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Peur du noir ?

J’ai trouvé que cette publicité pour nous encourager à lire des romans policiers était bien trouvée, avec sa rime et son jeu de mots sur noir, même si pour les spécialistes, entre littérature policière – les polars – et romans noirs, il y a des différences. (Voici ce qu’en disait Jean-Patrick Manchette, un des maîtres français du roman noir : « Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes, mais qui essaie de donner un portrait de la société.« )

Normalement, on a peur du noir quand on est enfant. Avoir vraiment peur ou jouer à se faire peur dans l’obscurité fait partie de l’enfance, comme le prouve le nombre d’albums pour les enfants, écrits, imaginés et dessinés sur ce thème, avec leurs monstres nocturnes, leurs sorcières inquiétantes, leurs créatures entrevues, leurs loups au coeur de sombres forêts.

Voici un livre que j’ai gardé. Avec mes fils petits, nous avons lu et relu, à l’heure d’aller au lit, cette histoire toute simple et somme toute très terre à terre. Succès durable pour ce livre, feuilleté, manipulé, ouvert, refermé, abimé et réparé plusieurs fois !

Donc n’ayons plus peur du noir et plongeons-nous dans des romans policiers ! Je n’ai lu aucun des titres récents mis en avant par cet éditeur dans sa publicité. Mais me reviennent maintenant à l’esprit les romans de Didier Daeninckx, que j’ai lus dans les années 80-90, notamment Meurtres pour mémoire, vrais romans noirs. En fait, je m’aperçois que j’ai surtout lu des policiers en anglais, d’autres venus du nord – victime de la mode, n’est-ce pas Edelweiss? – et assez peu de policiers français. A explorer donc !

Pour finir, et si je vous lisais Qui a peur du noir, histoire de retourner en enfance !


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Le jeu, répété, c’était de démasquer le géant menaçant, les oiseaux malfaisants et le monstre tapi dans un coin, en regardant les dessins avec un oeil nouveau une fois qu’on était arrivé au bout. Et de dire à propos des parents : Mais qu’est-ce qui leur prend ?, en ajoutant : Ils sont devenus complètement fous !

Ce que je me demande tout d’un coup, c’est s’il s’agit toujours d’une petite fille dans cette série de petits livres sur les peurs ! Nous en avions un autre, sur la peur de l’orage, avec une fille aussi. Les filles, des trouillardes ? 🙂

L’aimant

Nouvelle lecture, nouveau coup de coeur: j’ai dévoré cette belle BD comme je dévorais les Tintin enfant!

Du mystère, du fantastique, une histoire qui nous plonge dans un univers coloré de bleu, de rouge, de noir. Le récit se déroule dans de beaux dessins bien nets, entourés d’un trait noir. Il y a des dialogues, mais pas partout, écrits de la main même de l’auteur. Il y a aussi beaucoup à regarder, parce que cette aventure se passe dans un lieu à l’architecture particulière, les Thermes de Vals en Suisse. (J’ai appris qui était Peter Zumthor). Le grand format et le beau papier de cet album, avec ses cases juste séparées elles aussi par un trait noir, ajoutent à la qualité de la lecture. Bref, j’ai lu d’une traite ses presque 150 pages.

Et ensuite, c’était bien d’écouter le dessinateur parler de son travail, l’écouter en expliquer la genèse et faire le lien avec son enfance et tout ce qui l’a amené à dessiner cette aventure. Sa description des vacances en famille m’a fait rire !

Lucas Harari parle de L’Aimant

Transcription
L’architecture, c’est quelque chose qui est assez présent dans ma famille depuis, voilà, tout petit (1). Et il s’avère que (2), assez souvent, tous les étés presque, on faisait une sorte de voyage en famille, à travers l’Europe en général – mais ça nous est arrivé d’aller un peu plus loin – et qui se transformait systématiquement en pélerinage architectural, si on peut dire. Et du coup, on allait visiter, voilà, des grands bâtiments connus. Mes parents, et mon père notamment ne peut pas voyager sans se faire une liste de… d’endroits à visiter. Et on avait le droit à (3) tout l’historique, aux gens qui ont influencé l’architecte, etc. , etc. Les trois quarts du temps (4), surtout quand j’étais plus jeune, ça m’ennuyait beaucoup, les églises, les choses comme ça, beaucoup de cimetières, des musées à en plus finir (5). On me mettait dans un coin, ou dans une librairie avec mes frères pour dessiner, voilà, on faisait des choses comme ça. Et autour de quinze ans – donc mes frères sont plus âgés – là, j’étais tout seul avec mes parents. Ils (6) venaient plus en… Ils avaient la chance de plus trop venir. Et moi, pour le coup, j’ai eu la chance de découvrir donc ce bâtiment, les Thermes de Vals, ou les Thermes de pierre aussi on appelle ça – d’où l’homonymie avec le prénom de mon personnage aussi – qui est donc un établissement de bains, de thermes, en Suisse, dans les Grisons, dans un petit village qui s’appelle Vals, qui possède une… voilà, une source d’eau, de l’eau thermale à boire. Et donc c’est un bâtiment assez récent, malgré le fait qu’on ait l’impression parfois qu’il… voilà, qu’il est très référencé (7) à l’architecture un peu contempo[raine], enfin un peu, disons, bauhaus, etc., et qui date des années… donc fin des années 90. Et ça m’a totalement fasciné en fait. J’avais donc quinze ans. Bon déjà, c’est beaucoup… C’était beaucoup plus ludique (8) que d’aller dans une église parce que là, on se baignait, voilà il y avait un truc (9). Et j’ai… je me suis… Enfin, je me suis tout de suite senti submergé par une espèce d’atmosphère et par… bah par le lieu en fait, par tout ce que ça impliquait. Bon, c’est un truc d’adolescent aussi, de se raconter des histoires conti[…], enfin en tout cas, moi, c’était comme ça que j’avançais un peu dans l’existence à ce moment-là – et toujours d’ailleurs, c’est pour ça que j’ai envie de raconter des histoires. Et du coup, j’ai fantasmé ce lieu, pas tout de suite je pense, enfin ou inconsciemment. Et puis quand… quand il a été le moment… En fait, l’Aimant, c’était à la base (10) mon diplôme à l’école. Alors j’étais aux Arts Déco (11) à Paris, en images imprimées. J’avais mis de côté (12) la bande dessinée, qui était plutôt quelque chose que je faisais quand j’étais gamin, adolescent, justement pour rentrer aux Arts Déco, parce que bon, c’était pas trop… C’est toujours compliqué, la bande dessinée, à part… Bon, maintenant, il y a des écoles de bande dessinée, qui sont soit privées, soit des… Aux Beaux Arts (13), il y a… voilà, on fait un peu de bande dessinée. Mais aux Arts Déco, bon, c’était pas trop le… Et j’avais laissé pendant toutes mes études un peu ça de côté, en l’abordant par la bande (14) un peu, parce que voilà, je… ça me… ça me trottait toujours dans la tête (15) de toute façon. Et au moment de choisir un sujet pour le diplôme, je me suis dit : Bon allez, maintenant, c’est le moment où jamais (16), je… je… C’était un peu ambitieux parce que il fallait écrire le scénario, il fallait commencer à dessiner une longue BD. J’avais jamais fait, j’avais fait que des petites… voilà, une dizaine de pages maximum, et là donc, je me suis dit : OK, c’est le moment. Et ce lieu m’est revenu et tout ce que j’avais commencé à fantasmer, plus, voilà, toute une… une grammaire aussi de références de bandes dessinées, très liées aussi à la ligne claire (17) parce que l’architecture, voilà comme ça, des années 50, à laquelle se réfère aussi Peter Zumthor (18) en dessinant son bâtiment et tout. Donc je pense à Ted Benoît par exemple, à des auteurs comme ça, Serge Clerc ou Yves Chaland qui étaient eux-mêmes des héritiers de Hergé, de toute cette époque-là.

Des explications :
1. depuis tout petit : depuis que je suis tout petit (familier)
2. il s’avère que : il se trouve que
3. on avait le droit à… : en fait, l’expression est : On avait droit à (+ un nom), qui signifie qu’on était obligé de subir quelque chose. Par exemple : Sa mère était inquiète. Alors il avait droit à de multiples recommandations quand il partait en vacances.
C’est différent de : avoir le droit de (faire quelque chose), qui indique que c’est autorisé. Ici, il y a téléscopage entre les deux expressions et leurs constructions respectives.
4. Les trois quarts du temps : cette expression indique que cela se produisait la majeure partie du temps.
5. À n’en plus finir : On emploie cette expression quand on trouve que quelque chose est interminable.
6. Ils… : il s’agit de ses frères.
7. référencé à l’architecture : c’est un peu bizarre de dire ça comme ça, même si on comprend. Il veut dire que ce bâtiment fait référence à l’architecture contemporaine, il évoque directement cette architecture.
8. Ludique : amusant. On pouvait s’y amuser. On parle d’activités ludiques (basées sur l’idée de jeu.) Par exemple, on dit qu’il faut rendre les maths plus ludiques pour que les enfants aiment ça.
9. Il y avait un truc : cela signifie qu’il y avait quelque chose de spécial qui faisait qu’il aimait y aller. (familier)
10. À la base : au départ, au début. Ici = avant de devenir un album publié.
11. Les Arts Déco = l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs
12. mettre quelque chose de côté : délaisser quelque chose parce qu’on n’a plus le temps par exemple, mais avec l’idée que c’est probablement temporaire.
13. Les Beaux Arts : L’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts
14. par la bande : par des moyens indirects
15. ça me trottait dans la tête : cela signifie qu’il y pensait assez souvent. Quand quelque chose nous trotte dans la tête, c’est qu’on a du mal à s’empêcher d’y penser.(familier)
16. le moment où jamais : on emploie cette expression avec le nom moment, et d’autres variantes : c’est le jour où jamais, l’année ou jamais, c’est maintenant ou jamais, c’est l’occasion ou jamais, pour indiquer qu’il ne faut pas laisser passer sa chance, le bon moment.
17. La ligne claire : cette expression désigne en gros un type de BD, où le dessin (avec notamment des contours bien nets) et le scénario sont très clairs pour raconter une histoire page après page. Les dessinateurs qu’on met dans cette catégorie sont évoqués juste après par Lucas Harari.
18. Peter Zumthor :l’architecte qui a conçu les thermes actuels de Vals.

Dès la première page de cette histoire, le décor est planté, on a envie de savoir ce qui s’est passé parce qu’on sent qu’il est arrivé quelque chose de particulier. Le narrateur-dessinateur met en scène son travail et nous entraîne dans son récit.
Voici ce début, pour vous mettre l’eau à la bouche !
(que j’ai enregistré de ma voix encore imparfaite.)


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L’interview de Lucas Harari est ici. Il y en a une deuxième ainsi qu’un article intéressant.

Brindezingues !

Mon coup de coeur de ces dernières semaines ! Et je vais garder ce livre précieusement, pour ne plus quitter Nathalie et Eugène, les deux enfants / adolescents imaginés par Véronique Ovaldé et dessinés par Joann Sfar. Ce n’est pas une BD, mais une histoire qui naît des mots vivants, poétiques et drôles de l’écrivaine et des illustrations imaginées à partir du texte par le dessinateur. Vous savez, pour les moins jeunes d’entre nous, comme ces livres qu’on lisait enfant, où il y avait au détour des pages couvertes de mots quelques dessins qui tout à coup donnaient vie à ces histoires. (Mais là, il y a beaucoup plus de dessins, dans lesquels on peut se plonger pour regarder une multitude de détails.)

Donc c’est une histoire que j’ai trouvée formidable, très joliment racontée, où s’entremêlent les voix de la jeune et fantasque Nathalie, du timide mais valeureux Eugène, de la mère de Nathalie, des voisines, des parents d’Eugène, d’autres personnages, avec posés par dessus toute cette vie, les commentaires de la narratrice / Véronique Ovaldé. Les dernières lignes de l’avant-dernier chapitre sont très belles, je trouve. Et le dernier chapitre nous prend par surprise et dit toute l’ambiguïté de la vie, avec des mots très simples. (Je ne vous en dis pas plus, pour vous laisser le plaisir de la découverte!) C’est beau, dense et profond, l’air de rien. Un vrai cadeau. Je n’avais pas envie que ça se termine. (Remarquez, on a le temps de partager leur vie, au fil des 150 pages de ce drôle de grand livre.)

Et voici des extraits d’une émission où les deux auteurs, qu’on sent très complices, parlaient de leur travail pour donner vie à cette histoire. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu le mot « brindezingue » dans la bouche de quelqu’un ! (Les mots d’argot, ça va, ça vient.)

A cause de la vie Ovaldé Sfar

Transcription
– Je me suis dit : Mais en fait, ça va être vraiment quelque chose pour nous, pour lui et moi, vraiment un univers où il y a en effet des très jeunes gens, un peu… un peu inadaptés, et je crois que ça nous allait plutôt bien (1). J’imagine que tu étais un jeune garçon pas totalement adapté !
– Il vous ressemble un petit peu, ce Eugène, à la fois timide et qui tout à coup, parce qu’une jeune fille s’intéresse à lui et lui fixe des défis absolument improbables, parce qu’elle est quand même très, très culottée (2), hein, elle lui fait faire des choses… !
– Ce qui est beau, c’est que Véronique a écrit un vrai conte de chevalerie. C’est un jeune homme qui fait tout pour une femme, et puis on verra si il l’a ou pas à la fin, et ça se passe dans notre arrondissement (3), ça se passe dans le dix-huitième arrondissement parisien. Ça, je trouve ça formidable. Moi, comme beaucoup de gens de ma génération, je suis venu à la littérature par Quentin Blake et Roald Dahl et je savais pas à l’époque (4) qu’il y avait un écrivain et un dessinateur, le livre m’arrivait comme ça. Et en lisant le texte de Véronique, j’ai découvert quelque chose qui pour moi était de cet acabit (5), c’est-à-dire que ça s’adresse à tout le monde, puisque ça tape au cœur, puisque c’est émouvant. J’arrive pas à dire si ce livre est joyeux ou s’il est triste, je sais qu’en le lisant, j’ai pleuré. Et… Enfin, en même temps, je suis une énorme éponge, moi, je pleure tout le temps, mais là, c’était de bonnes larmes, si tu veux. Et j’ai fait ce que m’a appris Quentin Blake, j’ai dessiné le personnage, je lui ai demandé si ça lui allait, et après, je suis parti avec le texte et j’ai… Je vois ses phrases, je vois ce qu’elle raconte et on m’a fait l’amitié de me laisser autant de place que je voudrais. C’est en ça que ce livre est un peu atypique, c’est si parfois je veux dilater une petite phrase ou la redire, c’était autorisé. Après je me rends pas compte, j’éprouve un truc, je le dessine et si ça… si ça se communique, tant mieux. (6)
– Oui, parfois même la modifier : il y a le texte, très réussi de Véronique Ovaldé, et puis j’ai remarqué qu’à deux-trois reprises (7), vous prenez une ou deux libertés (8)– vous rajoutez une petite phrase, un sentiment, vous vous appropriez vraiment le texte de Véronique. Vous diriez que c’est un roman ? Un conte ?
– Je sais pas. J’aime bien quand tu dis roman de chevalerie. J’aime assez cette idée, je trouve que c’est assez juste. Roman de chevalerie qui se passe dans un vieil immeuble parisien à ce moment… finalement, les années 80, c’est juste après le vieux Paname (9), et juste avant que ça devienne Paris, dans un vieil immeuble, avec ces deux gamins qui sont à l’orée (10) aussi de l’âge adulte, cette métamorphose-là, métamorphose de Paris, de notre dix-huitième qu’on connaît si bien, et puis de… ce moment de transformation terrible où vous passez de… bah je sais pas, d’une espèce d’enfance un peu solaire, de ce… voilà, et puis, vous allez passer de l’autre côté. Donc c’est un moment un peu dangereux, un peu particulier, vous êtes pas toujours très content de passer ce moment d’adolescence, et il y avait tout ça à la fois dans ce… dans cette histoire. Alors pour moi, c’est une histoire un peu initiatique aussi, hein. Et une histoire d’amour.
– Je trouve que quand on lit tous les défis que la jeune fille lance au garçon, qui est amoureux d’elle, on se dit qu’on aurait aimé avoir une enfance comme ça. Et que chacun… chaque garçon aimerait avoir une fille comme ça, qui lui lance des défis de plus en plus difficiles et qu’il faut chaque fois réussir pour qu’elle continue à s’intéresser à lui, et ça, c’est sublime  !
– Est-ce que c’est pas ça, finalement, être romancière, Véronique Ovaldé : écrire pour réparer le passé, pour qu’advienne enfin ce qu’on aurait tellement aimé faire ?
Tout à l’heure, il disait quelque chose de merveilleusement juste, Romain Gary, quand il disait : Je… Quand j’écris, je veux vivre d’autres vies que la mienne. C’est… Alors, je pense qu’en fait, moi, je… dans ce genre de livre, je vis aussi d’autres enfances que la mienne. Donc je… C’est une espèce d’enfance fantasmée quand même de cette petite (11). Alors, le garçon, vous disiez, Monsieur Pivot, en fait le garçon qui voudrait… Tous les garçons aimeraient bien avoir une jeune fille un peu… un peu folle, brindezingue (12), un peu sauvage ,comme ça, un personnage romanesque (13) qui habite en-dessous de chez soi pour… et puis, qui nous lance des défis et qui nous donne des missions à remplir, bien sûr. Mais aussi, moi, j’aurais adoré être une jeune personne aussi libre que cette gamine, qui a onze, douze ans, qui a onze ans, par là, dans ces eaux-là (14), et qui en même temps, est en effet d’une liberté totale. Elle est… Elle ne va pas à l’école parce que ça ne l’intéresse pas. Elle vit seule avec sa mère, elles vivent dans des cartons (15) parce que les cartons n’ont jamais été ouverts, et elles sont… Et… Et puis elle vit dans un monde imaginaire qui est encore très, très proche de l’enfance. C’est ça que je trouve très beau, c’est ces moments… ce moment où en fait, on est encore avec les oripeaux (16) de l’enfance et puis, bah il va falloir passer de l’autre côté. Et puis là, ils sont… Ils ont pas envie tellement d’y aller, pour le moment.
– C’est un livre remarquable également sur… Il pose beaucoup de questions – c’est pour ça que c’est un bon livre – sur l’âge adulte aussi, quand on se retourne vers l’adolescent un petit peu mélancolique ou fou furieux que l’on pouvait être. Est-ce que c’est une bonne idée, Véronique Ovaldé, vingt-cinq ans plus tard de remettre ses pas dans ceux qui furent les nôtres lorsque nous étions adolescents, de chercher à revoir un premier amour, de chercher à revoir une sensation ?
– Ah non ! Je pense que c’est une très, très mauvaise idée, moi, j’en suis assez convaincue ! Alors moi, je suis… Je suis quelqu’un d’extrêmement mélancolique et en même temps d’un peu brindezingue comme cette jeune fille mais je suis absolument pas nostalgique. Ça n’existe pas, la nostalgie. Donc quand j’écris quelque chose qui se passe en 84, j’ai besoin de… Je réactive quelque chose qui me plaisait de ce moment-là – donc la musique.. J’adore en fait ce que tu as mis sur les murs, tu sais, les affiches qu’il y a sur les murs dans la chambre de la gamine. Moi, j’en parle pas. Joann, il met des affiches partout, sur tous… sur chaque mur – donc il y a Beetle juice, il y a plein de trucs qu’elle écoute, et du coup, qu’elle met, qu’elle affiche. Donc moi, j’ai beaucoup de mal avec le fait de retourner en arrière. C’est quand même… En fait, j’adore la réinventer. J’adore l’invention des choses. Donc moi, je réinvente les choses. Donc moi, j’irais jamais… j’irais jamais faire des pèlerinages sur les lieux… les lieux de mon enfance. Ça me viendrait pas à l’esprit ! (17)

Des explications :
1. ça nous allait bien = ça nous convenait bien / ça nous correspondait bien.
2. Être culotté : c’est avoir du culot, c’est-à-dire oser faire des choses interdites, défier les interdits. (familier)
3. un arrondissement : Paris, Lyon et Marseille sont divisées en arrondissements. A Paris, il y en a vingt. Si un Parisien dit par exemple : c’est dans le 15è / j’habite dans le 18è, tout le monde comprend qu’il parle du quinzième ou du dix-huitième arrondissement.
4. À l’époque = à ce moment-là (pour parler d’une période qu’on présente comme déjà un peu lointaine)
5. de cet acabit : de ce genre-là (familier)
6. tant mieux : cette expression signifie que c’est bien et qu’on est content de la situation.
7. À deux, trois reprises : deux ou trois fois
8. prendre des libertés : par exemple, prendre des libertés par rapport au texte d’origine signifie qu’on ne reste pas totalement fidèle au texte. On peut aussi prendre des libertés par rapport à un règlement.
9. Paname : c’est le surnom en argot de Paris, qui renvoie à l’image d’un Paris traditionnel, avant tous les changements de notre époque en quelque sorte.
10. À l’orée de : au début de… ( au sens premier du terme, il s’agit de l’orée de la forêt, c’est-à-dire là où commence la forêt, d’où son sens figuré.)
11. Cette petite : cette enfant
12. brindezingue : un peu folle (argot). On n’entend plus ce terme très souvent.
13. Romanesque : comme dans un roman. Ce terme évoque l’idée d’aventure, de vie pas ordinaire. On peut l’employer à propos d’une histoire ou de la vie de quelqu’un par exemple, mais aussi à propos d’une personne.
14. Par là / dans ces eaux-là : ces deux expressions familières signifient la même chose : environ, à peu près (à propos d’un chiffre, d’une quantité, d’une somme d’argent par exemple ou de l’âge de quelqu’un comme ici)
15. elles vivent dans des cartons = elles vivent au milieu des cartons (de déménagement) dans leur appartement.
16. des oripeaux : des vêtements, en général usés et dont on devrait donc se débarrasser. (Ce mot est toujours au pluriel.)
17. ça ne me viendrait pas à l’esprit : je ne peux absolument pas avoir cette idée, je ne peux absolument pas faire ça, ça m’est totalement étranger. On dit aussi : ça ne me viendrait pas à l’idée.

La vidéo entière, extraite elle-même de l’émission de télévision La Grande Librairie, est à regarder ici.

Un renard, un loup, des poussins, des poules, etc.

le-grand-mechant-renardUne lectrice de ce blog m’a demandé récemment si j’avais des idées de lectures dans lesquelles on entendrait à travers les mots écrits des façons de parler très naturelles et familières. J’ai pensé à cette BD, faite d’une multitude de petites vignettes où les héros de l’histoire passent leur temps à discuter, à se chamailler, à se fâcher, à se réconcilier, à exprimer leurs émotions tout haut. C’est très drôle et c’est exactement comme si on entendait tout ce petit monde parler à voix haute : ça crie, ça piaille, ça pioupioute, ça caquète, ça couine, ça hurle et ça s’agite dans tous les sens !

Tout commence parce que les poules n’en peuvent plus de voir débarquer le renard dans leur village :

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Pourtant ce renard a un problème : il est incapable de faire peur à qui que ce soit, lui qui se voudrait chasseur terrifiant – un renard, ça devrait faire peur quand même !

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Ce pauvre renard en est donc réduit à se contenter des navets que lui laissent charitablement (et en se moquant) les animaux de la ferme. Mais des navets pour rassasier un renard, c’est très moyen et à la longue, vraiment déprimant. Alors, avec le loup, qui lui aussi rêve de croquer des poules, ils montent un plan d’enfer.

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Mais bien sûr, rien ne se passe comme prévu. Normal, quand les renards se mettent à couver des oeufs de poule !

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Et c’est parti pour presque deux cents pages de folie, de délire, de rebondissements. Exclusion, identité, estime de soi, bonheur, solitude, amour maternel, maternité non désirée, famille, corruption, paresse, clichés, stéréotypes, tout y passe, avec cette histoire de poussins déchaînés qui ne savent plus très bien qui ils sont mais qui savent qui ils aiment et que tout le monde se dispute.
J’ai dévoré cette histoire. C’est qu’on s’y attache à ces petites bêtes ! N’est-ce pas, monsieur le grand méchant renard !

brennerEt voici une petite interview sympathique du dessinateur, en cliquant ici. Et on voit émerger son renard et son loup sous son crayon et son pinceau pendant qu’il parle.

Transcription:
Je m’appelle Benjamin Renner et je suis… Je travaille dans le dessin animé et la bande dessinée. Donc voilà, c’est à peu près tout ce que je fais. J’ai 32 ans et voilà. Je sais pas quoi dire de plus. Ah, je suis né à Saint Cloud. C’est une charmante petite bourgade (1).
En ce moment, je suis en train de travailler sur… toujours sur Le grand méchant renard, toujours pas terminé, puisque c’est la BD donc que j’avais sortie il y a un peu plus d’un an maintenant, et il se trouve que je suis en train de le faire en film d’animation. Et du coup, je l’ai bien dans la main en ce moment, le renard. Et j’ai décidé de vous dessiner une petite scène avec le renard et le loup, enfin une scène de la BD Le grand méchant renard. Voilà.
Alors en fait, moi, ce qui me faisait un peu peur en commençant ce projet, c’est que je me disais : Bon, cette histoire, je l’ai déjà racontée. Qu’est-ce que je vais bien (2) pouvoir faire en fait ? Peut-être c’est ennuyeux de recommencer à raconter la même histoire en animation. Et finalement, j’ai été surpris de me rendre compte que bah c’était beaucoup plus ardu. En fait, une bande dessinée, ça s’adapte pas en prenant simplement les cases et en les mettant les unes derrière les autres dans un storyboard, quoi. Il y a beaucoup plus de travail que ça à faire, le rythme est pas du tout le même. Comme moi, je suis un grand admirateur de Chaplin, Buster Keaton, des choses comme ça… c’est des choses qui ont vraiment bercé mon enfance (3), j’ai beaucoup plus travaillé l’humour visuel, c’est-à-dire les personnages qui parlent pas en fait et à qui il arrive beaucoup de choses, presque des acrobaties, des espèces de chorégraphies un peu… un peu plus comiques, quoi.
Donc en fait, j’écris pas de scénario, moi, jamais. Même en bande dessinée, je les écris pas. En fait, j’ai jamais été bon. Même petit, je voulais être écrivain mais tout ce que j’écrivais, je trouvais ça vraiment mauvais ! Enfin j’avais assez de recul (4) pour me dire que c’était vraiment pas bon. Et c’était une espèce de frustration d’enfance parce que je voulais vraiment raconter des histoires, et du coup, je passe beaucoup par le dessin pour raconter des histoires. Enfin, j’aime beaucoup les grands dessinateurs, ceux qui dessinent très bien, mais je sais que c’est pas quelque qui m’intéresse de faire, quoi, c’est-à-dire que dessiner comme Moebius, je sais que j’en serai jamais capable et j’ai pas envie de le faire. J’utilise vraiment le dessin plus comme une sorte d’écriture… enfin, souvent je fais un espèce (5) de petit brouillon au crayon à papier juste pour voir à peu près où je vais, et ensuite, je… j’affine les choses, mais c’est vraiment au fur. (6).. Je cherche avec le dessin, quoi. Je dis assez de bêtises, comme ça, à la minute, donc voilà, voilà.

Quelques explications :
1. une charmante petite bourgade : c’est une expression figée pour désigner une petite ville, en province, souvent un peu ennuyeuse. Le mot bourgade est un peu désuet. Ici, il y a une légère ironie dans son ton. C’est dans la banlieue chic de Paris, et ce n’est pas tout à fait le terme qui vient d’habitude à l’esprit en pensant à cette ville.
2. Bien : quand il est employé ainsi à l’oral dans des questions avec le verbe pouvoir, il sert à renforcer la question, à montrer qu’on se pose vraiment la question parce qu’on n’est vraiment sûr de rien. Par exemple :
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? = Je ne sais pas quoi dire.
Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire là-bas ? = On va s’ennuyer .
Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir inventer encore ? = Il a déjà fait plein de bêtises. Quelle est la prochaine ?
Où est-ce qu’ils ont bien pu passer ? = Ils se sont perdus, je ne sais pas du tout où ils sont.
3. Des choses qui ont bercé mon enfance : on emploie souvent cette expression pour parler de ce qui se répétait et nous a marqués et accompagnés dans notre enfance. (des histoires, des films, des musiques, etc.)
4. avoir assez de recul : être suffisamment lucide
5. un espèce de brouillon : il faut dire une espèce de… même si le mot qui suit est masculin. Mais on entend beaucoup de gens accorder avec le mot suivant.
6. Au fur et à mesure : peu à peu, à mesure qu’il dessine.

La rentrée

rentree-des-classesLa rentrée est comme un second début d’année, au moins aussi important que le 1er janvier. Début septembre, après les vacances d’été, tout recommence, ou plutôt tout commence: rentrée scolaire et rentrée universitaire. Mais aussi rentrée littéraire, avec la parution de centaines de livres à ce moment-là. Rentrée dans les salles de spectacles avec une nouvelle saison jusqu’en juin prochain. Rentrée cinématographique aussi avec la sortie de films qui ont été primés au festival de Cannes. Et comme la rentrée entraîne des achats, les supermarchés et les centres commerciaux ont le droit d’ouvrir un ou deux dimanches début septembre. (Oui, en France, la plupart des magasins sont fermés le dimanche.)

Donc j’ai fait ma rentrée la semaine dernière. Et je fais aussi ma rentrée ici ! Un peu en retard car la rentrée est toujours une période chargée. La rentrée, c’est reprendre le rythme.
Etes-vous toujours là ?

il-y-a-des-reglesA la rentrée, on prend de bonnes habitudes, en classe notamment. Et cela concerne les petits et les grands ! J’ai trouvé cet album qui s’adresse aux petits écoliers. Mais je me demande si cela ne ferait pas du bien à certains de mes grands étudiants de méditer quelques unes des recommandations qu’on y lit !

Je vous ai donc sélectionné celles que je trouve tout à fait transposables aux bancs de l’université.
L’éducation, ça peut prendre du temps chez certains !

la-bonne-tenue

lecoute

les-gros-yeux

les-vacances

la-proprete-et-le-respect

Pour écouter ces quelques règles de base mais pas nécessairement évidentes pour tous :
Il y a des règles

Des expressions :
faire les gros yeux à quelqu’un: c’est lui faire comprendre par le regard qu’on n’est pas content du tout de son comportement.
Je ne suis pas un perroquet : cela signifie qu’on en a assez de redire les mêmes choses. (familier)

Bonne rentrée à vous !

Trois jours et une lecture

Il y a les livres qu’on attend de retrouver chaque jour (ou chaque soir) et dans lesquels on aimerait rester longtemps, en savourant le temps passé dans ces autres vies. Trois jours et une nuit n’est pas de ceux-là. On lit, le plus vite possible, tard, comme emporté jusqu’à la dernière page.
Parce qu’on veut connaître la clé de ce roman noir, très noir, parce qu’on veut terminer le puzzle en plaçant la dernière pièce. Parce qu’on est dans la tête d’Antoine à qui il est arrivé quelque chose de terrible, parce qu’on est bousculé par ses sentiments et ses pensées. Parce qu’il faut aller jusqu’au bout pour tenter d’estomper ce sentiment de malaise qui ne nous laisse pas de répit.

L’écriture très précise porte cette histoire implacable, où la tempête est partout, dans les têtes mais aussi dans la réalité des grandes tempêtes de Noël 1999. Une tragédie en trois actes, où le héros est ballotté par un enchaînement de circonstances, et où on cherche la réponse à la question qu’il / que le narrateur se pose : « Il avait menti et on l’avait cru. Était-il tiré d’affaire pour autant ? »

Trois jours et une nuit
Voici comment en parlait Pierre Lemaître à la télévision il y a quelque temps. Un modèle d’interview car on en sait assez pour avoir envie de lire cette histoire sans qu’elle nous soit dévoilée par son auteur dans une mauvaise paraphrase orale. Et aussi parce qu’il y est question de la façon dont les livres s’écrivent.

L’interview est à regarder ici.

En voici quatre extraits :

L’art d’entrer dans le vif du sujet :
Trois jours et une nuit 1Présentation

Transcription:
Il suffit parfois de quelques secondes pour qu’une vie bascule, hein, même quand on est un adolescent, un adolescent sans histoire (1), comme Antoine par exemple. Voilà, prenez Antoine. Il a douze ans. C’est un bon garçon, Antoine, hein, pas bagarreur, sympa, le genre de type qui construit des cabanes dans les bois, qui est timide avec les filles et qui un beau jour, par accident, tue l’un de ses petits camarades. Nous sommes en 1999, souvenez-vous, c’est le moment où la France est ravagée par cette grande tempête qui n’a laissé aucune région indemne. Nous, lecteurs, bah nous savons qui a commis le crime, dès les premières pages : c’est Antoine. Ce que nous ne savons pas en revanche, avant la dernière page, et même avant la dernière ligne, c’est comment Antoine va se débrouiller face à l’enquête, face à la culpabilité, face aux fantômes du passé.

La parole de l’écrivain :
Trois jours et une nuit 2 Un roman noir

Transcription:
– Comment est-ce qu’on écrit cela ?
– Eh bien, d’abord, c’est parce que on fait une claire distinction entre le roman policier et le roman noir.
– Ah !
– Dans le roman policier, si ça avait été un roman policier, je ne m’y serais pas pris (2) de la même manière. Dans le roman policier, vous avez besoin d’un mystère pour savoir qui a fait les choses. Si vous voulez écrire l’histoire d’un crime, c’est ce que vous faites. Mais moi, j’écris pas l’histoire d’un crime, moi, j’ai écrit l’histoire d’une faute. Il a douze ans – bien sûr que c’est un crime – mais nous, adultes, qui lisons cette histoire, nous voyons bien que c’est un crime du point de vue médico-légal. Mais du point de vue de la justice humaine, c’est une faute. C’est un accident, dramatique, mais c’est un accident qui a cette portée terrible, c’est que, au fond, la destinée de cet enfant va se jouer à un moment où la destinée n’existe pas encore. A douze ans, l’avenir n’existe pas. Ce qui existe, c’est demain, mais ce que je ferai à dix-huit ans, ce que je ferai à trente ans, quand j’aurai des enfants, tout ça, c’est abstrait. C’est quoi ? Ça n’existe pas ! On vit dans l’instant présent. Or il a le sentiment (3), tout de suite, dès qu’il commet ce crime, qu’il a fait quelque chose qui engage plus que ce qu’il peut comprendre. En fait, la destinée se joue avant même qu’il ait le sentiment de ce que c’est que la destinée.
– La réaction d’un enfant…
– Et là… juste pour finir. Et là, on est plus dans le roman noir, où la question n’est pas tellement de savoir comment ça va… comment on en est arrivé là, mais qu’est-ce qu’on fait quand c’est arrivé.

Les étincelles qui déclenchent l’écriture:
Trois jours et une nuit 3 De quoi se nourrit l’écrivain

Transcription:
– Comme dans Au revoir là-haut, après le livre, il y a ce que souvent, vous autres, romanciers, faites – et c’est très agréable pour nous, les lecteurs, il y a les remerciements, gratitude. Et là, vous remerciez pêle-mêle (4) Georges Simenon et Marc Dugain, Umberto Eco et Homère, l’auteur de True Detective et Jean-Paul Sartre – c’est un petit peu comme chez Orsenna, c’est très éclectique, hein, de Pizzolato à Jean-Paul Sartre. Qu’est-ce que vous leur avez emprunté ? De par… dans votre passé, puis par l’écriture d’un livre comme celui-ci.
– Quand on écrit, je pense que… là, ça serait intéressant de savoir comment mes confrères, ma consoeur travaillent, mais quand j’écris, moi, je repère assez facilement que un mot m’est venu de quelque chose que j’ai lu quelques jours avant, ou que j’ai lu il y a longtemps, mais le mot est resté et je sais que quand j’emploie une expression, je sais dans quoi je l’ai vue, dans quoi je l’ai lue. Si j’emprunte un trait de caractère à un personnage, je sais que je le prends dans un film que j’ai vu, dans… Voilà. On… On… Moi, je bricole avec des tas de choses que ma mémoire…
– Qui vous ont nourri.
– Oui. Que la mémoire me… me… Et chaque fois que je le vois, ça m’amuse de le noter et de me dire : « Tiens, ça, je l’ai pris à Amin Maalouf, ça, je l’ai pris à Marc Dugain, ça, je l’ai pris à Sartre. » Ça m’amuse de le faire et puis ça me paraît honnête à la fin de dire : « Bah voilà, je cite ceux que j’ai pu repérer. Vous savez, j’ai eu beaucoup de chance parce que la première ligne de la première page du premier livre que j’ai écrit, c’est une citation de Roland Barthes, qui dit : « L’écrivain est quelqu’un qui arrange les citations en retirant les guillemets. »
– Ouais !
– C’était la défintion dans laquelle je me reconnaissais.
– Pas mal quand même, attendez !
– Et en fait, je suis resté fidèle à cette idée, parce que plus j’écris de livres, et plus cette définition de la littérature, je me l’approprie, je la trouve très juste.

Comment un livre échappe à son auteur:
Trois jours et une nuit 4 Je vais le relire

Transcription:
– Ce qui est formidable, c’est une petite vie comme ça, et puis en même temps, il y a des éléments dès le départ, parce qu’il y a la forêt, qui joue un rôle énorme, et il y a la tempête. Donc il y a des gens qui sont perdus, comme ça – parce que même les adultes sont perdus comme des enfants, il y a quelque chose qui les dépasse – et comment est-ce qu’on peut être humain dans… face à des éléments qui sont tellement plus forts que nous. Et on chemine comme ça, comme des sortes d’insectes, comme ça, poursuivis par une sorte de malédiction. Non, non, c’est passionnant !
– Ça me donne envie de le relire ! (Ces mots sont ceux de l’auteur!)
– C’est passionnant !

Quelques détails :
1. un garçon sans histoire : un garçon qui ne pose pas de problème, avec qui tout se passe bien, sur qui on n’a rien à dire en fait, « normal ». On peut utiliser cette expression à propos de quelqu’un mais aussi à propos d’un lieu : C’est une petite ville sans histoire. Ou encore à propos d’une période : Nous avons passé des vacances sans histoire. / ça a été un voyage sans histoire.
2. s’y prendre : procéder d’une certaine manière. Par exemple : Je ne sais pas comment m’y prendre avec lui. Il est difficile à comprendre. / Comment tu t’y es pris pour obtenir cette couleur ? / Elle ne sait pas s’y prendre avec les ados.
3. Avoir le sentiment que : avoir la certitude que, être intimement convaincu de quelque chose.
4. pêle-mêle : en désordre, sans organisation, sans tentative de structurer les choses. Au sens propre : Les valises étaient entassées pêle-mêle dans le hall de l’aéroport. / Toutes ses affaires étaient pêle-mêle sur son lit. Au sens figuré : Je te donne mes idées pêle-mêle.

Question pour Edelweiss qui aime les romans de cet écrivain :
as-tu lu celui-ci ? 😉

Courir le vaste monde

Paloma CouvertureLes enfants ont la chance qu’on mette entre leurs mains des albums aussi beaux que celui-ci.

Il est beau par sa taille et la qualité de l’impression: c’est vraiment un grand livre, dans lequel les dessins de l’illustratrice, Jeanne Detallante, prennent toute leur force. C’est comme si on avait sous les yeux les dessins originaux, aux couleurs éclatantes comme des peintures de Frieda Khalo, ou dans des teintes de gris et de noir pour raconter le passé. Un bel objet à manipuler, à lire ensemble, penchés sur des pages où on peut en quelque sorte s’immerger.

Cet album est beau parce que les mots de Véronique Ovaldé sont riches, pour dire la belle histoire de Paloma, la petite fille qui sentait que le monde était là, à portée de main. C’est une histoire qui dit la présence du père disparu, la vie de famille dans des lieux où on a toujours vécu, l’amour d’une mère, le besoin d’aventure et de liberté. L’histoire d’une fille qu’on laisse partir – et qu’on aide à le faire – pour qu’elle ne devienne pas poussière. Une histoire qui dit que les filles aussi peuvent aller courir le vaste monde. De quoi donner des ailes à nos enfants. C’est un conte lumineux, qui, comme tous les contes, posent les questions essentielles. De ces livres qu’on garde précieusement.

Paloma Album

Si vous voulez écouter cette histoire (avec le bruit de ces grandes pages que je tourne!):
Paloma

Paloma Les 3 soeurs

Paloma Aventure

Courir le monde, courir le vaste monde, aller courir le vaste monde:
Cette expression signifie qu’on part à l’aventure, pour découvrir le monde, avec curiosité et l’envie de vivre des expériences dans des endroits qu’on va vraiment explorer.

PS: A mes lecteurs fidèles: Excusez-moi pour mon absence un peu prolongée sur ce blog ces derniers temps. Mais je ne vous oublie pas et me voici de nouveau avec ce que je veux partager avec vous !

La lionne

La lionne 1Couverture

Je ne connaissais que des bribes de la vie de Karen Blixen, à travers Out of Africa, lu il y a longtemps. J’ai lu d’une traite ce bel album, dont le sous-titre est Portrait de Karen Blixen. J’y ai découvert une vie étonnante, une vie de femme en un temps qui leur faisait la vie dure parce que nées femmes. Je me suis plongée dans cette vie racontée et dessinée avec beaucoup de poésie, de créativité et de talent.
Mais rien à voir avec une biographie ordinaire. A travers les mots et les aquarelles des auteurs, cette vie devient une histoire qu’on nous raconte comme un conte et où tous les détails prennent peu à peu leur sens, celui qu’y a mis Anne Caroline Pandolfo. Un beau livre (avec juste la petite frustration, comme toujours avec les BD et leurs pages lisses, de n’avoir sous les yeux qu’un reflet des aquarelles originales du dessinateur, Terkel Risbjerg.)

Un livre qui célèbre la puissance libératrice de la lecture :

La lionne 3 Lire

Un livre où certaines jeunes femmes se rebellent pour vivre autre chose que ce que la société avait prévu pour elles:

La lionne 4 Besoin d'air

LGL Karen BlixenUn livre d’aventure, d’amour, de voyage, de malheurs et de bonheurs. Ses auteurs en parlent ici, dans une émission qui passe le jeudi soir à la télévision et qui donne des tas d’idées de lecture. François Busnel sait y faire parler les écrivains qu’il invite, parce qu’il lit en profondeur leurs oeuvres. Il ne bouscule pas ceux qui ne sont pas des bavards mais rebondit sur leurs silences avec beaucoup de justesse. C’était le cas avec Anne Caroline Pandolfo.
Allez les regarder autant que les écouter!

La lionne LGL

Voici la transcription du début de cet entretien:
– Alors là, c’est le coup de cœur (1) ! J’adore les autres, mais là, je vous assure que j’ai été absolument scotché (2) quand j’ai lu – et relu d’ailleurs – La Lionne, le portrait de Karen Blixen, Anne Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg. Vous signez tous les deux cet album donc, La Lionne, un portrait de Karen Blixen. C’est aux Editions Sarbacane. Scénario, c’est vous, Anne Caroline Pandolfo, et puis le dessin,Terkel Risbjerg. Alors je dis « dessin », je devrais peut-être dire plutôt les aquarelles.
– Aussi, mais il y a quand même du dessin derrière.
– C’est plus un livre adapté en bande dessinée, c’est une BD biographique. Pour quelle raison avez-vous choisi Karen Blixen, cette romancière danoise, dont la vie a été une succession d’aventures ?
– Déjà, c’est pas… Pour moi, c’est pas vraiment une biographie. Je suis pas sa biographe. C’est un portrait que j’ai fait de Karen Blixen, un portrait intuitif. Et j’ai dû passer par la biographie parce qu’elle a un parcours exceptionnel. Et pourquoi elle ? C’est un hasard, c’est le hasard d’une rencontre. Je dessinais, j’écoutais une émission de radio qui parlait d’elle, la journaliste visitait Rungstellund, sa maison qui est devenue un musée près… dans la banlieue de Copenhague et racontait à grands traits (3) ce… ce parcours incroyable d’une femme qui… que la société a essayé d’étouffer finalement depuis le début, qui était complètement enfermée et…
– Rafraîchissez-nous un peu la mémoire (4), Anne Caroline Pandolfo.
– Danemark.
– On est à la toute fin (5) du dix-neuvième – début du vingtième siècle, au moment où elle est adolescente, au Danemark.
– Un Danemark…
Vous écrivez à un moment (6) : « C’est un pays replié sur lui-même. »
– Oui.
– « Et une famille repliée sur elle-même. »
– Religieuse, protestante, luthérienne, qui a la morale en tête comme… Elle a…. Bon, c’était une femme aussi à une époque où les femmes étaient des pots de fleurs (7). Donc elle était…
– Famille nombreuse (8).
– Famille nombreuse. On lui apprenait la musique, le dessin, le chant, pour faire un beau mariage. Et… Et puis, elle s’est dit très vite : A quoi bon ? (9) Et elle a eu envie de vivre, de s’exprimer et…
– Alors, vous avez raison de dire que c’est un portrait plus qu’une biographie. Ce qui m’a beaucoup, beaucoup intéressé, c’est ce que l’on voit là, magnifiquement dessiné, c’est-à-dire que pour raconter sa vie, vous passez par ses fées (10), les fées qui se penchent sur son berceau. C’est vrai qu’on pourrait pas dire ça dans une biographie très sérieuse, universitaire. Mais non, là, en bande dessinée, on peut tout s’autoriser ! Les fées s’appellent, regardez, William Shakespeare, Frédéric Nietzsche, ah, le Diable ! Eh oui, je vois le Diable ici. Et puis un lion bien sûr, l’Afrique, l’Afrique encore et une cigogne. Comment est venue…
– Et Shéhérazade.
– Et Shéhérazade, bien sûr. La raconteuse d’histoires. Comment avez-vous eu l’idée… j’allais dire de transgresser un petit peu les codes, pour en faire un monde onirique (11) ?
– Je crois que c’est un personnage qui a été très seul, enfin, une personne qui a été très seule, Karen Blixen, et qui avait une vie intérieure très riche. Et elle a eu des influences littéraires, philosophiques, mais pas seulement. Elle a eu aussi une passion nourrie pour la nature, une passion pour son père qu’elle a perdu tôt et qui n’est pas une fée mais qui l’accompagne comme un fantôme tout au long de sa vie (12).
– Qui se suicide, hein. Alors c’est un suicide non dit. Personne n’ose raconter la vérité. Elle l’apprendra (13) bien plus tard.

Quelques détails :
1. un coup de cœur : c’est lorsqu’on découvre quelque chose et qu’on trouve ça magnifique. On dit qu’on a / on a eu un coup de cœur pour quelque chose, ou que C’est / ça a été un coup de cœur, un vrai coup de cœur.
2. être scotché : cette expression signifie qu’on est totalement surpris et qu’on ne peut plus arrêter de lire ou de regarder quelque chose qui nous plaît. (Au sens propre, scotcher signifie qu’on colle quelque chose avec du scotch, c’est-à-dire du ruban adhésif.)
3. Raconter quelque chose à grands traits : c’est raconter quelque chose dans les grandes lignes, sans entrer dans tous les détails. Mais ça suffit pour donner une idée de ce que c’est, comme un dessin esquissé.
4. Rafraîchir la mémoire de quelqu’un : c’est lui rappeler quelque chose, lui remettre un événement en mémoire.
5. À la toute fin : complètement à la fin. On dit plus souvent: tout à la fin.
6. à un moment : quelque part dans le livre, à un moment donné du récit
7. un pot de fleurs : les femmes étaient en quelque sorte juste décoratives. On dit aussi : une potiche.
8. Une famille nombreuse : une famille dans laquelle il y a beaucoup d’enfants. Elle venait d’une famille de cinq enfants.
9. A quoi bon ? = A quoi ça sert de faire tout ça ? Cette expression exprime le découragement, un sentiment d’impuissance.
10. Ses fées : ou Ces fées. Je ne sais pas quelle orthographe choisir car on ne peut pas savoir ce qu’il veut dire : soit les fées de Karen Blixen (ses fées) ou les fées qu’il est en train de montrer, dont il parle (ces fées).
11. Un monde onirique : un monde irréel, comme dans un rêve, pas réaliste.
12. Tout au long de sa vie = pendant toute sa vie
13. elle l’apprendra : en français, on peut utiliser le futur pour faire un récit historique, au lieu d’employer un temps du passé, comme le passé composé ou le passé simple.

Pour avoir un avant-goût de ce bel album, allez le feuilleter ici.

La lionne 2Titre

Lecture silencieuse

J’ai découvert cet album lors d’un voyage en Australie un peu après sa parution là-bas. Regret de ne pas l’avoir rapporté ! Je l’ai donc retrouvé avec bonheur quelque temps plus tard dans une librairie en France, du côté des BD et romans graphiques, sous le titre Là où vont nos pères.
Tout est beau dans cet univers couleur sépia qui touche au fantastique, à la fois étrange et familier, féérique et réaliste, intemporel et actuel.

Là où vont nos pères 1

Vous n’y apprendrez ni l’anglais ni le français car cette histoire racontée par Shaun Tan ne passe pas par des mots écrits, mais par la minutie des détails de ses dessins magnifiques, que chacun habite de ses propres mots et remplit de ses émotions.
C’est une histoire cent fois répétée au cours des âges, par tous ceux qui ont un jour tout quitté pour vivre ailleurs, une histoire de déracinement, de départ, de solitude, qui devient une histoire d’intégration, une histoire de vie, quand là-bas finit par devenir ici. C’est aussi un très bel hommage à son père, arrivé de Malaisie en Australie en 1960.

Pour ne pas oublier d’où nous venons tous, d’où sont venus nos pères. Pour garder en mémoire qu’on naît quelque part par hasard et que le hasard fait plus ou moins bien les choses pour tous les enfants qui viennent au monde.

Là où vont nos pères2

Là où vont nos pères3

Là où vont nos pères4

Là où vont nos pères5

Pour lire une critique (en français) de cet album

Là-bas, là, ici: quelques exemples pour ne pas se tromper.
Là-bas, c’est ce lieu où n’est pas celui qui parle, ou un lieu un peu éloigné.
Il s’est installé en Italie. Il vit là-bas depuis dix ans. Il ne revient pas souvent ici.
– Il part en Australie. Il espère trouver du travail là-bas.
– Tu le vois, le lapin, là-bas, au fond du jardin ?
– Assieds-toi là-bas.

Là: cet adverbe signifie très souvent ici.
Tu peux repasser demain ? Il n’est pas là aujourd’hui. Il sera là demain matin.
Viens là.
– Mets-toi là, à côté de moi.

Jamais sans son chien

Le chien invisibleJ’avais oublié ce livre sur son étagère. Mais il m’est revenu en entendant cette vétérinaire à la radio. Elle y racontait son enfance et son adolescence, en y disant la place des animaux, les vrais et les imaginaires, avec une sincérité qui m’avait retenue jusqu’au bout.

Jamais sans son chien

Transcription :
J’étais une dingue (1) d’animaux, donc j’étais pas raisonnable. Je pleurais devant les magasins de chiens pour avoir mon chien. Chaque fois, je pleurais, je trépignais, je faisais des colères. Je connaissais toutes les races par cœur, j’embêtais ma mère dans la rue : « C’est quoi, cette race ? » Alors, ma mère : « Oui, oui, c’est ça, ma chérie, c’est un cocker spaniel. Oui, oui, c’est ça. » J’étais une folle, hein ! J’étais une folle de chiens ! Puis j’ai bien vu que ma mère ne cèderait pas, et un jour, elle m’a dit – je devais avoir douze ans : « Oh bah ma chérie, tu ne parles plus d’avoir un chien. » « Bah, maman, j’ai un chien ! » « Enfin, ma chérie, qu’est-ce que tu racontes ! (2) » « Mais tu vois pas qu’il est par terre, mon chien, là ? Il s’appelle Rox, c’est un berger allemand, il est magnifique , il obéit très, très bien. » C’était mon compagnon, c’était… c’était mon protecteur, c’était mon alter ego. Il était dans mon… dans mon imaginaire, mais il était réel. Il était vivant ! Je m’en rappelle (3) encore… de ce chien. J’allais à l’école, je marchais à pied boulevard des Invalides (4) et mon chien m’accompagnait, parce que j’avais un peu peur sur ce grand boulevard. J’avais plus peur depuis que j’avais le chien. Donc là, ma mère s’est dit : « Elle est vraiment complètement dingue ! Faut que je fasse quelque chose. » Elle a fini par céder.
C’était un bâtard de labrador et de fox terrier. C’était pendant mon adolescence, j’étais complètement accro (5) à ce chien. Et tous les amis que j’avais devaient faire allégeance (6) au chien. J’allais pas chez mes copains sans mon chien, j’allais pas en boîte (7) – tous ces trucs-là, j’ai jamais fait. J’allais pas en vacances sans mon chien, donc les parents de mes copains etaient fous de rage en disant : « Mais c’est quoi, cette fille qui vient avec son chien ! » Et ma mère était très rassurée que j’aie mon chien dans le fond parce qu’elle s’est dit : elle va pas faire de bêtises en mobylette (8). En fait, ce chien était un peu mon ange gardien et ça a très bien fonctionné. Je serais peut-être pas vétérinaire si je l’avais pas eu. J’en avais rien à faire (9) des hommes ! Franchement, hein ! Ça m’intéressait pas, j’étais très égoïste, je pensais qu’à moi. Je pense que j’étais vraiment mono-tâche, c’est-à-dire mon plaisir à travers les animaux. En fait, je pense que je soignais un manque terrible. C’est après avec le recul (10), hein, donc j’étais un petit peu malade. Et ce chien m’a sauvée. Il m’a aidée à me construire, à trouver une voie. Ça m’a pris par la main et ça m’a remis dans le droit chemin (11). Mais il a fallu beaucoup d’années pour ça. Et ce chien m’a accompagnée neuf ans. Puis un jour, il est parti, il a fugué. Alors, ça a été le drame (12) de ma vie. Enfin alors dans ma famille, on ne comprenait pas pourquoi j’étais en larmes, etc. « Et comment est-ce que Marie-Hélène peut avoir si… Pleurer pour un animal ! » Alors ça, c’est incroyable de dire ça ! Pourtant, plein de gens pensent ça encore. C’est un vrai anti-dépresseur (13), l’animal, parce qu’il vit le moment présent. Par exemple, le chien – ou le chat – se lève le matin, il est normal, positif. Chaque jour est une fête parce qu’ il sait vous apprendre le rayon de soleil, l’odeur de l’humus (14), la frénésie de sortir… enfin, c’est une espèce de bombe de bonne humeur permanente. Et nous, dans notre vie totalement dégénérée, avec… ce qui arrive encore plus maintenant avec toutes les ultratechniques, on a complètement perdu le… l’instant présent. Donc on vit pas le moment présent, alors que le chien, le chat, l’oiseau, même si c’est pas domestiqué comme le chien, ça vous apprend à vous poser, à regarder, à essayer de comprendre ce qui se passe dans l’instant T. Les animaux sauvages ou dans la nature, c’est encore plus vrai. Le lombric (15) qui sort de terre, ça m’amuse. Les tortues qui pondent dans la terre, c’est fascinant, la tortue qui va pondre. Déjà, de voir l’oiseau sur le balcon, ça fait partie du merveilleux, ça, voir un oiseau qui se pose, là, un rouge-gorge, une mésange, dans un bois, une biche qui s’arrête, pour moi, c’est magique ! Mais c’est pour moi. C’est figer le temps et… Ah… cette espèce de suspension, là, qui vous… qui vous nourrit.

Des explications :
1. être dingue de quelque chose : être fou de quelque chose (familier)
2. Qu’est-ce que tu racontes ? : quand on pose cette question, avec le verbe raconter, c’est qu’on ne croit pas à ce que la personne dit, ou qu’on pense qu’elle dit n’importe quoi.
3. Je m’en rappelle encore de..  : normalement, le verbe se rappeler s’emploie sans préposition : je me rappelle encore ce chien. C’est le verbe synonyme de se souvenir, qui, lui, est suivi de la préposition « de ». Mais on entend très souvent les gens dire : se rappeler de.
4. Boulevard des Invalides : c’est à Paris.
5. être accro à quelque chose : ne pas pouvoir s’en passer, être dépendant. (familier)
6. faire allégeance à quelqu’un : c’est le terme qu’on utilise pour parler des vassaux qui prêtaient serment à un seigneur au Moyen-Age.
7. Aller en boîte : aller passer la soirée en discothèque (familier)
8. une mobylette : le deux-roues que voulaient avoir les jeunes pour être indépendants avant d’avoir le permis de conduire. Aujourd’hui, ils demandent un scooter à leurs parents.
9. J’en ai rien à faire de (quelqu’un ou quelque chose) : ne pas s’y intéresser du tout. (familier)
10. Avec le recul : quand on analyse les choses plus tard, avec plus de lucidité que sur le moment.
11. Remettre quelqu’un dans le droit chemin : cette expression signifie qu’on aide quelqu’un à ne plus s’égarer, à ne plus commettre d’erreurs, à avoir une vie qui respecte les règles.
12. Un drame : un événement tragique
13. un anti-dépresseur : normalement, c’est un médicament qui soigne la dépression.
14. L’humus : la terre
15. un lombric : un ver de terre

Pour finir, voici un passage du Chien invisible que j’ai lu et relu avec mes garçons. Définition de cet ami extraordinaire, dans une accumulation qu’il fallait dire le plus vite possible !

Ami invisible

C’est mon chien Il est invisible

L’émission est ici « (Hymne à l’animal de compagnie », à la fin)

Monsieur Muscle

L'Arabe du futur

Je garde un certain nombre de romans que j’ai vraiment aimés et je donne désormais les autres pour éviter d’être encombrée de livres dans la maison. Mais je conserve toutes mes BD ! Cela a probablement quelque chose à voir avec le fait qu’une BD, pour moi, n’est pas seulement une histoire racontée mais aussi un objet qu’on peut reprendre plus tard et feuilleter, en s’arrêtant à nouveau sur une image, un dessin, un détail.
Je viens donc tout juste d’acheter et de lire le tome 2 du récit d’enfance de Riad Sattouf, L’Arabe du futur, que j’attendais depuis la lecture du premier volume. J’attends maintenant le tome 3 !

Le sous-titre de ce récit autobiographique est Une jeunesse au Moyen-Orient et son résumé en quatrième de couverture dit que « Ce livre raconte l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez El-Hassad. » Et comme il le raconte, sa « mère venait de Bretagne et faisait ses études à Paris. [Son] père était syrien. Il venait d’un petit village, près de Homs. C’était un élève brillant et il avait obtenu une bourse pour venir étudier à la Sorbonne. Ils se sont rencontrés au restaurant universitaire. C’était au début des années 70. »

Le résultat, c’est Riad Sattouf, dessinateur de BD ! Voici un extrait d’une interview où il parle d’une autre de ses BD et de ce que c’est qu’être un homme. Humour et grandes idées.

Riad sattouf

Transcription :
– Ça correspond à quoi, la virilité, pour vous ?
– Bah ce qui est très intéressant, je trouve, dans le fait de se poser la question de qu’est-ce qui fait qu’on est un homme et qu’on est considéré comme un homme, c’est que ça définit un peu la société dans laquelle on vit. Et disons que toutes les sociétés qui permettent à un individu d’être libre dans sa personnalité quelle qu’elle soit, c’est-à-dire de pas forcément (1) être fan de football, de pas forcément aimer les sports de combat, ou de pas forcément jouer à la guerre, ou même, pour une fille, pour les petites filles, de pas forcément aimer s’habiller en princesses, sont des sociétés plus avancées. Enfin… Et en fait, Pascal Brutal, vivant en France dans un futur proche déliquescent (2), décrit cette façon moderne un peu de recul, de retour en arrière, c’est-à-dire on est… on est un homme parce qu’on aime le foot.
– C’est peut-être une BD politique en fait alors, Pascal Brutal.
– Oh, je sais pas si c’est politique mais en tout cas, je sais que, en tant qu’homme, quand je regarde la télé et que je vois des sportifs qui…. extrêmement musclés, qui savent à peine (3) parler et que tout le monde les trouve absolument fantastiques, j’ai envie de me… de créer un personnage qui pourrait se mesurer à eux. (4)
– Il faut peut-être rappeler comment il est né quand même, ce Pascal Brutal, où vous l’avez imaginé à partir de quoi, à partir de qui, surtout.
– Bah disons que, voyez, en 2005, je commençais mon activité de dessinateur de bande dessinée, je débutais, et je travaillais dans un atelier. Et un jour, voilà, ma porte était fermée, et soudain ma porte s’ouvre, personne n’avait frappé ! Et je vois un type (5) ultra musclé qui rentre, dans ma… dans ma pièce : c’était un libraire de bandes dessinées. Il rentre, sans un bonjour ni rien, il me regarde, il s’appuie sur mon bureau et il me dit : «  Alors, Toutouf, on (6) fait toujours sa petite BD ? » Et il se redresse, il s’étend (7), il s’étire un peu, il regarde autour de lui et il sort. Et en fait, à l’époque, je ne faisais des… que des histoires sur des petits mecs (8) malingres (9), qui avaient du mal avec les filles (10) et tout. Je me suis dit : « Mais voilà, voilà un vrai héros de bande dessinée, un type qui n’a pas peur de la confrontation physique, qui aime la baston (11), qui fascine les hommes, les femmes et qui n’a peur de rien ! » Et c’est comme ça qu’il est né. Voilà, c’est ce libraire. C’est une bande dessinée qui parle de la compétition, qui se moque de la domination virile effrénée, c’est-à-dire que Pascal Brutal ne peut pas supporter d’être plus faible qu’un autre, c’est-à-dire voilà, c’est le principe du roi des hommes, c’est-à-dire que dès qu’il y a un… enfin, s’il est au restaurant avec quelqu’un, il doit manger plus que l’autre personne. S’il est en moto, il doit rouler plus vite, si il doit se battre, il doit taper tout le monde jusqu’au dernier.
– On a l’impression que vous jouez, Riad Sattouf, que vous avez ce regard d’enfant sur Pascal Brutal, comme si c’était un… comme si vous étiez un gamin dans un bac à sable (12) avec une figurine (13) en… en plastique, une sorte d’ami imaginaire pour vous.
– Disons que je pense que pour beaucoup de garçons de ma génération, qui ont été enfants et ados (14) dans les années 80-90, la figure (15) de l’homme très musclé, combattant, est très importante… a été très importante. Et moi pour ma génération, Jean-Claude Van Damme, Stallone, Schwarzenegger, tous ces mecs-là, c’était des mecs très, très importants, ils étaient… On voyait leurs films à la télé doublés en français, à longueur de… d’année (16). Donc c’est vrai que j’ai dû être marqué inconsciemment par ça et je voulais moi aussi créer mon… mon propre Musclos (17), qui pourrait participer à Expendables plus tard.

Quelques détails :
1. pas forcément : pas nécessairement, pas obligatoirement.
2. déliquescent : qui est en train de disparaître, de se détruire.
3. À peine : presque pas => ils savent à peine parler = ils ne savent presque pas parler / quasiment pas parler.
4. Se mesurer à quelqu’un : affronter quelqu’un et essayer d’être le plus fort
5. un type : un homme (familier)
6. s’étendre : normalement, cela signifie s’allonger. Donc ici, ça ne va pas, c’est pour cela que Riad Satouf se corrige et utilise ensuite le verbe s’étirer, qui correspond au geste physique que fait le libraire, imposant physiquement.
7. On fait sa petite BD : l’emploi de On ici est un emploi particulier à la place de « vous » ou « tu ». C’est comme si on s’adressait de façon plus impersonnelle à la personne, ce qui donne l’impression de la dominer.
8. Un mec : un homme. (familier)
9. malingre : maigre et sans force
10. avoir du mal avec les filles : ne pas être à l’aise avec les filles, les femmes, ne pas savoir comment les impressionner et les séduire.
11. La baston : la bagarre (argot)
12. un bac à sable : c’est l’endroit où les enfants jouent à faire des pâtés de sable, des châteaux de sable dans un jardin public.
13. Une figurine : c’est un petit personnage en plastique.
14. Ado : adolescent
15. la figure de… : le personnage, l’image
16. à longueur d’année : tout le temps. Cette expression exprime l’idée que c’est trop, que c’est excessif.
17. Musclos : ce nom désigne un personnage tout en muscles, un Monsieur Muscle.

L’émission entière est ici.

Ce bleu

DSC_4261 Morgiou
DSC_4265 Morgiou
DSC_4270 Morgiou
DSC_4278 entre morgiou et Sugiton
DSC_4279 Vue sur Cassis et La Ciotat
DSC_4295 Au-dessus de Sugiton

Ce bleu des calanques.
Marcher jusqu’au bout, avec Morgiou sur la droite, monter, descendre, atteindre le cap et basculer sur Sugiton, avec l’ocre de la falaise de Cassis dans le lointain et La Ciotat encore plus loin, remonter de la mer, puis redescendre vers les Baumettes, vers la ville. Marcher longtemps au soleil de février.

Ce bleu.
Et le poème de Shainesse:

Ce soir je fais le geste d’éteindre ma bouche
de suivre le noir
Je décolle toutes les pierres de mon visage
ce visage.
Je fais le geste de courir sur le ventre
vers le bleu, vers la rivière.
Et je jette ce visage
mon visage
en offrande à la mer.

Je lis ce poème ici:
Ce soir – Shainesse

Shainesse écrit des poèmes. Nous avons parlé de poésie sur France Bienvenue.

Un autre monde

DSC_3163Je m’étais déjà laissée embarquer aux Iles Kerguelen par Emmanuel Lepage. Terres du bout du monde, dont nous entendons parler de loin en loin parce que des Français y travaillent quelques jours, quelques semaines, six mois, un an, selon les missions qu’ils ont à y effectuer.

Mais il y a encore plus loin que le bout du monde ! La base Dumont d’Urville, la base Concordia, la Terre Adélie, ces noms posés sur le continent Antarctique, perdus dans l’immensité glacée : c’est de là qu’Emmanuel Lepage et son frère ont rapporté un nouveau récit. L’aventure est au détour des dessins de l’un et des photos de l’autre, et on se laisse emporter par cette histoire de blancheur, de froid, de fraternité et de passion.
Voici leurs deux voix qui racontent comment ils ont vécu ce voyage exceptionnel et comment ils ont imaginé ce beau livre.

La lune est blanche

Transcription:
– C’est… c’est vraiment une aventure narrative, graphique, qui est tellement excitante que c’est vrai que ça m’a ouvert énormément de portes. Je fais plus de la bande dessinée aujourd’hui telle que j’en faisais encore il y a quatre ou cinq ans. Ce qui m’intéresse, c’est d’explorer les champs du dessin, c’est… c’est… de la narration et de la bande dessinée.
– Enfin , il y avait une évidence en tout cas, c’est que dans ce livre, il fallait qu’on parle de notre relation de frères. C’était… enfin comme… enfin pour moi, comme pour Emmanuel, je pense, quelque chose d’assez évident, quoi, que ça allait être au cœur de l’histoire.
– Moi, il y a plein de gens qui me disent, quand on dédicace (1) : « Ah, mais c’est incroyable de faire… de voyager comme ça et que vous puissiez partager ça avec votre frère. Moi, mes frères, mes sœurs, enfin je les vois plus, ceci cela, enfin on ferait jamais un truc pareil ! »
[On ne perd] pas de vue (2) qu’ on raconte une histoire. Et dès le début, j’ai dit à François, c’est moi qui raconte l’histoire. Voilà, c’est… c’est… Je suis le… le narrateur de cette histoire. Et je demande à François quand on rentre : Tu me donnes les photos qui te plaisent. Donc c’est lui qui a fait la sélection de photos, avec des photos qui lui plaisaient beaucoup, des photos qui lui plaisaient plus ou moins. Donc moi-même, je suis revenu sur certaines photos. Il y a eu des photos sur lesquelles on se retrouvait totalement (3), d’autres où on était peut-être un peu plus hésitants. Mais l’histoire se construit autour de ces photos, à partir de cette matière-là. Comme j’ai demandé à François de me donner les lettres à Marile (4). Et donc voilà, j’ai ces éléments-là.
DSC_3154Et après, comme plein d’autres éléments, c’est-à-dire ça va être aussi, bah, les témoignages des uns, des autres, quels sont les éléments historiques, scientifiques. C’est tous ces éléments-là que je vais ensuite essayer de… de mettre en scène. Et donc puisque les photos sont là et comme ce sont des choses sur lesquelles je vais venir, eh bien j’essaie de les mettre en scène (5), c’est-à-dire qu’effectivement, il doit y avoir une cinquantaine de photos dans… dans le livre, mais je construis l’histoire de manière à ce qu’elles… au moment où elles arrivent, elles prennent toute leur… toute leur puissance, voilà. Je les fais venir, en… Je… Je… Elles ne viennent pas par hasard. C’est-à-dire qu’on fait pas un bouquin (6) de photos. C’est… c’est une histoire. Et pour moi, cette notion d’histoire, avec tous ces éléments disparates, doit être… doit être… Enfin, elle est essentielle. On raconte une histoire. Et je… Avec toujours le souci que… qu’on a envie de tourner les pages et qu’on s’ennuie pas, sur… Le bouquin, il fait 256 (7) pages. Donc j’ai… je veux pas qu’on s’interrompe ou qu’on ralentisse ou… Je veux qu’on soit embarqué (8) dans le récit comme on l’a été, embarqués dans… dans notre voyage.
– Et je me suis retrouvé confronté à une difficulté qui était qu’on est… Donc on a embarqué (9) sur un brise-glace, qui a passé donc douze jours en mer, plus de huit jours coincé dans la glace. Puis on est arrivé sur le continent (10) et on a pris ce raid, qui est en fait une longue piste, voilà, dans la… de laquelle on ne peut pas du tout s’écarter. Et en plus, voyage durant lequel moi, je suis au volant (11) d’une machine douze heures par jour. Donc la difficulté pour le photographe, c’est : à quel moment peut-on saisir l’appareil pour faire des photos ? Donc c’est le point de vue. Donc le point de vue est quasiment toujours le même, ce que l’on voit autour de nous, c’est de la glace, c’est un grand désert de glace. Donc en terme de matière, c’est assez… c’est vraiment… je dirais il y a une angoisse de la page blanche (12), il y aussi… il y a une question… enfin là photographique : mais qu’est-ce qu’on photographie ? Quelle image on donne de ce territoire ?
– C’est quand même un endroit qui lui-même est irréel, enfin… c’est un endroit où il y a pas de verticales. Sur 14 millions de km2 (13), c’est du blanc, et on est les seuls dix (14) êtres humains à des centaines et des centaines de kilomètres à la ronde (15)… enfin, même pas des êtres humains, des êtres vivants ! C’est-à-dire qu’il y a pas une mouche (16), il y a pas une feuille, il y a pas un microbe. Il y a rien ! Et ça, c’est vertigineux (17). Enfin, si le bouquin, il s’appelle La lune est blanche, on est sur la lune (18). On a… En plus, on a du mal à respirer, on est engoncé (19) dans des combinaisons énormes, on… Chaque pas peut être dangereux. Enfin… Et… Ouais, on est… on est ailleurs. Autant (20) dans Voyage aux îles de la Désolation, j’avais l’impression d’être allé au bout du monde, là, on est allés dans un autre monde, hein !

Quelques détails :
1. quand on dédicace : pendant une séance de dédicaces, pendant laquelle ils dédicacent leurs livres, c’est-à-dire les signent pour leurs lecteurs, avec un petit mot en fonction de la personne à qui le livre est destiné.
2. Ne pas perdre de vue quelque chose : ne pas oublier. Garder constamment en tête quelque chose, son objectif.
3. Se retrouver totalement sur quelque chose : être complètement d’accord, avoir la même vision, la même approche.
4. Marile : c’est la compagne de François.
5. Mettre en scène : les présenter de manière à les mettre en valeur.
6. Un bouquin : un livre (familier)
7. 256 : deux cent cinquante-six.
8. Être embarqué dans quelque chose : être emporté. (avec l’idée qu’on ne maîtrise pas tout, qu’il y a de l’imprévu, de l’aventure.)
9. embarquer sur un bateau : monter à bord.
10. Le continent : l’Antarctique.
11. Être au volant : conduire un véhicule.
12. L’angoisse de la page blanche : c’est lorsqu’un écrivain ne réussit pas à écrire, n’a plus d’idées et a l’impression qu’il ne retrouvera plus l’inspiration.
13. Km2 : on dit kilomètre carré.
14. Les seuls dix… : normalement, on dit : Les dix seuls… . Mais ici, c’est d’abord l’idée qu’il n’y a personne d’autres qui lui vient à l’esprit.
15. À des kilomètres à la ronde : très loin autour du point où on se trouve. En général, on emploie cette expression pour exprimer l’idée de solitude ou de manque : Il n’y a aucune maison à des kilomètres à la ronde.
16. Il n’y a pas une mouche : c’est plus insistant que : Il n’y a aucune mouche.
17. C’est vertigineux : ça donne le vertige.
18. Il ne dit pas la phrase complète, comme souvent à l’oral : Si le livre s’appelle La lune est blanche, c’est qu’on est sur la lune.
19. Être engoncé dans des vêtements : porter des vêtements qui ne laissent pas de liberté de mouvement.
20. Autant… : ici, cela sert à marquer le contraste entre les deux situations. En général, on introduit aussi la deuxième situation par autant : Autant d’habitude je ne crains pas le froid, autant là-bas j’ai eu froid tout le temps.

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La vidéo complète de l’interview est ici.

Et pour lire le début de cette BD, c’est ici.

Leçon

Lilian Thuram BD

Les Français ont très peu voté aux élections européennes récentes. (En France, il n’est pas obligatoire d’aller voter.) Et parmi ceux qui l’ont fait, 25% ont donné leur voix au Front National, parti d’extrême-droite. Perte de repères, perte de confiance, perte de valeurs, perte d’espoir.
Alors la parole de gens comme Lilian Thuram, l’ancien footballeur champion du monde en 1998, a toute son importance. Il travaille avec sa fondation dans les écoles pour combattre les préjugés et le racisme. Une BD est sortie il n’y a pas très longtemps, qui raconte son histoire. Un joli portrait aussi de sa mère, entre autre, et de ceux qui l’ont inspiré et aidé à comprendre les sources du racisme.

Voici ce qu’il raconte de son enfance, petit gars arrivé des Antilles avec ses frères et soeurs pour rejoindre leur mère qui voulait leur donner un avenir meilleur en venant dans la région parisienne.

Lilian Thuram et la cité des Fougères

Transcription :
C’est là que vous avez grandi ?
– Oui, j’ai grandi à Avon (1), exactement dans une cité (2) qui s’appelle Les Fougères, c’est-à-dire que moi, j’arrive des Antilles (3), et puis, bah je connais pas beaucoup la géographie du monde. Et là, je découvre des personnes qui viennent du Zaïre, du Pakistan, du Portugal, de l’Espagne, du Liban, d’Algérie et d’autres encore.Et ça a été un moment extrêmement important, et qui explique que… la personne que je suis aujourd’hui, quoi, voilà.
C’est-à-dire que c’est en arrivant en France dans cette cité que vous avez découvert le monde, c’est ça que vous êtes en train de dire, vous vous êtes ouvert au monde extérieur.
– Ah bah complètement ! Lorsque j’étais enfant en Guadeloupe, si on m’avait parlé du Pakistan, je… je le connaissais pas, le Pakistan. Et… Et puis, la grande majorité des personnes aux Antilles, et notamment à Anse-Bertrand (4), avaient la même couleur de peau que moi. Donc voir toutes ces différences de couleur de peau, ou de… de coutumes – par exemple, lorsque j’allais chez mon ami Zia qui venait du Pakistan, j’étais intrigué (5) par comment sa maman était habillée, voilà. Ou même les odeurs. Lorsque j’allais par exemple chez mon ami juste en bas de chez moi, Paulin Kaganoungou, là aussi, la façon de s’habiller de la maman en pagne et les odeurs étaient complètement différentes. Ou bien quand j’allais chez Benito, sa maman était espagnole, là aussi on mangeait différemment. Et donc je trouve que vivre dans cette… dans cette diversité culturelle m’a… m’a appris très jeune qu’il y avait plusieurs façons de faire et de dire les choses. Et ça, c’est essentiel.

Quelques détails :
1. Avon : ville d’Ile de France, à environ 60 km de Paris, proche de Fontainebleau.
2. Une cité : c’est un quartier constitué essentiellement d’immeubles. (un quartier populaire.)
3. les Antilles : pour les Français, ce sont essentiellement les départements d’outre mer, la Guadeloupe, la Martinique.
4. Anse-Bertrand : c’est la petite ville de Guadeloupe où il est né et a passé les neuf premières années de sa vie.
5. Être intrigué : être surpris par quelque chose qui pique notre curiosité.

L’émission entière est là.
Il y est bien sûr question de l’esclavage, sur lequel repose notre histoire aux Antilles. De foot aussi et de travail acharné. Un beau portrait.

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