Les richesses du web (2) : Génération 2022, sur France Info

France Info est sur les réseaux sociaux bien sûr. Sur leur compte Instagram, on trouve toute une série de courtes interviews de jeunes Français, regroupées sous le titre Génération 2022. Manon Mella, la journaliste, est jeune aussi et fait ça très bien, de manière vivante. Ce qui est vraiment intéressant, c’est qu’elle part à la rencontre de jeunes de tous horizons, à travers la France, avec en toile de fond les élections présidentielles qui approchent à grands pas. Donc c’est varié, plein de naturel et au plus près de ce que pense cette génération accusée, à tort, par certains de vivre dans sa bulle individualiste et matérialiste.

Si vous ajoutez à ces qualités le fait que ces mini-reportages sont sous-titrés, qu’ils ne durent que quelques minutes, mais des minutes où les échanges sont riches, vous avez les ingrédients parfaits pour entendre parler des préoccupations des jeunes Français, dans un français authentique.

Sur le compte instagram, on repère facilement cette série : des portraits où s’affichent un prénom – Camille, Jordan, Martin, Alexandra, etc – un âge – ils ont en gros entre 17 et 28 ans – leur métier ou leur statut et le nom de leur ville. Alors, partez à la recherche des photos avec des taches jaunes sur la mosaïque des publications de France Info ! ( Il y en a juste deux ou trois sur fond rouge au tout début de la série en septembre 2021. )

Je vous laisse en compagnie de Lucien (tiens, ce vieux prénom revient à la mode), qui est bien parti pour reprendre la boulangerie familiale dans un petit village dans l’ouest. J’ai choisi cette publication à cause de la boulangerie ! Typique de la France, non ? 😉

Pour ceux qui préfèrent écouter cette présentation :

Des explications :

  1. ça bouge pas beaucoup : il ne se passe pas grand-chose, la vie n’est pas hyper excitante
  2. les gros titres : les titres des articles dans la presse
  3. repousser quelque chose : remettre à plus tard quelque chose qu’on veut ou qu’on doit faire
  4. compter faire quelque chose : avoir vraiment l’intention de faire quelque chose
  5. reprendre un commerce : prendre la succession de quelqu’un à la tête d’un commerce
  6. une grande surface : un supermarché
  7. voter écolo : voter pour les écologistes, qui défendent l’environnement
  8. on est dans tout ce qui est naturel : on se préoccupe d’avoir un mode de vie sain et respectueux de l’environnement
  9. vachement : très / beaucoup (familier)
  10. le bio : tous les produits issus de l’agriculture biologique par exemple
  11. faire gaffe à quelque chose / de ne pas faire quelque chose : faire attention à quelque chose (aprce qu’il y a un risque) ou prêter attention à quelque chose, remarquer quelque chose (familier)
    On dit par exemple :
    Fais gaffe de pas tomber ! C’est glissant ici.
    – Tu as vu ce qu’ils ont annoncé aux infos ?
    Ah non ! J’ai pas fait gaffe.
  12. sensibiliser quelqu’un (à quelque chose) : lui faire prendre conscience de certains problèmes en lui en parlant et en lui expliquant ce qui se passe. On parle de campagnes de sensibilisation. (sur le harcèlement scolaire, sur les problèmes environnementaux, etc.)

J’espère que vous avez tous la possibilité d’accéder à ce site, où que vous viviez.
Et en allant sur la page de Manon Mella sur France Info, vous retrouverez tous ces portraits ainsi que d’autres, au rythme de un par jour. On peut s’abonner à ce podcast pour être sûr d’écouter tous les jours. C’est du beau travail !
A bientôt.

Soif de voyages ?

Depuis deux ans, de confinements en couvre-feux, en passant par des fermetures de frontières, on a quelque peu perdu l’habitude d’aller voir ailleurs à quoi ressemble le monde. Mais dans le fond, ce n’est pas si compliqué que ça de partir en voyage, si l’on en croit ces pubs que je croise en ce moment sur mon chemin ! Pas besoin de pass sanitaire ou vaccinal. Apparemment, il suffit de se mettre à table !

En rentrant du travail, on passe donc chez Picard s’acheter un petit surgelé.
Et voilà, l’évasion à portée de baguettes.
L’Asie, rien que ça, rendez-vous compte !

Et au dessert, on mange un yaourt à la grecque, ou quelque chose qui en a le nom.
La Grèce millénaire à portée de cuillère !

Bon, je suis d’accord avec vous, on reste un peu sur sa faim avec ce genre de voyages ! 😉

Nos expressions liées à la nourriture :
avoir soif de quelque chose : avoir très envie de quelque chose, mais quelque chose d’important.
Par exemple : avoir soif de liberté, avoir soif de grand air, avoir soif de solitude, avoir soif de compagnie, avoir soif de tranquillité, avoir soif de nouveauté, avoir soif de changement.
rester sur sa faim : ne pas être entièrement satisfait par quelque chose parce qu’on a l’impression qu’il manque quelque chose.
J’ai bien aimé ce roman. Mais je trouve qu’on reste un peu sur sa faim. Je m’attendais à mieux.

Les richesses du web (1) : Brut

Je ne sais pas si vous préférez commencer par écouter puis lire ensuite ce que je raconte, ou l’inverse. Vous avez le choix, avant surtout d’aller écouter Adèle, plus bas, sur Brut !

On peut perdre beaucoup de temps sur internet, c’est certain, mais on peut surtout y découvrir tellement de richesses ! Au fil des jours à venir, je vais partager avec vous tout un tas de sites que je trouve vraiment intéressants quand on apprend le français. Même si vous ne vivez pas en France ou que vous avez trop peu d’occasions de séjourner dans un pays francophone – surtout en ce moment à cause du Covid – pas de problème, vous pouvez mettre du français tous les jours dans votre vie et autant que vous voulez ! C’est la magie d’internet !

Dans cette série de publications, je vais commencer par tous ces sites que je trouve plus qu’utiles et surtout intéressants pour écouter, écouter, écouter ! Mais si on écoute sans comprendre, ça ne sert à rien et ce n’est pas très motivant. Donc les sites que j’apprécie beaucoup ont l’énorme avantage d’être sous-titrés – et bien sous-titrés, sans erreurs.

Je les ai choisis aussi parce qu’ils racontent tous notre vie et témoignent de notre vision des choses. Les sujets sont variés, les gens sont intéressants. On y trouve toujours son bonheur.

Je les ai choisis parce que leurs publications sont courtes et très régulières. C’est parfait pour qu’ils fassent partie de votre vie quotidienne.

Et personnellement, je trouve que grâce à Instagram, c’est très simple de suivre ces comptes, tous ou seulement ceux qui vous accrochent, parce qu’on a toujours son téléphone avec soi et toujours quelques minutes à « perdre » de-ci, de-là dans une journée. De mon côté, j’aurais adoré avoir accès à toute cette richesse quand je faisais mes études d’anglais et je me rattrape aujourd’hui grâce aux comptes anglophones que je suis.

Vous êtes sûrement nombreux à regarder Brut. Voici une des belles découvertes que j’y ai faite récemment. Cette jeune femme, Adèle, m’a captivée. C’est un tel plaisir de l’écouter parler – sa voix, sa diction, son français – et quel parcours partagé avec force, simplicité et humilité ! Comment, ensuite, ne pas devenir plus attentif aux malentendants si on n’a pas trop réfléchi à la question avant ?

J’ai aussi été interpellée par ce qu’elle dit d’une des ses profs d’espagnol, qui est complètement passée à côté de cette jeune fille quand elle était élève, sans méchanceté sans doute, j’espère, mais plutôt par ignorance. Je suis prof et je sais qu’il est très facile de porter des jugements erronés et simplificateurs sur des jeunes et que ça ne devrait pas être le cas quand on enseigne.

Je me dis qu’on peut beaucoup apprendre de son parcours, de sa vie quotidienne, de sa ténacité. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle a écrit un livre. Mais juste l’écouter sur Brut, quelques minutes, c’est déjà une très belle expérience, à tous points de vue ! Bonne écoute à vous.

Des explications :

  1. C’est l’angoisse : c’est très stressant (style oral)
  2. être appareillé : porter un appareil auditif qui permet de mieux entendre
  3. un bandeau : c’est un morceau de tissu passé autour de la tête pour retenir les cheveux longs
  4. la moyenne : pendant les études, c’est le résultat final de toutes les notes qu’on obtient dans une matière. Dans le système français, les notes vont de 0 à 20.
    On dit par exemple :
    – Je n’ai pas la moyenne en maths. Mais ma moyenne d’anglais est bonne.
    – Elle a une mauvaise moyenne en espagnol.

    – Elle a eu 13 de moyenne en français.
    – Il faut que je remonte ma moyenne.
  5. formuler quelque chose : exprimer quelque chose, le dire clairement
  6. se faire passer pour maladroite : choisir d’apparaître comme maladroite aux yeux des autres, donner volontairement l’impression qu’on est maladroit.
  7. faire une fac d’histoire de l’art : aller à l’université pour étudier l’histoire de l’art. Fac est l’abréviation de faculté, qui remplace souvent le terme université.
  8. se tuer à la tâche : travailler énormément, ce qui fatigue beaucoup
  9. un amphi : un cours à l’université qui a lieu en amphithéâtre, avec beaucoup d’étudiants rassemblés dans une très grande salle. Très souvent, on utilise ce terme qui désigne d’abord un lieu pour parler du cours lui-même.
    On dit par exemple : Demain j’ai amphi de droit.
  10. lâcher : abandonner, renoncer à faire quelque chose parce que c’est trop difficile, impossible à faire
  11. le désarroi : le fait de se sentir perdu et angoissé
  12. perdre de l’audition : entendre de moins en moins bien
  13. sur un mois : en un mois
  14. citadine : qui vit en ville
  15. un pendu : c’est un jeu auquel on joue enfant, dans lequel il faut retrouver les lettres d’un mot qui ont été remplacées par des tirets. On annonce une lettre et si elle n’est pas dans le mot choisi par l’adversaire, on dessine peu à peu les éléments d’un « pendu », le but étant de trouver le mot caché avant que le dessin ne soit complet.
  16. le brouhaha : une atmosphère bruyante, dans laquelle de nombreux sons et bruits se mélangent.

Voilà, c’était mon premier partage dans cette série de publications. (Il y aura quand même d’autres choses entre, des films, des lectures, des pubs, etc. !)

Il m’a semblé que c’était une bonne idée de ne pas faire une longue liste de sites dans un seul et même billet mais plutôt de faire ça progressivement, pour que vous puissiez vous faire une idée au fur et à mesure, à travers un exemple qui m’a bien plu et qui, de toute façon, me donne l’occasion, comme toujours ici, de faire du français avec vous. 🙂

Renault 12

Grâce à une émission de France Inter, j’ai découvert un très beau film, au titre surprenant, Renault 12, réalisé par Mohamed El Khatib. J’avais juste entendu parler de ses pièces de théâtre mais je ne savais pas grand chose de cet artiste et de son travail. Dans ce film, qui a des allures de documentaire, mais qui brouille les pistes entre fiction et pur témoignage vécu, on fait le voyage avec Mohamed El Khatib de la région d’Orléans, où il a grandi, jusqu’au Maroc, au volant d’une vieille Renault 12. Sa mère, établie en France avec son mari depuis sa jeunesse, est morte et il doit aller régler la question de son héritage dans sa famille marocaine.

Au fil de petites péripéties et de rencontres touchantes, drôles, imprévues, on roule avec lui à travers la France, l’Espagne et le Maroc. Jamais on ne s’ennuie, c’est tellement bien filmé et construit. Légèreté et profondeur de tous les détails infimes de la vie assemblés, rassemblés, par petites touches, pour nous mener jusqu’au bout d’un voyage au dénouement inattendu. Epopée insolite en Renault 12 dont le sens se révèle peu à peu. J’ai aimé la petite voiture que Mohamed El Khatib fait avancer d’étape en étape sur une carte routière étalée par terre, j’ai aimé la vraie Renault 12, admirée en route par des connaisseurs et convoitée au Maroc, j’ai aimé les fragments, émouvants, tristes et drôles de toutes ces vies simples qu’il croise et filme, sa caméra sur les gens et les paysages. Et sa voix, le timbre de sa voix, dans les conversations qu’il a avec les autres ou quand il se fait le narrateur de cette histoire en voix off, pour sa fille, encore toute petite et pour nous spectateurs, admis dans ce récit délicat.

Vous pouvez voir ce film grâce à France Inter qui nous donne un accès sur Tenk, mais jusqu’au 24 janvier seulement. Alors, dépêchez-vous ! Et si finalement vous avez laissé partir la Renault 12 sans vous, j’ai découvert que vous pourrez la retrouver aussi sur Arte, en vous payant la VOD.

J’ai cherché une bande annonce, mais sans succès. Alors voici de quoi vous faire une toute petite idée, avant que vous ne couriez vous laisser embarquer par cette belle odyssée d’un fils qui a perdu sa mère.

Et comme j’ai voulu en savoir plus sur Mohamed El Khatib, j’ai écouté une série d’entretiens avec lui. En voici un minuscule extrait, après ma petite présentation. ( Il y en a plein d’autres qui me parlent tout autant.)

Transcription

Avant de faire du théâtre, hein, j’ai lu que vous aviez fait des études littéraires, en géographie et en sociologie, en particulier, je crois. Comment est-ce que vous avez croisé la route du théâtre ? Comment est-ce que vous en êtes venu à (1) en faire votre métier ?
– Je crois par accident (2). J’étais entré en hypokhâgne et en khâgne (3) parce que je savais pas ce que je voulais faire, mais c’était une façon de pouvoir continuer à étudier plusieurs disciplines (4). Et pareil (5) après, pour la géographie et la sociologie, ça me permettait de toucher un peu à tout (6). Et j’étais pas programmé pour faire du théâtre. Et… Par contre, je m’occupais d’enfants. Je travaillais dans des centres de vacances, j’étais animateur (7) et il y a quelque chose qui me passionnait, c’était de faire du théâtre avec les mômes (8), de faire des activités d’expression, et si bien que (9) j’ai intégré un mouvement pédagogique qui s’appelle les CEMEA (10) et qui a la particularité d’emmener les enfants au Festival d’Avignon (11), et donc moi-même accompagner ces enfants, j’ai baigné pendant plusieurs années, chaque mois de juillet au Festival d’Avignon. On voyait une vingtaine de spectacles chaque mois de juillet, et quand même, j’ai fini par me dire à un moment : « Mais quand même, c’est quand même pas mal (12), ça ! Peut-être je ferais bien (13) ce métier un jour. » Et comme ça, de façon un peu naïve, on a décidé avec quelques amis animateurs de centres de vacances et de loisirs de faire du théâtre en amateurs. Et puis, on s’est pris au jeu (14) et on est deux, trois à avoir décidé de faire ça à plein temps. Et je crois que c’est comme ça que ça a commencé, il y a une petite dizaine (15) d’années.
Et de cette… dans cette pratique amateur, c’était tout de suite du côté de la mise en scène que vous étiez ou est-ce qu’à l’origine, vous aviez des envies d’acteur ?
– Non, d’acteur, aucune ! Vraiment absolument aucune ! C’était plutôt du côté de l’écriture, d’abord, un geste d’écriture très personnel. Et de la mise en scène. Et vous citiez Rodrigo Garcia, et je me souviens que un des… un de ses ouvrages, Borgès Goya, m’avait beaucoup touché. Je m’étais dit : « Ah tiens, on peut écrire comme ça, on peut écrire avec cette liberté-là. On peut avoir cette liberté de ton, on peut se débarrasser de la question de l’intrigue, de la question des personnages. » Je sentais une liberté folle et du coup, j’avais vu une mise en scène (16) à Avignon et je m’étais dit : « Ah, mais je crois que c’est ça que j’ai envie de faire. » Et j’avais ressenti la même chose quand j’avais découvert Jan Lauers, à l’époque (17) dans un spectacle qui s’appelait La chambre d’Isabella, et je me souviens m’être dit ce truc un peu naïf d’enfant : « C’est ça que je veux faire quand je serai plus grand. »

Des explications

  1. en venir à faire quelque chose :
  2. par accident : par hasard, de manière tout à fait fortuite
  3. hypokhâgne et khâgne : ce sont les noms respectifs donnés à la première et à la seconde année de classe préparatoire à l’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, une des Grandes Ecoles françaises. On dit : Il est en hypokhâgne au lycée Henri IV. Ou encore : Elle a fait hypokhâgne et khâgne dans un lycée parisien.
  4. une discipline : une matière qu’on étudie / un domaine d’étude
  5. pareil : de la même manière
  6. toucher à tout : aborder et découvrir plein de domaines différents. On ne se spécialise pas.
  7. un animateur / une animatrice : il / elle est reponsable d’organiser et d’encadrer les activités d’enfants et d’ados dans des centres aérés, de vacances.
  8. un môme : un enfant, un jeune (familier)
  9. si bien que : par conséquent
  10. les CEMEA : Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active. C’est une association d’éducation populaire.
  11. le Festival d’Avignon : il a été fondé en 1947 et est un des plus grands festivals de théâtre, pendant lequel Avignon devient une ville complètement dédiée au théâtre.
  12. C’est quand même pas mal ! = c’est bien, et même très bien
  13. je ferais bien ce métier = j’ai envie de faire ce métier. Bien dans ce genre de phrase exprime l’envie de faire quelque chose. Par exemple : J’irais bien à la mer le weekend prochain. Qu’est-ce que tu en penses ? / Je boirais bien un petit café, là !
  14. se prendre au jeu : se passionner pour quelque chose qui au départ ne nous motivait pas tant que ça. Par exemple : Il a commencé à faire quelques gâteaux pour se colocataires. Et puis il a fini par se prendre au jeu et est devenu un pâtissier hors-pair !
  15. une petite dizaine d’années : environ dix ans, mais à peine plus
  16. une mise en scène : la façon dont un metteur en scène a organisé le décor, le jeu des acteurs, l’éclairage d’une pièce de théâtre.
  17. à l’époque : à cette époque-là, à ce moment-là. Cette expression désigne une période qui nous paraît déjà éloignée de nous.

Voici le lien vers ces entretiens très riches avec Mohamed El Khatib.
C’est passionnant de l’écouter parler de son travail, expliquer pourquoi il crée de cette manière. Il y rend hommage à tous ceux qui l’ont marqué et dont il dit qu’ils lui ont ouvert la voie – Roland Barthes, Pierre Bourdieu, Alain Cavalier, le sous commandant Marcos, Maradonna et d’autres. Et c’est passionnant de pouvoir écouter aussi des archives où on entend ces hommes-là. Comment ne pas avoir envie à la fin de lire ou relire ce qu’ils ont écrit, et voir ou revoir ce qu’ils ont filmé ou mis en scène ? Décidément, cette Renault 12 qui ne ressemble à rien nous fait faire un grand voyage.

Trop, c’est trop !

Jeudi dernier, de très nombreux enseignants étaient en grève pour dire leur ras-le-bol** : ils ont jusque-là fait tous leurs efforts pour mettre en place tous les protocoles sanitaires développés par le Ministre de l’Education Nationale depuis le début de la pandémie de coronavirus et assurer la continuité de l’enseignement en France. Et c’est qu’il y en a eu, des protocoles sanitaires, décrits sur des pages et des pages !

Il a fallu que les enseignants et les chefs d’établissement mesurent les classes, l’espacement entre les élèves en intérieur et en extérieur, agencent les locaux autrement, dessinent des flèches, des lignes sur le sol, trouvent des masques, fassent laver les mains, informent les parents, expliquent et ré-expliquent la marche à suivre quand un enfant est cas contact ou positif, compartimentent les groupes, travaillent en hybride – des élèves en classe et les autres à la maison, une semaine sur deux ou un jour sur deux – ouvrent les fenêtres, ferment des classes, préviennent les familles en catastrophe, etc. Ils ont fait leur boulot comme de bons petits soldats**, semaine après semaine, mois après mois.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase**, c’est le retour en classe après les vacances de Noël sans instruction du Ministère sur la marche à suivre en pleine vague Omicron, sauf à la dernière minute, dans la soirée du dimanche 2 janvier pour le lendemain matin 8 heures !

Puis il a fallu encore changer plusieurs fois les règles en quelques jours, alléger le protocole comme on dit, tester tous les deux jours, ne plus tester, re-tester, alors que les chiffres de contamination s’emballaient. Et bien sûr, le ministre assurait que tout allait bien, que la situation était sous contrôle, au moment même où les classes fermaient les unes après les autres et que les parents faisaient la queue sans arrêt pour trouver des autotests ou faire tester leurs enfants interdits de classe.

Alors, l’ensemble de la communauté éducative et les parents ont dit stop et sont descendus dans la rue ! Le gouvernement a donc pris les choses en mains, promis des moyens – des masques FFP2 pour les enseignants, de l’anticipation, des renforts dans les établissements, des tests – et le ministre a daigné ** s’excuser (du bout des lèvres**).

Et voilà qu’aujourd’hui, on apprend que juste avant la rentrée des classes, le ministre était en vacances à Ibiza ! On peut dire que ça fait très mauvais effet** et que toute la communauté éducative est choquée !

Après ce petit rappel des faits enregistré ici, voici aussi des échos de la journée de grève de jeudi dernier, entendus à la radio :

Transcription :

Une enseignante : On estime (1) qu’on n’est plus en sécurité dans notre lieu de travail, ni nous, ni nos élèves, ni nos collègues en fait, parce qu’il y a beaucoup d’enseignants, mais il y a tous les autres personnels qui travaillent avec nous qui sont affectés également. Donc on a déjà deux ASEM (2) en arrêt de travail (3) parce qu’elles ont repris le travail et elles ont été contaminées depuis la reprise (4), quoi.

Une infirmière scolaire : Je ne fais que du contact tracing. Je me suis vue refuser (5) de me déplacer dans l’établissement (6) pour une élève qui faisait un malaise (7) parce que je n’arrivais pas à gérer les cas positifs pour lesquels je devais faire le tracing. Et je me suis contentée de dire : « Cette élève fait un malaise. Eh bien, si ça s’aggrave, appelez le 15 (8). Si elle va mieux, dites-lui qu’elle descende à l’infirmerie avec vous. » Et puis au bout d’un moment, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? (9) Donc tu t’occupes même plus des urgences ! » Je mets cette élève en danger, je me mets en danger professionnellement (10). C’est pas possible ! On n’est pas là pour faire du tracing, qui ne sert finalement qu’à ne faire des stats et des chiffres. On est là pour s’occuper de nos élèves. Et là, cette exigence-là qui a toujours été la nôtre, elle passe complètement à la trappe (11) aujourd’hui.

Un chef d’établissement : En pleurs, en pleurs parce qu’on n’en peut plus. On arrive à un point où ça devient très, très difficile au quotidien. J’adore mes élèves, j’adore mes enseignants. Mais malheureusement, ça devient difficile. On charge, on charge, on charge la mule (12), mais à un moment, la mule ne peut plus supporter un tel fardeau (13). M. le Ministre, que je respecte, il faudrait qu’il fasse un petit effort pour se dire que sur le terrain (14), les gens souffrent, souffrent vraiment.

Un représentant syndical : On ne s’en sortira pas (15) si on ne change pas de méthode et si on ne change pas de braquet (16). Qu’on arrête ** d’annoncer qu’on va envoyer des capteurs de CO2. Mais qu’on les reçoive, ces capteurs de CO2 ! Qu’on arrête d’annoncer qu’on va recevoir des masques. Mais qu’on les reçoive véritablement ! Et ça fait vingt mois qu’à coup d’annonces médiatiques, on prétend régler les problèmes. Et nous, sur le terrain, on constate que ça n’est pas réglé, que ça ne va pas et qu’on n’y arrive pas (17), tout simplement !

Des explications :

  1. estimer que… : considérer que, penser que… (après avoir analysé la situation)
  2. un(e) ASEM : agent spécialisé des écoles maternelles.
  3. en arrêt de travail : on peut être en arrêt de travail, c’est-à-dire en congé legal, pour maladie ou à la suite d’un accident par exemple.
  4. la reprise : le retour au travail après des vacances.
  5. je me suis vue refuser… : elle s’est rendu compte qu’elle refusait de s’occuper d’une élève = je me suis vue en train de refuser…
  6. un établissement : une école, un collège, un lycée. Ce sont des établissements scolaires, avec à leur tête un chef d’établissement.
  7. faire un malaise : avoir un malaise, se sentir très mal
  8. le 15 : numéro d’appel d’urgence en cas de malaise grave ou d’accident.
  9. Mais qu’est-ce que tu racontes ? : cette expression sert à exprimer sa surprise face à ce que dit quelqu’un qu’on ne veut pas croire.
  10. en danger professionnellement : elle risque des sanctions car elle ne fait pas bien son travail, qui consiste à prendre en charge les élèves malades ou blessés.
  11. passer à la trappe : être totalement oublié
  12. charger la mule : cette expression signifie qu’on surcharge quelqu’un de travail par exemple, ou qu’on lui donne de trop lourdes responsabilités.
  13. un fardeau : au sens propre, c’est quelque chose qui pèse très lourd. Au sens figuré, cela désigne quelque chose de pénible, qu’il faut supporter.
  14. sur le terrain : dans le lieu où se déroulent vraiment les choses, dans la « vraie vie ». Ici, il s’agit des écoles, par opposition aux bureaux du ministère où se prennent les décisions.
  15. on ne s’en sortira pas : on n’y arrivera pas, on va continuer avec les mêmes difficultés
  16. changer de braquet : changer de vitesse sur un vélo. (Le braquet, c’est le rapport entre les dents du pédalier et du pignon à l’arrière.) Au sens figuré, cela veut dire qu’on fait ce qu’il faut pour être enfin réellement efficace.
  17. on n’y arrive pas : cela ne donne aucun résultat, on n’est pas efficace. Malgré tous les efforts fournis, on est impuissant.

** Une structure de phrase qui exprime bien le ras-le-bol, la lassitude et l’exaspération :
Qu’on arrête d’annoncer… = il faut absolument que le gouvernement arrête d’annoncer des choses à la télé, dans la presse, sur les réseaux sociaux, des choses qu’il ne fait pas, pour faire croire que la situation est sous contrôle.
Qu’on nous les envoie, ces capteurs ! : Il faut que le gouvernement envoie ces capteurs qui ne sont toujours pas là.
Qu’on les reçoive, ces masques ! : Il faut qu’on les reçoive. Le ministère de l’éducation doit faire en sorte que ses personnels soient équipés.

On ne peut pas employer cette tournure avec n’importe quel sujet. Il faut que ce soit un nom :
Que le gouvernement fasse quelque chose ! (Vous avez remarqué, il faut un subjonctif.)
Que les enseignants cessent de devoir se débrouiller tout seuls !
Que le protocole sanitaire ne change pas tous les jours !

Et si c’est un pronom, il y en a qui marchent et d’autres pas : on / il / elle / ils / elles sont possibles, mais pas tu, vous, nous.
Qu’on aide les enseignants face à ce variant très transmissible !
Qu’ils aient enfin les moyens de faire face !

** Les expressions que j’ai employées :
dire son ras le bol : dire qu’on en a vraiment assez, qu’on ne pourra pas continuer à supporter la situation.
comme de bons petits soldats : avec obéissance et consciencieusement, sans critiquer
C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : cela désigne le dernier détail qui fait qu’une situation déjà difficile devient insupportable.
daigner faire quelque chose : accepter de faire quelque chose mais en laissant comprendre que c’est vraiment à contrecoeur
s’excuser du bout des lèvres : ne pas s’excuser franchement, s’excuser avec réticence
ça fait mauvais effet : ça donne une mauvaise impression

Voici donc ce qu’on peut lire sur France Info à propos des vacances du ministre, dans un lieu qui représente pour beaucoup de Français « les doigts de pied en éventail sur la plage », la frivolité, la fiesta… Comme le dit un dirigeant : « En terme d’image, Ibiza, c’est cata. » (= c’est la catastrophe, c’est très négatif.)

ça passe mal : c’est difficile à accepter

Avec passion

Me revoilà, après des vacances de Noël bénéfiques mais occupées par des corrections, nombreuses, très nombreuses – vive le métier de prof ! – et après deux semaines de retour au travail sous pression pour être dans les temps pour les jurys de fin de semestre.

Je vous souhaite donc enfin une très bonne année !

Et pour la commencer avec émerveillement, voici des extraits d’un entretien écouté à la radio avec une femme qui vous donne la pêche si vous en avez besoin ! Elle est passionnée et donc passionnante, avec une très grande humilité et humanité. Ceux qui me connaissent maintenant un peu comprendront ce qui m’a plu quand je l’ai entendue ! Allez, 2022, une année placée sous le signe de la curiosité et de toujours plus de découvertes.

Premier extrait :

Transcription :
Etudiante, votre premier cours d’éthologie, quel choc est-ce que ça a été, Vinciane ?
Ah, ça a été un choc de voir des gens qui… d’abord, qui racontaient des histoires – c’était pas tellement habituel à l’université – parce que c’était des histoires qui, à la fois, rendaient les animaux très proches de nous, parce qu’ils avaient des histoires comme nous – je découvrais ça avec émerveillement – et à la fois, très différents, parce que c’était des histoires… On était dans des mondes… Ecoutez, quand on aime la science fiction, on comprendra ce que je veux dire. Je veux dire, chaque animal, d’une certaine manière, chaque groupe d’animaux, chaque collectif, chaque milieu (1) est comme un monde de science fiction, c’est-à-dire un monde où les règles sont tout à fait différentes, où il y a des façons de s’associer, des façons de faire des enfants, ou de ne pas en faire, de créer des relations de parenté, d’alliances et tout (2). Et donc, j’avais des mondes qui s’offraient à moi et moi qui adorais lire et qui adorais qu’on me raconte des histoires, c’était déjà une première merveille. Et puis, la deuxième merveille, c’était l’amour de ces éthologistes pour leurs animaux.
Pour autant, c’était pas vraiment considéré comme de la philosophie.
Ah non, non ! Mais alors là, je peux vous dire, c’était pas du tout de la philosophie ! Et quand moi-même, j’ai dit : Mais on peut faire de la philosophie sur l’éthologie – on fait bien de la philosophie sur de la physique (3), enfin ce qu’on appelle la philosophie des sciences, de la philosophie sur la biologie, donc on va faire bien sûr de la philosophie sur l’éthologie, je me suis entendu dire (4) combien de fois : « Mais attendez, mais ça, c’est pas de la philosophie ! »
Ça ne vous a jamais découragée ?
Alors, ça aurait pu me décourager. Mais à un certain point de marginalisation, vous n’êtes plus marginale, vous êtes à côté de toute façon, hein, parce que la marge, elle a quand même une limite. Mais en fait, je dis ça un peu en plaisantant, ce qui veut dire surtout que ça m’a offert la grande liberté de ne plus me préoccuper de l’avis (5) des autres.

Et un autre extrait :

Transcription
Oui, bien sûr, il y a des alliances avec les proches qui sont intéressantes. Elles sont parfois un peu plus fiables parce qu’on peut au moins prévoir leurs réactions. Mais ce qui est intéressant évidemment, c’est des alliances avec le très différent, parce que c’est ça qui, d’une certaine manière, enrichit la vie et à la fois, peuple le monde d’une très grande diversité, qui nous offre des occasions, nous, de bouger (6), parce que c’est ça aussi, c’est… Je veux dire, être vivant, c’est tout le temps en train de (7) changer. Comment changer avec uniquement des semblables à vous ? Ça, c’est difficile. Par contre, changer avec des êtres qui ne cessent de vous surprendre, de vous interpeller (8), de vous dire : « Mais ça aurait pu être autrement ! Qu’est-ce que tu racontes, là ? C’est quoi (9), le monde dans lequel tu vis ? Il aurait pu être autrement. » C’est quoi, un monde de libellules ? C’est quoi, un monde de… je sais pas… de bonobos, d’éléphants ou quoi que ce soit.

Des explications sur ces deux extraits :

  1. un milieu : un environnement auquel on appartient, dans lequel on vit. Cela peut être un milieu naturel (dans la nature) ou un milieu social. Par exemple : Il vient d’un milieu populaire. (= la classe sociale ouvrière) / Ils n’ont pas grandi dans le même milieu.
  2. et tout : expression familière, orale, à la fin d’une phrase, quand on ne veut pas continuer à donner d’autres détails.
  3. On fait bien de la philo des sciences : Ici, bien ne signifie pas qu’on parle de la qualité de la philo. Cela signifie : Regardez, on fait de la philosophie des sciences, c’est reconnu. Donc pourquoi ne reconnaîtrait-on pas l’éthologie ?
    Par exemple :
    – Ce virus est hyper contagieux. On va tous y passer !
    – Oui, mais il y a bien des gens qui ne l’attrapent pas.
    (= ce que tu dis n’est donc pas totalement juste.)
  4. Je me suis entendu dire : attention, cela ne veut pas dire du tout que c’est elle qui a dit quelque chose mais le contraire : On m’a dit quelque chose / Quelqu’un m’a dit…
  5. l’avis des autres : l’opinion des autres. On dit par exemple : Je n’ai pas d’avis sur la question. (= je ne sais pas quoi en penser, je ne suis pas capable d’avoir une opinion là-dessus, ou je ne veux pas formuler une opinion là-dessus.)
    Ou encore : J’aimerais bien avoir ton avis.
  6. bouger : ici, c’est synonyme de changer, évoluer.
  7. interpeller : au sens figuré, cela signifie que quelque chose attire votre attention et suscite des questions de votre part.
    Par exemple : Son attitude m’interpelle vraiment. Je ne comprends pas pourquoi il a agi comme ça.
    On dit souvent aussi : ça m’interpelle.
    On peut aujourd’hui écrire interpeler, avec un seul « L »
  8. en train de changer : qui change en ce moment.
    Beaucoup de Français font une faute d’orthographe sur cette expression très courante en écrivant entrain de. Le mot entrain existe mais c’est un nom et il est synonyme de vivacité : c’est un enfant plein d’entrain.
  9. C’est quoi, ce monde… ? : cette question est très orale et convient très bien dans une conversation.
    = Qu’est-ce que c’est que ce monde ?

Voici le lien vers l’entretien entier. Vinciane Despret y lit à la fin une lettre pleine de profondeur qu’elle a écrite à Alba. Vous devriez aller voir qui est Alba. (et lire la lettre bien sûr.)
Et j’ai vu que Vinciane Despret avait aussi partagé ses idées sur France Culture et ça s’appelle : Plaidoyer pour une poésie animale. J’ai bien l’intention de l’écouter un de ces jours !

Pas de bonobos, pas d’éléphants ici, mais ne sont-elle pas un monde à elles seules, ces jolies vaches Aubrac ? 😉
A bientôt