Les rêves de Laetitia

Grandir dans 18 m2, avec ses deux petits frères, c’est le quotidien de Laetitia, 16 ans. Sa maman élève les trois enfants seule. Son salaire ne lui permet pas d’avoir un logement décent parce qu’à Paris (et ailleurs), les loyers sont très élevés et qu’il n’y a pas assez de logements sociaux .
Bref, en France, il y a encore des enfants qui ne partent pas dans la vie avec les mêmes chances que les autres.
Pourtant, elle ne demande pas la lune*, Laetitia.
Juste une chambre à elle.
Un peu de place pour grandir.


Transcription :
Eh ben, moi, c’est Laetitia. J’ai 16 ans. Et je suis au collège.
Je suis en troisième.(1)
Tu peux me décrire ici ?
Ben, une cuisine, salon, chambre en même temps. Et un couloir étroit. Une salle de bains humide et encombrée, comme ici d’ailleurs, comme dans le salon…enfin, la chambre.
Toi, ça fait depuis combien de temps (2) que tu habites dans… dans cette chambre ?
Dix ans.
Comment tu fais, toi, pour travailler ? Parce qu’en troisième, on a du travail le soir à faire.
Ah oui, oui. Je me mets dans la salle de bains, je… je me pose sur la cuvette des toilettes et je pose mon livre sur… sur la baignoire. C’est ce qui fait que je suis pas trop concentrée dans ce que je fais.
Comment ça se passe, les études ?
Beuf (3)… Ça se passe pas trop bien. Je suis tout le temps fatiguée. J’ai redoublé (4) en plus de ça. Et voilà. Ça se passe pas trop bien. Je suis… J’ai pas… j’ai pas… j’ai pas le niveau. J’ai pas un très bon niveau parce que j’étudie pas assez.
Est-ce que, par exemple, est-ce que tu peux lire un livre ici ?
Ouh là, là ! Non. Tu peux pas lire des livres ici. Si il y a personne, oui, tu peux commencer à lire. Mais tu…tu peux jamais terminer la lecture.
Toi, tu as 16 ans. Tu as… Il y a des moments où tu as envie d’être toute seule. Tu as des secrets, j’imagine.
Ah oui !… Ici, pas trop, non. J’aimerais avoir l’occasion de… de cacher quelque chose… parce que ici, je… je peux rien… je peux rien cacher en fait. Rester dans mon coin, être toute seule parfois, lire un livre ou rester tranquillement. Je rêve d’une autre maison. Ouais, je rêve d’une autre maison, parce que franchement…
Elle est comment, votre maison ?
Ma maison… Ma maison, elle est… elle est espacée (5), grande, assez grande pour que mes petits frères puissent jouer. Et chacun a sa chambre. Dormir dans son lit, avoir un lit à eux. Pourtant, ma mère, elle travaille, elle a toutes les fiches de paye qu’il faut. Je comprends pas pourquoi on ne (nous) donne toujours pas une maison.

Quelques détails :
1. la troisième : après l’école primaire, on va au collège, de la sixième à la troisième. Et si tout va bien, on continue ensuite au lycée, de la seconde à la terminale.
2. la question n’est pas très correcte : soit on dit « Ça fait combien de temps que… », soit on dit « Depuis combien de temps est-ce que tu habites ici ? » ou « Depuis combien de temps tu habites ici ? » Mais souvent à l’oral, on commence une phrase d’une façon et on continue sans se corriger.
3. Cette onomatopée montre que la réponse ne va pas être très positive. On dit aussi « Bof ».
4. redoubler : c’est rester dans la même classe une année de plus parce qu’on n’a pas d’assez bons résultats. On ne passe pas dans la classe suivante.
5. espacée : cet adjectif ne convient pas tout à fait car il signifie normalement qu’il y a de l’espace entre deux choses. Ici, Laetitia veut dire qu’elle rêve d’une maison où il y a de l’espace, de la place.

* demander la lune : demander, vouloir l’impossible, avoir des rêves irréalistes.

Objectif Mars

Il y en a qui partent seuls autour du monde sur un voilier.
D’autres qui parcourent la planète à pied, en voiture, en train, en bus…

Et il y en a qui voyagent sans bouger… vers Mars, enfermés dans un faux vaisseau spatial en Russie: 520 jours dans un module expérimental qui ne décolle pas de la Terre. C’est le temps nécessaire pour aller sur la planète rouge et en revenir. Mars, ce n’est pas la porte à côté ! Les six volontaires sont « partis » le 3 juin.

Une première expérience a déjà eu lieu en 2009 pour observer ce qui se passe chez les terriens dans ce genre d’isolement. Mais « seulement » 105 jours… Cyrille Fournier était l’un des six volontaires choisis pour ce premier voyage.


Transcription:
L’isolement,c’est assez difficile d’en parler quand on ne l’a pas vécu. Mais… mais c’est un…un moment ou une durée en tout cas sur laquelle le jour suivant ressemble au…au jour précédent qui ressemble au… au jour actuel. Donc c’est… c’est cette monotonie-là, ce marais temporel un peu et cette… désert (1) sensoriel qu’il va falloir… traverser…
Apprivoiser… d’une certaine manière.
Maîtriser, ouais.
Et ces 105 jours, vous, ils vous ont paru quoi ? (2) Longs ou courts ? Il y a… J’imagine qu’il y a plusieurs étapes dans… dans tout ça.
Absolument, ouais. J’aime à dire qu’il y a trois étapes. La première qui est la découverte de ce nouveau… de ce nouvel environnement. Donc on l’apprivoise, comme vous l’avez dit. La dernière étape, c’est le moment où on voit le… la lumière au bout du tunnel, et on compte les jours non plus en mois mais en semaines ou en jours. Et… et au milieu, il y a… il y a ce… ce moment où… bon, qui a duré un mois et demi pour nous mais qui va durer beaucoup plus longtemps pour nos six camarades, qui est un moment où rien ne change, rien ne bouge. C’est… c’est justement ça, cette… cette monotonie qui… qui s’installe.
Et dans la journée, comment elle se décompose ? Parce que vous le disiez, il y avait 105 jours à apprivoiser. Mais il y a aussi 24 heures à apprivoiser. Et chaque jour, d’ailleurs.
C’est une question très pertinente ! Alors, chaque jour, on est resté déjà ‘3) sur un cycle de 24 heures, ce qui est pas forcément évident parce que déconnectés du cycle solaire, on aurait pu prendre n’importe quel rythme…
Hm, hm. Absolument.
… de… de vie. Bon, on est resté sur 24 heures, avec 8 heures de travail, 8 heures de loisirs et 8 heures de repos, sachant que en fait, dans… dans les faits, la… la journée était constituée de 16 heures de repos-travail, et puis 8 heures de sommeil, ce qui reste quand même huit longues heures à meubler quand… quand il s’agit des… des loisirs. Et on peut prendre de la lecture, on peut prendre des films, on peut prendre des photos à trier. C’est ce que j’avais fait en tout cas. On peut prendre d’autres… d’autres activités, des jeux, qu’ils soient sociaux ou pas. Mais il faut effectivement, c’est aussi une difficulté, il faut meubler (4) ce… ce temps de loisirs parce qu’il va être long.
Est-ce qu’on doit se réhabituer à la normalité, quand on sort finalement, quelque chose qu’on a connu pendant des années, mais est-ce que coupé de cette normalité, on doit se réhabituer à ça ?
Eh bah c’est surprenant, mais oui. On l’a pas oublié le… le monde extérieur mais il faut se réhabituer à…
A quoi par exemple ? A l’air frais, par rapport auquel vous avez été coupé ?
Au vent, au vent, parce qu’on n’avait pas de vent dans le module. A l’intensité lumineuse du ciel bleu, par exemple. On a… Ça, ça m’a surpris. Et puis à l’ensemble des informations sensorielles qu’on reçoit au cours d’une journée normale. C’est… c’est peut-être difficile à expliquer mais quand on est en isolement, encore une fois, on n’a aucune surprise sensorielle. On a toujours les mêmes… le même environnement. On a toujours les cinq mêmes personnes en face de nous, les mêmes sons, etc, etc…
Donc une forme de monotonie, disons.
Exactement.
On doit se réhabituer à… à tout ce qui fait le… le… le quotidien…
Absolument.
Auquel on est habitué.
Ouais.
On est rémunéré pour tenter ce… ce genre d’expérience ?
Oui. Oui. Absolument.
Bien ?
Plutôt pas mal. (6)
Vous, vous êtes pilote de ligne par ailleurs.
Oui, oui, oui.
Aussi bien qu’un pilote de ligne ?
Un peu moins.
Un peu moins ? Mais on est… on est rémunéré pour ça.
Oui, oui, oui. A hauteur d’à peu près 100 € par jour.
Cent euros par jour. Est-ce que ça peut mal se terminer, cette expérience ?
Ah oui, oui. Ça… ça peut. C’est pour ça qu’on la pratique. C’est pour ça qu’on la fait avant de lancer une vraie… une vraie mission. Ça peut mal se terminer, ouais. C’est pour ça qu’on… on souhaite déterminer un peu les traits de caractère qui vont être nécessaires parmi les… l’équipage qui partira un jour sur Mars.
Pour terminer, vous êtes bien sur terre, vous, Cyrille, vous qui êtes parti pendant 105 jours, qui volez tous les jours puisque vous êtes pilote d’avion ? Vous êtes bien quand vous avez les deux pieds sur terre ?
Ouais, c’est pas mal, quand même hein ! C’est pas mal. La vie est belle, hein.
Mais vous avez envie aussi d’avoir la tête dans les étoiles.
Ah bah, oui , oui. On a tous envie d’avoir la tête dans les étoiles.

Quelques détails :
1. cette… désert : désert est masculin. Donc Cyrille aurait dû se corriger et dire « ce désert ». On fait souvent ça en français : on commence au masculin par exemple et on se corrige quand le mot qui nous vient finalement est féminin. On ne sait pas toujours quel mot on va employer, d’où les « le » qui deviennent des « la », des adjectifs qui deviennent féminins, etc…
2. Question très orale, avec cet ordre des mots et ce « quoi » à la fin. Une question un peu plus « correcte » aurait été : « Ils vous ont paru comment ? »
3. nouveau (masculin) devient « nouvel » devant un mot masculin qui commence par une voyelle. C’est juste pour que ce soit plus confortable à prononcer.
4. déjà : ici, il sert à montrer la première idée. C’est comme si Cyrille disait « premièrement », « tout d’abord ».
5. meubler : ici = remplir, occuper.
6. plutôt pas mal : le salaire est tout à fait satisfaisant en fait pour Cyrille.