Les mots et les paysages

J’ai lu récemment Nos Vies, de Marie-Hélène Lafon, parce que je l’avais écoutée à la radio et avais trouvé, juste après, son dernier livre exposé sur une table à la bibliothèque. Et j’ai plongé dans ses mots, ses sensations, sa façon si singulière d’écrire. Ce faisant, je n’ai pas commencé à découvrir cette écrivaine par ses livres les plus typiques, ceux où la nature, la campagne où elle a grandi sont le décor de ses histoires. J’ai beaucoup aimé ce livre et vais lire les autres, pour y retrouver ce qu’elle évoquait dans cette interview, écoutée par hasard, encore une fois. Il y était question de son enfance, de lecture, d’écriture, dans une langue où chaque mot est choisi. Je partage avec vous aujourd’hui la beauté de ses évocations, dans cette diction qui lui est si personnelle.

La lecture Les paysages – MH Lafon

Transcription
Comment les mots se sont-ils inscrits dans votre cœur et dans votre corps ? Et à partir de quand, Marie-Hélène Lafon ?
– Avec l’école. Avec l’entrée au CP (1). L’avènement (2) des mots, c’est l’apprentissage d’abord de la lecture. C’est d’abord la syllabe : c’est BA, BE, BI, BO, BU (3). Rémi et Colette (4), le livre de lecture. Donc la syllabe, le mot, la phrase, la passion immédiatement contractée (5) de la grammaire, de la composition de la phrase, de son agencement, de sa mécanique, de son lego. Et l’étape suivante, ce sont les histoires, que la maîtresse nous lisait à l’école l’après-midi. Donc tout ça, c’est le CP. Une sorte d’éblouissement, le CP. Et le sentiment d’être à ma place, à cet endroit-là. A ma place à l’école aussi d’ailleurs, et je n’en suis jamais sortie, puisque, vous l’avez dit tout à l’heure (6), je suis professeur. Et d’avoir accès à un chatoiement (7) du monde dont je n’avais probablement pas conscience, en tout cas pas de cette manière-là jusqu’à présent. Je ne suis pas allée à l’école maternelle (8), il n’y en avait pas. Donc comme le CP, on a six ou sept ans, voilà, donc ça commence comme ça. Et ça n’a pas cessé depuis, cet émerveillement du verbe. Et j’ai beaucoup de chance, parce que la grâce du verbe (9) m’est tombée dessus au CP, et auparavant, la grâce du paysage m’était tombée dessus et m’avait emportée. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour vivre.
Encore faut-il (10) savoir le regarder, le paysage !
– Je… Je… Pardonnez-moi de le dire parce que ça va paraître un peu outrecuidant (11) mais je crois que j’ai toujours déjà su, ça aussi. Vous voyez, j’ai des souvenirs extrêmement anciens de… d’une joie intense à voir autour de moi la rivière, la ligne de l’horizon, l’érable (12) de la cour, et la balançoire, voilà, la balançoire sous l’érable. Le vert, le bleu. Voilà. Ce sont des sensations très anciennes et profondément jubilatoires (13), qui m’ont été données très tôt et qui me restent, enfin qui me portent et me nourrissent encore aujourd’hui.
La géographie est une écriture de la terre, écrivez-vous. (14)
– C’est de l’étymologie. C’est tellement, dans mon cas, tellement vrai, tellement constant, puisque, écrivant, pendant des années et des années, j’ai d’abord… Je me suis enfoncée justement dans cette terre première, dans ce pays premier, qui en ce qui me concerne est cet infime (15) territoire du nord-Cantal, mais chacun porte en soi le sien. Il se trouve que, voilà, pour moi, j’ai commencé d’être à cet endroit-là et je me suis enfoncée dans cette… dans ces lieux, dans cette géographie infime. La rivière, à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, elle doit… Elle fait 35 kilomètres. C’est rien et en même temps, pour moi, le monde a commencé là.

Des explications
1. le CP : c’est le cours préparatoire, la première classe de l’école primaire, où on apprend à lire. Les Français utilisent maintenant tout le temps l’abréviation plutôt que l’expression complète.
2. L’avènement : l’arrivée, la venue. Ce terme est employé par exemple à propos des rois : l’avènement du roi, ou d’un régime politique : l’avènement de la république. Ici, cela donne un caractère solennel à ce qu’elle dit des mots, du langage.
3. BA, BE, BI, BO, BU : c’est ce qu’on appelle la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, dans laquelle on associe une consonne avec une voyelle : B+A = BA, T+A = TA, BE+E = BE, T+E = TE, etc., puis on combine tous ces sons pour déchiffrer les mots.
4. Rémi et Colette : c’était le nom du livre dans lequel beaucoup de petits Français ont appris à lire.
5. contractée : prise, attrapée. Par exemple : On contracte une maladie.
6. Tout à l’heure : ici, cette expression renvoie à un moment du passé tout proche. Mais dans d’autres contextes, elle peut concerner un moment dans le futur proche.
7. Le chatoiement : c’est le fait de chatoyer, c’est-à-dire de renvoyer de beaux reflets. Ce terme est littéraire et exprime l’idée de la variété magnifique du monde.
8. L’école maternelle : on dit aussi la maternelle, c’est-à-dire l’école où vont les enfants français à partir de 3 ans, qui n’est pas obligatoire, mais où presque tous les petits Français vont.
9. Le verbe : ici, ce mot est employé dans son sens de langage.
10. Encore faut-il… : c’est comme dire : Oui, mais il est nécessaire que… Cette expression est d’un style soutenu et elle est suivie de l’infinitif comme ici ou du subjonctif. Par exemple : Je veux bien l’emmener voir ce film. Encore faut-il qu’il comprenne. /
11. outrecuidant : prétentieux, qui se croit supérieur aux autres. (style littéraire)
12. un érable : c’est un arbre
13. jubilatoire : qui procure beaucoup de joie
14. écrivez-vous : on inverse le sujet et le verbe mais ce n’est pas une question. C’est comme : Vous écrivez que…, mais le fait de le placer à la fin entraîne cette inversion.
15. infime : minuscule, très petit, et donc aussi sans importance

L’émission entière est à écouter ici.

Voici la méthode de lecture dans laquelle j’ai appris à lire !
Ce n’était pas Rémi et Colette. C’était bien plus dépaysant. Livre précieux pour moi. Je vous en reparle un de ces jours.
Cette page illustre bien ce dont parle Marie-Hélène Lafon.

Bon début de semaine à vous !

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6 responses to “Les mots et les paysages”

  1. edelweiss says :

    Bonjour Anne,

    Un bel hommage à la nature et à sa maîtresse! J’aime bien le Cantal et ses puys avec le sommet arrondi, facile à monter, très différent des pics des Pyrénées. J’aimerais aussi lire ce livre à l’ombre d’un érable. Chez moi il n’y a pas des érables mais j’ai toujours une bouteille de sirop pour me régaler!

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  2. Rick Ellis says :

    Bonjour Anne,

    Ton billet m’a fait penser à l’entretien entre Marie-Hélène Lafon et Laure Adler, il y a deux ans environ, sur l’émission « Hors Champs ». Cet entretien est toujours disponible à travers les archives sur le site web de France Culture. Je n’avais jamais entendu parler de Marie-Hélène Lafon avant de l’écouter sur « Hors Champs », et je l’ai trouvée si intéressante que j’ai tout de suite acheté trois de ses livres : « Le Soir du chien » (son premier roman), « L’Annonce », et « Les pays ». Je dois dire qu’enfin, l’écrivaine que j’ai lue ne m’était pas aussi intéressante que celle au micro de Laure Adler. C’est le style, je crois, qui me pose le plus grand problème (trop indirect, trop rapporté, enfin un peu « lourd » à mon goût). Mais bon, on ne peut pas disputer son talent.

    Bonne fin de semaine, et bon weekend ! Je t’embrasse,

    Rick

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  3. Anne says :

    Bonjour Rick,
    Alors tu as dû reconnaître la voix de Laure Adler ici aussi ! (Mais sur France Inter maintenant, tous les soirs en semaine.) Je vais aller faire un tour dans les archives de France Culture.
    Je comprends ce que tu veux dire sur la façon d’écrire de cette auteure. Dans son dernier livre, je me suis vraiment laissée porter par ses mots, ses phrases et les images de destins entrecroisés ont surgi devant moi. J’en reparlerai, avec des extraits. Mais je suis sûre que ça ne marche pas pour tout le monde. Je vais lire autre chose d’elle pour voir si je suis sensible à son écriture sur d’autres sujets et dans des écrits antérieurs.
    Moi aussi, ça m’est déjà arrivé de trouver l’écrivain plus intéressant que ce qu’il écrit. Par exemple, récemment, Pierre Lemaitre à propos de son dernier livre : Couleurs de l’incendie, que j’ai renoncé à terminer parce que je m’ennuie, malgré toutes les péripéties. Lui est convaincant en entretien mais je n’accroche pas à son histoire ni à son style dans ce roman-là.
    Il arrive aussi que ce soit l’inverse: un roman qu’on aime et on est déçu par ce qu’en dit son auteur. Mais ça, ce n’est pas grave car dans le fond, il n’y a que le livre qui compte !
    Je t’embrasse aussi
    Anne

    PS En ce moment, je me régale à la lecture de Philosophie de la marche, de Frédéric Gros. 😉

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  4. Anne says :

    Merci pour ton joli message !
    Si tu lis ce livre, dis-moi ce que tu en penses. Même sans érable !
    Il y a bel érable dans le jardin de ma mère. Il est magnifique en automne.
    Cet été, j’espère aller faire de la rando dans les Pyrénées car ça fait un moment que nous n’y sommes pas allés.
    A bientôt

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  5. Rick Ellis says :

    Bonjour Anne,

    Oui, bien sûr que j’ai reconnu la voix de Laure Adler, peut-être la voix la plus distinctive de la radio française ! Il y a l’intonation (un peu plus « basse » que d’autres productrices de radio), l’assurance et l’aisance de sa manière de parler (le « débit » constant, jamais pressé), son style « frontal » de poser des questions et, cerise sur le gâteau, un redoutable sens de l’humour. Tout ça est bien en évidence lors de l’entretien avec Marie-Hélène Lafon sur « Hors Champs », et pour sa part Marie-Hélène Lafon est également à l’aise, d’une voix plus douce mais très concentrée, très intense, en prenant à chaque fois le temps qu’il faut pour que sa réponse exprime sa pensée, précisement. Tu entendras tout ça et encore plus, j’imagine, si tu écoute l’émission.

    C’est grâce à Laure Adler que je découvre beaucoup d’écrivains français, comme Marie-Hélène Lafon et mon favori actuel, Camille Laurens. De ce dernière, je conseille « Celle que vous croyez ».

    Ça me plaît de lire que tu te régales à la lecture de Philosophie de la marche, de Frédéric Gros. Mais c’est grâce à ton blog magnifique qu’on peut échanger ces bijoux culturels.

    A suivre, alors ? 😉

    Rick

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  6. Anne says :

    Bonjour Rick,
    Oui, à suivre ! Merci pour ton commentaire très détaillé et qui dit parfaitement les choses. Moi aussi, j’aime beaucoup la façon dont Laure Adler mène ses entretiens, à la fois simple et très cultivée. Très sincère aussi. Marie-Hélène Lafon, c’est sûr, choisit tous ses mots. C’est ce qui accroche quand on l’écoute, je trouve. Tu as raison de parler d’intensité à propos d’elle.
    Je n’ai jamais rien lu de Camille Laurens. C’est noté ! (Bon, les journées sont trop courtes, avec toutes ces belles choses qui s’offrent à nous !)

    A bientôt,
    Anne

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