C’est Versailles !

Vous vous souvenez, il y en a qui avouent avoir eu le mal de mer en allant aux Iles Kerguelen. Apparemment, ce n’est pas un voyage de tout repos. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder des vidéos de ces navigateurs qui font des courses en voilier autour du monde.
Une mer impressionnante, sous des latitudes auxquelles on associe les mots « rugissants » ou « hurlants ». Voici donc un témoignage de marins aguerris pour se mettre dans l’ambiance.
(Et si à la fin, vous n’avez pas retenu le nom du sponsor, c’est que vraiment, vous n’êtes pas très observateur !)

Transcription:
Hé Franck, une nuit assez humide, assez agitée ?
– Ouais, une nuit avec un peu plus de vent que prévu, donc c’est vrai que c’est un peu chaud (1) ! Une mer qui s’est levée quand même assez vite, avec le vent. Et là, ça continue. On a fait quand même pas mal de milles (2). Les Kerguelen sont pour cet (3) après-midi. Voilà. On aimerait bien que ça se calme un petit peu, cette mer ! C’est assez… C’est assez violent [?]. On n’a pas eu… Pas mal de… de paquets de mer sur le bateau, on a abimé la casquette plusieurs fois. C’est dire si il y avait des chocs assez violents ! Mais sinon, le bateau va bien. Ça glisse vite. C’est un peu la mer des fois qui nous bloque lorsqu’elle est un peu escarpée (4). Elle est pas très haute mais elle est escarpée. Sinon, elle est dans la bonne direction, hein, ça tape pas trop, si ce n’est (5) des fois les étraves qui… qui rentrent dans la vague. Mais ça va, ça va ! On tient des très, très bonnes moyennes.

– Oh bah c’est un moment intéressant, les Kerguelen. C’est… C’est entrer dans le sud déjà et puis là, on a vraiment la mer du sud, hein ! C’est de la houle assez longue, un vent assez soutenu, donc à peu près 32-35 noeuds de vent. Vitesse au-delà de 35 noeuds, des pointes à pas loin de 40 donc on est dans le vif du sujet (6) ! Pour ça, il faut être habillé costaud (7) !
Alors, dis-nous.
– Alors moi, j’ai pas hésité, là, cette nuit: j’ai mis la combinaison sèche, bouclée (8), plus la veste par-dessus, la cagoule, la capuche. Ce qui m’embête (9), c’est les lunettes, là ! C’est pas fait pour les… pour les mecs (10) à lunettes, ce genre de temps ! Mais bon (11) ! On arrive à voir quand même.
– Et avec ça, on est au sec ?
– Eh bah avec ça, je t’avouerai que c’est Versailles (12) ! Versailles ! Nickel (13) !
– Pour une fois, il fait pas trop froid ?
– Non, le vent est de nord, donc on a de la brume du coup. Mais on n’a pas de… pas trop de vent froid. Donc on n’a pas besoin de porter des gants et pour les manoeuvres, c’est super agréable quand même, parce que quand il y a du vent de sud, là, on a les mains gelées et là, c’est autre chose (14), hein ! On a l’onglée (15) et c’est pas facile. Non, non, on est dans un milieu hostile mais abordable (16) !

Quelques explications:
1. C’est un peu chaud !: rien à voir avec la température extérieure évidemment ! Cette expression signifie que la situation n’est pas de tout repos.
2. un mille: il s’agit du mille marin. (1852m) Dans ce cas, ce mot prend un « s » au pluriel, contrairement à mille dans les nombres qui est invariable: Deux mille douze.
3. cet après-midi: écoutez comment il prononce « cet« . Comme beaucoup de Français, il dit quelque chose comme « C’t’après-midi« .
4. escarpé: raide, abrupt. On emploie en général cet adjectif à propos d’un chemin, d’une pente.
5. si ce n’est = sauf / à part
6. On est dans le vif du sujet: ce n’est plus l’introduction, la présentation. C’est le coeur du sujet. Donc là, il veut dire que les choses sérieuses commencent !
7. costaud: fort, solide. Normalement, c’est un adjectif. C’est comme s’il disait: Il faut avoir des vêtements costauds.
8. bouclée: bien fermée
9. ce qui m’embête: ce qui me gêne, ce qui me pose un problème.
10. les mecs: les hommes (familier)
11. Mais bon: on dit ça pour montrer qu’on accepte la situation car de toute façon, on ne peut pas vraiment la changer.
12. C’est Versailles ! : cette expression, qui évoque le château de Versailles, symbole de  grandeur et de magnificence, signifie que c’est parfait, que c’est le grand luxe, le grand confort. (Personnellement, ce n’est pas le mot qui me viendrait à l’esprit en regardant ces deux navigateurs ! Mais on l’emploie souvent de façon ironique. Humour de marin !)
13. Nickel ! / C’est nickel = c’est parfait. (familier)
14. Là, c’est autre chose: c’est totalement différent. On peut dire aussi: c’est une autre affaire.
15. avoir l’onglée: avoir les doigts gelés et raidis par le froid.
16. abordable: ici, cela signifie qu’on peut survivre à ce genre de conditions extrêmes, que c’est possible.

Cap au sud

Embarquement pour le sud, mais vraiment très au sud puisque dans cet album du dessinateur Emmanuel Lepage, on part dans l’hémisphère sud, pour les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF): Crozet, Kerguelen, Saint Paul et Amsterdam. Des îles désolées, les bien nommées Iles de la Désolation, si loin de tout et tellement inaccessibles qu’on ne peut y arriver qu’en bateau, trois ou quatre fois par an.
Des îles pourtant peuplées en permanence par des équipes très sélectionnées qui se relaient au fil des missions scientifiques. S’y ajoutent quelques visiteurs qui laissent leur vie ordinaire derrière eux pendant un mois pour embarquer sur le Marion Dufresne. Certains en rapportent des reportages, des photos. Emmanuel Lepage en a rapporté son très beau « Voyage aux Iles de la Désolation », à lire et relire tant il y a de détails à regarder.

Pour feuilleter le début de cet album, cliquez ici.

Emmanuel Lepage en parle ici.
Images de cet ailleurs, le temps d’une rotation du Marion Dufresne entre la Réunion et les TAAF. Le froid, le vent, la lumière, les manchots.

Transcription:
Le… le Marion (1) en fait, c’est… c’est un beau bateau. Bon, j’en connais pas non plus beaucoup, hein. Je connais essentiellement des ferries. Mais, ouais, c’est un bateau où il y a pas mal de choses à voir. De par son étrave (2) déjà, qui est très belle, vraiment, une très belle courbe. Puis les couleurs complémentaires. Je crois que au bout de (3) deux-trois semaines maintenant, je commence à le connaître par coeur ! Je crois que je pourrais le dessiner les yeux fermés, en fait. Presque !

Je pense que j’ai vraiment axé ma… ma démarche (4) sur les gens, que ce soit les gens à bord, les marins, les rencontres que l’on fait à bord du bateau. Et puis aussi, toute… toutes les personnalités sur les bases, qui… qui sont quand même des personnages étonnants, qui vont passer de… de six mois à un an et demi comme ça, loin de métropole (5), loin de leur famille, avec comme… comme seul lien avec le reste du monde, ce bateau qui passe trois à quatre fois par an. Et ça, je pense que ça… ça doit créer quelque chose qui doit être assez fascinant et certainement porteur à histoires.

Les lumières sont extrêmement variables en fait parce que le… le vent est tel que, voilà, les… les nuages sont emportés, donc souvent, ça… ça change. Donc c’est… c’est très difficile en fait de… de fixer quelque chose sur… sur le dessin. Là aussi, il faut vraiment reconvoquer la mémoire pour retrouver les lumières. Tout à l’heure, j’ai… j’ai voulu dessiner – on était à Port Jeanne d’Arc par exemple – et le temps que je fasse le dessin, la… la lumière, elle a changé quinze fois. Mais ceci dit, lorsqu’il fait beau comme aujourd’hui, c’est… c’est assez fascinant parce que les lumières sont extrêmement franches, vives. Il y a pas de… Il y a très peu de noir. Même les… les… les ombres sont… sont colorées et c’est intéressant à l’aquarelle de travailler avec ça.

Voilà, l’arrivée à Crozet et la descente vers la… la manchotière. Et les manchots (6). Les manchots, c’est très… c’est très graphique (7) en fait. Ça… ça prend des… des positions inouïes (8). C’est vraiment très, très beau, tant au (9) niveau des… des couleurs que des reflets. Chaque jour, je suis allé dessiner les manchots rien que pour le plaisir. Et alors, il y a un truc qui m’a… qui m’a fasciné, c’est l’éléphant de mer, parce que là, j’ai eu du mal à… à comprendre la structure de cette bête. J’avais vu des photos mais je pensais pas que c’était si gros. Et ceux de Crozet étaient particulièrement gros.

Je trouve qu’il y a un côté lunaire à cet endroit-là. Et avec ces… ces bâtiments du CNES (10), je trouve que il y a une ambiance assez… assez particulière et que j’ai vraiment envie de mettre… mettre en scène.
Je suis congelé (11)! Il y a un moment donné où la… la main n’est plus très sûre ! Là, j’ai trop froid ! Je tremble !

Quand j’étais là-haut, il y avait… il y avait vraiment trop de vent. Je m’accrochais à mon carnet pour pas m’envoler ! Et puis ici, je me prends la pluie. Bon heureusement, c’est du papier aquarelle donc ça… ça résiste. Mais bon, c’est pas non plus des conditions de travail !

Quelques explications:
1. Le Marion: le nom complet de ce bateau, c’est le Marion Dufresne.
2. l’étrave: c’est la partie qui dépasse à la proue d’un bateau (c’est-à-dire à l’avant).
3. au bout de deux semaines: après deux semaines.
4. ma démarche: mon objectif et ma façon de travailler.
5. la métropole: c’est la majeure partie de la France, en Europe. Il y a la métropole, les DOM, les TOM, les TAAF.
6. un manchot: A ne pas confondre avec un pingouin, qui n’appartient pas à la même famille. Les pingouins, qui vivent dans l’hémisphère nord, peuvent voler, contrairement aux manchots, qui ne volent pas et qui vivent dans l’hémisphère sud.
7. très graphique: très intéressant à dessiner.
8. inouï(e): incroyable, extraordinaire
9. tant au niveau des couleurs que des reflets: aussi bien au niveau de… que de…
10. Le CNES: Le Centre National d’Exploration Spatiale.
11. je suis congelé: j’ai très, très froid. On peut dire aussi: Je suis frigorifié. (Mais congelé est encore plus fort !)

Le froid donc, mais pas seulement! Des conditions difficiles dont il parle ici:– Tu connais ça bien, l’aventure maritime.
– Oh je connais pas ça bien en fait ! C’était la première fois que je passais un mois sur un bateau, hein, donc j’ai… j’ai… Je ne suis absolument pas un marin. D’ailleurs, j’ai pu le vérifier dans ce voyage dans les Terres Australes, parce que évidemment, je… j’ai été malade tout le temps, moi ! Un mois malade ! Voilà. J’ai essayé de dessiner quand même. Mais je pense que les dessins portent quelque part le mal de mer permanent. Remarque, ceci dit, quand j’avais pas le mal de mer, il pleuvait ou il y avait du vent, hein!