Tirer vers le haut

Piano

Combattre l’ignorance, les préjugés, l’absence de réflexion et de liberté. Et commencer par les enfants: leur donner des passions, des envies, des moyens de se construire de belles vies, d’autres horizons. C’est ce que permettent la lecture, la musique, l’art, toute forme de création. En un mot, ce qu’on appelle la culture. Qui devrait être accessible à tous.
C’est ce que fait le CREA – un centre d’éveil artistique – à Aulnay-sous-Bois, banlieue pas favorisée du tout.
Voici un petit reportage entendu jeudi dernier à la radio, où il est question d’apprendre le sens de l’effort avec patience, d’engagement, de dépassement de soi. Et de plaisir.
Ma meilleure amie, pianiste, est engagée dans un travail semblable à Bondy, et en entendant la jeune fille du début du reportage, j’ai pensé à ses élèves, Michaël, Valérie, Simgué et les autres dont elle a changé la vie.

L’Art pour tous

Transcription:
– Alors, c’était comment cette répétition, là ?
– Alors on commence à avoir l’habitude parce que ça fait plusieurs fois qu’on est en tournée (1), donc on le fait depuis plusieurs fois. Mais c’est… c’est super agréable d’être dans ce lieu. C’est… c’est immense. On a… On est allés au Châtelet (2), mais… Et c’est tout petit, mine de rien (3)! Ici, c’est plus grand. Donc le principe de Didier et du CREA, c’est qu’il prend les enfants sur la motivation. Moi, moi, je suis là depuis que j’ai 12 ans, quelque chose comme ça. Maintenant, je vais en avoir 20. Je … J’ai découvert le truc (4), je suis venue aux répétitions plusieurs fois. Et donc il a vu que j’étais présente, que j’étais là, que je venais et ce… Enfin, j’ai vu que c’était mon rêve, que c’était ça que je voulais faire. J’avais pas fait de chant, j’avais fait de la danse, il nous prend comme on est et il nous tire à… le plus qu’il peut, quoi.
Si… si il fallait dire une seule chose, c’est qu’il écoute les enfants, il a vraiment confiance en nous, enfin c’est… ça… Je pense qu’on est beaucoup à avoir été mais sauvés (5) dans notre adolescence par Didier parce que on a quelqu’un qui nous écoute, quoi, qui prend nos propositions artistiques, même de vie de groupe vraiment au sérieux, qui a confiance en nous, qui nous dit : « Alors toi, tu vas faire ça, toi, tu vas faire un solo de danse ou tu vas faire une galipette (6) en l’air », tu t’y crois pas une seconde et en fait, il t’y amène. On travaille sur le répertoire de toute mon enfance, enfin le… la comédie musicale américaine. J’ai toujours rêvé de chanter ça sur scène ! West Side Story quand même ! Alors là, c’est… Enfin là, j’ai… j’ai un solo de danse sur Maria, c’est le… C’est… Je pouvais pas rêver mieux ! Et ça, c’est le CREA qui peut offrir ça à des enfants et c’est nulle part ailleurs, nulle part ailleurs !
– Vous avez quelque chose qui donne la part belle (7) à la culture, au chant, à la danse et au théâtre. C’est vrai que c’est pas la première image qu’on a de la banlieue, notamment parisienne, mais on ne se juge pas, comme dans d’autres troupes où par exemple, au niveau des solos, c’est quelque chose de… de très… de très important pour certaines troupes. Il y a des… à la limite des castings internes. Et nous, c’est pas cette ambiance-là, c’est plus pousser l’autre à… à bien faire. On est content quand… quand quelqu’un a un solo à défendre. Tout le monde est au même niveau finalement. Et c’est ça que… que j’aime bien.
– (Didier Grojsman) : On est une société où toute faute… enfin on est pénalisé partout, même au boulot, hein, en calquant (8) sur les structures américaines, là, avec les médailles affichées d’office (9) dans certaines entreprises. Moi, je mets tout ça en l’air (10) parce que je pense que… que c’est l’inverse qu’il faut faire. Pour arriver (11) dans la vie, faut (12) voir le nombre de gamins (13) pré-programmés pour… pour un système où il y a castings, éliminations, jugement, compétition et tout ça. Moi, je pars du principe qu’un individu, il se construit positivement dans un collectif (14). Et celui qui chante très bien, bah il doit se… Il doit aider absolument… être parrain (15) de celui qui chante moins bien. Il faut absolument pas… Faut pas lâcher (16). Faut pas qu’on lâche l’affaire, sinon on va se faire complètement… complètement bouffer (17).
– C’est extraordinaire d’entendre ces témoignages et de voir… en effet, elle a employé le mot, la… la petite à un moment, « sauver » . Et je me disais ça aussi en l’écoutant : en effet, dès qu’on tire vers le haut (18), dès qu’on est à la recherche de l’excellence dans ces âges tendres-là, on est sauvé pour la suite.
Ça les… Et elle a parlé de la confiance aussi, et cette œuvre collective, et ce regard sur eux qui les grandit, et le fait de faire de la musique et de réaliser quelque chose d’exigeant, parce que il faut… Si on n’exige pas, on ne va pas très loin et là, c’est sûr qu’il.. qu’on leur met la barre très haut (19), et… et… Mais ils peuvent y aller parce qu’il y a une espèce de moteur et qu’ils n’ont pas le droit de… de reculer et il se découvrent eux-mêmes à travers ça. Et… et en effet, dans nos sociétés présentes, ces valeurs-là, elles sont… vraiment à faire… à préserver… plus que préserver, à encourager au maximum, et moi, ça me…en effet, ça me désespère de voir qu’on n’y croit pas suffisamment. Parce que en plus, sur le plan social, il y a une espèce de… de lien tellement fort et le plan… aussi à travers les générations entre les… le professeur, celui qui transmet et puis eux, et tout le monde. Et il y a une solidarité extraordinaire et le public forcément sent ça aussi. Et que ça se passe à Aulay-sous-Bois, c’est… c’est vraiment particulièrement fort.

Quelques explications :
1. être en tournée : pour une troupe d’artistes, cela signifie présenter leur spectacle dans différentes villes.
2. Le Châtelet : c’est un des grands théâtres de Paris.
3. Mine de rien : cette expression signifie ici « en fait ».
4. le truc = ça / ce lieu. (Style familier)
5. on a été mais sauvés : le fait d’ajouter « mais » donne plus de force au mot qui suit. (C’est uniquement oral)
6. une galipette : une roulade. (familier)
7. donner la part belle à / faire la part belle à quelque chose : lui donner beaucoup de place, beaucoup d’importance, la priorité.
8. Calquer sur quelque chose : prendre quelque chose pour modèle, l’imiter.
9. D’office : obligatoirement, sans demander leur avis aux gens
10. mettre quelque chose en l’air: détruire quelque chose (plutôt familier)
11. arriver dans la vie : réussir dans la vie, d’un point de vue matériel, du point de vue de la réussite sociale.
12. Faut = Il faut (style uniquement oral)
13. un gamin = un enfant (familier)
14. un collectif : un groupe où les gens travaillent ensemble, collaborent vers un but commun.
15. Un parrain : quelqu’un qui vous apporte son aide et sa protection, qui s’occupe spécialement de vous.
16. Faut pas lâcher : Il ne faut pas renoncer, il faut continuer absolument et résister aux courants contraires.
17. Se faire bouffer = se faire manger, donc être détruit, voir tous ces efforts anéantis. (familier). Il veut dire que c’est une bataille incessante pour trouver les budgets, les structures, les aides pour mener à bien toutes ces actions qui évidemment ont un coût et ne paraissent pas rentables d’un point de vue de gestionnaire.
18. Tirer vers le haut / tirer les gens vers le haut : leur permettre d’accéder à des choses plus complexes, exigeantes, riches. Le contraire, c’est tirer vers le bas, comme le font par exemple certaines émissions de télé que regardent certains jeunes à qui on ne donne accès à rien d’autre. (Je pense à des émissions comme « Les Marseillais à Rio », une émission de télé-réalité affligeante à un point, vous ne pouvez pas imaginer ! Totalement affligeant : quels modèles on met sous les yeux de nos jeunes ! )
19. mettre la barre très haut : ne pas proposer quelque chose de facile, donc il faudra « sauter très haut », donc s’entraîner, travailler, aller au bout de soi-même.

A regarder absolument, cette courte vidéo qui présente le CREA:
De quoi donner envie.
De quoi donner espoir !
A un moment, quelqu’un dit : Un enfant est créateur s’il est nourri.
C’est exactement ça, il faut se nourrir de ce que les autres ont créé, imaginé, vécu, raconté.
(S’il y a des passages que vous ne comprenez pas bien, demandez-moi, je transcrirai ou expliquerai.)

S’envoler

PiloterQuand mes fils étaient enfants et que nous allions dans la famille, une des attractions était d’aller regarder les quelques trains qui passaient en contrebas d’un petit chemin tout proche. Ils connaissaient les horaires du train du début de soirée et il était hors de question de rater son passage. Et imaginez: il y avait même des jours où le conducteur, en les apercevant sur le talus, les klaxonnait ! Récompense suprême !

C’est ce à quoi j’ai pensé en écoutant ces trois personnes à la radio: même passion qui fait revenir au même endroit jour après jour. Pas pour des trains qui passent mais pour des avions qui atterrissent ou décollent. Pas dans un petit coin perdu donc mais dans le bruit à proximité de l’aéroport d’Orly. Et pas seulement dans l’enfance ! Mais c’est la même admiration fascinée.

Rêver de voler

Transcription :
– C’est des rêves. Quand on est petit, on rêve, on rêve beaucoup, hein. Regardez, il y en a un qui arrive. Luca ! Regarde ! Luca, regarde !
– Un avion ?
– Mais oui, regarde les lumières. Ouah, c’est beau ! J’aurais été homme, j’aurais été peut-être pilote d’avion.
– Vous savez qu’il y a des femmes pilotes.
– Si (1), je le sais. Comme j’étais une fille, on n’avait pas le droit de toucher les avions, hein ! Avant, c’était pas comme maintenant. Les parents, ils sont très conservateurs, donc les filles, c’est les poupées et les garçons, c’est leurs jeux. Eh bah nous, on faisait que regarder (2). On regardait les garçons jouer et on disait « Mais je veux. » Mais tu peux pas. C’est pour les garçons. Et c’est quelque chose… Je pense que plus on nous interdit quelque chose, plus on est attiré.
– Donc c’est votre part d’émancipation d’aimer les avions.
– Peut-être. Peut-être, parce que le jour que (3) je suis partie de chez moi, j’avais 25 ans, de chez mes parents, et c’était pour venir en France prendre l’avion. Donc à chaque fois, c’est un peu de liberté. C’est faire ou aller là où peut-être on est… on sera pas suivie tout de suite. Donc c’est quand même quelque chose. Je suis attachée à tout ce qui est la liberté. Je pense le cheval, il est libre parce qu’il est grand et il court, il est beau, il est fort. Je pense la même chose des avions. C’est… c’est une force. Une force matérielle, mais c’est une force aussi.
– Qu’est-ce que tu veux, Luca ? Regarde !
– C’est un gros, celui-là. Oui, c’est un 747. C’est le plus gros quadri-réacteur qui se pose ici parce que le… l’A380 se pose que à Roissy.
– Vous connaissez un peu les horaires des vols, carrément ?
– Par cœur ! Oh oui. Il y en a encore un beau qui arrive. Oui, alors, tous ceux qui se dirigent vers les îles (4), vers l’ouest, notamment Guadeloupe et tout, ils partent en début d’après-midi. Ça leur fait… ça les fait arriver l’après-midi là-bas. Celui-là, je le connais pas, je sais pas ce que c’est, avec des ailes hautes. On dirait un truc russe, genre Antonov. Ah ouais, c’est … c’est bizarre, celui-là ! Je crois que c’est la première fois que je le vois ici, hein. On arrive à voir des avions nouveaux de temps en temps, hein.
– Vous avez raison, c’est écrit en russe dessus.
– Ce matin, on a été vernis (5), hein ! On peut dire le mot. Vraiment magnifique ! Moi, j’ai travaillé sur les moteurs toute ma vie, sur les moteurs d’avion, alors c’était presque un rêve pour moi d’arriver là. Et bon, c’était un régal (6), je vous dis, de travailler là-desssus. Enfin déjà d’avoir terminé tous ces moteurs, vraiment génial (7) ! Ah oui !
– Et vous venez ici par nostalgie de tout ça ?
– Oh oui. Il y a une part de notre travail qui vole encore. Un autre qui arrive, là. Ça doit être un petit Airbus.
– Bonjour monsieur.
– Bonjour.
– Je peux vous demander pourquoi vous venez ici ?
– Parce que je travaille dans l’aérien, que j’adore les avions. Donc je viens regarder les avions qui se posent, à défaut de (8) pouvoir piloter, bah je regarde les avions qui viennent se poser ou décoller.
– Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
– J’étais personnel navigant (9) pendant 18 ans et puis j’ai perdu ma licence de vol. J’ai fait de l’absence épileptique, quelque chose que j’avais jamais fait jusqu’à 40 ans. Et à 40 ans, ça s’est déclaré (10) comme ça. Donc… et faisant de l’absence, je peux pas me permettre de voler. Donc je travaille dans la même compagnie mais je travaille au sol. Donc j’ai toujours eu la passion des avions et puis, à défaut de pouvoir encore voler, bah je regarde les avions se poser ou décoller. J’ai très mal réagi (11). J’étais pas loin de la dépression, hein, parce que vraiment, moi quand j’étais gosse (12), déjà je voulais absolument faire ce métier. Et bah oui, on fait en sorte de s’en sortir (13), quoi. C’est… C’est plus pareil. Je dis pas que j’ai pas de temps en temps, bah comme quand je viens voir des avions… Les avions, j’en suis amoureux, quoi, c’est… c’est une folie. Ça m’a énormément plu. Voilà.

Quelques détails :
1. Si, je le sais : elle devrait dire « Oui, je (le) sais ». (Elle est vénézuelienne, installée en France, d’où quelques petites erreurs de temps en temps.)
2. on faisait que… : On se contentait de (regarder). (style oral)
3. le jour que je suis partie : il faut dire « le jour où je suis partie »
4. les îles : pour beaucoup de Français, cela désigne les départements d’outre-mer. (aux Antilles : la Guadeloupe comme il le dit, la Martinique)
5. être verni : avoir de la chance (familier.) On entend moins ce mot qu’avant.
6. C’est un régal : c’est un grand plaisir. Aujourd’hui, pour exprimer la même idée, c’est la mode de dire : « C’est que du bonheur. »
7. génial : super (familier)
8. à défaut de : faute de = puisque je ne peux pas (faire telle ou telle chose)
9. le personnel navigant : ce sont les employés des compagnies aériennes qui travaillent à bord des avions, par opposition au personnel au sol.
10. Se déclarer : à propos d’une maladie, cela signifie qu’elle commence.
11. J’ai très mal réagi : ça a été très difficile à accepter.
12. Quand j’étais gosse = quand j’étais enfant (plus familier)
13. s’en sortir : trouver une solution, ne pas sombrer dans les problèmes.

A la radio, c’est ici, un peu avant la fin de l’émission, vers 42’55.

Un peu de vocabulaire pour parler de ses passions:
– Il est passionné d’aviation. / Je suis passionné d’aviation.
– C’est un passionné d’aviation.
– Il a la passion des avions. / J’ai la passion des avions.

Parfois, on entend : il est fana d’aviation. Mais c’est familier et pas très employé aujourd’hui. En tout cas, on ne peut pas dire ça dans un examen oral de français comme je l’ai lu l’autre jour. Ce n’est pas le bon niveau de langue. Toujours un peu compliqué à sentir quand ce n’est pas sa langue maternelle mais tout n’est pas interchangeable.

Ce billet est aussi un petit clin d’œil à Kelli et à sa passion du français, de l’écriture et des avions. Comme le dit le journaliste, il y a des femmes pilotes, n’est-ce pas Kelli !
Son blog est ici, en anglais et en français.