L’ivresse de la course

Florence Arthaud a été la première navigatrice aussi populaire, entre autre parce qu’elle a été la première femme à remporter la Route du Rhum en 1990. Sa vie est faite des sensations fortes de la course. Vivre pour elle, c’est vivre sur la mer, avec la mer. C’est une histoire de bonheur, de passion et d’humilité. Passionnante à écouter dans sa simplicité et sa sincérité.

C’est sans doute aussi ça qui l’a rendue populaire : elle ne se la joue pas* et elle partage ses exploits avec son public qui le lui rend bien. D’ailleurs, c’est souvent le cas avec ces grands champions que sont les marins : pas de frime*, pas de chichis*, pas de train de vie tape-à-l’oeil*, pas de caprices de star et un vrai contact avec les passionnés de voile et avec ceux qui sont tout simplement en admiration devant leurs aventures, ceux qui sont là par milliers pour les saluer, à Saint Malo ou ailleurs, quand ils larguent les amarres et quand ils reviennent à terre.


Transcription :
– Vous aviez quand même envie de vous mesurer à des bateaux, à des mers, à des océans et majoritairement à cette époque-là, à des navigateurs qui sont des hommes.
– Oui, oui.
– Comment ça se passe dans votre tête, ça ?
– Bah, je crois que le… le… le fait d’être concentré sur la vitesse du bateau, la… En général, les gens nous disent : « Oh, mais vous les coureurs, vous profitez pas, vous regardez pas les couchers de soleil, vous regardez pas les nuages. On les regarde dix fois plus, parce qu’on dort dix fois moins ! Et justement, nous, notre truc (1), c’est l’observation, aussi. C’est savoir regarder les nuages, regarder la mer, les changements de couleur, pour savoir le temps qu’on va se prendre sur la gueule (2)! Ou la calmasse (3) qu’on pourrait peut-être éviter. Et donc, c’est vraiment… On est… on est beaucoup plus fondu dans l’élément que si on est seulement passager pour le plaisir, sans être préoccupé par la vitesse.
– J’ai l’impression que vous nous dites aussi que… et notamment puisque vous démarrez jeune, c’est un moyen de vous rassembler, la compétition et la course. C’est le moment où vous êtes avec vous-même en… dans un état de concentration peut-être pas… alors certains diront peut-être de transe, mais il y a forcément une dimension un petit peu quand même mystique…
– Ah oui, oui.
– Et physique.
– Il y a une vibration cosmique.
– Ouais.
– Et physique parce que on est dans un état second (4). Le fait d’être isolé, de parler à personne (5), d’être dans ce décor énorme, et la fatigue aidant (6), le… Tout ça vous plonge dans un état second. Et finalement, on n’a pas… Le fait d’être en course, on pense pas à grand-chose parce qu’on est concentré sur la vitesse et on devient un petit animal, en fait, dont l’instinct revient… L’instinct qu’on perd quand on est à terre revient, l’instinct animal. Et ça, c’est génial, parce qu’en fin de compte, on se vide la tête de toutes les saloperies (7) qui nous encombrent quand on est à terre pour remplir en fait nos… nos cellules d’émotions.
– Mais il y a des odeurs en mer ? Il y a des parfums qui arrivent ? Il y a… Si je comprends bien, c’est votre oreille, vos yeux, vos sens…
– Ouais, il y a pas d’odeurs. Il y a pas d’odeurs.
– Le sel…
– Quelquefois, j’ai des hallucinations d’odeurs, moi ! D’odeurs de bouffe (8). J’ai tout d’un coup l’impression que il y a un petit bœuf mironton (9) qui est en train de mijoter à l’intérieur et tout (10). Et à chaque fois, je suis déçue parce que c’est pas le cas !
– Oui, comme dans un rêve, quoi !
– Voilà.
– J’arrive pas à savoir à quel moment, il peut vous arriver d’avoir peur. Nous, ça nous inquiète, cette… Il y a 7000 mètres de fond (11)! Vous comprenez ce que je veux dire. On vit avec ces idées-là quand même!
– Ouais, ouais, ouais.
– Alors, comment vous le dominez ? Ou est-ce que vous n’y pensez pas ? Je…
– Ah, si, si, on y pense parce que quand même on se fait des frayeurs (12) de temps en temps parce qu’on a des bateaux…
– Quand est-ce que vous avez vraiment peur ?
– Bah, j’ai eu peur deux fois. Une fois quand le cargo est venu me récupérer et que il m’a accostée et je… je connais des histoires comme ça où il y a eu des drames, où quand on l’a récupérée, la personne est tombée à l’eau et s’est fait broyer entre le cargo et… et le bateau. Et moi je…
– Sur un acte de sauvetage ?
– Sur un acte de sauvetage. Et j’ai vraiment cru à un moment, quand… quand je… Le bateau… mon bateau tapait contre la coque du cargo qui était énorme et que j’ai commencé à passer… à dériver et à passer à l’arrière, dans le remous des hélices, je me suis dit « Bon bah là, c’est foutu (13), je vais être aspirée par le remous des hélices et c’est foutu . » Et heureusement le… le commandant avait… avait coupé les… les moteurs ! Et puis sinon, on a quand même des frayeurs, des petites frayeurs. Mais c’est ça qui est bien. C’est… Parce que nous, on pousse toujours nos bateaux à la limite. Et les limites, on les connaît que (14) quand … La limite du chavirage, on la connaît que (14) quand on a chaviré. Les limites de la casse, pareil (15). Donc en fait, on… on a toujours un peu la trouille (16).
– La grosse vague, c’est un truc qui… ou par définition…?
– Bah, les grosses vagues aussi, c’est… c’est impressionnant. Non, moi je me souviens quand on était dans le… dans l’Océan Indien ou dans le Pacifique sud, dans la Course Autour du Monde, là, c’était en équipage, on avait… On entendait les déferlantes parce que les vagues peuvent être énormes, et quand on les entendait, on sentait qu’il y avait une grosse vague qui arrivait derrière nous la nuit, parce qu’on l’entendait comme un énorme coup de tonnerre. Et là, on se disait « Oh là, là ! Vaut mieux essayer de la prendre dans le bon sens et de… de la surfer dans le bon sens ! » Donc c’est… c’est toutes ces petites frayeurs, mais qu’on a dans… dans tous les autres sports en fin de compte. C’est la vitesse, quoi ! C’est… c’est les sensations de la vitesse, c’est le plaisir de la vitesse.
– C’est donc comme un champion du monde de rallye qui prend son virage.
– Voilà.
C’est du même ordre (17) pour vous.
– Voilà. Voilà. Ouais.
– Vous préférez les monocoques ou les multicoques finalement ?
– Je préfère les multicoques.
– Pourquoi ?
– Ça va plus vite ! Ça va plus vite, et justement, parce que il y a… il y a ce petit truc (18) en plus. On a des frayeurs sur les multicoques !

Quelques explications :
1. notre truc : ce qu’on aime faire et qu’on fait bien, ce qui est important pour nous. (familier)
2. se prendre quelque chose sur la gueule : ce qui va nous arriver. (argot – très familier) Une version plus neutre, c’est de dire : « ce qu’on va se prendre sur la tête / sur la figure ».
3. la calmasse : terme marin pour parler d’une période pendant laquelle il n’y pas de vent et donc les voiliers n’avancent pas. C’est le calme plat. Les marins disent aussi : « la pétole ».
4. être dans un état second : ne pas être dans son état normal.
5. le fait de parler à personne : il manque « ne » = le fait de ne parler à personne. (familier et oral)
6. la fatigue aidant : la fatigue est un facteur qui s’ajoute au reste.
7. les saloperies : tout ce qui est négatif. Les saletés. (argot – très familier)
8. la bouffe : la nourriture (argot – familier)
9. un bœuf mironton : une recette traditionnelle de bœuf en sauce.
10. et tout : cette expression nous laisse imaginer la scène avec d’autres détails. (familier et oral)
11. 7000 m de fond = 7000 m de profondeur
12. se faire des frayeurs : de faire peur tout seul parce qu’on prend des risques.
13. c’est foutu : c’est fini, tout va rater. (très familier) Plus poliment, on peut diren: c’est fichu.
14. on les / la connaît que quand… : il manque « ne » : On ne les / la connaît que… (oral et familier)
15. pareil : c’est pareil / c’est la même chose. (familier)
16. la trouille : la peur (argot – familier)
17. c’est du même ordre : c’est une expérience similaire. C’est la même chose.
18. un truc : une chose  / quelque chose (familier)

* se la jouer : avoir un comportement prétentieux, se croire supérieur aux autres et le leur faire sentir.(familier)
* la frime : c’est quand on cherche à attirer l’attention sur soi. Mais derrière, il n’y a pas grand-chose, que du bluff.
* faire des chichis : se comporter avec affectation, pas simplement.
* tape-à-l’oeil : c’est le contraire de discret. C’est quand on essaie d’attirer les regards uniquement par l’apparence, de façon ostentatoire.

Et si vous ne connaissez pas encore Sophie, une de mes étudiantes elle aussi passionnée de voile que j’ai interrogée il y a quelque temps, vous pouvez l’écouter sur France Bienvenue ici et ici.

Un français (presque) parfait

David est anglais, Rafaela et Laura sont italiennes. Tous les trois sont étudiants à Paris. C’est très intéressant de les entendre comparer leurs pays respectifs à la France. Stages, coût de la vie, avantages accordés aux jeunes, voici quelques points qu’ils ont évoqués.

Et surtout, ils ont fait ça dans un français quasi parfait, surtout David et Rafaela : expressions, tournures de phrases très naturelles, avec juste une petite pointe d’accent anglais ou italien par-ci par-là. Ils ont dépassé le stade du français appris à l’école et adopté la manière de parler des Français. Intégration parfaite ! Bravo !


Transcription:
– Est-ce que c’est la même chose en Angleterre, les stages non rémunérés ?
– Non, en fait, c’est plus rémunéré en Angleterre, oui. Vaut (1) mieux être payé parce qu’en Angleterre aussi, il faut payer pour les études. Faut (1) payer au moins, je sais pas (2), 3 000 € par an, pour les études. Moi, j’ai (3) fait un stage ici mais j’étais pas très bien payé. Mais c’était pour l’expérience.
– Est-ce que vous avez l’impression que c’est plus facile d’être jeune en Italie qu’ en France ?
– Les loyers sur (4) Paris, c’est cher, ça c’est clair (5). Mais je pense que ça, c’est Paris. Mais par contre, c’est vrai qu’on a quand même pas mal d’aides (6) pour les étudiants : des bourses et des… Ce qui existe pas en Italie. Donc, voilà.
– La société française est plus clémente envers les jeunes que la société italienne ?
– Ouais, je pense, ouais. Je pense que oui. Après, il y a des côtés différents, c’est-à-dire que en Italie, c’est un peu plus facile peut-être de connaître des gens quand on est à la fac (7). C’est plus jeune, l’ambiance à la fac, lorsqu’ici (8), c’est un peu plus sérieux, un peu plus… Mais bon… Pour des possibilités de travailler, tout ça, c’est mieux d’être en France, je pense.
– Vous êtes d’accord avec ça ? Financièrement, c’est plus dur, l’Italie ?
– Oui, c’est plus dur, parce que le logement ici est cher, mais pour les autres choses, on a par exemple beaucoup de possibilités pour les jeunes, par exemple dans les musées, dans les cinémas, on a beaucoup de réductions. Par contre, en Italie, on n’a pas ça.
– Je pense que la France est beaucoup plus socialiste. Elle aide beaucoup plus les gens qu’en Angleterre. En France, tout  est moins cher pour les moins de 26 ans par exemple. En Angleterre, c’est jusqu’à l’âge de, je sais pas (2), 21 ans. Mais…
– On est jeune plus vieux en France, alors ?
– Oui, bah parce qu’on fait des études jusqu’à 26-27. Et après, on cherche un travail. Mais en Angleterre, c’est à l’âge de 21 ans, même avant. C’est… C’est ça, la différence aussi.
– En Italie aussi, le tarif Jeunes, c’est jusqu’à 21 ans,  pas plus ?
– Je pense jusqu’à 18 (9). Non, il n’y a pas (10) pour les musées. Pour les musées, il n’y a pas de tarif réduit pour…
– Et dans les transports , alors ? C’est jusqu’à quel âge qu’on est jeune ?
– Dans les transports, il y a (11). Si tu es un étudiant universitaire, il y a beaucoup de choix dans les transports et aussi dans les cinémas et dans les musées. Mais tu dois toujours amener ta carte et démontrer la chose (12).
– C’est pas une question d’âge, c’est une question de statut d’étudiant.
– C’est ça, c’est ça.
– Allez, on retourne voir le concert . C’est parti ! (13)

Quelques détails sur leur français: ce qui est parfait et ce qui l’est un peu moins.
1. Vaut mieux… /Faut… : comme beaucoup de Français à l’oral, David ne dit pas « Il ». Il a bien intégré la leçon ! Son français oral est très naturel.
2. je sais pas : dire « je sais pas » permet de chercher ce qu’on va dire, de faire une sorte de petite pause. Ici, c’est parce que David cherche le prix des études. Il utilise « je sais pas » exactement comme un Français et prononce ça comme nous le faisons : « Chais pas ». C’est parfait !
3. Moi, j’ai… : ça aussi, c’est très français de dire « Moi, je… »au lieu de dire juste « Je ».
4. sur Paris : c’est comme « à Paris », qui est l’expression correcte. Mais on dit  souvent ça comme le fait Rafaela. C’est une expression qui est devenue à la mode. Rafaela aussi a un français très naturel.
5. c’est clair = Expression très employée notamment par les jeunes depuis quelques années. Avant, on disait plutôt : « C’est sûr ».
6. pas mal d’aides : beaucoup d’aides (financières) = des allocations, des bourses, etc…
7. la fac : abréviation de faculté, mot que personne n’emploie jamais en entier. = l’université. (plutôt familier)
8. lorsqu’ici : un Français dira : « alors qu’ici ». Rafaela mélange les 2 expressions.
9. jusqu’à 18 : pour nous, c’est bizarre de s’arrêter après 18. Il faut dire « jusqu’à 18 ans ».
10. Il n’y a pas pour les musées : on comprend parfaitement mais ce n’est pas correct en français. Il faut dire : « Il n’y a pas de tarif Jeunes » ou « Il n’y en a pas», avec « en » qui remplace « de tarif Jeunes ». Difficile ce petit mot en en français.
11. Il y a : on ne peut pas terminer la phrase comme ça. On doit dire : « Dans les transports, il y a un tarif Jeunes ». Ou alors, pour ne pas répéter « tarif Jeunes », il faut dire « Dans les transports, ça existe ».
12. démontrer la chose : on comprend mais ce n’est pas très  naturel de dire ça comme ça. Il vaut mieux dire : « Tu dois toujours avoir ta carte avec toi pour le prouver. » Ou alors, « Tu dois toujours montrer ta carte d’étudiant ». Le verbe démontrer n’a pas ce sens. De plus, en français, on évite d’employer le mot chose trop souvent. Il y a un autre exemple un peu avant quand Laura dit:  pour les autres choses. C’est plus naturel de dire : pour le reste.   
13. C’est parti ! : on dit ça juste avant de faire une activité pour bien marquer le début de cette activité.

Transcription de mes commentaires sur leur prononciation:
Voilà, alors, juste un petit commentaire sur la façon de parler de ces trois jeunes étrangers, qui ont donc des accents français quasiment parfaits. Laura, la deuxième italienne, a un accent italien un petit peu plus marqué. Mais en ce qui concerne David et Rafaela, c’est quasiment parfait. Voilà. Et je me suis dit que ça serait peut-être intéressant de vous dire à quoi, nous, Français, on reconnaît qu’en fait, ce ne sont pas des francophones. Et voilà. Ce sont en fait de tout petits détails.

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