Une vie raisonnable avec ses vaches

Ce matin à la radio, pendant quelques minutes, on était dans le département des Hautes-Alpes, auprès d’un agriculteur qui parlait de fraises et de tomates, de ses vaches, de son travail et de ses idées sur son métier. Accent du sud-est, pour dire en filigrane les difficultés de ceux qui ne sont pas dans l’agriculture intensive et qui pourtant nous nourrissent et ne veulent plus massacrer le milieu dans lequel nous vivons.

Eleveur dans les Hautes-Alpes

Transcription:
– Votre micro baladeur (1), Hervé Pauchon, eh bien, il s’est posé dans une laiterie.
– Ah, vous entendez les trayeuses (2) ! Eh bah il s’appelle Bruno, il a cinquante et un ans, il est agriculteur dans les Hautes-Alpes et il a trente vaches à lait. On l’écoute !
– Si j’étais, eh beh, invité sur France Inter, ce que j’aimerais dire, c’est qu’en tant qu’agriculteur, aujourd’hui, beaucoup de… La fraise, la tomate, elles ne poussent plus dans la terre ! Alors ils nous font voir des serres où soi-disant (3), il y a pas de pesticides ni rien, mais la plante, elle ne pousse plus avec les oligoéléments du sol ! Souvent, elles prennent les racines dans un tuyau où il va circuler des… je sais pas moi, je pense que c’est plus ou moins des… que des engrais !
– Vous, vous êtes pas du genre à (4) manger des tomates pendant l’hiver, alors ?
– Ah non, pas du tout. Je suis (5) les saisons. Mais l’agriculture, je pense qu’on en a besoin pour entretenir le territoire. Parce que il faut savoir qu’en gros (6), pour produire un litre de lait, il y a… Les vaches vont, en liquide ou en solide, vont faire trois litres d’effluents.
– Pour un litre de lait, c’est trois litres de bouse et de pisse !
– Voilà.
– Il y a quelque temps, on a beaucoup parlé des problèmes de… des producteurs de lait justement comme vous. C’est réglé aujourd’hui ?
– Eh bien pas vraiment. Parce que le lait, à l’automne, il a ré-augmenté, soi-disant on manquait de beurre et tout, le prix du lait a remonté quatre, cinq mois et aujourd’hui, on nous dit qu’on a trop de lait et le prix du lait a rebaissé.
– Alors, il faut savoir qu’aujourd’hui, on lui achète son litre de lait, à Bruno, entre 35 et 38 centimes. Vous avez noté combien de litres de lait pour trois litres de pisse et de bouse, hein ?
– J’ai compris, ouais.
– Un litre de lait. La suite !
– Si j’étais sur France Inter, je suis agriculteur en montagne. Nous avons des contraintes mais on a encore la chance de manger, puis d’avoir un espace de vie.
– C’est quand la dernière fois que vous êtes parti en vacances ?
– Eh beh, j’ai pris trois jours malheureusement en 2014. Et après, depuis, je n’ai plus pris de vacances. Mais après, ce que je veux quand même dire, que je ne découragerai pas un jeune agriculteur de s’installer dans le métier, parce que les gens, il faudra toujours qu’ils mangent. Mais j’ai un conseil à leur donner, c’est de pas investir outre-mesure (7), de faire à son échelle (8), le matériel (9), tout ça, rester raisonnable et pas de se mettre la corde au cou (10) avec le banquier, parce que les banquiers, je dis pas que c’est des voleurs mais après, quand on n’arrive plus à rembourser ce qu’on doit, c’est la fuite en avant (11), l’agrandissement, et on… là, c’est le… le bout. Et il vaut mieux garder une maîtrise.

Des explications :
1. baladeur : qui se balade, qui se promène. (Ce journaliste va à la rencontre des gens sur le terrain.)
2. une trayeuse : un appareil qui permet de traire les vaches.
3. Soi-disant : à ce qu’on prétend. (On trouve souvent la faute d’orthographe : soit-disant)
4. ne pas être du genre à faire quelque chose : ne pas faire quelque chose habituellement. Par exemple : Je ne sais pas pourquoi il n’est pas là ! Il n’est pas du genre à oublier ses rendez-vous pourtant. C’est bizarre.
On peut l’employer à la forme affirmative : Ce que tu me racontes ne m’étonne pas. Il est bien du genre à se montrer grossier !
5. Je suis : du verbe suivre. Ce n’est pas le verbe être ici.
6. En gros : en simplifiant, en généralisant. On n’entre pas dans les détails.
7. Outre mesure : excessivement, trop.
8. Faire à son échelle : faire les choses sans se laisser dépasser, selon ses moyens. Ne pas vouloir grandir à tout prix.
9. Le matériel : c’est le matériel agricole : tracteurs, moissonneuses, etc.
10. se mettre la corde au cou : ne plus être libre. Ici, cela signifie se mettre dans une situation où on est obligé de travailler sans cesse pour rembourser ses emprunts, et donc se mettre dans une situation dangereuse.
11. La fuite en avant : pour sortir des problèmes, on continue dans la même direction, de la même manière, ce qui aggrave les problèmes déjà existants. On est coincé, prisonnier. Il veut dire que pour rembourser leurs dettes, les agriculteurs doivent travailler de plus en plus, grandir et donc emprunter encore pour acheter le matériel nécessaire à une exploitation plus grande. Mais cela ne résout pas les problèmes.

L’émission est ici.


Nos voisines les vaches (dans l’Aveyron ):
Elles font tous les jours le trajet sur la toute petite route entre leur pré et la ferme. On les croise le matin vers 9 heures quand elles partent se mettre au vert pour la journée. Et en fin de journée, elles rentrent à l’étable pour la traite et pour la nuit. J’aime bien savoir qu’elles mangent de la vraie herbe, au calme, entre copines !

La porte ouverte

La radio était allumée, j’écoutais d’une oreille distraite, en faisant autre chose.
Puis je me suis laissée prendre par la voix de la comédienne Elsa Lepoivre – déjà évoquée dans mon précédent billet – et par ce qu’elle racontait de son enfance, de ses espoirs, de sa façon de prendre la vie pour qu’elle soit belle et choisie malgré les embûches.

C’était vivant, à la fois léger et profond, sans doute parce que cette femme sait laisser les portes ouvertes pour tout découvrir et ne jamais s’enfermer.

Voici donc un nouvel extrait de cette émission.

Les gens qui sont des murs

Transcription

– Moi, je viens d’un petit village où… comment dire… les choses ne sont pas dans les mêmes rythmes. Après, moi je sentais que j’avais besoin de faire beaucoup de choses et je suis partie assez tôt faire du théâtre. Bon, ça a été le but évidemment, le moteur était de faire du théâtre, mais après, je savais pas du tout si j’allais en faire mon métier. Enfin, j’avais pas du tout l’ambition de me dire : ça y est, je vais devenir actrice. Pas du tout ! Par contre, ça a été le moteur qui m’a fait partir de Normandie et ce qui m’a poussée à partir, c’est un sentiment, en effet, de… que les choses sont comme elles sont, c’est-à-dire que c’est ces phrases-là qu’il y a dans toutes les familles, pas d’ailleurs particulièrement dans la mienne mais ce truc de : « Il est comme ça. Ah bah, il est comme ça. » Moi, ce genre de phrases, c’est pas possible, c’est-à-dire que oui, chacun est comme il est, mais après, on a justement le libre-arbitre et la liberté de… de… Quand je dis faire bouger les lignes (1), c’est autant pour soi que pour les autres, c’est-à-dire que justement, cette mouvance-là (2), elle est salutaire, elle est heureuse, elle est… Je trouve qu’elle est bénéfique pour vivre correctement. Sinon… Sinon, c’est l’enfer !
– Le confort n’est pas une quête chez vous.
– Alors, le confort…
– D’être rassurée.
– Oui mais le confort ne veut pas dire stagner. Non, c’est vraiment les choses qui sont un peu
dans le marbre (3), c’est-à-dire qu’on sent que…
– Le déterminisme.
– Oui. Puis les gens qui peuvent être enfermés dans des idées. Par exemple, ça peut être : « Bah moi je pense ça. » Bon bah on peut pas discuter en fait. C’est des murs ! (4) C’est-à-dire que c’est des gens qui sont emprisonnés dans un certain type de pensée et qui n’en sortent pas. Ou certains types de tempéraments (5). J’ai eu longtemps ces réflexions-là par rapport à la colère par exemple. J’avais un papa très aimant mais assez colérique, un peu soupe au lait (6). Moi, petite, c’était quelque chose qui pouvait me terrifier parce que les cris, je me disais… Je voyais bien que ça n’était pas dans ma nature. J’ai mes colères. Merci le théâtre, d’ailleurs de me permettre de les expulser. Mais dans ma nature, dans la vie, je ne suis… J’ai des bouffées (7), j’ai des choses qui me font sortir de mes gonds (8) mais ça ne sort jamais par une grande… par une colère, parce que je trouve que c’est quelque chose qui s’impose à l’autre, qui écrase l’autre et qui ne fait pas du dialogue. Bouger les lignes, c’est ça, c’est-à-dire c’est de jamais agresser l’autre en imposant quelque chose, voilà. C’est de laisser toujours la porte ouverte au dialogue.
– Mais c’est une gymnastique (9)… ça nécessite un labeur (10).
– Oui. Un travail sur soi aussi.
– Oh là, là ! Le boulot (11) qui nous attend !
– Oui mais non, ça se fait (12) ! Après, ça devient une philosophie de vie.

Quelques explications :
1. faire bouger les lignes : faire évoluer les choses (C’est une métaphore militaire)
2. cette mouvance : ici, elle veut parler du caractère mouvant, changeant des choses. (terme littéraire)
3. dans le marbre : figé pour toujours, impossible à changer
4. un mur : quand on dit de quelqu’un que c’est un mur, on veut dire que cette personne refuse toute discussion et tout changement.
5. Le tempérament : c’est la nature, le caractère de quelqu’un, la façon dont il prend les choses et les gens en général. Par exemple : Il a un tempérament colérique. / Il a un tempérament joyeux. / Il a le tempérament d’un meneur.
6. Être soupe au lait : se mettre facilement et brusquement en colère. (Mais en général, ça ne dure pas très longtemps.)
7. une bouffée de colère : un accès de colère soudain. C’est lorsque la colère monte brusquement.
8. Sortir de ses gonds : cette expression signifie qu’on perd totalement son calme, qu’on se met vraiment en colère. Par exemple: Il est sorti de ses gonds quand je lui ai dit que je n’étais pas d’accord. / Cette remarque l’a fait sortir de ses gonds. Il n’accepte pas la critique.
9. Une gymnastique : un entraînement. Normalement, c’est de l’exercice physique. Mais on parle aussi de gymnastique de l’esprit, de gymnastique de la mémoire par exemple. On dit : C’est une vraie gymnastique pour se rappeler tous les noms de tous les étudiants.
10. Un labeur : un travail, avec l’idée que c’est difficile, qu’il faut faire des efforts.
11. Le boulot : le travail (familier)
12. ça se fait : on y arrive, c’est possible

J’ai trouvé qu’elle avait bien raison, il y a des gens effrayants de rigidité, qui ferment toutes les portes. C’est comme parler à un mur. Il vaut mieux passer son chemin.

L’émission entière est à écouter ici.
C’était un moment agréable, avec d’autres choses de la vie, bien vues et bien dites.