Vengeance

Aller au cinéma me manque. Je ne sais même plus dire quel est le dernier film que j’ai vu, dans notre petit cinéma à l’Estaque ! Et j’ai l’impression que j’ignore tout des quelques films qui ont réussi à sortir depuis un an. Mais nous avons eu aussi la chance de voir ou revoir des films plus anciens, même si, pour moi en tout cas, les regarder sur un écran d’ordinateur ou de télévision n’a rien à voir avec ce que l’on vit dans une salle obscure**.

Voici un de ces films dont j’ai emprunté le DVD à la médiathèque de mon quartier. Je l’avais manqué lors de sa sortie. Quel plaisir de découvrir l’histoire de la vengeance terrible d’une femme blessée dans son amour ! Vengeance impitoyable, qui nous fait passer tour à tour d’un sentiment d’empathie pour cette incroyable Madame de La Pommeraye, à une admiration fascinée pour la façon par exemple dont elle obtient des aveux du Marquis mais aussi à une interrogation sur sa détermination à tramer un complot aussi diabolique. Tout est parfaitement construit, beau, très bien filmé. Et comme je suis fan de Cécile de France, tout à fait crédible en femme du 18è siècle, c’est désormais un des films que je range dans la catégorie de ceux qui comptent pour moi.

Film en costumes, dans une belle langue qui n’est plus tout à fait la nôtre aujourd’hui, mais peinture de sentiments intemporels, qui fait aussi écho à nos préoccupations actuelles sur la place des femmes. (Emmanuel Mouret est un cinéaste de notre temps bien sûr!)

Et pour couronner le tout, une bande annonce très réussie, grâce à un florilège de répliques judicieusement posées sur des scènes du film. Il y a un art de la bande annonce !

Transcription de la bande annonce
(car sans surprise, la transcription automatique n’est pas encore au point** pour le français et donne des sous-titres truffés d’erreurs**.)

Marquis, que vous importe (1) que mon nom apparaisse dans la liste de vos conquêtes !
J’ai bon espoir.
Son orgueil est tel qu’il n’ose rentrer à Paris sans avoir vaincu sa proie.
Dois-je comprendre que vous vous êtes abandonnée (2) au Marquis ?
Toutes les passions ne se ressemblent pas. La nôtre est intense sans être excessive. Nos sentiments sont aussi pleins de tendresse que de raison.
M’est-il possible de connaître ces pensées qui m’éloignent de vous ?
J’ai peur qu’elles ne vous fâchent (3) autant qu’elles me fâchent.
Vous vous souvenez de Madame de Joncquières ?
Ce n’est pas qu’elle (4) ne soit belle comme un ange, qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce, mais elle n’a aucun esprit de libertinage.
Pourquoi le Marquis s’attacherait-il à cette fille, alors qu’il ne s’attache à aucune autre ?
Parce que le Marquis ne résiste pas à ce qui lui résiste.
Madame, rendez-moi un service.
Lequel ?
Ayez compassion de moi (5). Je veux la revoir.
Quel est l’état de votre coeur ?
Il faut que j’aie cette fille-là. Ou que j’en périsse (6).
Je vous en supplie, madame. Il sacrifie la moitié de ma fortune. N’est-ce pas assez ?
Pour moi, le compte n’y est pas. (7)
Je crains (8) cependant que votre entreprise (9) soit excessive.
Mon entreprise est en-deçà (10) de ma douleur et du coup que le Marquis m’a porté.
Je mettrai dix hommes à leurs trousses (11), mais je les retrouverai. Je forcerai leur porte. Je ne sais ce que je ferai mais vous avez tout à craindre de l’état de violence dans lequel je suis.
Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer une meilleure société?

Des explications sur cette langue, c’est-à-dire ce qu’on dirait aujourd’hui:

  1. Que vous importe ! = pourquoi est-ce important pour vous ? / Qu’en avez-vous à faire ?
  2. s’abandonner à quelqu’un : lui céder, devenir sa maîtresse.
  3. fâcher quelqu’un : contrarier quelqu’un
  4. ce n’est pas qu’elle ne soit belle… : je reconnais qu’elle est belle… mais…
  5. Ayez compassion de moi : ayez pitié de moi.
  6. périr : mourir
  7. le compte n’y est pas : cela ne me suffit pas
  8. Je crains que : je trouve vraiment que…
  9. votre entreprise : ce que vous faites, ce que vous avez décidé de faire
  10. en deçà de : pas du tout à la hauteur de
  11. être aux trousses de quelqu’un : à la poursuite de quelqu’un

**J’ai employé quelques expressions que voici :

  • les salles obscures : c’est le nom qu’on donne aux salles de cinéma.
  • ne pas être au point : ne pas être parfait, donc ne pas bien fonctionner.
  • être truffé d’erreurs : être plein d’erreurs, de fautes

Ce film trouve sa source dans un passage de Jacques le Fataliste et son maître, de Denis Diderot. Voici un lien vers le texte original sur Gallica.

Et comme ce texte est un des classiques étudiés au lycée, on trouve de multiples analyses sur cette époque, sur le libertinage et sur cette oeuvre. En voici un exemple.
Personnellement, ce film m’a donné envie de relire ce texte, avec des yeux d’adulte cette fois !

Et pour finir, si vous avez envie de m’écouter :

Mais quand même, vivement qu’on puisse retourner au cinéma !

Il fallait prévoir

Le verbe falloir n’est pas simple, à conjuguer d’une part, avec ses formes impersonnelles et d’autre part, avec ses nuances qui varient selon le temps employé. C’est le cas à l’imparfait : il fallait… Il ne fallait pas…

L’idée de ce nouvel article m’est venue à cause de la situation que nous vivons en ce moment en France : un troisième confinement, pendant tout le mois d’avril, et qui sait, peut-être plus long. On nous a bien donné des dates. Mais nous avons tous appris à ne plus jurer de rien (1) !

Ce retour à la case départ (2) est le résultat d’une étrange gestion de l’épidémie, repartie en flèche (3) depuis janvier, du pari raté d’Emmanuel Macron persuadé qu’on réussirait à « freiner sans enfermer », d’un variant apparemment plus contagieux et d’un terrible cafouillage (4) de la vaccination annoncée mais si lente à se déployer. Il y a un an, nous n’avions pas de masques, pas de gel hydroalcoolique, pas assez de respirateurs. Aujourd’hui, ce sont les vaccins qui manquent !

En mars 2020, il fallait donc se protéger comme on pouvait. Il fallait se coudre des masques. Il fallait partir à la chasse (5) aux petits flacons de ce gel aux vertus devenues extraordinaires ! Il fallait rester chez soi, remplir des attestations étranges pour s’autoriser soi-même à sortir un peu, apprendre à travailler « en distanciel ». Il ne fallait plus aller au cinéma, il ne fallait plus faire de sport, se serrer la main, se faire la bise, s’asseoir à une terrasse de café. En mars 2020, il a fallu tout changer, du jour au lendemain (6).

Tout cela, c’est le premier sens de « Il fallait » : je viens de vous raconter notre quotidien, nos habitudes, celles auxquelles nous avons dû renoncer et celles que nous avons été obligés de prendre. Ce quotidien du printemps dernier, répétitif, fait de contraintes et d’interdits, c’est l’imparfait qui le dépeint avec tous ces Il fallait, il ne fallait pas.

Et voici un nouveau reconfinement, un an plus tard, comme si on n’avait pas avancé . Alors, la pillule passe mal (7) et on entend beaucoup de voix s’élever pour dire qu’il fallait reconfiner dès janvier, qu’il fallait être beaucoup plus strict il y a quelques semaines. Il ne fallait pas laisser les écoles, les collèges, les lycées ouverts. Il fallait avoir le courage de demander de nouveaux sacrifices aux Français juste après les vacances de Noël. Il ne fallait pas laisser les chiffres s’emballer (8), il ne fallait pas rouvrir les universités. Il ne fallait pas tout miser sur une vaccination impossible à réaliser rapidement.

Cet imparfait-là ne dépeint pas une réalité passée. Il fallait / Il ne fallait pas sont synonymes de Il aurait fallu…, Il n’aurait pas fallu…, et donc de On aurait dû… on n’aurait pas dû…. Des formulations qui expriment toutes un reproche, une critique de la façon dont les choses se sont passées. Mais je dirais que Il fallait est plus fort et exprime davantage nos sentiments. C’est se dire désabusé, déçu : Tu vois, c’est bien ce que je disais, il fallait réagir tout de suite. Ou par exemple dans un autre contexte : Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? Il fallait m’en parler !

Des explications:

  1. ne jurer de rien : c’est être bien conscient que rien n’est certain. On dit : Il ne faut jurer de rien.
  2. retour à la case départ : c’est revenir à une situation antérieure, comme si rien n’avait évolué
  3. repartir en flèche : recommencer à augmenter très fortement et très vite
  4. un cafouillage : un très mauvais fonctionnement. Cafouiller signifie que les choses se font de manière désordonnée et que le résultat est raté. (familier)
  5. partir à la chasse à quelque chose : se mettre à chercher quelque chose par tous les moyens
  6. du jour au lendemain : très rapidement, sans transition
  7. la pillule passe mal : on emploie cette expression quand les gens ont du mal à accepter quelque chose qu’ils n’ont pas du choisi. (familier)

A écouter, si vous préférez :

Je vous souhaite une bonne fin de weekend pascal.
Avec une petite touche d’humour qui circule sur internet, parce que quand même, on ne va se laisser abattre !