Quand il y a du ciel

Margeride
Il est belge. Cinéaste.
Il dit aimer faire parler les autres.
Mais dans cette émission, c’était lui qui parlait, des ciels qu’il aime, de sa façon d’écrire ses histoires, de choses qui me parlaient à moi.
Avec son accent belge.
Je partage avec vous, maintenant que je suis un peu moins débordée par le travail !

Transcription:
Tout… tout commence dans les voitures. Après, je me mets à mon bureau pour faire l’acte de rédiger donc, mais tout vient dans la voiture. Mais je trouve que la voiture est un… une espèce de (1) bureau mobile, comme ça, parfait. Pour écouter la musique, c’est un endroit parfait et j’aime bien écouter de la musique avec ce paysage qui défile. Nous, on faisait beaucoup la route (2) avec mon père, quand j’étais petit, entre la région germanophone, là, que j’ai évoquée, où je suis né et les Ardennes, d’où mes parents venaient. Et tous ces trajets qu’on faisait toutes les semaines, qui étaient des longs trajets – il y avait pas d’autoroute – moi, je me nourrissais. Voilà, le paysage qui défile me nourrissait. Ce que j’aime beaucoup… J’aime bien quand… quand c’est dégagé, voilà. J’aime bien les… J’aime bien les hauts plateaux. Voilà. Il y a… Il y a un dégagement vers l’horizon et j’ai besoin de ça. C’est pour ça que j’habite un peu en hauteur ici parce que j’ai besoin de voir. Quand je me promène, j’aime bien avoir du ciel, j’aime bien qu’il y ait du ciel autour de moi.

Nous, on est quand même un peu à la… en Belgique, on est un peu à la frontière entre… entre deux cultures. On parle français, donc on est de culture française. Mais on est moins… on est moins porté sur le verbe (3). Voilà, la France porte un patrimoine millénaire. On sent vraiment l’importance du verbe, du phrasé, et le cinéma français est très verbeux (4)… est très… est très porté sur (5) le verbe. Le… J’ai l’impression que dans… dans le nord, on est plus porté sur le corps aussi. Et nous, on est un peu à la limite des deux. Donc moi, j’aime bien jouer avec le corps. C’est pour ça que dans mes films, il y a pas énormément de dialogues non plus. J’écrème (6) beaucoup parce que j’aime pas quand les choses sont dites. J’aime bien quand les choses sont… sont devinées.
Et j’adore me… me plonger dans les histoires. J’ad[…] J’ai… J’ai une faculté d’écouter les gens et de les faire parler. En fait, c’est pas difficile de faire parler quelqu’un : il suffit… il suffit de se taire en fait. J’aime bien écouter les récits de vie, ça, c’est sûr ! J’adore les récits de vie. Et … et parfois, je me dis : il y a des gens qui vivent des vies mais incroyables (7) ! Voilà. Et c’est… c’est toutes ces écoutes qui me poussent à croire ce que je crois.

Quelques détails :
1. une espèce de… : on dit aussi: une sorte de.
2. faire la route : faire le trajet (en voiture)
3. le verbe : les mots en général, les discours, le fait d’exprimer sa pensée par des mots.
4. Verbeux : qui parle beaucoup, et même trop, en utilisant plus de mots que nécessaire. On parle d’un orateur verbeux, d’un style verbeux par exemple.
5. Être porté sur quelque chose : être très attiré par quelque chose
6. écrémer : au sens propre, c’est enlever la crème du lait. Au sens figuré, c’est retirer ce qui est en trop, alléger.
7. Des vies mais incroyables ! : mais placé devant un adjectif n’a pas son sens habituel. Il sert à renforcer cet adjectif qui le suit. C’est une tournure orale, et on insiste aussi sur l’adjectif avec le ton de la voix.

En quelques mots, on sait qu’il est belge, ou en tout cas pas du sud de la France !
En Belgique (et en France ailleurs que dans le sud), on « mange » les syllabes. Ecoutez par exemple à nouveau comment il prononce les phrases suivantes:
– On f[ai]sait beaucoup la route
– quand j'[é]tais p[e]tit
– J’ai b[e]soin de voir

Si vous voulez comparer avec un accent plus « sudiste »:Alors, qu’est-ce que vous trouvez le plus facile à comprendre ?

Monter les marches

Festival de CannesOn a vu des acteurs, des actrices et des cinéastes monter des marches sur un tapis rouge, les photographes ont fait leur métier, les curieux ont applaudi et pris des photos avec leurs smartphones, il y a eu plus d’émissions sur le cinéma que d’ordinaire, des articles dans tous les magazines, le Grand Journal de Canal Plus a quitté son studio parisien pour une dizaine de jours, il a plu, le jury a annoncé ses choix et son palmarès. On peut déjà voir certains de ces films, d’autres sortiront en septembre. Cannes et son festival, comme toujours. Il y a quelques jours, à la radio, l’actrice Emmanuelle Devos racontait son festival à elle (et comment on peut se faire un film*).

Transcription :
– Le Carnaval des Animaux (1). Le générique (2) de Cannes, sur lequel on monte les marches (3) et qu’on entend avant chaque film. J’adore ! Les applaudissements. J’adore. Pourvu qu’ils (4) ne changent jamais la musique de ça ! C’est comme les trompettes de… de Bidule (5), là, de… au Festival d’Avignon (6)… de… Jarre. Pas Jean-Michel, mais papa Jarre.
– Maurice.
– Maurice… Pour appeler les spectateurs à rejoindre le Palais des Papes. Et ça, pareil, c’est mythique, ce… ce… ! Monter les marches avec cette musique, c’est super.
– C’est un moment que vous aimez, Cannes ?
– Oui. Oui, c’est un moment que j’ai… j’ai apprivoisé (7), parce que c’est pas facile. Mais j’y ai été beaucoup, beaucoup. J’ai eu beaucoup de films en sélection. Et l’année dernière, j’étais… Alors là, c’était le comble (8), le comble de… du bonheur, jétais… je faisais partie du jury, ce qui est une super expérience. C’est… Cétait dément (9) ! Et… Et Cannes, oui, ça peut vous mettre mal à l’aise. Quelquefois, on se retrouve dans des situations un peu… bon… c’est pas toujours très…
– Vous mettre mal à l’aise pourquoi ?
– Vous avez toujours un… Vous voulez tout le temps être premier de la classe à Cannes. Enfin… Il faut vraiment avoir… Je sais pas pourquoi, on a l’ego qui se surdimensionne (10) à peine (11) on pose les pieds à l’aéroport de Nice. Un truc très bizarre, une alchimie. Et tout le monde est pareil. On peut très vite se sentir abandonné si l’attaché de presse a pas fait… Vous arrivez, personne ne vous attend. On devient complètement débile (12) ! Complètement débile de… d’ego ! Je sais pas, l’ego prend… mange tout. Et donc, franchement, la meilleure place à Cannes, c’est être dans le jury. On devient fou pour des films, c’est très drôle, hein ! C’est vraiment marrant (13), hein ! Mais c’est extra (14) ! On va à la pétanque (15) avec le maire… enfin on a des… On a l’impression d’être un peu une Miss France, vous savez !

Quelques détails :
1. Le Carnaval des Animaux : du musicien français Camille Saint Saëns, composé à la fin du 19è siècle et adopté par le Festival.
2. Un générique : dans un film ou un documentaire, c’est la partie qui mentionne tous les acteurs et tous ceux qui ont fait ce film.
3. Monter les marches : cette expression résume symboliquement le Festival de Cannes, avec des spectateurs qui se pressent pour voir des acteurs et des réalisateurs qui font le spectacle en montant les marches du palais du festival où sont projetés tous les films. Monter les marches, c’est faire partie des acteurs et cinéastes reconnus.
4. Pourvu que… : C’est une expression qui sert à exprimer un souhait qui nous est cher. C’est comme J’espère que… mais en plus fort et plus expressif. Le verbe qui suit doit être au subjonctif, contrairement à ce qui se passe avec le verbe espérer: Pourvu qu’il soit content / Pourvu que ça lui plaise ! / Pourvu qu’il ne fasse pas trop froid ! Pourvu que je sache répondre ! / Pourvu que je n’aie rien oublié !
5. Bidule : un bidule, c’est un truc, un machin. C’est donc un mot familier qu’on emploie quand on ne trouve pas le bon mot ou qu’on ne le connaît pas : C’est quoi, ce bidule ? On l’emploie aussi en parlant de quelqu’un dont on a oublié le nom : Je vais demander à… tu sais, Bidule, là… Celui qui… On peut le remplacer par Machin ou Truc dans ce cas-là aussi. Je dirais qu’actuellement, ce mot est moins employé qu’il ne l’a été, surtout par les jeunes. Il y a des modes dans le vocabulaire familier.
6. Le Festival d’Avignon : le grand festival de théâtre qui a lieu tous les étés à Avignon avec des spectacles dans la cour du Palais des Papes et des dizaines d’autres pièces un peu partout dans la ville, jouées dehors ou dans de petites salles.
7. Apprivoiser : normalement, on apprivoise un animal sauvage. Mais au sens figuré, on peut apprivoiser sa peur par exemple, c’est-à-dire apprendre à vivre avec.
8. Le comble : le maximum. Le comble du bonheur = le bonheur le plus grand qui puisse nous être donné.
9. Dément : complètement fou. Evidemment, ici, cet adjectif a un sens positif, c’est-à-dire qu’il décrit une expérience incroyable.
10. L’ego qui se surdimensionne : le moi qui devient plus grand que d’habitude, c’est-à-dire que la personne se sent le centre de l’univers. On utilise souvent l’expression : avoir un ego surdimensionné pour parler de quelqu’un qui n’est pas très humble !
11. À peine : aussitôt que…
12. débile : stupide, complètement idiot (familier). On peut l’employer en parlant de choses ou de personnes.
13. marrant : amusant (un peu plus familier)
14. extra : super. Ce mot aussi est moins employé qu’avant.
15. La pétanque : c’est ce jeu de boules typique du sud de la France, qu’on voit sur les places des villages ou les boulodromes.

* se faire un film: s’inventer une histoire, modifier la réalité à son avantage en général, s’imaginer des choses qui ne correspondent pas tout à fait à la réalité. (familier)