Transcription
– Hum ! Super bonne, ta citronnade ! (1)
– Merci ! C’est moi qui l’ai pas faite. (2)
– Ah bon ? Et tu l’as pas faite comment ?
– Bah j’ai pas pressé de citrons, j’ai pas mis l’eau de source (3) et j’ai pas mis le sucre (4) non plus.
– Non mais tu as dû te lever hyper pas tôt ! (5)
– T’inquiète. (6)
Les citrons déjà pressés pour vous, de l’eau de source et une pointe de sucre (7). Pulco citronnade, la paresse a du bon. (8)
Des explications :
1. de la citronnade : ce terme a un petit côté ancien. Avant toutes les boissons disponibles aujourd’hui, il y avait de la citronnade et de l’orangeade, mélanges de jus de citron ou d’orange avec de l’eau et du sucre.
2. C’est moi qui l’ai… : normalement, on dit : C’est moi qui l’ai faite. C’est ce à quoi tout le monde s’attend. De plus, comme c’est une phrase orale, il n’y a pas « ne » de la négation. Mais tout d’un coup, on entend la forme négative, ce qui nous fait sourire, d’autant plus qu’elle n’est pas vraiment correcte. (On dit normalement: Ce n’est pas moi qui l’ai faite.) Et on comprend sur quoi est basée cette publicité, tout entière à la forme négative de façon inattendue.
3. J’ai pas mis l’eau de source : la première chose, c’est qu’ils insistent sur le fait que c’est de l’eau très naturelle, pour donner un côté très sain à cette boisson industrielle. La deuxième chose, c’est qu’ils utilisent l’article « l’ », au lieu de dire : j’ai pas mis d’eau de source. Cela donne l’impression qu’il est évident que la boisson est à base d’eau de source. C’est comme si tout le monde connaissait la recette.
4. Le sucre : même remarque que précédemment. (le sucre au lieu de dire : j’ai pas mis de sucre)
5. hyper pas tôt : normalement, on n’emploie jamais hyper avec une forme négative.
6. T’inquiète ! : cette phrase, très orale, est fréquente. Normalement bien sûr, on dit : Ne t’inquiète pas (forme normale) / T’inquiète pas (familier). Mais depuis quelques années, on entend souvent la forme sans la négation, avec la même signification. Donc ce qui est bien fait dans ce dialogue, c’est qu’il y a des négations là où il n’en faut pas habituellement et inversement, elles ont disparu là où il en faudrait!
7. Une pointe de sucre : cette expression permet de donner l’impression qu’il y a très peu de sucre ajouté dans cette boisson, encore une fois pour donner l’idée que cette boisson est saine et comme ce qu’on ferait soi-même, bien qu’elle soit industrielle.
8. La paresse a du bon : Quand on dit de quelque chose que ça a du bon, c’est que c’est positif, que cela a un effet bénéfique. De plus, ici, il y a un jeu sur les mots puisqu’il s’agit d’une boisson, qui est bonne.
Petite remarque sur la conjugaison: il y a des Français qui accordent mal le verbe quand la phrase commence par C’est moi qui… On entend la faute: **C’est moi qui a… Bien sûr, on accorde à la première personne du singulier: C’est moi qui suis paresseuse. / C’est moi qui irai faire les courses / C’est moi qui voulais arrêter. / C’est moi qui ai soif.
Et à la forme négative: Ce n’est pas moi qui ai fait ça. / Ce n’est pas moi qui dirai le contraire.
Eloge de la paresse, avec l’été et les vacances qui approchent, mais aussi préoccupation pour la santé – et la ligne.(Toutes les publicités pour de la nourriture ou des boissons doivent comporter le message du Ministère de la Santé sur le fait de manger 5 fruits et légumes par jour et sur la nécessité de bouger.)
Il y a deux semaines, Aurélie Dupont, danseuse étoile de l’Opéra de Paris, a pris sa retraite car il y a un âge couperet pour les danseurs de l’Opéra : quarante-deux ans et demi (oui, et demi!). Tournant majeur dans une vie, qui va continuer à être consacrée à la danse, mais il faudra trouver d’autres manières. Elle fait partie de ces personnes qui attirent la lumière et qui en renvoient tout autant. Une magnifique danseuse, une magnifique personne, qui rayonne avec simplicité et générosité.
Voici une très belle interview : belle parce que le visage d’Aurélie est beau, parce qu’on y sent une profonde sincérité et une grande complicité avec le cinéaste Cédric Klapisch qui la filme encore une fois. (Quel bonheur, ces gens qui savent être là juste ce qu’il faut, dire juste ce qui est nécessaire pour provoquer la vraie parole de ceux qu’ils veulent mettre en valeur !)
Je me suis aussi régalée à regarder le spectacle de ses adieux,(à voir ici), pas seulement pour la danse – les ballets classiques ne sont pas mes préférés – mais parce que Cédric Klapisch, justement, a filmé aussi ce qui se passe dans les coulisses. Et ça, c’est ce que j’aime vraiment, le pas de côté qui montre comment les choses se créent. Cela donne de beaux films comme celui qu’il avait déjà consacré à Aurélie Dupont il y a quelques années, des moments dont on ressort en état de grâce.
Ou juste le son si ce n’est pas accessible de votre pays. (Mais quel dommage de ne pas voir tout ce qu’expriment avec tant de grâce les yeux d’Aurélie !) Aurélie Dupont
Transcription :
– Une vie de danseuse, c’est forcément beaucoup de travail et beaucoup d’assiduité. Après 32 années de danse, tu as l’impression que c’était plus (1) beaucoup de souffrance ou beaucoup de bonheur ?
– Beaucoup de bonheur. Bah oui. Souvent d’ailleurs, c’est ce que j’expliquais, c’est ce que je continue d’expliquer, parce que du haut de mes 42 ans (2), évidemment, tu es obligé de faire des… Tu réfléchis à ton départ, comment ça va se passer, tu fais le point (3), tu te poses des questions : qu’est-ce qui va te manquer ? (4) Qu’est-ce qui t’a manqué ? Qu’est-ce qui t’a fait souffrir ? Et je réalise que, on dit souvent que les danseurs, on bosse comme des malades (5), c’est vrai, mais on bosse comme des malades pour se libérer de ce travail pour pouvoir profiter et danser après. Du coup, il va falloir que je me réinvente, tu vois, un autre… une autre échappatoire (6) pour profiter.
– Après, tu veux dire ?
– Après, ouais.
– Pour pouvoir vivre différentes vies comme quand tu danses.
– Ouais. Oui, parce que c’est ça qui me plaît, tomber amoureuse de plein de (7) partenaires différents ! Tu vois, c’est quelque chose que je peux faire dans ma vie professionnelle, c’est génial ! Le temps d’un spectacle, le temps de deux heures, deux heures et demie de spectacle. C’est super de pouvoir te ré-… de t’imaginer dans les bras de quelqu’un d’autre – et c’est pas forcément quelqu’un avec qui tu serais dans la vie de tous les jours. C’est juste que c’est tellement déguisé, tu as tellement travaillé, tu es tellement dans ton personnage, dans ton ballet, que moi, mes partenaires, je les aime, profondément, tu vois. Et puis après, pfuit (8), c’est fini.
– Le 18 mai, ce sera ta soirée d’adieux. Ça fait quoi (9) de s’approcher de cette date ?
– Ah, c’est dur ! C’est… Moi, je… C’est beaucoup de pression, je trouve ! Je m’attendais pas à… Mais ça, c’est à cause de toi ! C’est parce que tu filmes.
– Non, j’espère que c’est pas à cause de moi !
– Non, je plaisante. Non, mais je me dis il y a le stress du départ, ce que ça représente : évidemment, c’est difficile de partir. Enfin, je crois qu’il y a des danseurs étoiles… c’est vraiment très personnel. Il y a des danseurs étoiles qui sont ravis (11) de partir, ravis d’arrêter, ravis de… de faire un break (12), ils ont mal partout, ils sont… Moi, je suis pas ravie du tout d’arrêter. Je … ça va me manquer et le 18 mai, ça représente cet adieu à la scène de Garnier (12) que je connais depuis tellement longtemps et c’est vrai qu’il y a beaucoup de pression autour de ce spectacle, quand même. Parce que c’est filmé et donc tu as le stress. Si tu veux, je suis… C’est un mélange de stress. C’est un mélange de stress parce que je veux en profiter, mais pour en profiter, il faut que je sois complètement détendue, mais c’est difficile d’être très détendue quand tu sais que ça va être regardé par je sais pas combien de millions… de milliers de personnes. Tu as envie que ce soit parfait parce que c’est ta dernière (13) et que tu as envie de laisser un truc incroyable, sauf que je peux pas savoir à l’avance ce que je vais faire. Je sais pas comment sera mon partenaire, je sais pas dans quel état je serai, je sais pas si j’aurai un trac fou (14) au point d’avoir les jambes tétanisées (15), ou si je vais être complètement libérée (16) au contraire et me dire : c’est ma dernière, on en profite, et je sais pas du tout, j’arrive pas à imaginer dans quel état physique et d’esprit je vais être. Donc ça, ça me stresse. Déjà, premier stress. Et puis, le stress de partir. La tristesse de partir. C’est sûr que c’est… c’est difficile et en plus, quand tu vois les gens autour de toi, la compagnie (17), les gens qui sont extrêmement gentils avec toi, qui te font (18) des preuves d’amour tout le temps, qui te regardent avec des yeux très bienveillants et tout, c’est… c’est dur !
– Comment tu vas réagir à la fin de cette représentation ? Est-ce que tu sais ?
– Je sais pas du tout. Je sais pas du tout. Je sais à quoi m’attendre, puisque j’ai vu plein d’autres danseurs étoiles partir avant moi. Donc je sais qu’à un moment donné, je vais me retrouver toute seule sur le plateau, qu’il va y avoir des gens debout (19), qu’il va y avoir des confettis, que je vais tourner la tête à droite, à gauche et que je vais voir des gens ou souriants, ou en larmes et que ça me donnera certainement envie de pleurer. Je t’avoue que je sais pas trop (20). Vu ma grande sensibilité, je pense que je serai plutôt en larmes, mais c’est possible aussi que j’ai un fou rire (21), je pense, tu sais, de stress. Je sais pas. Je sais pas. Je vais essayer de me contenir (22) parce que je suis… je suis à fleur de peau (23) souvent. Donc je vais essayer de m’y préparer, je m’y prépare d’ailleurs. Là, tu vois, j’ai envie de pleurer mais je ne vais pas pleurer, donc vraiment, je me… je me contiens. Je sais pas. On verra.
– Ecoute, on va te laisser tranquille. J’ai une dernière question. C’est… Si tu devais dire une chose à la petite fille que tu étais quand tu as commencé la danse, ça serait quoi ?
– Ça serait quoi ? Ça serait… ça serait : Vas-y, tu es faite pour ça. Ouais, c’est sûr.
Des détails :
1. c’était plus beaucoup de souffrance ou plus beaucoup de bonheur? : cette phrase passe bien à l’oral mais on ne l’écrirait pas. On écrirait : c’était plutôt beaucoup de… Il veut savoir si elle retient davantage le bonheur ou la souffrance dans son parcours.
2. Du haut de mes 42 ans : en général, on emploie cette expression plutôt pour les enfants ou les gens plus jeunes : Du haut de ses 10 ans / du haut de ses 20 ans. Elle sert à insister sur la personne en question qui pourtant est encore très jeune, mais qui a déjà comme de l’expérience, ou un regard particulier sur la vie, de la sagesse malgré son jeune âge.
3. Faire le point : faire le bilan, regarder où on en est.
4. ce qui va te manquer : pour les anglophones, attention à l’ordre des mots ! On dit : la danse va lui manquer, en commençant par l’objet du manque (contrairement au verbe miss en anglais.)
5. bosser comme un malade / comme des malades : travailler énormément (expression familière, d’autant plus que bosser est lui-même un terme familier.)
6. une échappatoire : c’est un moyen d’échapper à une situation qui nous embête.
7. Plein de : beaucoup de (familier). Attention, plein, dans ce cas, ne s’accorde pas, même si on emploie un mot pluriel après : plein de danseurs. Ce n’est pas l’adjectif plein, pleins, pleine, pleines qui, lui, s’accorde.
8. Pfuit : c’est une onomatopée qui exprime la fuite de quelque chose, le passage rapide et léger de quelque chose.
9. Ça fait quoi ? = comment est-ce que tu vis ça ? Quel impact cela a-t-il sur toi ? On attend que la personne décrive la façon dont elle réagit à un événement. On peut dire aussi : ça te fait quoi ?
10. Ravi (de faire quelque chose) : extrêmement content. C’est un terme soutenu et fort.
11. Faire un break : encore un anglicisme adapté au français, pour exprimer l’idée d’arrêter, de faire une pause à un moment donné de sa vie.
12. Garnier : c’est le nom de l’Opéra de Paris : le Palais Garnier
13. ta dernière : dans le monde du spectacle, la dernière, c’est la dernière représentation. (par opposition à la première). Et ici, c’est de plus le ballet d’adieu pour elle, donc sa dernière.
14. Avoir un trac fou : on associe toujours l’adjectif fou au nom trac pour indiquer qu’on a vraiment le trac, c’est-à-dire beaucoup d’appréhension avant d’entrer en scène. (impossible d’associer d’autres adjectifs synonymes.)
15.tétanisé : complètement raide et incapable de bouger. On peut l’employer aussi à propos de la personne tout entière : J’étais tétanisé quand j’ai vu le danger. Je ne pouvais rien faire.
16. Être libéré : être totalement à l’aise, sans aucune peur.
17. La compagnie : c’est l’ensemble des danseurs.
18. Faire des preuves d’amour : on dit plutôt : donner des preuves d’amour
19. des gens debout : c’est-à-dire les spectateurs debout pour l’acclamer
20. Je sais pas trop : je ne sais pas très bien. (plus familier)
21. avoir un fou rire : rire sans pouvoir s’en empêcher. C’est toujours dans cet ordre-là. (Sinon, dans l’autre sens : il a eu un rire fou, cela signifie vraiment que son rire était celui d’un fou, donc un rire inquiétant)
22. se contenir : maîtriser ses émotions, rester calme
23. être à fleur de peau : être très sensible et se laisser submerger par ses émotions.
Elle avait bien imaginé ce que serait cette soirée du 18 mai 2015 :
beaucoup d’émotion à fleur de peau,
des spectateurs debout pendant 25 minutes pour la célébrer,
et à la place des confettis, une pluie d’étoiles.
Et pour la voir danser encore, pour la regarder faire tourner son partenaire du bout de la main comme avec Manuel Legris dans le ballet Le Parc d’Angelin Preljocaj, cette chorégraphie de Benjamin Millepied, sur une des études de Philip Glass: Together alone