En cuisine

Un château du Moyen-Age, un très vieux pont en pierre, une rivière tranquille, un très beau village. Et un restaurant excellent où on est si bien accueilli. Voici Belcastel, dans l’Aveyron. Nous y avons dîné entre amis l’été dernier car c’est tout près de là où nous avons notre maison aveyronnaise. Nous y retournerons.
Pour vous faire une idée de ce que nous avons dégusté, vous pouvez aller sur le site du restaurant du Vieux Pont.

Mais vous allez aussi vous régaler en regardant l’émission de Julie Andrieu qui est passée à la télévison il y a quelques semaines et consacrée à la cuisine aveyronnaise. Ses émissions, les Carnets de Julie, sont bien agréables car elles mêlent cuisine et visite des régions de France, avec Julie donc, vraiment parfaite dans son rôle de guide et qui sait questionner les cuisiniers, les producteurs et tous les gens qu’elle rencontre et met à l’honneur. C’est vivant et vous entendrez un français absolument naturel, avec des accents différents selon les régions choisies. C’est comme si on accompagnait Julie Andrieu dans ses voyages. Tellement plus agréable que ces émissions de cuisine à la mode où cuisiner est mis en scène et scénarisé comme une compétition, un affrontement entre candidats. Je ne supporte pas!

Là, c’est comme si on partait avec une copine sympathique, à la découverte des belles et bonnes choses de la vie.

L’émission entière est ici.

J’en ai transcrit juste un petit passage qui me plaisait bien, parce que Nicole Fagegaltier y raconte son histoire. Accent aveyronnais pour dire ses débuts et son amour pour son village. Mais tout le reste était bien. (Je suis devenue un peu chauvine!)

Cet extrait commence à 5’20, dans la cuisine de Julie. Mais regardez dès le début quand même pour vous plonger dans l’ambiance ! Et continuez ! 🙂
(Si vous avez des questions sur d’autres passages, n’hésitez pas à me les poser bien sûr)

Voici juste le son, si ça vous rend service:
Nicole Fagegaltier

Transcription :
– Alors Nicole, raconte-moi, donc cet établissement (1), c’est un établissement familial ?
– Tout à fait. C’était ma maman donc qui avait le restaurant avant moi, même ma grand-mère encore avant.
– Ah oui, donc c’est trois générations.
– Oui, voilà, c’est ça. Mon père et mon grand-père avaient aussi la ferme. Donc j’ai grandi dans cet univers de bons produits, d’une bonne cuisine, voilà, où la convivialité (2) …
– Où il y avait les produits de la ferme qui alimentaient le restaurant ?
– Tout à fait. Voilà.
– Et la convivialité, tu disais ?
– Et la convivialité, parce que j’avais un papa qui avait vraiment le goût… le sens de l’accueil et qui aimait recevoir, et notre maison était toujours remplie et toujours ouverte à tout le monde.
– C’est toujours un peu le cas, hein. On a l’impression d’arriver chez quelqu’un quand on arrive chez toi, chez vous.
– Bah oui, c’est notre maison.
– C’est ça. Eh oui, parce que vous habitez à l’étage !
– Voilà, tout à fait. On reçoit chez nous.
– Eh oui !
– Par contre, j’ai besoin d’aide pour allumer le feu.
– Alors, ça, je peux faire. Attends. On allume celui-là ?
– Oui.
– On tourne.
– Parfait.
– Voilà.
– Donc je vais mettre un peu d’huile, faire… laisser chauffer.
– Oui, donc huile d’olive.
– Oui. Peu importe. Oui.
– Je te sens pas à cheval (3). Et tu t’es toujours destinée à la cuisine ?
– Disons qu’au départ, quand, à l’âge de 15-16 ans, quand il faut commencer à prendre une première voie, moi j’ai senti que j’avais envie de rester à Belcastel et donc j’ai dit je sais pas ce que ça va donner (4), mais je veux rester à Belcastel. Et donc j’ai choisi de rentrer à l’école hôtelière.
– D’accord.
– J’étais pas très forte en cuisine, même pas du tout !
– Ah bon !
– Les premiers mois ont été très laborieux, difficiles.
– Ah oui ? C’est vrai ?
– Mais bon, moi, mon souci, c’était de revenir dans mon village. Je savais que la cuisine m’amènerait à y revenir. Et donc c’est ce qui m’a…
– Oui, c’est ça. D’accord.
– … encouragée à rester à l’école hôtelière.
– Je comprends. Quel que soit finalement le moyen, tu voulais en tout cas vivre dans ce cadre (5).
– Voilà, tout à fait.
– Je peux mettre les légumes tout de suite ou il faut faire rissoler les os ?
– J’aurais préféré mettre les os à rissoler. Mais ça fait rien, c’est bon, c’est bon.
– C’est pas grave. Donc je mets pas tous les légumes dedans.
– Non mais là, c’est bien, déjà. Après, tu vois, il y a de la viande aussi comme tu disais.
– Ouais, c’est bien ! C’est bien.
– Bah disons que pour faire un bon jus quand même, il est important d’avoir les os et la viande.
– Alors, moi je te propose qu’on aille visiter ta région ensemble, cette belle région.
Bah c’est avec plaisir.
– Mais oui. Ce sera toi notre guide et voilà. Départ pour l’Aveyron.

– C’est là où je suis née et tous les jours, je suis émerveillée, suivant (6) la lumière, les moments de la journée, tout me plaît ici et je suis contente d’y être restée et d’avoir fait ce choix il y a bien longtemps.

Le château féodal du 9è siècle, autour duquel les maisons se sont construites, constitue l’âme du village. Abandonné par le dernier héritier au 16è siècle, il est tombé en ruine au fil du temps. Il faudra (7) attendre le 20è siècle pour que la citadelle reprenne vie.

– Il y a souvent de la sérénité qui se dégage d’ici hein, de la douceur. La rivière apporte beaucoup. Elle rythme la vie du village aussi. Ce que j’aime bien, c’est qu’ il suffit de se promener, puis on découvre toujours quelque chose à… qu’on peut… qu’on peut cueillir, ou les violettes ou les nombrils de Vénus pour mettre dans les salades. Délicieux ! De la mâche (8), c’est super bon ! Je peux pas m’empêcher quand je me promène, de penser à certaines recettes ou comment je pourrais améliorer tel plat. Voilà comment on construit des fois aussi une assiette. On va aller voir un de nos petits jardins, tout petits jardins. Bon, les herbes (9) sont encore un peu sous terre, mais bon, on a l’oseille quand même, le thym. Hum , ça sent bon, le thym ! Les plantes principales dont on a besoin en cuisine se situent dans ce jardin. Belcastel est comme ça : chacun a sa maison avec un petit bout de terrain, des tout petits jardins, tout petits.

Des explications :
1. un établissement : ici, il s’agit du restaurant de cette cuisinière, donc de son entreprise.
2. La convivialité: le sens de l’accueil.
3. Être à cheval sur quelque chose : estimer que quelque chose est très important et qu’on ne peut pas faire autrement. Par exemple : être à cheval sur la qualité des produits. / être à cheval sur la ponctualité = estimer qu’être ponctuel est essentiel et ne pas accepter que les gens soient en retard. Ici, elle veut dire qu’elle n’a pas l’impression que pour Nicole Fagegaltier, ce soit fondamental d’utiliser de l’huile d’olive.
4. Je ne sais pas ce que ça va donner : je ne sais pas quel sera le résultat.
5. ce cadre: cet environnement, ce lieu
6. suivant la lumière : selon la lumière, en fonction de la lumière
7. il faudra attendre… : il s’agit du futur que, bizarrement, on emploie souvent en français pour raconter des faits historiques ! (Cependant, beaucoup d’historiens critiquent cet usage du futur qu’on appelle futur historique.) En fait, il donne la sensation de l’enchaînement des événements.
8. la mâche : c’est une variété de salade
9. les herbes: il s’agit des herbes aromatiques, qu’on utilise pour parfumer les plats, comme le thym; la sarriette, le persil, etc.

L’été dernier à Belcastel

Un coup de coeur pour commencer l’année ensemble

Il paraît qu’on a jusqu’à la fin du mois de janvier pour présenter ses voeux ! Tant mieux car cela me permet de vous souhaiter une très bonne année 2018 alors qu’elle est déjà entamée. Je vous la souhaite harmonieuse et riche de belles relations avec vos proches, riche de profondes amitiés, riche de toutes ces belles découvertes qui remplissent la vie.

Voici donc aujourd’hui un premier coup de coeur à partager avec vous: Carré 35.
J’ai vu ce très beau film la semaine dernière, à Paris car je l’avais manqué lors de son bref passage à Marseille. Histoire vraie du réalisateur Eric Caravaca. Il filme au plus près ses parents qui ont fini par accepter de lui parler, ainsi qu’à son frère, d’une petite soeur née et disparue avant eux. Une autre histoire, comme une autre vie, dont il avait tout ignoré jusqu’à l’âge de quarante ans. Ce film est le récit de son enquête. Il résonne comme la réparation de l’injustice faite à cette petite fille enveloppée dans un silence dont on comprend peu à peu les raisons. Il est aussi le récit intime d’une histoire de famille qui a fait de lui ce qu’il est, un récit qui nous touche profondément parce qu’il raconte aussi une histoire de la France et de ses liens avec l’Algérie et le Maroc au temps de la colonisation puis de la décolonisation. Tout s’enchaîne avec une grande fluidité, entre dialogues, commentaires et silences sur des images personnelles et d’archives. Une histoire d’une profonde richesse, où tous les mots et toutes les images comptent.
(Petit conseil: ne regardez pas ou ne lisez pas trop de choses sur internet à propos de ce film avant de l’avoir vu. Laissez-vous porter là où Eric Caravaca nous emmène. Mais ensuite, il y a quelques belles interviews à regarder.)

La bande annonce est à regarder ici. Elle donne parfaitement le ton général du film.

Transcription
Fin des années 50 (1), mes parents se marient, à Casablanca. Sur ces images, je ne peux qu’observer les allures d’un homme et d’une femme auxquels doit arriver une grande douleur et qui ne le savent pas encore.
– On n’en a pas parlé beaucoup de cette enfant (2).
– Non, mais je… je…
– Moi, j’ai longtemps cru qu’on était quatre, deux… que deux enfants. […]
– Non.
– Elle parlait de qui ?
– De notre petite fille qui est décédée (3), à… toute jeune (4).
– C’est quand même (5) étrange de tout brûler. Quand on a un enfant, on garde toujours une photo.
– Oui. Mais pas… pas moi. J’aime pas aller en arrière. Qu’est-ce que tu veux faire avec une photo ? Pleurer ?
– Je vis, nous vivons avec un fantôme.
– Elle était mignonne comme tous (6) les belles petites filles et les beaux petits garçons. Ma fille.
L’enfant que j’étais n’osait pas questionner. Ma mère a voulu oublier son enfant, tout comme (7) elle a voulu oublier la terre d’Afrique du Nord, sans jamais plus (8) y revenir. Je sais peu de choses. Je sais que l’histoire se situe ici, à Casablanca.

Quelques détails
1. fin des années cinquante : on peut dire aussi bien sûr : à la fin des années 50. L’expression plus courte donne un côté reportage au récit.
2. Cette enfant : j’ai écrit cette au féminin car je sais qu’il est question d’une petite fille. Mais quand on entend juste ces deux mots, on ne peut pas savoir s’il s’agit de cet enfant (masculin) ou de cette enfant (féminin). La prononciation est exactement la même, puisqu’au masculin on est obligé d’utiliser cet pour faire la liaison.
3. Décédée : on emploie souvent ce mot pour ne pas employer le mot mort / morte qui paraît plus brutal.
4. Tout(e) jeune : ici, tout(e) est synonyme de très. C’est très fréquent comme emploi dans cette expression.
5. Quand même : ici, c’est synonyme de malgré tout. Le fils veut dire à sa mère qu’il a vraiment du mal à comprendre son attitude.
6. Tous : elle devrait bien sûr dire « toutes », en accordant avec le mot filles. Mais on entend bien « tous », sans doute parce qu’elle pense déjà à la suite, qui est au masculin (les petits garçons)
7. tout comme : exactement comme / de même que. Tout renforce la comparaison, accentue l’idée de similitude.
8. Sans jamais plus y revenir = en n’y retournant jamais plus. Cette tournure avec sans donne un côté encore plus fort et définitif à cette phrase.

Une belle interview ici, pour après !

Et une autre, plus courte, ici.

A bientôt !