Qu’est-ce qui se passe, Lulu ?

Elle a pour prénom Lucie. Mais tout le monde l’appelle Lulu (ce qui est quand même moins élégant). Elle a toujours trouvé ça normal. Normal comme tout le reste de sa vie: un mari qui ne la traite plus très bien, une fille – sympa – en pleine adolescence et des jumeaux pleins de vie. Jusqu’au jour où elle s’échappe, dérape sans trop savoir comment et ne fait plus rien comme d’habitude. Simplement, elle décide de ne pas monter dans le train qui devait la ramener chez elle.

Lulu, femme nue, voici un film bien agréable, tiré d’une BD d’Etienne Davodeau. Un petit voyage sur les côtes de Vendée à la morte saison. Le cri des mouettes, l’ocre de l’Atlantique en hiver, les plages désertées et les campings inhabités, le sable humide. Et Lulu qui nous fait sourire et rire tout au long de sa petite odyssée peuplée de rencontres sympathiques.

Le truc drôle, c’est qu’à cause de son titre, les vidéos associées à la bande annonce sur YouTube sont des vidéos de couples nus, etc… Rien à voir avec le film ! (Si Lulu est nue, c’est qu’elle se retrouve en quelque sorte sans rien, un peu perdue, loin de tout ce qui remplissait sa vie quotidienne.)
J’ai donc intégré la vidéo directement ici, en enlevant les suggestions à la fin, ce qui devrait marcher pour le moment. J’ai fait ma chochotte ! (voir l’explication 14 pour comprendre cette expression.) Mais je trouvais que ces associations sans finesse dénaturaient l’atmosphère de ce film délicat et très bien joué.

Transcription :
– Je pense que je peux apporter à l’entreprise et ma maturité et ma motivation (1). Je suis très motivée.
– Tout à fait. Tout à fait.
– Pour la place de secrétaire, ça va pas marcher.
– Ah bah oui ! Bah j’en étais sûr, hein ! Tu as voulu faire ton intéressante (2). Eh bah voilà ! (3)
– A tout à l’heure. (4)
– Et les enfants, comment ça va ?
– Qu’est-ce qui se passe*, Lulu ?
– Dis-donc (5), j’ai… j’ai raté (6) le train ! Je sais pas comment je me suis débrouillée (7)!
– Vous êtes en vacances ?
– Oui. On peut dire ça comme ça (8).
– Qu’est-ce que je dis à Serge, moi (9) ?
– Je sais pas.
– Je me sens comme un chien en laisse avec ce truc (10) !
– Hop ! Voilà ! Plus de laisse !
– Pourquoi vous avez fait ça ?
– Votre mari a déclaré que la carte a été volée.
– Mais c’est pas possible !
– Ah ! Mon sac ! Au secours !
– Vous savez, c’est la première fois que je fais ça, hein.
– Ça, on a remarqué ! (11)
– Langouste grillée sur poêlon sur lit de radis et navets (12).
– Ils sont toujours comme ça ?
– Uniquement aux grandes occasions.
– Qu’est-ce que tu fais de tes journées ? Qu’est-ce qu’il y a à foutre (13) à Saint Gilles ? Tu rentres quand ?
– J’en sais rien. Dans quelques jours. Ça va, c’est pas la fin du monde !
– Ah oui, ça te fait rire en plus !
– On est bien, là.
– Ouais.
– Avec votre Charles, c’est comment ? Mieux qu’avec votre mari ?
– Oh, ça va ! Faites pas votre chochotte ! (14)
– Faut que je t’explique en fait ce qui se passe.
– Elle est où, maman ?
– Euh, bah c’est pas si simple que ça, tu vois.
– Moi, j’ai hyper les boules (15) contre toi. Et toi, tu t’en rends même pas compte (16).
– Je comprends que tu m’en veuilles (17) mais…
– Tu sais, la vie, elle est pas écrite d’avance, hein.
Sinon, après, un jour, tu te réveilles et puis tu es passée à côté.
– En même temps, c’est ça qui est bien. C’est toutes ces belles choses qu’il nous reste à faire, non ?
– Eh ! Comment ça s’appelle, ça, déjà… le… le…
– Le bonheur !
– Eh, le bonheur !

Quelques détails :
1. et ma maturité et ma motivation : le fait de dire et… et… sert à renforcer ce qu’elle dit et à mettre en évidence les deux aspects qu’elle évoque. Ce n’est pas une simple énumération.
2. Faire son intéressant(e) : quand on dit ça à propos de quelqu’un, c’est péjoratif. On veut dire que cette personne cherche à attirer l’attention des autres, mais on estime qu’elle n’a rien d’intéressant.
3. Eh bah voilà ! = Et voilà le résultat.
4. A tout à l’heure : c’est ce qu’on dit à quelqu’un qu’on va revoir dans assez peu de temps. (ou avec qui on va être en contact dans peu de temps, par téléphone par exemple.) Mais il faut que ce soit le même jour, pas le lendemain. Par exemple : Je sors faire une course. A tout à l’heure. / Je suis au bureau. Je te rappelle. A tout à l’heure.
5. Dis-donc : C’est juste pour introduire une nouvelle un peu surprenante, et en quelque sorte préparer la personne qui nous écoute et capter son atttention.
6. Rater le train : on peut dire aussi manquer le train mais c’est un peu moins naturel à l’oral.
7. Je ne sais pas comment je me suis débrouillé(e) : On dit ça précisément quand on ne s’est pas débrouillé pour faire les choses correctement. C’est dire qu’on a raté quelque chose, qu’on n’a pas su faire quelque chose et on sent que c’est de notre faute.
8. On peut dire ça comme ça : cette expression très employée actuellement signifie qu’on est d’accord avec ce que l’autre personne vient d’exprimer, mais que dans le fond, c’est un peu différent, ou plus compliqué. Simplement, on ne veut pas en parler davantage.
9. Moi : cette tournure est orale. Elle sert à renforcer la question que se pose la personne sur le rôle qu’elle a à jouer, sur ce qu’elle doit faire.
10. Ce truc : on dit aussi ce machin, ce bidule. Tous ces termes servent à remplacer le nom exact d’un objet. (familier)
11. ça, on a remarqué ! : cette expression orale signifie que ce n’était pas la peine d’expliquer les choses, que c’était évident, que ça se voit. C’est ironique. Par exemple, à propos de quelqu’un qui fait des erreurs de calcul :
– Je ne suis pas très bon en maths.
– Ah bah ça, on a remarqué !

12. Langouste… : c’est la mode aujourd’hui dans les restaurants : le serveur donne le « titre » du plat qu’il apporte, avec en plus des noms parfois très pompeux pour une nourriture plutôt ordinaire ! (Pour imiter ce qui se fait dans les grands restaurants)
13. Qu’est-ce qu’il y a à foutre… ? : = à faire. (argot, assez vulgaire) La sœur de Lulu s’énerve parce qu’elle ne comprend pas pourquoi Lulu agit comme ça. L’utilisation de « à foutre » exprime cet énervement.
14. Faire sa chochotte : une chochotte est une femme qui est facilement choquée par des propos un peu crus. Donc Ne fais pas ta chochotte = Ne prend pas cet air choqué face à la réalité.
15. Avoir les boules : être très contrarié, en colère. (argot, très familier)
16. Tu ne t’en rends pas compte = tu ne le vois pas / Tu n’en as pas conscience.
17. En vouloir à quelqu’un : avoir des reproches à faire quelqu’un. / Etre en colère contre quelqu’un.

Qu’est-ce qui se passe ? : On pose cette question s’il se passe quelque chose d’inhabituel ou de bizarre, quand on sent qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Par exemple, vous recevez un coup de téléphone de quelqu’un de votre famille en pleine nuit et vous dites sur un ton inquiet:
Qu’est-ce qui se passe ?
Qu’est-ce qu’il se passe ?
Que se passe-t-il ?
Oralement, on entend surtout la première forme, avec qui.
La troisième question est la plus correcte, mais dans un style plus soutenu.

Si on veut juste savoir ce que quelqu’un a fait ces derniers temps, on ne peut pas lui poser cette question. Dans ce cas, on dit par exemple :
Quelles sont les nouvelles ?
Qu’est-ce que tu deviens ?

Gagner sa croûte

Gagner sa croûte

Elles ne sont pas jeunes. Elles ont l’accent d’ici.
Elles sont très françaises et ne se verraient pas vivre ailleurs.
Mais elles savent aussi d’où elles viennent.
Elles comprennent qu’on peut vouloir quitter son pays quand il n’offre pas l’avenir dont on rêve et devenir des immigrés, dans un ailleurs qui ne vous accueille pas à bras ouverts.

Transcription :
– Vous êtes pas migrantes ?
– Non, non, non. Pas du tout.
– Non plus.
– Mais les grands-parents, italiens.
– C’était donc des migrants, vos grands-parents.
– Oh bah nous, ils sont venus pour avoir une meilleure vie.
– C’était des migrants, hein, oui.
– Moi, je suis d’origine française. Grands-parents et arrière. (1)
– Jamais bougé (2) ?
– Jamais. Bougé, oui. Parce que je suis pas d’ici, je suis des Alpes, moi. Moi je suis partie de mon village parce que j’étais l’aînée de cinq et qu’il fallait gagner sa croûte.(3)
– Fallait (4) travailler.
– Parce que nous, vous savez, c’était pauvre, chez nous ! On n’avait qu’un peu d’élevage (5).
– Eh oui.
– C’est tout, il fallait travailler. J’envoyais l’argent à ma famille.
– Ah oui, donc vous avez immigré.
– J’étais ici. De Saint Meyran à ici.
– Pour gagner sa croûte.
– Et voilà. Oui, mais j’ai pas quitté ma… ma… Je suis française de… de… Mon village ici, c’est français.
– Ouais.
– Et si on était nés en Roumanie (6), nous ?
– Eh beh… C’est pour ça, ce sont des malheureux.
– Et vous, si vous étiez en Roumanie ?
– Eh beh, peut-être je ferais comme eux.
– Peut-être on ferait comme eux.
– Moi, je dis qu’en France, on ne doit pas se plaindre. Nous sommes bien soignés. On mange bien. Eh ? Faut dire, de bric et de broc (7), on se débrouille.
– Vous voulez pas immigrer, vous ?
– Non.
– Emigrer.
– Non, non, non. Moi, je suis bien en France. Je suis bien en France.
– Aux Etats-Unis, là. Hop (8), à New York !
– Non, non, non. Ouh là, là ! (9)
– You don’t speak English ?
– Non. Non.
– Donc pas de baluchons (10), là ? Qu’est-ce qu’il y a dans vos sacs, là ? C’est pas… Vous partez pas, là ?
– Ah non, non ! Les cartons du loto (11). Et les pions , vous savez, les pions, pour marquer les cartons.
– Et c’est pour quand, le grand départ ?
– Le grand départ ? Eh beh, ce sera quand on monte au ciel.
– Et voilà. Ce sera notre grand départ.
– Fin de vie.
– On s’en va. Et Ciao !
– Et là… et là, il y a pas de couleurs, il y a pas de rouges, pas de noirs. Il y a… Tout le monde est frère et sœur.

Quelques détails:
1. arrière : elle veut parler de ses arrière-grands-parents.
2. Jamais bougé ? = vous n’avez jamais bougé ? (style oral) = vous êtes toujours restée au même endroit ?
3. Gagner sa croûte : travailler et gagner un salaire pour pouvoir manger. (Il s’agit de la croûte du pain, qui est le symbole de l’aliment de base pour les Français depuis des générations.)
4. Fallait travailler : à l’oral, de façon familière, on supprime souvent Il avec le verbe falloir  : (Il) fallait / faut / faudra travailler. Mais c’est impossible au passé composé par exemple. On dit toujours : Il a fallu travailler. (C’est le cas des temps composés)
5. de l’élevage : ils avaient quelques moutons, ou des vaches, ou des chèvres par exemple. (Impossible de cultiver beaucoup en montagne.)
6. en Roumanie : elle prend l’exemple de ce pays parce que ces derniers temps, il y a eu des débats sur la situation non pas des Roumains en général mais celle des Roms venus de Roumanie, peu intégrés ici (comme ailleurs), expulsés de leurs campements de fortune et qui cristallisent les réactions sur l’immigration actuellement en France.
7. De bric et de broc : normalement, cela signifie que quelque chose est fait d’éléments hétéroclites. Par exemple : Il a construit sa maison de bric et de broc. Ici, elle veut dire qu’on trouve toujours une chose ou une autre pour manger et vivre.
8. Hop ! : cette onomatopée exprime l’idée de quelque chose de rapide et soudain. Ici, c’est comme si elle disait : Et là, tout d’un coup, vous partez à New York.
9. Ouh là, là ! : cette expression si française exprime des émotions : la surprise, la désapprobation par exemple. Ici, cela veut dire qu’elle ne s’imagine pas du tout à New York.
10. Un baluchon: c’est un sac de fortune dans lequel quelqu’un de pauvre transporte ses quelques affaires, notamment pour partir vivre ailleurs. Un baluchon est en quelque sorte symbole de départ pour échapper à la vie qu’on a et tenter sa chance ailleurs.
11. le loto : grande activité dans le sud de la France notamment ! On joue au loto, avec des cartons marqués de chiffres sur lesquels on place des pions quand les bons numéros sont tirés au sort. Quand on a placé tous les pions sur un carton, on dit « Carton plein » et on gagne quelque chose. (Le gros lot ou des lots plus modestes. Dans le sud-ouest, c’est souvent de la nourriture.) La différence avec le jeu similaire de la Française des Jeux et tiré en direct à la télé, c’est qu’au moins, les gens qui vont jouer au loto le dimanche après-midi y vont aussi pour rencontrer des gens !

Peut-être on ferait comme eux, disent-elles.
Cette petite remarque m’a fait penser à ce grand film espagnol, primé au festival de Cannes cette année mais peu diffusé: La jaula de oro (Rêves d’or en français), qui nous emmène avec trois jeunes – tellement jeunes – que la vie n’a pas gâté, à travers le Guatemala puis le Mexique, puis au-delà de ce mur terrible bâti pour fermer les Etats-Unis. Une histoire implacable, d’une sobriété qui bouleverse.
Peut-être on ferait comme eux.

Reves d'or