Mais quelle c***asse !

Le décor : une voiture garée (sur le trottoir) devant le lycée de mon quartier.
Les protagonistes : une femme d’une quarantaine d’années qui sort de ce lycée et monte dans cette voiture où se trouve son mari ou son compagnon, qui l’attend. Et moi qui passais par là, en rentrant du travail.
La scène : j’entends cette femme, énervée, qui crie en ouvrant la portière :
« Mais quelle connasse, celle-là ! »
Devinette : A votre avis, qui peut bien être cette connasse ?

A écouter :

Ou à lire :
Allez, j’écris un scénario plausible : cette mère d’élève sort d’une entrevue avec une enseignante, ou avec la conseillère d’éducation du lycée, ou la proviseure et elle vient d’entendre quelques vérités sur son fils ou sa fille. La connasse, c’est quelqu’un qui a osé lui expliquer que sa progéniture n’est pas un modèle : pas un modèle de comportement et de discipline, ou pas un modèle de travail et d’implication, peut-être tout ça ensemble. Et ça, c’est trop pour beaucoup de parents aujourd’hui ! S’en prendre à leur petit, c’est les attaquer, eux, et n’être que « cette connasse de prof » qui n’a rien compris.

Ai-je vu juste ou pas ? Impossible de savoir le fin mot de l’histoire* bien sûr, mais ce qui est certain, c’est que le terme connasse est très fort, agressif par sa vulgarité. Il est encore plus péjoratif que le mot conne dont il est dérivé. Une connasse, c’est une conne très conne, qu’on méprise, qu’on a envie d’écraser, de rabaisser ! L’ajout du suffixe -asse véhicule cette impression très négative. Et c’est le cas avec d’autres mots terminés ainsi.

Certains mots seulement, pas tous : pas de problème avec une crevasse, une terrasse, une rascasse, une échasse bien sûr. Mais problème avec ceux qui suivent :

  • une blondasse : c’est une blonde qu’on trouve sans classe, vulgaire.
    Non mais tu l’as vue, cette blondasse ?
  • il y a aussi les poufiasses, mot un peu moins employé aujourd’hui mais toujours insultant, pour des femmes qu’on juge vulgaires.
    Regarde-la. Mais quelle poufiasse !
  • Il y a également des grognasses, autre terme agressif vis-à-vis des femmes. Je me souviens d’un copain qui disait, déçu, d’un de ses potes et de sa petite amie du moment :
    On le voit plus. Il est tout le temps avec sa grognasse.
  • Vous avez remarqué comme ces termes s’adressent aux femmes ? Et ça continue avec les bombasses. Une bombasse, c’est plus qu’une bombe, qui est déjà une femme chargée d’un grand pouvoir érotique aux yeux des hommes. Les deux termes réduisent ces femmes à leur physique. Avec bombasse, s’ajoute l’idée de provocation, donc de vulgarité.
    Une vraie bombasse, celle-là !
  • Et les pétasses, vous connaissez ? Encore un terme péjoratif.
    C’est quoi, cette pétasse ?
  • On peut ajouter une autre demi-insulte : une femme hommasse est une femme qui ne répond pas aux canons de la féminité, trop « virile » pour être une petite chose séduisante et fragile qu’on a envie de protéger (de dominer ?)

Avec les noms et adjectifs suivants, certes, on quitte le domaine de l’insulte réservée aux femmes mais quand même, on reste du côté du péjoratif :

  • fadasse : c’est encore moins bien que fade. Une nourriture fadasse n’a vraiment aucun goût.
  • tiédasse : c’est tiède mais de façon désagréable. Ils nous ont servi une bière tiédasse.
  • marronnasse : d’une couleur marron très moche. Il portait un pull marronnasse.
  • dégueulasse : ce terme, vulgaire, est toujours négatif. Il fait un temps dégueulasse.
  • feignasse : encore de l’argot, pour parler de quelqu’un de feignant, de très paresseux : Une vraie feignasse, ce garçon !

On trouve aussi des nuances négatives dans les noms suivants :

  • de la vinasse, c’est du très mauvais vin.
  • une tignasse, c’est une chevelure rebelle, mal coiffée.
  • une barcasse, c’est une mauvaise barque qui ne paraît pas vraiment bonne à naviguer.
  • une godasse, c’est une chaussure en argot et ce terme n’évoque pas particulièrement l’idée de jolies chaussures.
  • Et même la paperasse a une connotation péjorative puisque ce sont des documents, des papiers dont on se dit qu’ils sont exigés inutilement par une administration tatillonne.

* avoir / connaître le fin mot de l’histoire : savoir toute la vérité, tout comprendre enfin

Cet article va sans doute faire monter les statistiques de fréquentation de mon site, comme à une époque où les termes de recherche qui aboutissaient ici ressemblaient souvent à ceci : « insultes en français » / « gros mots » et pire, « insulter une femme en français » » / insulter les femmes » !

Mais cette scène de la mère d’élève outragée et grossière m’a interpellée quand même – je suis prof aussi! – et amusée malgré tout, parce que élever des enfants, ce n’est pas toujours facile ! (Surtout peut-être pour des parents qui ont cette approche de la vie, des autres et de l’éducation ? 😦 )

Le loup, de Jean-Marc Rochette

J’ai lu cette bande dessinée en 2019 lors de sa parution et pensé dès ce moment-là à la partager avec vous, sans prendre le temps d’écrire ce billet, comme souvent ces derniers mois !
Mais voilà, comme je vous l’ai dit dans mon billet précédent, un séjour dans les Alpes, en juin dernier, nous a fait sentir d’un peu plus près la présence du loup. Puis, il y a quelques jours, j’ai entendu à la radio, dans un journal du matin, une brève mention concernant sa progression en France. Et avant-hier, tout à fait par hasard, en explorant un peu plus l’application de Radio France sur mon téléphone, je suis tombée sur une série de cinq courts reportages très intéressants diffusés le mois dernier sur France Bleu Alsace : Le retour du loup, l’enquête. Je n’ai aucune raison d’écouter France Bleu Alsace puisque ici, c’est France Bleu Provence que nous captons. Alors, c’est sans doute le signe qu’il était temps de vous parler de la BD de Jean-Marc Rochette ! Vous la connaissez ?

Ou juste le son ici :

Transcription :

Le Loup, c’est une très belle bande dessinée qui raconte le face-à-face d’un berger et d’un loup dans les Alpes, dans le Massif des Ecrins. Dès les premières pages, on est en plein coeur de la montagne et au coeur de cette cohabitation difficile entre les loups et les brebis de Gaspard. Gaspard, c’est un montagnard pas tout jeune. Avec son chien, Max, qui sait bien garder les troupeaux, il n’est jamais bien loin de ses bêtes, qui vivent l’été en liberté dans les alpages. C’est là qu’il se sent bien, parce que Gaspard, c’est un peu un ours (1), un sauvage, un chasseur aussi sur ce territoire qu’il partage, dans le fond, avec les autres animaux, un homme qui connaît comme sa poche (2) la nature qui l’entoure et vit à son rythme. Dans la montagne, il est dans son élément (3).

Dès le début de l’album, on est plongé dans ce conflit ancestral entre les hommes et les loups, en pleine nuit, avec le récit de l’attaque fondatrice, lorsqu’une louve s’en prend (4) aux brebis de Gaspard, parce que c’est une louve et parce qu’elle a un petit à nourrir. Peu de mots – et ça, ça me plaît bien, parce qu’on peut se laisser porter par les images – mais de très beaux dessins, au plus près du carnage – c’est le mot qu’emploie plus tard Gaspard, de passage au village, pour décrire la scène qu’il a vécue. Avec cette conclusion : « Tu ne feras plus chier (5) personne. »

C’est que Gaspard s’est débarrassé de la louve, ce qui est interdit puisque le loup est une espèce protégée et à plus forte raison (6) quand on est dans le Parc National des Ecrins. Il est donc doublement hors-là-loi. Mais pour lui, parc ou pas parc, « Le berger et le loup, c’est pas fait pour être ensemble. »

Sauf que la louve laisse derrière elle un louveteau orphelin, qui survit et va grandir. Et sauf que Gaspard éprouve des sentiments ambivalents, entre fascination, admiration d’un côté et colère et aversion pour les loups de l’autre. Voilà donc le point de départ d’un duel sans merci entre le vieux berger et le jeune loup – à qui, contre toute attente (7), Gaspard laisse plusieurs fois la vie sauve (8).

Cette histoire va crescendo au fil des pages. Et quand la tempête survient, franchement, avec les dessins de Rochette, moi, je me suis perdue avec Gaspard dans la neige, dans la nuit, dans la montagne sur les traces du loup. Ce dessinateur a l’art de donner le vertige (9), de nous faire éprouver la difficulté d’avancer dans la neige épaisse, de nous faire sentir le froid glacial et la solitude extrême au coeur du silence. C’est comme si on y était !

Je ne vous en dis pas plus, juste qu’on apprend aussi à connaître ce Gaspard bourru, par petites touches émouvantes. Et ça rajoute à cette histoire (10) qui prend des allures de fable, de conte merveilleux tout en restant un récit auquel on veut / peut croire dans le fond.

Et une fois ce récit terminé et la tension retombée, ce n’est pas fini, on découvre une postface inattendue, de Baptiste Morizot, écrivain et enseignant chercheur dans mon université, qui consacre son travail aux relations entre les hommes et les animaux, les hommes et le vivant. Je vous en lis trois petits passages : […]

Et donc bien évidemment, son analyse de cette histoire de loup m’a donné envie de découvrir ce qu’il a écrit par ailleurs. Je vais commencer par « Sur la piste animale ». Et en fait, je l’avais déjà entendu parler de son travail dans Boomerang l’année dernière, en me disant que j’avais bien envie d’aller voir de quoi il s’agisssait. La boucle est bouclée (11).

Et aussi, je vous parlerai bientôt de l’autre BD de Rochette, Ailefroide, que j’avais lue avant celle-ci et qui m’avait beaucoup marquée. Je continue à faire le tri des livres de la maison, mais ces deux albums font partie de ceux dont je ne me séparerai pas !

Des explications :

  1. c’est un peu un ours : cette expression signifie qu’il n’est pas très sociable et préfère la solitude.
  2. connaître un lieu comme sa poche : connaître parfaitement cet endroit
  3. être dans son élément : être parfaitement à l’aise dans une situation donnée.
  4. s’en prendre à quelqu’un : s’attaquer à quelqu’un (au sens propre ici, physiquement mais on emploie aussi cette expression au sens figuré)
  5. faire chier quelqu’un : nuire à quelqu’un, lui causer des problèmes. (terme vulgaire et fort)
  6. à plus forte raison : d’autant plus / surtout
  7. contre toute attente : de façon totalement inattendue
  8. laisser la vie sauve : épargner, ne pas tuer
  9. donner le vertige : causer cette sensation que beaucoup de gens ont quand ils sont au-dessus du vide.
  10. ça rajoute à cette histoire : ça la rend plus forte, ça lui ajoute une autre dimension
  11. La boucle est bouclée : c’est comme si tout concordait, pour en arriver finalement là.