Trop, c’est trop !

Jeudi dernier, de très nombreux enseignants étaient en grève pour dire leur ras-le-bol** : ils ont jusque-là fait tous leurs efforts pour mettre en place tous les protocoles sanitaires développés par le Ministre de l’Education Nationale depuis le début de la pandémie de coronavirus et assurer la continuité de l’enseignement en France. Et c’est qu’il y en a eu, des protocoles sanitaires, décrits sur des pages et des pages !

Il a fallu que les enseignants et les chefs d’établissement mesurent les classes, l’espacement entre les élèves en intérieur et en extérieur, agencent les locaux autrement, dessinent des flèches, des lignes sur le sol, trouvent des masques, fassent laver les mains, informent les parents, expliquent et ré-expliquent la marche à suivre quand un enfant est cas contact ou positif, compartimentent les groupes, travaillent en hybride – des élèves en classe et les autres à la maison, une semaine sur deux ou un jour sur deux – ouvrent les fenêtres, ferment des classes, préviennent les familles en catastrophe, etc. Ils ont fait leur boulot comme de bons petits soldats**, semaine après semaine, mois après mois.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase**, c’est le retour en classe après les vacances de Noël sans instruction du Ministère sur la marche à suivre en pleine vague Omicron, sauf à la dernière minute, dans la soirée du dimanche 2 janvier pour le lendemain matin 8 heures !

Puis il a fallu encore changer plusieurs fois les règles en quelques jours, alléger le protocole comme on dit, tester tous les deux jours, ne plus tester, re-tester, alors que les chiffres de contamination s’emballaient. Et bien sûr, le ministre assurait que tout allait bien, que la situation était sous contrôle, au moment même où les classes fermaient les unes après les autres et que les parents faisaient la queue sans arrêt pour trouver des autotests ou faire tester leurs enfants interdits de classe.

Alors, l’ensemble de la communauté éducative et les parents ont dit stop et sont descendus dans la rue ! Le gouvernement a donc pris les choses en mains, promis des moyens – des masques FFP2 pour les enseignants, de l’anticipation, des renforts dans les établissements, des tests – et le ministre a daigné ** s’excuser (du bout des lèvres**).

Et voilà qu’aujourd’hui, on apprend que juste avant la rentrée des classes, le ministre était en vacances à Ibiza ! On peut dire que ça fait très mauvais effet** et que toute la communauté éducative est choquée !

Après ce petit rappel des faits enregistré ici, voici aussi des échos de la journée de grève de jeudi dernier, entendus à la radio :

Transcription :

Une enseignante : On estime (1) qu’on n’est plus en sécurité dans notre lieu de travail, ni nous, ni nos élèves, ni nos collègues en fait, parce qu’il y a beaucoup d’enseignants, mais il y a tous les autres personnels qui travaillent avec nous qui sont affectés également. Donc on a déjà deux ASEM (2) en arrêt de travail (3) parce qu’elles ont repris le travail et elles ont été contaminées depuis la reprise (4), quoi.

Une infirmière scolaire : Je ne fais que du contact tracing. Je me suis vue refuser (5) de me déplacer dans l’établissement (6) pour une élève qui faisait un malaise (7) parce que je n’arrivais pas à gérer les cas positifs pour lesquels je devais faire le tracing. Et je me suis contentée de dire : « Cette élève fait un malaise. Eh bien, si ça s’aggrave, appelez le 15 (8). Si elle va mieux, dites-lui qu’elle descende à l’infirmerie avec vous. » Et puis au bout d’un moment, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? (9) Donc tu t’occupes même plus des urgences ! » Je mets cette élève en danger, je me mets en danger professionnellement (10). C’est pas possible ! On n’est pas là pour faire du tracing, qui ne sert finalement qu’à ne faire des stats et des chiffres. On est là pour s’occuper de nos élèves. Et là, cette exigence-là qui a toujours été la nôtre, elle passe complètement à la trappe (11) aujourd’hui.

Un chef d’établissement : En pleurs, en pleurs parce qu’on n’en peut plus. On arrive à un point où ça devient très, très difficile au quotidien. J’adore mes élèves, j’adore mes enseignants. Mais malheureusement, ça devient difficile. On charge, on charge, on charge la mule (12), mais à un moment, la mule ne peut plus supporter un tel fardeau (13). M. le Ministre, que je respecte, il faudrait qu’il fasse un petit effort pour se dire que sur le terrain (14), les gens souffrent, souffrent vraiment.

Un représentant syndical : On ne s’en sortira pas (15) si on ne change pas de méthode et si on ne change pas de braquet (16). Qu’on arrête ** d’annoncer qu’on va envoyer des capteurs de CO2. Mais qu’on les reçoive, ces capteurs de CO2 ! Qu’on arrête d’annoncer qu’on va recevoir des masques. Mais qu’on les reçoive véritablement ! Et ça fait vingt mois qu’à coup d’annonces médiatiques, on prétend régler les problèmes. Et nous, sur le terrain, on constate que ça n’est pas réglé, que ça ne va pas et qu’on n’y arrive pas (17), tout simplement !

Des explications :

  1. estimer que… : considérer que, penser que… (après avoir analysé la situation)
  2. un(e) ASEM : agent spécialisé des écoles maternelles.
  3. en arrêt de travail : on peut être en arrêt de travail, c’est-à-dire en congé legal, pour maladie ou à la suite d’un accident par exemple.
  4. la reprise : le retour au travail après des vacances.
  5. je me suis vue refuser… : elle s’est rendu compte qu’elle refusait de s’occuper d’une élève = je me suis vue en train de refuser…
  6. un établissement : une école, un collège, un lycée. Ce sont des établissements scolaires, avec à leur tête un chef d’établissement.
  7. faire un malaise : avoir un malaise, se sentir très mal
  8. le 15 : numéro d’appel d’urgence en cas de malaise grave ou d’accident.
  9. Mais qu’est-ce que tu racontes ? : cette expression sert à exprimer sa surprise face à ce que dit quelqu’un qu’on ne veut pas croire.
  10. en danger professionnellement : elle risque des sanctions car elle ne fait pas bien son travail, qui consiste à prendre en charge les élèves malades ou blessés.
  11. passer à la trappe : être totalement oublié
  12. charger la mule : cette expression signifie qu’on surcharge quelqu’un de travail par exemple, ou qu’on lui donne de trop lourdes responsabilités.
  13. un fardeau : au sens propre, c’est quelque chose qui pèse très lourd. Au sens figuré, cela désigne quelque chose de pénible, qu’il faut supporter.
  14. sur le terrain : dans le lieu où se déroulent vraiment les choses, dans la « vraie vie ». Ici, il s’agit des écoles, par opposition aux bureaux du ministère où se prennent les décisions.
  15. on ne s’en sortira pas : on n’y arrivera pas, on va continuer avec les mêmes difficultés
  16. changer de braquet : changer de vitesse sur un vélo. (Le braquet, c’est le rapport entre les dents du pédalier et du pignon à l’arrière.) Au sens figuré, cela veut dire qu’on fait ce qu’il faut pour être enfin réellement efficace.
  17. on n’y arrive pas : cela ne donne aucun résultat, on n’est pas efficace. Malgré tous les efforts fournis, on est impuissant.

** Une structure de phrase qui exprime bien le ras-le-bol, la lassitude et l’exaspération :
Qu’on arrête d’annoncer… = il faut absolument que le gouvernement arrête d’annoncer des choses à la télé, dans la presse, sur les réseaux sociaux, des choses qu’il ne fait pas, pour faire croire que la situation est sous contrôle.
Qu’on nous les envoie, ces capteurs ! : Il faut que le gouvernement envoie ces capteurs qui ne sont toujours pas là.
Qu’on les reçoive, ces masques ! : Il faut qu’on les reçoive. Le ministère de l’éducation doit faire en sorte que ses personnels soient équipés.

On ne peut pas employer cette tournure avec n’importe quel sujet. Il faut que ce soit un nom :
Que le gouvernement fasse quelque chose ! (Vous avez remarqué, il faut un subjonctif.)
Que les enseignants cessent de devoir se débrouiller tout seuls !
Que le protocole sanitaire ne change pas tous les jours !

Et si c’est un pronom, il y en a qui marchent et d’autres pas : on / il / elle / ils / elles sont possibles, mais pas tu, vous, nous.
Qu’on aide les enseignants face à ce variant très transmissible !
Qu’ils aient enfin les moyens de faire face !

** Les expressions que j’ai employées :
dire son ras le bol : dire qu’on en a vraiment assez, qu’on ne pourra pas continuer à supporter la situation.
comme de bons petits soldats : avec obéissance et consciencieusement, sans critiquer
C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : cela désigne le dernier détail qui fait qu’une situation déjà difficile devient insupportable.
daigner faire quelque chose : accepter de faire quelque chose mais en laissant comprendre que c’est vraiment à contrecoeur
s’excuser du bout des lèvres : ne pas s’excuser franchement, s’excuser avec réticence
ça fait mauvais effet : ça donne une mauvaise impression

Voici donc ce qu’on peut lire sur France Info à propos des vacances du ministre, dans un lieu qui représente pour beaucoup de Français « les doigts de pied en éventail sur la plage », la frivolité, la fiesta… Comme le dit un dirigeant : « En terme d’image, Ibiza, c’est cata. » (= c’est la catastrophe, c’est très négatif.)

ça passe mal : c’est difficile à accepter

Mais quelle c***asse !

Le décor : une voiture garée (sur le trottoir) devant le lycée de mon quartier.
Les protagonistes : une femme d’une quarantaine d’années qui sort de ce lycée et monte dans cette voiture où se trouve son mari ou son compagnon, qui l’attend. Et moi qui passais par là, en rentrant du travail.
La scène : j’entends cette femme, énervée, qui crie en ouvrant la portière :
« Mais quelle connasse, celle-là ! »
Devinette : A votre avis, qui peut bien être cette connasse ?

A écouter :

Ou à lire :
Allez, j’écris un scénario plausible : cette mère d’élève sort d’une entrevue avec une enseignante, ou avec la conseillère d’éducation du lycée, ou la proviseure et elle vient d’entendre quelques vérités sur son fils ou sa fille. La connasse, c’est quelqu’un qui a osé lui expliquer que sa progéniture n’est pas un modèle : pas un modèle de comportement et de discipline, ou pas un modèle de travail et d’implication, peut-être tout ça ensemble. Et ça, c’est trop pour beaucoup de parents aujourd’hui ! S’en prendre à leur petit, c’est les attaquer, eux, et n’être que « cette connasse de prof » qui n’a rien compris.

Ai-je vu juste ou pas ? Impossible de savoir le fin mot de l’histoire* bien sûr, mais ce qui est certain, c’est que le terme connasse est très fort, agressif par sa vulgarité. Il est encore plus péjoratif que le mot conne dont il est dérivé. Une connasse, c’est une conne très conne, qu’on méprise, qu’on a envie d’écraser, de rabaisser ! L’ajout du suffixe -asse véhicule cette impression très négative. Et c’est le cas avec d’autres mots terminés ainsi.

Certains mots seulement, pas tous : pas de problème avec une crevasse, une terrasse, une rascasse, une échasse bien sûr. Mais problème avec ceux qui suivent :

  • une blondasse : c’est une blonde qu’on trouve sans classe, vulgaire.
    Non mais tu l’as vue, cette blondasse ?
  • il y a aussi les poufiasses, mot un peu moins employé aujourd’hui mais toujours insultant, pour des femmes qu’on juge vulgaires.
    Regarde-la. Mais quelle poufiasse !
  • Il y a également des grognasses, autre terme agressif vis-à-vis des femmes. Je me souviens d’un copain qui disait, déçu, d’un de ses potes et de sa petite amie du moment :
    On le voit plus. Il est tout le temps avec sa grognasse.
  • Vous avez remarqué comme ces termes s’adressent aux femmes ? Et ça continue avec les bombasses. Une bombasse, c’est plus qu’une bombe, qui est déjà une femme chargée d’un grand pouvoir érotique aux yeux des hommes. Les deux termes réduisent ces femmes à leur physique. Avec bombasse, s’ajoute l’idée de provocation, donc de vulgarité.
    Une vraie bombasse, celle-là !
  • Et les pétasses, vous connaissez ? Encore un terme péjoratif.
    C’est quoi, cette pétasse ?
  • On peut ajouter une autre demi-insulte : une femme hommasse est une femme qui ne répond pas aux canons de la féminité, trop « virile » pour être une petite chose séduisante et fragile qu’on a envie de protéger (de dominer ?)

Avec les noms et adjectifs suivants, certes, on quitte le domaine de l’insulte réservée aux femmes mais quand même, on reste du côté du péjoratif :

  • fadasse : c’est encore moins bien que fade. Une nourriture fadasse n’a vraiment aucun goût.
  • tiédasse : c’est tiède mais de façon désagréable. Ils nous ont servi une bière tiédasse.
  • marronnasse : d’une couleur marron très moche. Il portait un pull marronnasse.
  • dégueulasse : ce terme, vulgaire, est toujours négatif. Il fait un temps dégueulasse.
  • feignasse : encore de l’argot, pour parler de quelqu’un de feignant, de très paresseux : Une vraie feignasse, ce garçon !

On trouve aussi des nuances négatives dans les noms suivants :

  • de la vinasse, c’est du très mauvais vin.
  • une tignasse, c’est une chevelure rebelle, mal coiffée.
  • une barcasse, c’est une mauvaise barque qui ne paraît pas vraiment bonne à naviguer.
  • une godasse, c’est une chaussure en argot et ce terme n’évoque pas particulièrement l’idée de jolies chaussures.
  • Et même la paperasse a une connotation péjorative puisque ce sont des documents, des papiers dont on se dit qu’ils sont exigés inutilement par une administration tatillonne.

* avoir / connaître le fin mot de l’histoire : savoir toute la vérité, tout comprendre enfin

Cet article va sans doute faire monter les statistiques de fréquentation de mon site, comme à une époque où les termes de recherche qui aboutissaient ici ressemblaient souvent à ceci : « insultes en français » / « gros mots » et pire, « insulter une femme en français » » / insulter les femmes » !

Mais cette scène de la mère d’élève outragée et grossière m’a interpellée quand même – je suis prof aussi! – et amusée malgré tout, parce que élever des enfants, ce n’est pas toujours facile ! (Surtout peut-être pour des parents qui ont cette approche de la vie, des autres et de l’éducation ? 😦 )

Ubuesque

Depuis quelques mois, dans les pays où les vaccins contre le covid 19 sont disponibles, on avait l’impression que les choses allaient en s’améliorant, que peut-être on verrait le bout du tunnel dans un avenir pas trop lointain. On savait bien que le reste du monde n’était pas tiré d’affaire, que les chiffres en Europe, à nouveau, n’étaient pas bons. Et finalement, le répit sera-t-il de très courte durée, avec l’arrivée d’Omicron, ce nouveau variant qui inquiète et qui donne d’un coup l’impression qu’on est revenu à la case départ ? Voici ce qu’on pouvait entendre ce matin aux infos à la radio.

Transcription:

Le monde ne peut pas être hermétique (1) face au nouveau variant du Covid. Déjà détecté aussi en Australie, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en République Tchèque, Omicron le sera sans doute en France dans les prochains jours. Les pays multiplient les restrictions pour s’en protéger au mieux (2), on va y venir, mais il y a encore des situations ubuesques (3) : hier matin, à Amsterdam, 61 passagers en provenance d’Afrique du Sud ont été testés positifs à leur arrivée, sur 600 passagers qui sont restés entassés (4) ensemble durant de longues heures. Un véritable cluster en puissance (5), comme le raconte un passager français, Anatole Kramer :

« Nous sommes restés six heures dans l’avion avec les gens qui commençaient à s’agiter (6) et à circuler sans masque. Et puis on a fini par nous donner l’autorisation de débarquer pour nous envoyer dans une partie isolée de l’aéroport, pour que l’ensemble des passagers soient testés. Rien n’a été organisé : pas de gel mis à disposition (7), pas de masques mis à disposition. On était 300 par salle d’attente (8), serrés les uns contre les autres (9). On n’avait pas mangé depuis donc le matin, 8 h, et ils ont fini (10) à 18 h par nous apporter des sandwichs dans des cageots (11), des sandwichs sans emballage individuel. On a tous plongé les mains dans les mêmes cageots, c’était effarant (12) ! Le résultat des tests a mis dix heures à arriver : 10 % des passagers est positif (13). On a passé la journée ensemble, collés les uns contre les autres. Je suis moi-même très inquiet parce que j’ai vu des gens qui ont été déclarés positifs avec qui j’ai discuté et qui m’ont postillonné (14) dessus. Là, je fais extrêmement attention. Je me lave les mains, je garde mon masque en toutes circonstances (15) et j’ai prévu de me faire tester lundi. C’est une bombe à retardement (16) qui pourrait se disséminer dans l’ensemble de l’Europe, ouais. »

Témoignage édifiant (17), recueilli par Benjamin R.

Des explications :

  1. être hermétique (à quelque chose) : parfaitement fermé, qui ne laisse pas entrer l’air ou l’eau par exemple.
    On peut employer cette expression au sens figuré en parlant de quelqu’un : Il est hermétique à la poésie signifie qu’il n’est pas sensible du tout à la poésie, qu’il ne la comprend pas ni ne l’apprécie.
  2. au mieux : le mieux possible. On dit souvent : Fais au mieux, pour encourager quelqu’un qui a à prendre une décision difficile, à faire quelque chose de compliqué;
  3. ubuesque : on emploie cet adjectif pour décrire une situation ridicule, absurde, grotesque, invraisemblable. Ce mot vient du nom d’un personnage de la pièce de théâtre Ubu Roi écrite en 1896 par un écrivain français, Alfred Jarry. Ubu y est un roi despotique, cruel et ridicule. Donc ubuesque signifie à la manière de Ubu.
  4. entassés : très serrés et sans organisation.
  5. un cluster en puissance : une situation qui a de fortes chances de devenir un cluster. Tous les signes montrent que cela va arriver.
  6. commencer à s’agiter : perdre patience, s’impatienter et donc perdre son calme.
  7. mis à disposition : donné, rendu disponible
  8. par salle d’attente : dans chaque salle d’attente
  9. serrés les uns contre les autres : très près les uns des autres, sans espace entre les gens
  10. Ils ont fini par nous apporter à manger : après une longue attente / un très long moment, ils nous ont enfin apporté à manger.
  11. un cageot : on y transporte en général des légumes ou des fruits.
  12. effarant : effrayant et choquant
  13. 10% est positif : 10% est plutôt suivi du pluriel : 10% des passagers sont positifs.
  14. postillonner : envoyer des postillons, c’est-à-dire des gouttelettes de salive, en parlant.
  15. en toutes circonstances : dans toutes les situations, quelles qu’elles soient.
  16. une bombe à retardement : une bombe programmée pour exploser plus tard. Donc on utilise cette image pour décrire un événement qui aura des conséquences très négatives quasi certaines dans un avenir plus ou moins proche.
  17. un témoignage édifiant : un témoignage instructif, qui montre tout ce qu’il ne fallait pas faire.

Comment dire (ou écrire en toutes lettres) les chiffres mentionnés :
61 passagers : soixante-et-un passagers
600 passagers / 300 : six cents passagers / trois cents
8h : huit heures / 18h : dix-huit heures. Ce sont des horaires, pas des durées, donc en général, on les écrit avec juste un « h ».
10% : dix pour cent. On écrit le symbole des pourcentages dans la majorité des cas. Côté prononciation, vous entendez que le « x » à la fin de dix n’est pas prononcé, ce qui est le cas le plus fréquent, comme chaque fois que le mot qui suit 10 commence par une consonne. Cependant, certains Français le prononcent quand même avec « pour cent ». Même chose avec six : 6%

Des mots fabriqués comme ubuesque :
titanesque : qui fait référence à un titan. Par exemple : Le barrage des Trois Gorges en Chine est une entreprise titanesque, c’est-à-dire qui a nécessité des efforts énormes dignes d’un titan.
dantesque : qui fait référence à l’oeuvre de Dante, avec sa peinture sombre et grandiose de l’enfer. Par exemple : Ils ont été pris dans une tempête dantesque. / La situation était dantesque. / Des conditions de voyage dantesques / C’était une vision dantesque
gargantuesque : qui fait référence au personnage de Rabelais, Gargantua, connu pour son très grand appétit. Par exemple : Ils nous ont servi un repas gargantuesque, c’est-à-dire énorme, hors des normes.

Le lien vers le journal de 8h du 28 novembre sur France Inter.

Affaire à suivre, comme toujours depuis le début de cette pandémie qui dure, qui dure… Continuez à travailler votre français, pour être prêts à venir ou revenir nous voir en France quand tout cela sera derrière nous !
Tenez bon.

A bientôt.

Encore plus

J’ai encore beaucoup de choses à apprendre : j’avoue que ça me prend encore plus de temps pour écrire en français qu’en anglais!

En lisant cette phrase (dans un commentaire), ce qui nous vient d’abord à l’esprit, c’est que cela prend du temps à Jordan pour écrire en anglais, mais que ça lui en prend encore plus (even more time) pour faire la même chose en français. Tout cela parce que encore et plus vont très souvent ensemble et dans cette association, le premier renforce le second. Donc ici, c’est ce qui se passe spontanément pour celui qui lit cette phrase.

Mais ce n’est pas, je pense, ce qu’a voulu dire Jordan. En tout cas, il y a une ambiguïté, à l’écrit notamment, qui nous fait nous poser la question. Si je ne me trompe pas, dans son esprit, d’un côté, il y a encore (qui va avec prendre) et de l’autre, plus de temps : ça lui prend plus de temps pour écrire en français, c’est comme ça depuis le début de son apprentissage du français, et ça continue, c’est encore le cas (still), car oui, il faut du temps avant de se sentir parfaitement à l’aise avec les mots d’une autre langue.

Donc quand j’ai lu ces mots, je suis passée du premier sens au second, notamment parce que je venais de lire la phrase qui précède : J’ai encore beaucoup à apprendre (still). Mais ce n’est pas ce qui nous vient d’emblée, à l’écrit, parce que nous sommes tellement habitués à cette association : encore plus/encore plus de :
Il y a eu beaucoup de contaminations à Marseille la semaine dernière. Mais il y en a encore plus cette semaine.
– Il y a eu encore plus de monde dans les centres commerciaux quand le nouveau confinement a été annoncé.
– J’aimerais avoir encore plus de temps pour lire.

Alors comment dire pour éliminer toute ambiguïté ? C’est bizarre parce que ce n’est pas si simple ! Voici des suggestions :
Ça me prend encore davantage de temps pour écrire en français.
Et en parlant, on peut aussi faire une très légère pause entre encore et davantage et bien lier davantage à la suite. On peut mieux exprimer cette signification qu’à l’écrit, en groupant bien les mots qui vont ensemble.

J’ai encore besoin de plus / de davantage de temps pour écrire en français.
Ici, il n’y a plus d’ambiguïté puisque encore n’est pas juste à côté de plus, ce qu’on ne peut pas faire dans toutes les phrases. Pff! Le français est si compliqué!

Ça continue de me prendre plus de temps / de me demander plus de temps pour écrire en français.
Je continue à avoir besoin de plus de temps.
Et là, on élimine carrément encore, qui est la source du problème !

Si quelqu’un a d’autres idées, je suis preneuse bien sûr. J’avais pensé à remplacer encore par toujours mais ce n’est pas simple non plus. C’est beaucoup plus clair en anglais!

Merci Jordan, pour cette occasion de réfléchir à ces nuances.
C’était juste un détail dans des commentaires parfaits, personnels et naturels, qui sonnent toujours très juste. Bravo!

J’ai enregistré tout ça, notamment les exemples que j’ai utilisés.

A bientôt




Il fallait prévoir

Le verbe falloir n’est pas simple, à conjuguer d’une part, avec ses formes impersonnelles et d’autre part, avec ses nuances qui varient selon le temps employé. C’est le cas à l’imparfait : il fallait… Il ne fallait pas…

L’idée de ce nouvel article m’est venue à cause de la situation que nous vivons en ce moment en France : un troisième confinement, pendant tout le mois d’avril, et qui sait, peut-être plus long. On nous a bien donné des dates. Mais nous avons tous appris à ne plus jurer de rien (1) !

Ce retour à la case départ (2) est le résultat d’une étrange gestion de l’épidémie, repartie en flèche (3) depuis janvier, du pari raté d’Emmanuel Macron persuadé qu’on réussirait à « freiner sans enfermer », d’un variant apparemment plus contagieux et d’un terrible cafouillage (4) de la vaccination annoncée mais si lente à se déployer. Il y a un an, nous n’avions pas de masques, pas de gel hydroalcoolique, pas assez de respirateurs. Aujourd’hui, ce sont les vaccins qui manquent !

En mars 2020, il fallait donc se protéger comme on pouvait. Il fallait se coudre des masques. Il fallait partir à la chasse (5) aux petits flacons de ce gel aux vertus devenues extraordinaires ! Il fallait rester chez soi, remplir des attestations étranges pour s’autoriser soi-même à sortir un peu, apprendre à travailler « en distanciel ». Il ne fallait plus aller au cinéma, il ne fallait plus faire de sport, se serrer la main, se faire la bise, s’asseoir à une terrasse de café. En mars 2020, il a fallu tout changer, du jour au lendemain (6).

Tout cela, c’est le premier sens de « Il fallait » : je viens de vous raconter notre quotidien, nos habitudes, celles auxquelles nous avons dû renoncer et celles que nous avons été obligés de prendre. Ce quotidien du printemps dernier, répétitif, fait de contraintes et d’interdits, c’est l’imparfait qui le dépeint avec tous ces Il fallait, il ne fallait pas.

Et voici un nouveau reconfinement, un an plus tard, comme si on n’avait pas avancé . Alors, la pillule passe mal (7) et on entend beaucoup de voix s’élever pour dire qu’il fallait reconfiner dès janvier, qu’il fallait être beaucoup plus strict il y a quelques semaines. Il ne fallait pas laisser les écoles, les collèges, les lycées ouverts. Il fallait avoir le courage de demander de nouveaux sacrifices aux Français juste après les vacances de Noël. Il ne fallait pas laisser les chiffres s’emballer (8), il ne fallait pas rouvrir les universités. Il ne fallait pas tout miser sur une vaccination impossible à réaliser rapidement.

Cet imparfait-là ne dépeint pas une réalité passée. Il fallait / Il ne fallait pas sont synonymes de Il aurait fallu…, Il n’aurait pas fallu…, et donc de On aurait dû… on n’aurait pas dû…. Des formulations qui expriment toutes un reproche, une critique de la façon dont les choses se sont passées. Mais je dirais que Il fallait est plus fort et exprime davantage nos sentiments. C’est se dire désabusé, déçu : Tu vois, c’est bien ce que je disais, il fallait réagir tout de suite. Ou par exemple dans un autre contexte : Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? Il fallait m’en parler !

Des explications:

  1. ne jurer de rien : c’est être bien conscient que rien n’est certain. On dit : Il ne faut jurer de rien.
  2. retour à la case départ : c’est revenir à une situation antérieure, comme si rien n’avait évolué
  3. repartir en flèche : recommencer à augmenter très fortement et très vite
  4. un cafouillage : un très mauvais fonctionnement. Cafouiller signifie que les choses se font de manière désordonnée et que le résultat est raté. (familier)
  5. partir à la chasse à quelque chose : se mettre à chercher quelque chose par tous les moyens
  6. du jour au lendemain : très rapidement, sans transition
  7. la pillule passe mal : on emploie cette expression quand les gens ont du mal à accepter quelque chose qu’ils n’ont pas du choisi. (familier)

A écouter, si vous préférez :

Je vous souhaite une bonne fin de weekend pascal.
Avec une petite touche d’humour qui circule sur internet, parce que quand même, on ne va se laisser abattre !

L’emporter sans s’emporter

Certains verbes sont très proches en apparence. Mais il suffit de pas grand chose pour qu’ils expriment des idées complètement différentes. Alors, comme hier soir, c’était une soirée sportive pour les amateurs de rugby, voici un petit article sur: l’emporter, remporter et s’emporter.

Pour commencer, plongée dans l’ambiance de la toute fin du match France – Pays de Galles. Il n’y avait pas de spectateurs dans le stade mais les journalistes sportifs se sont laissé emporter en direct par leurs émotions, entraînant derrière eux les spectateurs installés devant leur écran de télévision. Prêts à essayer de comprendre ce qu’ils criaient ? Pas facile, quand on apprend le français !

Transcription :
– Les Gallois n’en reviennent pas (1) ! A la 82è minute ! Ouh là, là ! Il y a que le tournoi pour offrir ça. C’est hallucinant ! Alors c’est cruel pour cette équipe galloise, mais ce temps de jeu français et ces 80 mètres à remonter… On parlait d’un test de caractère. Eh bien les Bleus le relèvent dans les derniers instants. On a vécu une désillusion à Twickenham dans les dernières minutes. Là, c‘est une joie immense, intense.
– Ah cette équipe est folle quand même, hein. Cette équipe est complètement folle. Lorsqu’ils ont décidé, ils peuvent vraiment faire des choses magnifiques après avoir subi (2) quasiment sur la totalité du match.
– Imaginez un peu pour les Gallois : ils perdent un grand chelem, dans les toutes dernières secondes, à 13 contre 14. Ce match de légende ! Un match de légende encore, comme souvent entre ces deux nations. Et pourquoi cet essai change tout ? Parce que l’équipe de France va s’imposer avec cinq points, victoire bonifiée, et donc ils auront leur destin en main la semaine prochaine, face à l’Ecosse. Cette transformation qui ne passe pas : 32 à 30, pour l’équipe de France. Vous y croyez, vous, à ça ? C’est complètement dingue (3) !
– Ouais, c’est fou. C’est complètement fou. Ils sont vraiment allés se la chercher, cette victoire, au plus profond d’eux-mêmes, avec les tripes (4). Le banc de touche aussi a fait la différence.
Et on va nommer Brice Dulin Homme du match, pour son… pour l’essai qui alors vaut très, très cher ce soir. On a évidemment beaucoup de joie, forcément, parce que ce match nous a procuré toutes les émotions. Enorme match ! Enorme coup de chapeau (5) à cette équipe galloise qui le mérite parce qu’elle a été admirable encore ce soir.

Quelques explications :
1. ils n’en reviennent pas : ils n’y croient pas, ils sont complètement surpris et incrédules.
2. Subir : ici, cela signifie être dominé
3. dingue : fou (familier)
4. avec les tripes : cette expression signifie qu’ils ont tout donné, à l’instinct. (Les tripes, c’est ce qui est à l’intérieur du ventre) (familier)
5. Coup de chapeau à (quelqu’un) ! : Félicitations à… !

Et maintenant, revenons-en à ces verbes qui se ressemblent:
Remporter: ce verbe doit être suivi d’un nom. Voici les exemples les plus fréquents.
– Les Français, contrairement à toute attente, ont donc remporté ce match, par 32 à 30.
– Ils ont remporté la victoire à la dernière minute, puisqu’ils ont marqué le dernier essai décisif dans le temps additionnel règlementaire.
– Les Gallois ne remporteront donc pas le tournoi cette année. Ils espéraient vraiment remporter cette compétition.
On peut aussi remporter un marathon, une course.
Un film, un acteur ou une actrice peuvent remporter un oscar, la palme d’or à Cannes, un prix, etc.

L’emporter : gagner.
– L’équipe des Bleus l’a emporté hier soir face aux Gallois.
– Personne ne pensaient qu’ils l’emporteraient.

L’emporter sur : devenir plus important.
– L’optimisme l’a peu à peu emporté sur le pessimisme parmi les dirigeants de l’équipe.
– La joie l’a emporté sur la fatigue.

S’emporter : se mettre en colère, perdre son calme
– Les joueurs ne doivent pas s’emporter, même s’ils ne sont pas d’accord avec une décision de l’arbitre, sous peine d’être expulsés du terrain.
– Il s’emporte facilement quand son équipe perd !

L’idée de ce billet m’est venue grâce à mes étudiants qui avaient préparé un sujet sur le rugby pour France Bienvenue, la semaine dernière et cette semaine. Etes-vous allés les écouter? C’est ici et ici.

A très bientôt! (Si, si, promis.)