Grand chef !

Ce sont bien souvent les femmes qui cuisinent dans les familles. Et pourtant, quand il s’agit des grands chefs cuisiniers à la tête des plus grands restaurants, ce sont des noms masculins qui dominent la profession !

Allez, il y a de plus en plus de femmes. Hélène Darroze est l’une d’elles.
Elle explique comment on arrive là où elle est aujourd’hui. Pas direct, pas écrit d’avance, même si la cuisine a toujours fait partie de sa vie. Hélène Darroze, ou comment passer de la gestion aux fourneaux.


Transcription:
– C’était dans les Landes (1), un petit village qui s’appelait Roquefort, qui n’a rien à voir avec le… le Roquefort, le fromage (2), mais voilà, j’étais scolarisée là, bah, jusqu’à la quatrième (3) et après à Mont de Marsan qui était la… la ville à côté. Chez moi, ma… ma grand-mère était institutrice, donc dès les petites classes, il fallait travailler. Donc je… je me souviens quand même de tout de suite, voilà, être le pied à l’étrier (4) et d’avoir de bons résultats, de… d’être… d’être toujours dans les trois premières de la classe, donc c’était plutôt sympa. Voilà. Puis je… Aussi un souvenir aussi de… Bon, c’était des écoles de petits villages quoi, donc c’était une école presque familiale où tout le monde se connaissait. C’était plutôt très rassurant pour commencer sa scolarité.
– Et ensuite, vous quittez Roquefort pour aller donc au collège à Mont de Marsan.
J’aurais pu rester jusqu’à… jusqu’à la seconde (5) dans ce petit village. Mais en fait c’était une question de… de langues, quoi. Je voulais… Enfin, je voulais faire, c’était… c’était bien de faire à l’époque de l’allemand en seconde langue (6). C’est ce que j’ai fait et dans ce petit village, il y avait pas… On faisait que de l’espagnol. Donc en fait, voilà, c’est pour ça que j’ai changé. Et là je suis arrivée dans un lycée, ben, beaucoup plus grand, hein, une taille beaucoup, beaucoup plus grande et où on était sans doute moins… Voilà,on était… on était plus d’individus. Enfin, voilà, on… C’était… c’était une autre… une autre étape. C’était quelque chose de différent. J’ai jamais été très travailleuse et très bûcheuse (7). Je faisais ce qu’il fallait. Bon, j’aurais sans doute pu faire beaucoup mieux tout le temps. Travailler, bûcher (7), c’est… c’était pas quelque chose qui… qui m’a passionnée, hein. Je… J’aimerais pas y retourner, bon, je… je… Mais je… j’avais le sens du devoir, quoi. Et je… je voulais avoir de bons résultats, donc… donc je travaillais ce qu’il fallait.
– Et à cette époque, vous rêviez de faire quoi, comme métier ?
Ouh là, là ! Alors moi, tous les métiers me sont passés par la tête ! Le plus sérieux, ça a vraiment été médecin-chirurgien. Ça c’était vraiment quelque chose qui s’est accroché à moi il y a… pendant longtemps. Et d’ailleurs, je me suis à la fois inscrite en Prépa (8) pour préparer les Grandes Ecoles et puis aussi en…en Médecine. Donc voilà. Mais j’ai voulu tout faire, quoi, hein ! Quand il y avait un professeur de sport qui… qui me plaisait, que je trouvais sympa, je voulais faire (9) professeur de sport alors que j’étais pas du tout sportive. J’ai voulu être prof de maths parce que j’aimais beaucoup les maths. J’étais très matheuse, moi. J’ai…j’ai voulu faire de la plongée sous-marine aussi parce que j’étais à un moment donné fascinée par les documentaires du Commandant Cousteau. Donc voilà, je voulais faire ça ! Architecte aussi, ça me plaisait beaucoup. Donc vraiment, ça allait un peu dans tous les sens (10).
– Et chef cuisinier, ça ne vous tentait pas ?
Bah, je… je cuisinais beaucoup. J’aimais beaucoup cuisiner mais voilà, je… je vivais avec une maman pharmacien qui avait fait des études, etc… Et pour elle, c’était clair : quand on travaille bien à l’école, quand on est bonne élève, on fait des études et voilà, ce qui était peut-être idiot et ce que… enfin, qui aujourd’hui paraît un peu obsolète (11). Mais voilà, il y a vingt ans, c’était un peu comme ça. Donc voilà, la question, elle s’est pas posée, parce que je travaillais bien à l’école et parce que voilà, il fallait continuer ses études. Mais sinon, je cuisinais déjà. J’ai cuisiné… je cuisinais depuis toute petite, donc… et quand je suis arrivée à Bordeaux, à Sup de Co (12) en prépa et puis après à l’école, bah tous mes amis se souviennent que chez moi, c’était toujours, bah, table ouverte (13) et que en général, on faisait de bons petits gueuletons (14), quoi. En mûrissant, en grandissant, bon bah, je… je… j’ai quand même vite vu que je me dirigerais vers l’hôtellerie et la restauration, et ce que j’ai fait à la sortie de Sup de Co, et c’est vrai que cette rencontre clé avec Alain Ducasse (15) et ce premier service que j’ai vécu au Louis XV à Monaco auprès de lui, pour moi, ça a été un choc et… et pendant trois ans que je suis restée auprès de lui, j’étais tout le temps, même si j’étais dans les bureaux la plupart du temps, j’étais tout le temps, tout le temps attirée par la cuisine. D’ailleurs il me donnait des… des petites missions, des petites responsabilités à ce niveau-là et… et voilà. Et quand je l’ai quitté, c’est… Lui m’a dit : « Allez maintenant, vous vous mettez derrière le piano (16), vous y allez » et tout. Donc oui, il a… il a été certainement le déclencheur, ouais. C’est lui qui m’a donné, disons, l’assurance, le… le courage de vivre ma passion.

Quelques détails :
1. Les Landes : département du sud-ouest de la France.
2. le Roquefort : un fromage de l’Aveyron, fabriqué dans le village du même nom.
3. la quatrième : c’est une des classes du collège. (après l’école primaire) On commence par la sixième (vers 11-12 ans), puis on va en cinquième,en quatrième et en troisième.
4. être le pied à l’étrier : être dans les bonnes conditions pour réussir.
5. la seconde : c’est la première classe du lycée, après le collège.
6. On fait deux langues vivantes en France : normalement de l’anglais en première langue quand on arrive au collège. Puis une 2è langue, à partir de la quatrième. Aujourd’hui peu d’élèves prennent allemand en 2è langue.
7. une bûcheuse : (au masculin : un bûcheur) c’est quelqu’un qui travaille beaucoup. (familier). Le verbe = bûcher
8. une Prépa = une classe préparatoire. C’est une classe où on prépare l’entrée dans les Grandes Ecoles françaises, très élitiste, avec un rythme de travail très intensif.
9. faire prof de sport = être prof de sport. (familier)
10. dans tous les sens : dans toutes les directions. (Elle avait des envies très différentes.)
11. Petite remarque personnelle : Je ne pense pas que cette approche soit obsolète aujourd’hui !
12. Sup de Co : c’est une grande école de commerce.
13. c’était table ouverte : on pouvait venir manger chez Hélène D. n’importe quand !
14. un gueuleton : un bon repas,en général copieux. (familier)
15. Alain Ducasse : grand chef français.
16. un piano : dans le domaine professionnel de la cuisine, c’est la cuisinière, le fourneau, là où on cuit les aliments.

La danse, la gourmandise et le corps

Sylvie Guillem est danseuse étoile de l’Opéra de Paris et chorégraphe. Personnalité très forte comme beaucoup de ces danseuses exceptionnelles, qui sont passées du ballet classique à d’autres genres. Sa vocation est venue plus tardivement que pour d’autres. Elle expliquait ça à la radio il y a quelque temps. Elle parlait aussi de cuisine et de ce corps, qui est son premier partenaire.  Une discussion pleine de vie et de grâce.


Transcription:
– Rien n’était prévu pour que j’atterrisse (1) là, hein. Rien du tout. Moi je… je suis née à Paris, mais bon, j’ai vécu en banlieue parisienne toute mon enfance. Je veux dire l’Opéra de Paris, c’était quelque chose d’inaccessible.
– Vous étiez de Bondy, vous ?
– Gagny.
– Gagny, Gagny.
– Dans le 93 (2). Donc il y avait rien qui était vraiment destiné. Donc comme quoi (3), je veux dire, il y a des choses comme ça, des… des occasions qu’il faut… que l’on peut saisir dans la vie qui vous mènent parfois dans des endroits où vous n’avez même pas imaginé qu’il était possible de… d’apparaître. Et ça s’est fait d’une manière assez simple. Mais c’est vrai que pour mes parents, c’est… c’est une autre planète, quoi !
– Je suis allé sur votre site internet, le site officiel donc celui que vous devez au minimum regarder ou organiser. Il est assez beau. Il y a des recettes de cuisine. J’ai trouvé ça hallucinant (4)! Donc je suis allé voir la recette de galettes de pommes de terre qui apparemment est celle de votre maman.
– Non, c’est la mienne !
– Ah, c’est la vôtre ?
– C’est la seule chose que je sache faire !
– Ah bon ! Voilà. Mais vous ne trouvez pas que vous… Et alors, j’ai été stupéfait. Il y a trois quarts de… de choses sucrées.  Je me suis dit « Faut qu’elle reprenne de l’énergie, notre… notre Sylvie Guillem ! Et… »
– Non mais ça c’est… c’est les internautes qui ajoutent des choses…
– C’est de la provocation, je veux dire, pour les gens qui n’ont pas votre silhouette et dont je fais partie, alors à la fois c’est très sympahique, je me suis dit  « Qu’est-ce qui lui a pris (5) d’aller mettre des recettes là-dedans ? »  C’est très sympa.
– J’adore manger.
– Ah bah, voilà !
– J’adore manger. Et pas des choses légères en plus !
– Bah je vous le confirme !
– Donc la… la… le gâteau de pommes de terre, c’est une des choses les plus légères. Je vous passe (6) les terrines, les… les charcuteries, etc… etc…
– Donc vous n’avez jamais pris un gramme de votre vie… et je passe à autre chose.
– Non, non. Non non, non non. J’ai eu beaucoup de chance à ce niveau-là aussi. Non, c’est vrai. J’ai pas… J’ai vu beaucoup de… de gens souffrir de… avec le rapport à la nourriture et à la silhouette et vraiment, vraiment, j’ai été chanceuse, et je… je remercie je sais pas… je sais pas qui, je sais pas quoi, enfin mes parents d’abord ! Et après…
– J’allais dire « au minimum, vos parents. Bah bien sûr ! »
– Oui, oui. Bah non mais, au-delà de ça…
– J’entends bien.
– Mais vraiment, j’ai eu beaucoup de chance.

(Le corps)
– Faut savoir l’écouter (7). Faut savoir l’écouter. Quand on est jeune, c’est vrai qu’on n’écoute pas tout à fait ce corps parce que, bah, parce que lui aussi, il est jeune, quoi. Donc tout va bien. Indestructible et puis ça ira comme ça jusqu’à la Saint-Glinglin (8). Donc… mais au fur et à mesure des… des années qui passent, c’est vrai que on… on l’entend. Disons que on l’écoute pas, on est obligé de l’entendre, parce que il y a des douleurs, il y a des choses, il y a des petits signaux d’alarme. Il faut y faire attention. Faut faire attention parce que si…
– Ça se traduit par quoi, les signaux d’alarme, c’est tout simplement la souffrance ?
– La souffrance, la fatigue, des petits ligaments qui lâchent, des douleurs récurrentes. Ce… ce genre de choses, qu’on n’a pas envie de trimbaler comme ça pendant … ad vitam aeternam (9), parce que bon, ça ajoute à la difficulté. Ça, c’est certain. La douleur, au début, elle est normale. Curieusement, on est assez bête (10) quand on est jeune danseur. On se lève le matin, on peut pas marcher, on peut pas descendre les escaliers, mais c’est normal. Plus tard, on se dit : « Bon, c’est peut-être normal, mais ça fait quand même mal ! » Et puis on en a marre (11), quoi. On en a marre d’avoir mal, on en a marre d’avoir mal au dos, d’avoir mal aux articulations. Donc on commence à réfléchir. « Bon, qu’est-ce que je pourrais faire pour que ça aille mieux, quoi ? ».
– Bah il y a le dopage !
– Oui , non, j’y pensais mais j’ai pas encore essayé ! Vous allez me conseiller peut-être !
– Je ne sais pas mais…
– Non, je pensais plutôt à une hygiène de vie un petit peu plus saine, d’abord !
– Ouais.
– Et ça peut aider.
– Puisque vous avez quand même fait beaucoup chips-Coca quand vous étiez gamine visiblement et… et…
– Et saucisson !
– Et voilà. Et ça continue – cf (12) votre site internet – et…et…la galette de pommes de terre.
– Et terrine de lapin, j’adore !
– Non mais… vous vous êtes rendue compte quand même parfois que … Enfin, vous l’avez vu, l’impact, sur la récupération, de votre alimentation.
– Ben non parce que…
– Je veux pas faire le grand grourou de la diététique…
– Parce que j’étais jeune et bête, donc, je le voyais pas. Non, non. On était fatigué, bah, c’est parce qu’on était fatigué et puis on avait mal parce qu’on avait travaillé. Mais on faisait pas… Enfin moi, je faisais pas la… la relation avec l’hygiène de vie et… Mais bon, j’ai compris relativement tôt quand même, hein.

Quelques explications :
1. atterrir quelque part : arriver quelque part. (sens figuré – familier)
2. le 93 : le département de Seine-Saint Denis, dans la banlieue parisienne.
3. comme quoi : ça prouve que…/ ça montre que…
4. hallucinant : complètement étrange, très surprenant.
5. qu’est-ce qui lui a pris : quelle est la raison de cette action si étrange ? (familier)
6. je vous passe les terrines : je ne vous parle pas des terrines mais il ne faut pas les oublier. .
7. Faut… : comme d’habitude à l’oral et de façon assez familière, on ne dit pas « Il faut ».
8. jusqu’à la Saint Glinglin : jusqu’à une date hypothétique, dans très longtemps. (familier)
9. ad vitam aeternam : pour la vie, toute la vie
10. être bête : être stupide.
11. en avoir marre (de…) : en avoir assez de (familier)
12. cf : on se sert de cette abréviation pour renvoyer à quelque chose d’écrit en général : cf page 10. (C’est l’abréviation du verbe latin : confer, que lejournaliste ne prononce pas correctement d’ailleurs ! )

Vous pouvez aussi écouter la petite conversation que j’ai eue avec Katia il y a quelque temps à propos de la danse. C’est ici.