L’été touche à sa fin. Retour au travail depuis une semaine. Mais envie de s’évader encore ! Alors je vous emmène au cinéma.
Histoire romanesque à souhait mais histoire vécue, celle de la mère de la réalisatrice à la Libération, à laquelle Mélanie Thierry redonne vie avec intensité.
Je vous souhaite une bonne rentrée !
Quand les parents disparaissent (1), ils ne nous laissent que quelques vieilles photos, et des questions sans réponse. On grandit sans savoir. J’ai imaginé mes parents ensemble, au temps où ils s’aimaient. Alors j’ai ouvert la valise de ma mère, la valise des secrets. Il ne me restait plus qu’à les faire revivre.
– On est français !
– Bravo !
– On est français !
– Michel, il y a un type (2) qui a sonné. Il me dit qu’il est ton frère.
– C’est pas possible. Il est mort dans les camps.
– Il arrive de Moscou.
– Je pensais que tu étais mort.
– Moi aussi, je pensais que tu étais mort.
– Tu es sûr que c’est ton frère ?
– Il y en a qui pensent que c’est une taupe (3).
– Et toi, qu’est-ce que tu penses ?
– Ça vous fait rire que les Communistes aient démissionné ?
– Elle est belle, Léna.
– La première fois que je l’ai vue, j’ai su que c’était la femme de ma vie.
– Et elle, elle a pensé que tu étais l’homme de sa vie ?
– Mais comment tu fais tout ce qu’il te dit ?
– Et toi, tu fais pas tout ce qu’il te dit ?
– Et lui, vous le connaissez pas non plus ?
– Enfin qu’est-ce qui se passe ? (4)
– Te retourne pas (5). Continue à marcher.
– Déserteur ? Espion ? C’est quoi, la vérité ?
– Tu sais pourquoi ils sont morts, nos parents ? Parce que des types comme toi ont obéi aux ordres. Voilà de quoi ils sont morts !
– [… ] chez moi.
– Je veux pas coucher avec la femme de mon frère.
– Il y a des bêtises qu’on regrette de pas avoir faites.
– C’est ton frère.
– Ça, mon frère ?
On grandit tant bien que mal, entre les non-dits (6) et les questions sans réponse. Et puis un jour, on regarde enfin ses parents comme un homme et une femme qu’on aurait croisés dans nos vies et qu’on aurait aimés simplement, pour ce qu’ils étaient.
Quelques détails :
1. disparaître : mourir. C’est une façon d’être moins direct pour parler de la mort.
2. un type : un homme (familier et plutôt péjoratif)
3. une taupe : un espion infiltré dans le milieu qu’il est chargé d’espionner.
4. Qu’est-ce qui se passe ? : on pose en général cette question quand il y a un problème. Ce n’est pas une question posée pour prendre juste des nouvelles de quelqu’un.
5. Te retourne pas : oralement, on omet la première partie de la négation : Ne te retourne pas.
6. Les non-dits : tout ce qui est caché mais dont on sent le poids et qui donne des situations compliquées, où on n’est jamais parfaitement à l’aise.
A nouveau un accent belge, avec des « R » bien gutturaux, pour nous parler de vocation, de parcours imprévu où rien n’était écrit d’avance, de la façon dont on habite son corps et dont on décide de partir un jour pour Paris pour y réaliser ses rêves.
J’ai beaucoup aimé cette conversation entendue l’autre jour à la radio.
Transcription :
– Mais des fois, je vais voir des spectacles de danse parce que… parce que je vois toujours un mouvement que je n’ai jamais vu. C’est infini. C’est mystérieux, c’est profondément mystérieux. Le corps est concret. Il nous échappe complètement, hein. On se retrouve plus.
– A quel moment vous vous êtes intéressé au mouvement et au… du corps ?
– Je m’intéressais (1) tout d’abord au théâtre. Voilà. J’ai grandi dans une province belge au… dans les années soixante, soixante-dix. Il y avait pas beaucoup de théâtres, voire (2) rien, tu vois. Et alors le mouvement, c’était le sport. Mais c’était pas mon truc (3), le sport, les muscles, la compétition. Je voyais pas la… quelque part la grâce, ou l’élégance ou la justesse du mouvement. Et là, je l’ai découvert très, très tard. Et voilà, j’étais à l’école, j’étais brillant. On m’envoie à l’université, je m’ennuie. En faisant la philosophie, tu vois, parce que je pouvais pas choisir. Je dis : Bon, je prends le truc (4) le plus large. Puis je verrai bien. J’ai toujours voulu voyager beaucoup, partir, partir, partir. Et j’ai vu un soir une pièce de théâtre. Bon j’avais vu d’autres pièces de théâtre mais ça me disait pas grand chose (5). Je vais à un truc et ça me bouleverse quelque part. Je dis : Tiens, qu’est-ce qui se passe, là… et est tellement différent, il y avait (6), c’est vrai, un vrai choc. Je me renseigne (7). C’était deux anciens de l’école Lecoq, et du coup, il m’arrive quelque chose : je dis : Je vais à Paris ! Je vais à Paris ! Je me renseigne. C’est très cher, c’est une école privée. Encore plus déterminé ! J’y vais quand même (8). Je convaincs (9) un copain qui aussi avait… Tous les deux, on a fait : Bon, comment on va faire ? Et puis on a emprunté de l’argent, on a travaillé, on a trouvé au fur et à mesure (10). Enfin bref (11), on est partis, voilà. Et ma mère, ma famille, ils ont… Ils ont dit : Bon, au revoir. Mais qu’est-ce que tu vas faire à Paris ? Mais qu’est-ce qui te prend (12)? Alors, ça a été… je me suis… J’étais échappé (13). J’avais trouvé l’excuse et… et l’école juste.
– Vous, vous mesurez 1,87 mètre (14). Jamais vous n’avez été encombré par votre corps ?
– Oui, quand j’étais… comme tout le monde, quand j’étais adolescent. Ça… ça a duré… Je crois que j’avais 21 ans quand Monika Pagneux qui était une prof de mouvement à l’école me disait : Tu es grand, tu es un arbre. Elle me disait ça, en me regardant dans les yeux : Tu es grand, tu es un arbre. Assume (15) ! Allez ! Et du coup, je suis devenu très fier de moi, très content d’être grand. Et hop (16) ! Je me suis… J’ai trouvé ma taille juste. Hein, on voit… Regardez les gens qui se trouvent trop… trop grands. Et on voit les gens qui se trouvent trop petits. La vraie grâce, une personne vraiment gracieuse est la personne qui accepte complètement les dimensions et l’état de son corps.
Quelques explications :
1. Je m’intéressais tout d’abord : au lieu d’utliser l’imparfait, on dit aussi, plus naturellement à mon avis: Je me suis tout d’abord intéressé… (au passé composé comme dans la question posée juste avant) On emploie plus facilement l’imparfait avec des expressions de temps comme: à l’époque / à ce moment-là.
2. voire = et même
3. c’était pas mon truc : ça ne m’intéressait pas (et je n’étais pas bon). (familier)
4. le truc : la chose = ici, la matière, la spécialité
5. ça me disait pas grand chose : ça ne me plaisait pas vraiment. Ou alors l’autre sens: ça ne me parlait pas, ça n’évoquait pas grand chose pour moi. Les deux sens marchent !
6. Il y avait un vrai choc : c’est assez bizarre d’employer l’imparfait car il s’agit d’un événement ponctuel. Donc on dit plus naturellement : Il y a eu un vrai choc / ça a été un vrai choc, au passé composé.
7. Se renseigner : chercher des informations sur quelque chose ou quelqu’un.
8. Quand même = malgré tout (qui est plus soutenu)
9. je convaincs : c’est le verbe convaincre. En fait, on n’emploie pas si souvent que ça cette forme conjuguée qui paraît un peu compliquée (avec cette terminaison qu’on ne prononce pas mais qu’il faut savoir écrire!) . Souvent, on essaie de se débrouiller autrement : J’ai réussi à le convaincre… / J’ai convaincu…
10. au fur et à mesure : peu à peu, avec les événements de la vie. (sans savoir à l’avance comment cela allait se passer et en s’adaptant).
11. Enfin bref : c’est une expression utilisée oralement quand on veut abréger une explication et aller à l’essentiel.
12. Mais qu’est-ce qui te prend ?: on dit ça quand on ne comprend vraiment pas pourquoi quelqu’un fait quelque chose, pourquoi il agit de cette manière. Il y a également une nuance de désapprobation.
13. J’étais échappé : normalement, on dit : Je m’étais échappé.
14. 1,87 m : on dit : un mètre quatre-vingt sept.
15. Assumer : accepter et reconnaître que la situation est ce qu’elle est. Par exemple, on peut dire de quelqu’un qu’il assume ou n’assume pas son âge.
16. Et hop !: cette onomatopée exprime l’idée de quelque chose de soudain.
Ce qu’il dit de la danse correspond exactement à ce que j’éprouve quand je vois Signes, cette chorégraphie qui va de nouveau être dansée à Paris en juillet à l’Opéra Bastille. (Il existe aussi un DVD)
Petit extrait ici, notamment à partir de 3’55. (Le début est un peu lent…): des gestes où surgit tout à coup le mouvement imprévu, revisité et dépouillé. Cette façon de traverser la scène. Je me laisse surprendre à chaque fois par tant de grâce et d’élégance.