Décomplexés

Christiane TaubiraL’Assemblée Nationale et le Sénat ont déjà voté en première lecture le texte de loi défendu par la Ministre de la Justice sur le mariage pour tous. Il ne s’agit pas de mariage religieux, il s’agit de donner les mêmes droits à tous et de protéger tous les enfants.
Mais les opposants ont contribué à créer une situation très malsaine vis-à-vis des homosexuels. Au nom de la morale, de l’intérêt de la famille et de l’enfant, ce sont en fait tout simplement des attitudes homophobes de rejet, de haine qui ont été encouragées.

De telles attitudes sont possibles car il est de bon ton chez certains aujourd’hui d’être « décomplexé » comme on dit, d’oser exprimer ouvertement et publiquement des opinions jusque-là considérées comme douteuses. Oser dire tout haut ce qu’on pense tout bas. Quand vous entendez le terme « décomplexé » aujourd’hui, traduisez-le selon les cas par raciste, xénophobe, homophobe, misogyne, antisémite ou contre les avancées sociales. Bref, tout ce qui est du côté de l’intolérance et de l’obscurantisme.

Voici d’abord deux témoignages sur ce climat.
Alors, comme cela fait du bien ensuite d’entendre des gens comme Christiane Taubira défendre des idées qui un jour paraîtront tellement évidentes que nos enfants, comme elle le souligne, se demanderont comment notre société pouvait être à ce point en retard !

Transcription :
En tout cas, il y a des gens qui se sentent, je crois, plus autorisés aujourd’hui, beaucoup plus autorisés aujourd’hui à dire des horreurs sur les homosexuels parce que vous avez les principaux leaders de l’opposition à l’égalité des droits, de l’opposition au mariage pour tous qui rajoutent de l’huile sur le feu (1) chaque jour et qui parlent d’un climat qui serait presque un climat de guerre civile . Mais de guerre civile contre qui ? Enfin voilà, donc je pense qu’il faut revenir un peu… qu’il faut… comment dire… revenir un peu à la raison, qu’il faut se détendre, être plus serein et aussi regarder les choses en face (2). Ce projet de loi, il va enlever aucun droit aux hétérosexuels, il va enlever aucun droit aux familles hétéroparentales. Par contre, il pourra permettre aux couples homosexuels, aux enfants qui grandissent dans ces familles qui existent de bénéficier des mêmes droits et des mêmes sécurités que tout le monde. Donc c’est un projet de vivre ensemble, c’est un projet de cohésion sociale, c’est l’inverse de la guerre civile qu’on voudrait nous… nous…. nous décrire. Et donc vraiment, j’appelle en tout cas les principaux leaders de l’opposition à tempérer leurs propos et… et à calmer le jeu (3), voilà.

Les mots sont les leurs : « Ça va péter (4). Nous mènerons jusqu’au bout ce combat. » C’est eux qui mettent en garde. On a peur de ce qu’on constate déjà, qui est un durcissement à la fois du ton et des violences sur la communauté… les communautés LGBT (5), c’est-à-dire que depuis… depuis quelques semaines, on assiste à des agressions ouvertement homophobes, à la fois sur des personnes, comme ça a été largement médiatisé (6) la semaine dernière, et aussi sur des bâtiments, et aussi sur des véhicules. Et on a peur et c’est réel, c’est-à-dire que le durcissement, il a déjà commencé à avoir lieu. On n’est plus dans le respect du processus démocratique. On a en France deux chambres qui votent des lois et on a maintenant des gens qui disent que ces lois ne sont pas démocratiques, qu’ils ne respectent pas le processus démocratique.

Pendant les débats à l’Assemblée:
Monsieur le député, vous n’allez pas nous faire croire que vous vivez dans un igloo et que vous n’avez aucune connaissance de la diversité des familles dans ce pays, que vous ignorez complètement qu’il y a des familles homoparentales dans ce pays, que vous ne savez pas qu’il y a autant d’amour dans des couples hétérosexuels que dans des couples homosexuels, qu’il y a autant d’amour vis-à-vis de ces enfants et que tous ces enfants sont les enfants de la France. Alors oui, monsieur le député, le gouvernement présente un texte de loi de grand progrès, de grande générosité, de fraternité et d’égalité (7). Et nous apportons la sécurité juridique à tous les enfants de France et je dois vous dire que j’en suis particulièrement fière.
Vos objections n’ont pas de fondement, sauf une réelle difficulté… sauf une réelle difficulté à inclure dans vos représentations la légitimité de ces couples de même sexe. Mais vos enfants et vos petits-enfants les incluent déjà et les inclueront de plus en plus. Et vous serez bien mal à l’aise lorsque, par curiosité, ils viendront voir les compte-rendus de nos débats.

Après le vote:
Merci à tous pour ces jours et ces nuits (8) passés ensemble pour ces… pour ces sourires, pour ces rires, pour ces confrontations aussi, convictions contre convictions. Les protections et les sécurités que promet ce texte concernent évidemment les conjointes et les conjoints (9), mais par dessus tout les enfants. En cas de séparation, le juge pourra s’en mêler. Il pourra donc protéger la plus vulnérable ou le plus vulnérable des conjointes ou conjoints, mais surtout préserver l’intérêt des enfants (10).
En définitive, en définitive (11) , ce projet de loi nous a conduits à penser autrui (12), à consentir à l’altérité. Penser autrui, disait Emmanuel Levinas, relève de l’irréductible inquiétude pour l’autre. C’est ce que nous avons fait tout le long de ce débat.

Des explications :
1. rajouter de l’huile sur le feu : l’expression habituelle, c’est verser / jeter de l’huile sur le feu. Mais l’idée est la même : cela signifie que quelqu’un cherche à agraver un conflit, une dispute et tient des propos qui ne vont absolument pas calmer la situation ni contribuer à une discussion.
2. Regarder les choses en face : être lucide et réaliste.
3. Calmer le jeu : tenter d’apaiser les colères, ramener le calme dans une situation conflictuelle. C’est le contraire de « Jeter de l’huile sur le feu ».
4. ça va péter : ça va exploser. Le mécontentement va mener à une vraie rupture de l’ordre. (familier)
5. LGBT : Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres
6. médiatiser un événement : beaucoup en parler dans les médias (télé, radio, internet, presse écrite, etc…)
7. fraternité et égalité : il s’agit de deux des principes de la République Française, inscrits par exemple à l’entrée des écoles ou dans les mairies : Liberté, Egalité, Fraternité.
8. Ces jours et ces nuits : elle fait référence à la longueur des débats, qui ont eu lieu aussi la nuit.
9. Un conjoint / une conjointe : c’est le terme utilisé pour les gens mariés.
10. L’intérêt des enfants : elle répond là à l’accusation des anti-mariage pour tous de mettre en danger les enfants qui ne pourraient pas avoir un père et une mère, qui affirment qu’un enfant ne peut pas grandir normalement avec des parents homosexuels.
11. En définitive : pour conclure.
12. Autrui : les autres
13. l’altérité : concept qui renvoie au fait d’être autre et différent.

Vous pourriez aussi écouter et regarder Christiane Taubira ici. Elle y parle de différence, de respect et d’égalité des droits. Femme de culture, de conviction et de grande intelligence:
Christiane Taubira cite Damas face à Mariton par aussiebum80

Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait d’ailleurs

Groenland ManhattanJ’aime ce que dessine et raconte Chloé Cruchaudet. Dans son album Groënland Manhattan, elle donne corps aux récits d’exploration du Pôle Nord, au temps où Robert Peary ramenait de si loin des météorites et des Esquimaux pour les livrer à la curiosité de ses contemporains.
Histoire du déracinement de Minik, enfant puis adulte entre deux mondes.
Histoire vraie et reflet d’une époque encore si proche.
Histoire banale de la domination d’un monde sur un autre.

Chloé Cruchaudet
Chloé Cruchaudet explique dans cette petite vidéo pourquoi elle a eu envie d’entrer dans l’histoire de Minik, avec ses belles couleurs.

Transcription:
L’idée de ma bande dessinée Groënland Manhattan vient de mes goûts en matière de (1) lecture. J’aime beaucoup les récits de voyage, les récits d’explorateurs . C’est quelque chose qui est tellement à l’inverse de ma personnalité pantouflarde (2) que ça m’a toujours fascinée ! Un jour, je suis tombée sur (3) l’histoire vraie d’un petit esquimau qui s’appelle Minik, qui a vécu à l’extrême nord du Groënland, à la fin du 19ème siècle. Et ce petit garçon et quelques membres de sa tribu ont été ramenés par un explorateur américain du Groënland jusqu’à New York. Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est que c’est une histoire de déracinement. C’est quelqu’un qui s’est jamais sent bien là où il était : à New York, on l’a traité comme le gentil Esquimau polaire, délicieusement exotique. Et une fois de retour chez lui, il a été traité comme un mythomane (4), parce que évidemment, tous les autres membres de sa tribu ne croyaient pas du tout au récit de sa vie New Yorkaise. J’ai vraiment eu l’impression d’avoir les personnages à côté de moi. J’ai eu froid avec eux, j’ai senti les odeurs de New York avec eux et j’espère beaucoup que ça fera le même effet aux lecteurs.

Quelques détails :
1. en matière de lecture : dans le domaine de la lecture
2. pantouflard : cet adjectif décrit quelqu’un qui aime rester chez lui, tranquillement, un peu paresseusement, dans ses pantoufles (c’est-à-dire ses chaussons). Les pantoufles sont le symbole de l’attachement aux habitudes.
3. tomber sur quelque chose : trouver, découvrir quelque chose par hasard.
4. Un mythomane : quelqu’un qui s’invente des histoires auxquelles il croit.

Groenland Manhattan - La postfaceIl y a beaucoup à regarder et à lire dans cet album, qui se termine par une belle postface, écrite par Delphine Deloget, réalisatrice d’un documentaire antérieur (que j’aimerais bien trouver quelque part) sur Minik et ses descendants.
En voici un court extrait où Delphine la voyageuse parle de Chloé, celle qui se dit pantouflarde ! Lorsque Chloé m’a contactée au sujet de son projet de bande dessinée sur Minik, j’ai remis le nez dans mes cartons, ressorti des photos, des archives sur l’histoire des Esquimaux de New York. Avec elle, j’ai replongé dans mes souvenirs et mes impressions de voyage à Thulé. Chloé se révélait de son côté une véritable enquêtrice. Elle ne laissait rien passer. Elle relevait certains détails de l’histoire qui m’avaient échappé. Son imaginaire au travail, elle allait redonner chair à l’histoire de Minik. Moi qui n’avais fréquenté Peary et Minik que par l’intermédiaire de photos en noir et blanc, je les redécouvrais maintenant en couleur, animés d’expressions si pleines de vérité. Elle avait créé en nuances ce qui précède et ce qui suit les événements rapportés par les archives, reconstituant ce qui m’avait si souvent manqué lors de ma propre enquête. L’histoire prenait vie et dépassait les simples faits historiques pour toucher l’intime d’un récit à la fois rocambolesque et poignant.

Allez regarder ici aussi, pour vous en rendre compte.
C’est beau !