais pas n’importe comment. Ne pas les employer au bon moment produit l’effet d’une fausse note.

faire gaffe : ici, pas de problème d’âge pour l’utiliser mais on ne peut pas employer cette expression dans n’importe quelle situation car elle est vraiment familière. Je ne l’utiliserai jamais avec mes étudiants par exemple, à qui je dirai : Faites attention, alors que je l’emploie dans d’autres contextes sans problème.

être à la bourre : c’est être en retard. J’en avais déjà parlé à propos d’un de mes étudiants qui m’avait demandé de l’excuser d’être à la bourre. On ne peut pas dire ça à tout le monde.

filer quelque chose, dans le sens de donner, est de l’argot, donc familier : on peut dire File-moi ton numéro de téléphone à ses copains mais pas à quelqu’un avec qui on a des relations professionnelles par exemple.

Ce qui ne simplifie pas la tâche non plus, c’est que certains mots familiers ou d’argot se démodent ! Ils reviendront peut-être un jour. Il y a des cycles. Bref, il y a toujours du travail pour qui veut parler une autre langue !

Dire ou ne pas dire ?

Voici aujourd’hui un billet sur un de ces verbes très courants qui changent de sens selon le contexte, le ton de la voix et qui, paradoxalement, peuvent être un peu difficiles à bien employer pour quelqu’un qui apprend le français.
J’avais déjà évoqué le verbe prendre, le verbe tenir et le verbe faire.

Voici le verbe dire !
Mais pour commencer, on part d’abord à la plage, voir l’Océan (pas la Méditerranée).

Transcription
Pour être honnête avec vous, j’ai la flemme (1) de trouver « the » (2) bon plan pour un weekend en famille. Franchement, trouver le weekend pas cher et sympa, c’est vraiment pas simple. C’est pourquoi on a voulu tester l’alerte Petits Prix de Oui Sncf. Ça nous a pris 5 minutes pour la poser. Et c’est comme ça qu’on a trouvé.
Allez, c’est parti ! Allez, on court.
Moi, j’en fais un aussi ?

Les garçons, ça vous dit d’aller à la montagne la semaine prochaine ?

Deux expressions :
1. avoir la flemme (de faire quelque chose) : ne pas avoir envie de faire un effort pour faire quelque chose. (familier)
Par exemple :
– On va au ciné ce soir ?
– Bof, j’ai la flemme de re-sortir ! On pourrait se faire plutôt une petite série, non ?

– C’est un gâteau surgelé. J’ai eu la flemme d’en faire un !
2.« the » bon plan : les Français ont adopté ce « the » à la place de « le », pour insister sur le caractère unique de quelque chose. Ils se moquent de leur très mauvaise prononciation du son « th », prononcé comme un « z » !

Et maintenant, voici des expressions avec le verbe DIRE, parce que ce n’est pas si simple que ça !
1. ça vous dit d’aller à la montagne ? : c’est une façon familière de proposer quelque chose à quelqu’un et de lui demander s’il en a envie, si ça lui plairait.
– On peut l’utiliser au conditionnel présent : Ça te dirait / Ça vous dirait…?
Ça te dirait de venir dîner demain soir ?
Ça vous dirait qu’on se voie la semaine prochaine ?

– On peut utiliser une forme affirmative: si ça vous / te dit, ce qui est synonyme de « si tu en as envie / si ça t’intéresse » :
On pourrait aller au resto si ça te dit.
Je pourrais leur faire visiter la ville si ça leur dit.

Et voici ce qu’on répond :
– pour accepter : Ah oui, ça me dit bien ! / Oui, ça nous dirait bien.
– pour refuser : Hmm… ça (ne) me dit pas trop. / ça (ne) me dit pas vraiment. / Ah non, ça (ne) me dit pas du tout !
On n’utilise pas le conditionnel. Et comme c’est une expression familière, on a tendance à ne pas dire « ne » dans la négation.

On peut aussi poser la question : Qu’est-ce que tu en dis ? Qu’est-ce que vous en dites ?
-Je peux passer te voir demain. Qu’est-ce que tu en dis ?
– Ah oui, bonne idée! / Oui, si tu veux.

2. Il ne faut pas confondre avec une expression qui ressemble beaucoup : Ça te dit quelque chose?
On l’emploie de façon familière pour demander à quelqu’un s’il voit de quoi ou de qui on parle. Par exemple, on lui donne le nom de quelqu’un et on veut savoir si ça lui rappelle quelque chose, s’il s’en souvient, etc.
Madame Silvestro, ça te dit quelque chose ? = On veut savoir s’il sait qui est cette dame.
Une pub qui se passe sur une grande plage en hiver, ça te dit quelque chose? = On veut savoir s’il voit de quelle publicité il s’agit.

Et voici les réponses possibles, à ne pas confondre avec le cas précédent:
Non, ça ne me dit rien.
– Non, ça ne me dit rien du tout.
– Non, ça ne me dit absolument rien.

– Oui, ça me dit quelque chose, mais je (ne) sais pas quoi / Mais j’arrive pas à me souvenir / mais je sais plus.
– Oui, ça me dit vaguement quelque chose, ce nom. Mais je (ne) me souviens pas bien. / Mais je (ne) me souviens plus.

3. Pour finir, voici une exclamation, toujours au plus-que-parfait : Qu’est-ce que je t’avais dit ! / Qu’est-ce que je vous avais dit !
Cela signifie qu’on rappelle à quelqu’un qu’on avait déjà affirmé quelque chose et qu’on a la confirmation de ce qu’on pensait. En général, cette expression est assez moralisatrice. (sous-entendu : j’avais raison.)
– Il a oublié de m’appeler.
– Qu’est-ce que je t’avais dit ! J’en étais sûr. On ne peut pas compter sur lui.

– Je me suis fait voler mon téléphone.
– Tu vois ! Qu’est-ce que je t’avais dit ! Pourquoi tu l’as pris avec toi à la plage ?

Voici l’enregistrement de ces phrases:
ça vous dit ?

Pour vous donner un exemple vécu, j’ai un collègue qui voit toujours le pire et n’est pas pour sanctionner les étudiants qui trichent. Récemment, un prof de fac a été agressé dans la région parisienne par un ancien étudiant, mécontent de ne pas avoir eu son diplôme. Mon collègue nous a immédiatement envoyé l’article de presse qui évoquait cette agression, avec pour commentaire dans son mail : Qu’est-ce que je vous avais dit !, sous-entendu: Ça va nous arriver à nous aussi, donc ne faisons pas de vagues…

Et pour finir: Une petite meringue, ça vous dirait ?
Elles sont un peu biscornues car je n’avais pas de poche à douille pour les étaler joliment sur la plaque du four ! Mais elles sont très bonnes quand même ! ,-)

A bientôt.
Et bien sûr, comme toujours, vous pouvez me laisser un commentaire ou une question, si ça vous dit !

La vie qu’il lui rend

Je reviens avec ce livre, Laëtitia, écrit magnifiquement par Ivan Jablonka. C’est un livre bouleversant, d’abord parce qu’il s’agit de la mort d’une jeune fille, assassinée en 2011, mais aussi parce qu’Ivan Jablonka y fait un travail remarquable. On en sort avec le sentiment que même au milieu des horreurs les plus incompréhensibles, il y a toujours des hommes de bien qui vibrent d’intelligence et d’humanité. En aidant Laëtitia à réintégrer la communauté des hommes, cet écrivain nous aide aussi à ne pas désespérer complètement. Depuis, j’ai lu aussi En camping car, plus léger par son sujet mais tout aussi riche et dont je parlerai plus tard. Et je veux maintenant lire Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Lire tout ce qu’a écrit Ivan Jablonka.

« Laëtitia Perrais n’a pas vécu pour devenir une péripétie dans la vie de son meurtrier, ni un discours à l’ère Sarkozy. Je rêve Laëtitia comme si elle était absente, retirée dans un lieu qui lui plaît, à l’abri des regards. Je ne fantasme pas les morts; j’essaie d’enregistrer à la surface de l’eau, les cercles éphémères qu’on laissés les êtres en coulant à pic. »

Il faut lire ce livre.
Et ensuite, (dans cet ordre à mon avis), il faut écouter le très bel entretien mené par Laure Adler au moment où ce livre est sorti, entendre les voix d’Ivan Jablonka, de Michel Foucault, de Florence Aubenas, les chansons qu’écoutait Laëtitia. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle ait aimé Véronique Sanson, parce que ce n’est pas son époque du tout. Ivan Jablonka a retrouvé toutes ces traces pour dessiner ce beau portrait.

Ce portrait, passionnant parce qu’il est mis en perspective, est aussi celui d’une époque, d’une France des petits, d’« un monde où les femmes se font injurier, harceler, frapper, violer, tuer », où des enfants grandissent dans des familles déglinguées.
C’est le portrait de la justice, des magistrats en grève contre Nicolas Sarkozy, alors président de la République, qui les accusait, dans un élan populiste et sécuritaire, de ne pas faire leur travail et de laisser courir des meurtriers d’enfants. Il accusait des hommes et des femmes d’une conscience et d’une humanité exemplaires, qui disent en parlant de leur enquête menée sans relâche pour retrouver Laëtitia, tout entière : « On produit un discours vérifié, étayé par des preuves. Apporter des bribes de vérité, c’est ce qu’on doit à la société et aussi à la victime. »

Ce livre est le travail minutieux d’un sociologue et d’un historien. Mais cette enquête, tout à la fois enquête sur une enquête criminelle, enquête de vie et enquête de sciences sociales, est écrite avec toute l’empathie et l’humanité d’un homme qui a décidé ceci:
« Mon livre n’aura qu’une héroïne: Laëtitia. L’intérêt que nous lui portons, comme un retour en grâce, la rend à elle-même, à sa dignité, à sa liberté. »
C’est ce qu’il fait, dans ce récit porté par une construction et une langue parfaites où rien n’est inutile.

On pense au livre d’Emmanuel Carrère, L’Adversaire ou à De sang-froid, de Truman Capote, deux livres qui m’avaient beaucoup marquée.
Mais le propos est autre, auquel je n’avais pas pensé:
« Je ne connais pas de récit de crime qui ne valorise le meurtrier aux dépens de sa victime. Le meurtrier est là pour raconter, exprimer des regrets ou se vanter. De son procès, il est le point focal, sinon le héros. Je voudrais au contraire délivrer les hommes et les femmes de leur mort, les arracher au crime qui leur a fait perdre la vie et jusqu’à leur humanité. Non pas les honorer en tant que « victimes », car c’est encore les renvoyer à leur fin: simplement les rétablir dans leur existence. Témoigner pour eux. »

Je n’oublierai jamais ce livre.
Je n’oublierai jamais Laëtitia.
Et si j’étais étudiante, je m’inscrirais aux cours d’Ivan Jablonka et je ne deviendrais pas prof d’anglais.

Voici un petit extrait au début de l’entretien évoqué plus haut :

Laetitia

Transcription:
Bonsoir. Il faut que je commence par raconter un petit peu la manière dont j’ai rencontré Laëtitia. C’est bien sûr une rencontre par delà la mort. J’ai rencontré Laëtitia si je puis dire, comme tout le monde, en lisant la presse, parce qu’elle a été la victime et l’héroïne, bien malgré elle, d’un fait divers dans lequel elle a disparu en janvier 2011. Et puis, je lisais ces compte-rendus, un peu horrifiques, comme tout le monde, avec un mélange de tristesse, et un peu de distraction aussi, comme on fait avec les faits divers. Et puis je me suis dit tout à coup : Quelle est… Qui est cette jeune fille ? Qu’est-ce qu’on sait d’elle ? Et la réponse était: rien, on ne sait rien d’elle. Elle a complètement disparu dans le crime qui l’a aspirée, qui l’a dévorée. Et j’en ai ressenti une espèce de scandale personnel et sans doute, c’était lié au fait que ce… cette révolte m’a déjà traversé. Elle traverse ma famille. C’est une révolte à la fois historique et morale, celle qui m’a saisi quand j’ai compris que mes grands-parents, avant d’être assassinés, avaient eu une vie, tout simplement. Alors ça pourrait sembler banal mais moi, j’ai eu l’impression que mes grands-parents avaient toujours été morts. Et puis tout à coup, j’ai compris qu’ils avaient eu une vie. Eh bien, Laëtitia aussi, elle a eu une vie.

La vie qu’il s’est choisie

Je n’écoute pas systématiquement la radio. Mais la radio, c’est bien parce qu’on n’est pas obligé de s’asseoir devant un écran. On se laisse accompagner, là où on est, par ces voix capables de nous accrocher, de nous emmener ailleurs, de nous faire faire des découvertes. J’aime bien cette idée des rencontres fortuites avec un reportage. C’était le cas hier. C’est ce dont je vous parle aujourd’hui dans cet enregistrement. Un petit avant-goût pour vous donner envie d’aller écouter en entier cette belle émission ! Et elles ne sont pas belles, ces chèvres très sociables que j’avais photographiées en Dordogne? Un hasard aussi, à cause d’un gros orage qui nous avait poussés à chercher un abri. Bon, vous avez une petite idée du sujet maintenant !

Sa vie avec des chèvres

Transcription:
Je vous ai parlé de cette émission qui s’appelle Les Pieds sur terre (1), cette émission de radio qui passe tous les jours, pendant à peu près une demi-heure, en début d’après-midi, et qui présente des reportages très, très variés. Et je suis tombée par hasard (2) en rentrant en voiture hier sur une émission qui était vraiment très sympathique : deux reportages qui s’appellent Changer le monde et c’était sur l’idée de se relier aux animaux. Et donc le premier reportage, c’était un éleveur de chèvres, en Bretagne, qui expliquait comment il est passé d’un élevage intensif, où on exploite les animaux, à un élevage beaucoup plus humain et plus en relation avec ces animaux. Et c’était tellement sympathique à écouter, tellement agréable que, voilà, je partage avec vous parce que d’abord, on apprend plein de choses sur la façon de… d’élever les chèvres en quelque sorte. Et puis aussi, les voix étaient très, très apaisantes, les voix… la voix de la journaliste et puis la voix aussi de ce monsieur, qui a une soixantaine d’années et qui a décidé de changer de façon de faire (3) et qui nous donne, là, un monde un peu plus joli, un peu plus respectueux des animaux, et c’était vraiment un petit moment magique !
Alors, il explique que dans la vie des chèvres, normalement, il faut produire, produire, produire et voilà, il explique comment ça se passe normalement, dans ce qu’on apprend pour notre agriculture intensive. Et lui, il a décidé qu’il ne voulait plus ça.

– Ça faisait une pointe de travail (4) au printemps complètement incroyable, quoi. Il fallait traire le lait. Puis après, il fallait faire une quantité phénoménale (5) de fromages à ce moment-là et de… le vendre sur les marchés (6). Et c’était des printemps en dépression ! Et le fait d’envoyer des paquets de chevreaux (7) comme ça qui partaient dans des camions dans des toutes petites cages pour l’abattoir puisque c’était pour l’abattoir. Et pour les mères qui les entendent, qui leur répondent, il y a une phase de stress quand même.
– Ça vous convenait pas. (8)
– Non,ça ne me convenait pas. Envoyer des chevreaux, des bêtes à l’abattoir, c’est… Surtout des chevreaux, ce sont des animaux très attachants (9). Et aussi parce que des chèvres qui mettent bas (10) tous les ans, tous les ans, tous les ans, c’est beaucoup de souffrance quelque part pour l’animal, quoi. Une fois, deux fois, trois fois. Il suffit de demander à toutes les femmes de la terre si elles voudraient faire des enfants tous les ans, tous les deux ans… C’est pas une vie (11), quoi ! Et puis les chèvres dans les élevages, elles ont une durée de vie extrêmement faible : une chèvre en première année, elle fait beaucoup de lait, en deuxième année, elle en fait encore plus, en troisième année, ça redescend un peu et en quatrième année, bon, ça commence à bien faire (12), elle… ça s’arrête là en général. Vous les envoyez à l’abattoir. Donc ça leur fait des vies vraiment très, très courtes.

Et donc, au lieu d’avoir des chèvres qui produisent… qui font des chevreaux pour avoir assez de lait, il s’est renseigné, il s’est intéressé et il a découvert que finalement, pour avoir des chèvres qui produisent assez de lait, ça n’était pas nécessaire qu’elles aient des petits tous les ans. Et il a complètement changé de façon de faire. Et donc il a un rapport avec ses chèvres qui n’a rien à voir avec les éleveurs qui font ça de façon intensive. Et c’est très respectueux et ses chèvres font partie de sa vie. Et il les accompagne jusqu’au bout, et ça c’était vraiment tout à fait magique.

– Donc là, vos chèvres, elles ont quel âge ?
– Là, disons que les plus productives en ce moment ont huit ans et neuf ans.
– Et donc ça fait sept, huit ans qu’elles produisent du lait sans avoir fait de chevreaux.
Sept ans et huit ans de lactation. Mais il y avait des précédentes qui se sont taries depuis et qui ont fait jusqu’à douze années de lactation.
– Donc vous les envoyez pas à l’abattoir ?
– Non. Elles meurent ici. Elles meurent tranquillement. Quelques jours avant une mort de vieillesse, on voit les premiers symptômes. Elle a du mal à (13) se lever. Du coup, elle commence à avoir des privilèges que les autres n’ont pas. Elle peut sortir du troupeau et vivre dehors, parce que elles l’ont mérité, quand même !

Alors, c’est sûr, on se dit que, en produisant aussi peu, évidemment, il va pas faire fortune. Et c’est vrai. De toute façon, ça n’a pas l’air d’être son objectif. Et ce qui est paradoxal en fait, c’est que, en travaillant de cette façon-là et en vivant avec ses animaux, il arrive à avoir un salaire qui lui permet de vivre, sans rien demander à personne, sans subventions, sans rien. Et surtout, en fait, il gagne souvent plus qu’un éleveur qui travaille en intensif parce qu’ il a éliminé tout un tas de frais(14) : des frais de vétérinaire pour le suivi des chèvres qui sont malades en élevage intensif, les frais de vétérinaire pour la mise bas des chevreaux, les frais d’abattoir pour faire tuer les animaux. Et donc finalement, il arrive à vivre de son activité. Et ça, c’était vraiment très instructif et très encourageant aussi.

– Là, avec votre troupeau de quatorze chèvres, vous faites combien de fromages par jour ?
– Là, en ce moment, j’en fais trente. En plein été, là, je suis monté à un peu plus de quarante. Trente fromages par jour, ça me rapporte… 76 euros brut (15) par jour. Ça fait vraiment des petits chiffres pour un éleveur, mais c’est largement suffisant. On n’a plus l’impression de faire de la production. On a l’impression de partager la vie avec des animaux et de s’échanger des services les uns les autres, quoi.

Voilà. Ensuite, le deuxième reportage, je ne vous en dis rien. Ce serait bien si vous l’écoutiez, parce qu’il est question d’un navigateur, en Bretagne. C’est normal, il y a beaucoup de marins en Bretagne. Et ce marin parle de Monique. Et je vous laisse découvrir qui est Monique en fait !

Quelques explications :
1. les pieds sur terre : le nom de cette émission vient de l’expression Avoir les pieds sur terre, qui signifie qu’on est bien ancré dans la réalité, qu’on ne vit pas dans un monde de rêve, fantasmé, qu’on est réaliste. Donc ce nom joue sur cette idée, dans la mesure où tous les reportages sont bien réalisés dans la réalité et en même temps, cela donne l’idée qu’on va y trouver tout ce qui fait la diversité de notre monde.
2. Tomber par hasard sur quelque chose (ou quelqu’un) : c’est être en contact avec quelque chose ou quelqu’un, découvrir quelque chose, alors que ce n’était pas prévu du tout. On peut employer juste le verbe tomber pour exprimer cette idée : tomber sur une émission très intéressante
3. la façon de faire : voici quelques exemples pour vous montrer comment on emploie cette expression : C’est ma façon de faire. Tu connais une autre façon de faire ? Il y a plein de façons de faire différentes.
4. Une pointe de travail : on dit plus souvent : un pic de travail, ce qui désigne le moment où une activité est à son maximum.
5. Une quantité phénoménale : ces deux mots vont souvent ensemble, pour parler d’une énorme quantité. On dit aussi : un nombre phénoménal de…
6. les marchés : dans les différentes villes, il y a en général un marché hebdomadaire où les commerçants autorisés viennent vendre leurs produits sur une place, dans la rue. Ils n’ont pas de magasins en dur.
7. Des paquets de chevreaux : de très nombreux chevreaux. Des paquets de = beaucoup de (style familier) On peut l’utiliser aussi au singulier : Il a un paquet d’argent. / Il produit un paquet de fromages.
8. Ça ne vous convenait pas = vous n’aimiez pas faire ça parce que ce n’était pas votre façon de faire.
9. Attachant : auquel on s’attache, qu’on aime bien. On parle en général d’une personne attachante. Par exemple : Ces enfants sont durs mais ils sont très attachants. Cependant, on utilise aussi ce mot pour des choses : un univers attachant, un film attachant, un livre attachant.
10. Mettre bas : donner naissance à des petits. C’est le terme employé pour les animaux. (Les femmes accouchent.) Ce verbe donne le nom : la mise bas.
11. C’est pas une vie = Ce n’est pas une vie. Cette expression permet de décrire une situation durable très difficile. Par exemple : Se lever tous les matins à 4 heures, c’est pas une vie ! (style familier)
12. Ça commence à bien faire : cette expression signifie que ça suffit, qu’il faut que ça s’arrête parce qu’on ne supporte plus ce qui se passe. Par exemple : Tous les jours, il arrive en retard. Ça commence à bien faire ! (familier)
13. avoir du mal à faire quelque chose : avoir des difficultés à faire quelque chose (un peu plus familier)
14. tout un tas de frais = de très nombreux frais / énormément de frais (c’est-à-dire des dépenses, des coûts). (familier)
15. brut : c’est une somme avant le paiement des impôts. Une fois les impôts payés, on parle d’une somme nette.

L’émission complète est à écouter ici.

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