A l’école en 68

En mai 68, j’étais petite, je n’ai pas beaucoup de souvenirs précis. Plutôt des impressions et des images. Du beau temps à Paris, plus de classe puisque les écoles étaient toutes fermées, en grève, mes parents – instituteurs – qui allaient à des réunions. Et nous les suivions. C’est surtout ça qui me reste : nous les enfants des maîtres et des maîtresses, nous étions totalement libres de jouer dans les écoles où se tenaient ces réunions, libres dans la cour de récréation, libres d’explorer les couloirs et les classes, libres de ne plus avoir d’horaires ni de devoirs à faire ! C’était joyeux. Et pour les adultes aussi !
A la radio, il y a quelques jours, il y avait ces témoignages de gens qui étaient un peu plus âgés alors. Sur l’école, l’enseignement. Un avant et un après. Pour moi, c’est plus flou. Si, quand même, ce qui me reste de l’après, c’est la fin de l’école séparée garçons-filles.

Mai 68

Transcription
En fait, il y avait un message (1) qui était délivré par les professeurs et qu’il fallait apprendre par cœur. Il y avait aucune discussion sur l’enseignement. En fait, il fallait accumuler des connaissances et il fallait être capable de les restituer.
(Quatre et quatre huit. Huit et huit font seize.)
On pouvait poser quelques questions pour mieux se faire expliquer les choses mais il était hors de question (2) de contester quelque chose. En histoire, par exemple, on voyait bien les difficultés de la position de la France – la guerre d’Algérie (3), les questions qu’on se posait par rapport à l’immigration, etc. L’idée que l’on puisse parler des choses était impensable (4). On pouvait pas avoir son point de vue. Il y avait un point de vue qui était celui du manuel scolaire (5). La curiosité intellectuelle n’était pas du tout encouragée.
On s’alignait deux par deux au moment où se finissait la récréation et où il fallait rentrer en cours. Je me souviens de plaisanter avec un camarade de classe et le surveillant général qui passait par là m’a envoyé une gifle au passage parce que je riais.

Plus d’estrade (6)! Le professeur maintenant n’était plus au-dessus des élèves mais il était au niveau de l’élève. Les rapports avec les élèves, beaucoup plus décontractés ! Je dirais même parfois trop, puisque j’ai connu l’expérience où on tutoyait les professeurs, au grand dam (7) du chef d’établissement. Il y avait aussi le fait qu’on a fait disparaître les notes. Plus de compositions (8), puisque dans les temps anciens, chaque trimestre, il y avait des compositions dans chaque matière, et là, formidable (9), plus de compositions ! Et plus de classements (10). On s’est mis à comprendre qu’il fallait dispenser un enseignement tout à fait différent selon (11) les élèves. Et je trouve que ces jeunes professeurs se sont tous engouffrés (12) dans cette rénovation avec grand plaisir. On inventait, on créait.

On peut penser notamment à la mixité (13). En fait, la mixité est accélérée dans certains établissements (14) par mai 68 parce que mai 68 a ringardisé cette séparation des sexes, mais elle était déjà pratiquée dans beaucoup d’établissements, notamment tous les nouveaux collèges qui s’étaient construits. De ce point de vue, mai 68 n’est pas véritablement un commencement. Ce n’est pas non plus un aboutissement (15). C’est un révélateur.

Quelques explications:
1. un message : une façon de penser, d’expliquer les choses
2. être hors de question : être totalement interdit, totalement impossible.
L’expression Il est hors de question que… est suivie du subjonctif : Il est hors de question que tu fasses comme ça.
3. la guerre d’Algérie : la guerre que les Français ont faite en Algérie pour empêcher l’Algérie de devenir indépendante. « Les événements », comme les gens disaient alors. Sujet tabou.
4. Impensable : complètement exclu, interdit, impossible
5. un manuel scolaire : un livre fait pour être utilisé en classe par les professeurs, qui applique le programme scolaire de la matière et de la classe. On dit par exemple : un manuel d’histoire, un manuel d’anglais
6. une estrade : un plancher surélevé par rapport au sol. Le bureau du professeur ou de l’instituteur était sur une estrade pour dominer la classe, bien voir et être vu par tous les élèves.
7. au grand dam quelqu’un : au grand désespoir de quelqu’un. Par exemple, ici, le directeur désapprouvait ce tutoiement et cela le contrariait vraiment.
8. les compositions : c’était comme des mini examens, il y avait un côté solennel à ce genre d’évaluations.
9. Formidable : génial, super. Formidable n’est pas familier, contrairement aux deux mots cités.
10. Les classements: les élèves étaient classés en fonction de leurs résultats aux compositions et ce classement était annoncé assez solennellement.
11. Selon : en fonction de
12. s’engouffrer dans quelque chose : au sens propre, cela signifie entrer très rapidement quelque part. Au sens figuré, cela signifie qu’on se met à faire quelque chose très rapidement.
13. La mixité : c’est le fait que les hommes et les femmes, les garçons et les filles fassent les mêmes activités sans être séparés. Avant, il y avait des écoles de filles et des écoles de garçons. Les écoles n’étaient pas mixtes.
14. Un établissement : une école, un collège, un lycée.
15. Un aboutissement : le résultat d’une évolution, d’un processus

Trois remarques personnelles:
– on avait vraiment beaucoup de notes à l’école primaire ! En photo, c’est un de mes livrets, comme on appelait les relevés de notes. Tout à la main ! Pas de logiciel pour calculer ni pour remplir. C’est l’écriture de ma mère puisque j’ai été dans sa classe au CP !
– je n’ai jamais eu par la suite d’enseignant qu’on pouvait tutoyer. De toute façon, ça ne nous serait pas venu à l’idée !
– j’ai eu moi aussi un surveillant général, qui mettait des gifles, aux garçons exclusivement. Mais c’était après mai 68 ! C’était choquant.
Je vous en reparle bientôt.

L’émission est ici

Les mots et les paysages

J’ai lu récemment Nos Vies, de Marie-Hélène Lafon, parce que je l’avais écoutée à la radio et avais trouvé, juste après, son dernier livre exposé sur une table à la bibliothèque. Et j’ai plongé dans ses mots, ses sensations, sa façon si singulière d’écrire. Ce faisant, je n’ai pas commencé à découvrir cette écrivaine par ses livres les plus typiques, ceux où la nature, la campagne où elle a grandi sont le décor de ses histoires. J’ai beaucoup aimé ce livre et vais lire les autres, pour y retrouver ce qu’elle évoquait dans cette interview, écoutée par hasard, encore une fois. Il y était question de son enfance, de lecture, d’écriture, dans une langue où chaque mot est choisi. Je partage avec vous aujourd’hui la beauté de ses évocations, dans cette diction qui lui est si personnelle.

La lecture Les paysages – MH Lafon

Transcription
– Comment les mots se sont-ils inscrits dans votre cœur et dans votre corps ? Et à partir de quand, Marie-Hélène Lafon ?
– Avec l’école. Avec l’entrée au CP (1). L’avènement (2) des mots, c’est l’apprentissage d’abord de la lecture. C’est d’abord la syllabe : c’est BA, BE, BI, BO, BU (3). Rémi et Colette (4), le livre de lecture. Donc la syllabe, le mot, la phrase, la passion immédiatement contractée (5) de la grammaire, de la composition de la phrase, de son agencement, de sa mécanique, de son lego. Et l’étape suivante, ce sont les histoires, que la maîtresse nous lisait à l’école l’après-midi. Donc tout ça, c’est le CP. Une sorte d’éblouissement, le CP. Et le sentiment d’être à ma place, à cet endroit-là. A ma place à l’école aussi d’ailleurs, et je n’en suis jamais sortie, puisque, vous l’avez dit tout à l’heure (6), je suis professeur. Et d’avoir accès à un chatoiement (7) du monde dont je n’avais probablement pas conscience, en tout cas pas de cette manière-là jusqu’à présent. Je ne suis pas allée à l’école maternelle (8), il n’y en avait pas. Donc comme le CP, on a six ou sept ans, voilà, donc ça commence comme ça. Et ça n’a pas cessé depuis, cet émerveillement du verbe. Et j’ai beaucoup de chance, parce que la grâce du verbe (9) m’est tombée dessus au CP, et auparavant, la grâce du paysage m’était tombée dessus et m’avait emportée. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour vivre.
– Encore faut-il (10) savoir le regarder, le paysage !
– Je… Je… Pardonnez-moi de le dire parce que ça va paraître un peu outrecuidant (11) mais je crois que j’ai toujours déjà su, ça aussi. Vous voyez, j’ai des souvenirs extrêmement anciens de… d’une joie intense à voir autour de moi la rivière, la ligne de l’horizon, l’érable (12) de la cour, et la balançoire, voilà, la balançoire sous l’érable. Le vert, le bleu. Voilà. Ce sont des sensations très anciennes et profondément jubilatoires (13), qui m’ont été données très tôt et qui me restent, enfin qui me portent et me nourrissent encore aujourd’hui.
– La géographie est une écriture de la terre, écrivez-vous. (14)
– C’est de l’étymologie. C’est tellement, dans mon cas, tellement vrai, tellement constant, puisque, écrivant, pendant des années et des années, j’ai d’abord… Je me suis enfoncée justement dans cette terre première, dans ce pays premier, qui en ce qui me concerne est cet infime (15) territoire du nord-Cantal, mais chacun porte en soi le sien. Il se trouve que, voilà, pour moi, j’ai commencé d’être à cet endroit-là et je me suis enfoncée dans cette… dans ces lieux, dans cette géographie infime. La rivière, à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, elle doit… Elle fait 35 kilomètres. C’est rien et en même temps, pour moi, le monde a commencé là.

Des explications
1. le CP : c’est le cours préparatoire, la première classe de l’école primaire, où on apprend à lire. Les Français utilisent maintenant tout le temps l’abréviation plutôt que l’expression complète.
2. L’avènement : l’arrivée, la venue. Ce terme est employé par exemple à propos des rois : l’avènement du roi, ou d’un régime politique : l’avènement de la république. Ici, cela donne un caractère solennel à ce qu’elle dit des mots, du langage.
3. BA, BE, BI, BO, BU : c’est ce qu’on appelle la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, dans laquelle on associe une consonne avec une voyelle : B+A = BA, T+A = TA, BE+E = BE, T+E = TE, etc., puis on combine tous ces sons pour déchiffrer les mots.
4. Rémi et Colette : c’était le nom du livre dans lequel beaucoup de petits Français ont appris à lire.
5. contractée : prise, attrapée. Par exemple : On contracte une maladie.
6. Tout à l’heure : ici, cette expression renvoie à un moment du passé tout proche. Mais dans d’autres contextes, elle peut concerner un moment dans le futur proche.
7. Le chatoiement : c’est le fait de chatoyer, c’est-à-dire de renvoyer de beaux reflets. Ce terme est littéraire et exprime l’idée de la variété magnifique du monde.
8. L’école maternelle : on dit aussi la maternelle, c’est-à-dire l’école où vont les enfants français à partir de 3 ans, qui n’est pas obligatoire, mais où presque tous les petits Français vont.
9. Le verbe : ici, ce mot est employé dans son sens de langage.
10. Encore faut-il… : c’est comme dire : Oui, mais il est nécessaire que… Cette expression est d’un style soutenu et elle est suivie de l’infinitif comme ici ou du subjonctif. Par exemple : Je veux bien l’emmener voir ce film. Encore faut-il qu’il comprenne. /
11. outrecuidant : prétentieux, qui se croit supérieur aux autres. (style littéraire)
12. un érable : c’est un arbre
13. jubilatoire : qui procure beaucoup de joie
14. écrivez-vous : on inverse le sujet et le verbe mais ce n’est pas une question. C’est comme : Vous écrivez que…, mais le fait de le placer à la fin entraîne cette inversion.
15. infime : minuscule, très petit, et donc aussi sans importance

L’émission entière est à écouter ici.

Voici la méthode de lecture dans laquelle j’ai appris à lire !
Ce n’était pas Rémi et Colette. C’était bien plus dépaysant. Livre précieux pour moi. Je vous en reparle un de ces jours.
Cette page illustre bien ce dont parle Marie-Hélène Lafon.

Bon début de semaine à vous !