Française depuis toujours. Et pourtant…

C’ est la suite de l’histoire de Louisa, née en France de parents venus d’Algérie du temps où l’Algérie était française. Voici ce qui lui est arrivé le jour où elle a voulu faire renouveler son passeport – français bien sûr. Oui,  simplement renouveler un document officiel sur lequel est inscrit la nationalité française, délivré par les services de la République Française. Et sa carte d’identité française, sur laquelle est inscrite aussi la nationalité française, n’avait plus de valeur elle non plus ! Une histoire à dormir debout* !

Il se trouve que la France est le pays des tracasseries administratives et que la politique en matière d’immigration et d’obtention de la nationalité française s’est durcie. Alors le cas de Louisa s’est compliqué de façon absurde. Et ce n’est pas un exemple isolé. Un autre cas sensible, c’est celui des enfants nés à l’étranger de parents français…

Les plaintes de nombreux Français ont amené le gouvernement à prendre récemment des mesures de simplification et à mener des campagnes d’information auprès des services de l’Etat Civil des Mairies, parfois trop zélés et mal informés des droits des citoyens…  On peut espérer que le cas de Louisa s’est résolu…


Transcription :
– Qu’est-ce qui vous amène ?
Alors, je lui dis : « Je voudrais un certificat de nationalité française », et je sors ma carte d’identité.
– Française ?
– Ma carte d’identité française.
Alors elle regarde ma carte d’identité.Et puis elle me dit : « Vous avez eu la nationalité française comment ? »
Je lui dis : « Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
Elle me dit: « Comment vous avez obtenu la nationalité française ? ». Mais froidement, hein.
« Bah », je lui dis, « J’ai opté pour la nationalité française à ma… à ma majorité (1) en 1974 », je lui dis.
Elle me dit : « Vous avez un certificat de nationalité française initiale ? »
« Bah », je dis, « Mais non. » Je dis : « Mais qu’est-ce que c’est ? »
Elle me dit : « Bah, on aurait dû vous remettre un certificat de nationalité française. »
« Beh », je dis, « Mais on m’a rien remis. »
Elle me dit : « C’est pas possible. »
– Et là, ça bascule.(2)
– Et là, ça bascule, ouais.
– Ça là, on est déjà dans l’absurde.
– Ouais.
– C’est-à-dire vous êtes là avec votre carte d’identité française…Et ça…
– Ouais. Ça ne justifie pas ma nationalité française. Et là, dans ma tête, je me dis : Il y a… Il y a… Il y a quand même… Il y a quelque chose qui colle pas, là.(3)
Donc je commence à lui dire… Je lui dis : « Attendez, je comprends pas. C’est une carte d’identité sécurisée (4) que j’ai là. »
Elle me dit : « Mais ça ne justifie pas. Je veux : extrait d’acte de naissance (5) de votre père, extrait d’acte de naissance de votre mère, déclaration de nationalité de votre père, déclaration de nationalité de votre mère, extrait d’acte de mariage de vos parents. Je veux… attestation de domiciliation. » Enfin, un nombre de papiers complètement fou.
Je lui dis : « Mais attendez, j’ai pas besoin de tout ça. »
Elle me dit : « C’est vous… C’est pas à vous de décider. C’est moi qui décide. Vous me ramenez tous ces papiers. »
Je lui dis : « Mais attendez, là, il y a quelque chose que je comprends pas », je lui dis. « Ça veut dire qu’à aujourd’hui (6), j’ai une carte d’identité française et je ne suis pas française ? »
Elle me regarde. Elle me dit : « Mais si, vous êtes française. Mais il faut amener tous ces papiers-là. »
Alors, je lui dis : « Là, je lui dis, c’est absurde. »
J’étais née en France, de parents nés sur le territoire français (7). Donc j’étais automatiquement française à ma majorité.
Et elle me répond : « C’est moi qui représente la loi, c’est pas vous. De toute façon, si vous ramenez pas ces papiers, je vous retire la nationalité française. »

Quelques explications :
1. L’âge de la majorité est fixé à 18 ans depuis 1974. (Avant, on était majeur à 21 ans seulement)
2. ça bascule : ça change de nature. La vie de Louisa bascule, elle entre dans les problèmes.
3. ça ne colle pas : ça n’est pas logique. Il y a quelque chose qui ne va pas. (familier)
4. Avant, les cartes d’identité étaient en papier et faciles à falsifier ou fabriquer.
5. un extrait d’acte de naissance est un papier officiel qui indique qui sont nos parents. Il s’obtient à la Mairie de la ville où on est né.
6. à aujourd’hui : ce n’est pas correct. Louisa voulait probablement dire : « A ce jour », ce qui veut dire aujourd’hui.
7. L’Algérie était française jusqu’en 1962, date de son indépendance, à la fin de la guerre d’Algérie.

* C’est une histoire à dormir debout : c’est une histoire / une situation complètement absurde

Louisa, l’Algérie et la France

 Les parents de Louisa étaient venus en France après la seconde Guerre Mondiale. Ils étaient nés en Kabylie, dans le nord de l’Algérie qui était alors française. Leur parcours est celui de beaucoup d’autres Algériens : un travail en France, une intégration voulue, le déchirement pendant la Guerre d’Algérie, des enfants nés et élevés en France. Tout cela témoigne de cette histoire entre la France et l’Algérie, entre colonisateurs et colonisés. C’est ce que Louisa raconte dans ce petit extrait. Beau témoignage pour nous qui vivons aujourd’hui dans un pays où nos gouvernants mènent une politique peu glorieuse en matière d’immigration…
(A suivre…)


Transcription :
– Je crois qu’en fait mes parents, ils (1) ont fait un choix d’emblée (2), hein. Ils ont posé le sol… Ils ont posé le pied sur le sol français… Papa a posé le pied sur le sol français en 1948 quand…
– Il est arrivé en 1948, il avait 27 ans.
– En 48, il avait 27 ans, papa, oui.
– Il est venu pour travailler.
– Ouais, il est venu pour travailler. Donc il est arrivé tout seul en 48. Il a travaillé à Péchiney comme manœuvre.
– Il a signé un contrat en Kabylie.
– Il a signé un contrat en Kabylie parce que la France avait besoin de bras (3). Donc il est arrivé, il a travaillé… Il faisait les  trois-huit(4), même plus que les trois-huit parce qu’il travaillait pratiquement tout le temps. Et puis donc en 50, il y a eu maman. C’était une jeune fille qui est venue aussi d’Algérie.
– De Kabylie aussi ?
– De Kabylie aussi, qui est arrivée en France avec son frère, son frère qui était venu combattre pendant la deuxième guerre mondiale, qui était reparti au pays, qui s’était marié, qui avait une jeune femme. Comme sa femme était très jeune, bah il avait amené maman pour pas que… pour pas qu’elle s’ennuie.
– Et votre maman avait douze ans quand elle est arrivée en France.
– Et ma mère avait 12 ans quand elle arrive en France, à Port Vendres(5).

– Et à la maison, alors à la maison, c’était…
– A la maison, on parlait quelle langue ?
– On parlait français.
– Vos parents ne parlaient pas kabyle.
– Que pour s’engueuler (6) !
– Qu’entre eux.
– Qu’entre eux, oui.
– Ils vous parlaient français. Mais ça c’est un choix.
– Ils nous parlaient systématiquement français. C’était un choix, oui, de leur part. De toute façon, je pense qu’ils avaient tout de suite compris que, en nous faisant naître en France, ils avaient plus le choix, quoi. A partir du moment où ils nous mettaient à l’école française, ils n’avaient plus le choix. Donc ils nous parlaient français. Ils nous parlaient français à la maison. On parlait français, ma mère cuisinait français. J’ai mangé du cassoulet(7), j’ai mangé… J’ai bu du vin. J’ai… j’ai… j’ai mangé des crêpes au lard de cochon. Voilà.
– Une enfance française.
– Une enfance typiquement française.

Quelques détails :
1. Mes parents, ils… : à l’oral, dans une conversation familière, c’est fréquent d’utiliser à la fois le nom et le pronom : Mon père, il…  Ma mère, elle…
2. d’emblée : immédiatement, tout de suite.
3. avoir besoin de bras : avoir besoin de main d’œuvre, de travailleurs.
4. Faire les trois-huit : On travaille 8 heures dans différentes équipes selon le jour : l’équipe du matin, celle de l’après-midi, puis celle de  nuit. Comme ça, la production ne s’arrête jamais.
5. Port Vendres : ville située dans le département des Pyrénées Orientales.
6. que pour s’engueuler : seulement pour se disputer (familier)
7. le cassoulet : plat traditionnel du sud-ouest à base de haricots secs, de porc et de canard en général. Mais évidemment pas en accord avec les préceptes de la religion musulmane.