Marronnier de mars

C’était annoncé très officiellement, comme chaque année. Nous sommes donc passés à l’heure d’été.

Et comme chaque année, il en a été question partout dans la presse, avec les mêmes sempiternelles questions et les mêmes conseils. Comme si on n’avait pas eu le temps de s’habituer depuis 1975 !

Tous les ans, chaque journal, chaîne de télévision ou radio y va de ses recommandations – ou  » tips  » pour faire moderne – et de ses questions existentielles sur le bien-fondé de ce système.

Surprenant, non ? Mais c’est l’occasion pour moi de partager avec vous quelques expressions ou formulations relevées dans cette multitude de publications.

Y a-t-il vraiment encore des gens qui se posent cette question, après tant d’années de mise en pratique et aidés aujourd’hui par nos téléphones qui se décalent tout seuls, dans un sens ou dans l’autre selon la saison ?

Mais visiblement, la question reste d’actualité et dans cet article de la presse écrite, elle est formulée telle qu’on le fait à l’écrit, avec l’inversion du sujet et du verbe et l’ajout de ce T pour des raisons de prononciation – afin qu’on puisse faire la liaison.
A l’oral, tout le monde dit : Alors, on avance ou on recule ?

Voici deux jolis verbes : déboussoler et chambouler.
Etre déboussolé, c’est ne plus avoir de boussole, donc ne plus avoir de repère. Effectivement, pendant quelques jours, on ne sait plus très bien quelle heure il est, à cause du changement de luminosité associée à telle ou telle heure par notre corps et nos habitudes.
On peut dire par exemple : Ils sont tout déboussolés depuis que leur petit dernier a quitté la maison pour ses études.

Chambouler est synonyme de changer, mais avec l’idée que cela nous perturbe.
Par exemple : Depuis qu’ils ont chamboulé le sens de circulation dans le centre ville, je ne sais plus par où passer !

Et revient comme d’habitude la question de l’abandon de ce mécanisme. On y a cru il y a quelques années mais le dossier est au point mort, ce qui signifie qu’il ne se passe plus rien, comme une voiture qui est au point mort, c’est-à-dire sans vitesse enclenchée, ce qui fait qu’on ne peut pas accélérer. On emploie souvent cette image pour parler de négociations qui n’avancent plus. Ou encore de recherches qui ont été interrompues, ou d’une enquête qui ne progresse plus.
– Les recherches sont au point mort à cause du mauvais temps en montagne.
– Faute d’éléments nouveaux, l’enquête est au point mort.

Pour les réfractaires, la seule solution, c’est donc de s’armer de patience, selon l’expression consacrée. On pourrait dire aussi qu’il n’y a pas grand chose d’autre à faire que de prendre son mal en patience.

Pour une fois, on retrouve le sens habituel du nom agenda en français, c’est-à-dire un carnet avec des pages qui correspondent aux jours de l’année. (Bien sûr, il y a aussi des agendas numériques.)

En ce dernier weekend de mars : on pourrait dire au cours de ce dernier weekend de mars, sauf que ça ne se dit pas vraiment ! J’ai l’impression que c’est lié à la présence de  » dernier », associé à  » ce », qui indique qu’on parle d’une date bien précise, là, maintenant. Par exemple, on dit : En ce dernier jour de l’année (quand on est le 31 décembre).
De même, avec  » ce premier  » : En ce premier jour de septembre / En cette première semaine de juillet

Autant faire contre mauvaise fortune bon coeur : ce proverbe signifie que puisqu’on ne peut rien y changer, il vaut mieux accepter la situation, sans ruminer. On peut aussi conjuguer le verbe faire:
Ils ont fait contre mauvaise fortune bon coeur quand ils ont appris qu’ils venaient de perdre les élections.

On peut même ne pas se contenter de faire contre mauvaise fortune bon coeur et trouver des points positifs, ou positiver comme on dit, et passer en revue tous les bénéfices qui découlent de l’heure d’été ! On pourrait utiliser aussi l’expression : faire l’inventaire / faire la liste des aspects positifs

Pour finir, j’en reviens au titre de mon billet du jour ! Un marronnier, c’est un arbre. Mais dans le langage de la presse, c’est un sujet pas très important que les journalistes traitent tous les ans. Parmi les marronniers, on peut citer : début septembre, les dépenses liées à la rentrée scolaire;
en été, le chassé-croisé des juilletistes et des aoûtiens sur les routes;
en décembre, les meilleurs menus pour les fêtes de fin d’année et comment bien digérer, etc !

Je vous laisse pour aujourd’hui, en espérant que le réveil n’était pas trop brutal en ce lundi matin post-changement d’heure !
A très bientôt

Ça vient ?

Les réseaux sociaux sont devenus une mine (1) pour qui veut (2) apprendre à faire quelque chose. On y partage toutes sortes de trucs, d’astuces, de savoir-faire, de techniques. C’est le côté formidable (3) de la chose. Mais pour ce qui est d’y apprendre le français, méfiance (4) quand même ! Bien sûr, je pourrais parler de toutes les fautes d’orthographe ou de grammaire qu’on y trouve quand il y a du texte à lire. Mais aujourd’hui, je voulais partager avec vous ce que j’observe – ou entends – depuis quelque temps dans les vidéos qui sont mises à notre disposition par tout un chacun (5).

Il s’agit de cet emploi du verbe venir que vous avez peut-être remarqué :
On vient casser 4 oeufs dans un saladier. (recettes de cuisine)
On vient découper un morceau de carton de 10 cm sur 20. (
bricolage, loisirs créatifs,etc.)
On vient assembler le dos et le devant du chemisier et les coudre à la machine à 1 cm du bord.
(couture)
On vient ajouter un peu de bleu avec un pinceau plus gros pour évoquer le ciel. (
dessin, aquarelle)
On vient s’asseoir en tailleur (6) et prendre 3 grandes inspirations.
(yoga, relaxation, gym)
On vient tracer un sillon de 4 à 5 cm de profondeur. (jardinage)

On vient peut être remplacé par : Tu viens / Je viens…


Cette formulation (7) apparaît essentiellement à l’oral, dans de multiples vidéos, souvent très intéressantes mais qui deviennent vite très lourdes à cause de cet emploi répétitif. En général, j’enlève le son car comme beaucoup de Français, on m’a appris à ne pas employer tout le temps les mêmes mots et ces répétitions me gênent !

On peut même entendre : On va venir faire fondre le beurre. Et on vient bien le mélanger à la préparation. Puis on va venir verser la pâte dans un moule et ça part au four pour 40 minutes. (J’adore aussi ce ça part au four pour… qui est devenue la formule consacrée (8).)

Je me suis demandé pourquoi cette manière de dire était apparue et s’était répandue. Elle n’apporte rien puisqu’on peut dire de façon très normale :
On casse / Vous cassez 3 oeufs… / Je casse…
On découpe / Vous découpez…
On assemble…
On ajoute…
On s’assoit…
On fait fondre…
On verse…

Utiliser ces verbes ordinaires, et au présent en plus, ne pose aucun problème qui justifierait d’adopter une formulation unique plus facile, comme c’est souvent le cas quand le besoin de simplification de la langue se fait sentir.

Voici mon explication : cet usage du verbe venir est apparu, me semble-t-il (9), lorsque le format « courtes vidéos », avec du son, s’est imposé, notamment sur les réseaux sociaux grâce à la diffusion de technologies accessibles à tous. Et tout ça, dans des vidéos où on voit des gens qui montrent, en commentant ce qu’ils sont en train de faire, tous ces gestes qu’ils enchaînent sous nos yeux pour nous servir de modèles, toutes ces actions destinées à nous aider. On dirait que c’est ce mouvement qu’ils expriment en utilisant le verbe venir. Et peut-être y a-t-il aussi inconsciemment la nécessité de « rallonger » les phrases avec ce mot en plus (10) – ou ces deux mots – afin que le commentaire colle davantage à ce que la personne est en train de faire. Une chose est sûre, c’est que c’est réservé, pour le moment, à l’oral, dans des situations de partage de savoir-faire. Et deuxième idée à retenir : ce n’est pas très bien dit, c’est lourd. Donc vous n’êtes pas obligé de parler comme ça !

Je ne sais pas comment un linguiste expliquerait cela. Je ne sais pas non plus si cette façon de parler est juste une mode qui va s’estomper (11) comme d’autres tics de langage ou si c’est un changement plus profond dans l’usage de ce verbe. On verra si tout le monde y vient* ! Pour ma part (12), je ne pense pas en venir à* employer cette tournure (7) un jour. Mais qui sait !

J’en profite pour évoquer d’autres expressions avec le verbe Venir :

*En venir à faire quelque chose : c’est finir par faire quelque chose au terme d’une période de réflexion par exemple.
Après plusieurs mois de chômage, il en est venu à accepter un boulot purement alimentaire (13).
– J’en suis venu(e) à penser que c’était nécessaire de parler de ce problème avec ma famille.

*Y venir : c’est la même chose puisque c’est aussi l’idée qu’on va finir par changer, par accepter une idée, une situation. Mais la construction n’est pas la même car on a mentionné avant ce qui changera et on ne le répète pas. Donc En devient Y !
Ne t’inquiète pas, il y viendra de lui-même quand il sera prêt.
– Elle finira bien par y venir
!

Et le titre : ça vient ?
Cette question exprime en général l’impatience, de façon familière.
Bon alors, ça vient ? Tu me la donnes, cette réponse ?

Mais on peut la poser à quelqu’un qui est en train d’apprendre quelque chose quand on veut simplement savoir s’il progresse.
L’autre fois, tu m’avais dit que tu apprenais le français. Ça vient ? Tu t’en sors (14) ?

Et pour vous, toutes ces subtilités de la langue française, ça vient ? J’espère !

  1. une mine : au sens figuré, c’est une ressource inestimable, une richesse
  2. pour qui veut…: non, il ne manque aucun mot dans cette tournure ! = pour celui qui veut
  3. formidable : super, génial
  4. Méfiance ! : vous devez vous méfier, être prudent
  5. tout un chacun : tout le monde
  6. s’asseoir en tailleur : s’asseoir en général par terre en croisant les jambes
  7. une formulation : une manière de formuler une idée, de l’exprimer par les mots. On peut dire aussi une tournure.
  8. la formule consacrée : la manière de dire adoptée par tous / un cliché
  9. me semble-t-il = il me semble que… On pourrait dire aussi : J’ai l’impression que…
  10. un mot en plus : un mot supplémentaire. On prononce le S à la fin de plus.
  11. s’estomper : s’effacer, disparaître peu à peu
  12. pour ma part : en ce qui me concerne / de mon côté
  13. un travail alimentaire : un travail qu’on fait juste parce qu’il nous permet de gagner notre vie
  14. s’en sortir : réussir à faire quelque chose qui n’est pas simple (familier)


A très bientôt