Entre deux mondes

Elle est actrice, avec simplicité. Je n’aime pas spécialement lire les autobiographies. Mais la sienne est une belle histoire de famille, de femmes, de cinéma, d’amitiés et d’amour. A cause de sa personnalité. Et sans doute aussi à cause de la forme de ce livre où elle répond aux questions de deux personnes qui la connaissent bien. C’est comme écouter une conversation, juste un peu mieux écrite et mise en forme que ne le serait un dialogue uniquement pris sur le vif. D’ailleurs, son sous-titre, c’est « Conversations avec Tiffy Morgue et Jean-Yves Gaillac ».

Elle préface ce récit, dédié à Maurice Pialat, de la manière suivante:
Depuis vingt-sept ans on se parle.
Ils m’ont connue très jeune. Depuis vingt-sept ans, je parle à la femme et à l’homme qu’ils sont. Deux êtres complices.
Depuis ces longues conversations, ces beaux moments partagés, est née cette complicité à trois. Ils connaissent les étapes de ma vie et les grands tournants. Ils connaissent l’actrice et la femme que je suis. Ils m’ont toujours suivie, regardée et écoutée avec bienveillance.
Alors voilà, ce livre, je ne pouvais le faire qu’avec eux.
Ce livre raconte mon parcours, de la petite enfance à aujourd’hui. Il parle des gens que j’ai croisés et de ceux que j’ai aimés. J’ai envie de rendre hommage à certains d’entre eux. Ceux qui m’ont construite, accompagnée, et celui qui m’a mise sur cette route ensoleillée.

Alors au départ, il y a forcément les parents, les frères et soeurs – nombreux ! –  et le milieu d’où on vient, racontés de sa voix lumineuse dans ce petit enregistrement:

Transcription:
Je m’apprêtais à faire un CAP (1) de coiffure, que j’ai pas commencé d’ailleurs. Eh bah, j’aurais fait (2) mon CAP de coiffure sûrement. Et puis… et puis voilà. Socialement, j’aurais été dans ce milieu que je connais bien, que je… auquel je suis attachée aussi, hein, qui… qui… un milieu quand même assez modeste. Et… et j’aurais, bah voilà, j’aurais sûrement galéré (3) pour joindre les deux bouts (4), enfin comme font beaucoup de gens. Je viens d’un milieu ouvrier. Mon père était ajusteur, ma mère a eu onze enfants, enfin ils ont eu onze enfants tous les deux. Ma mère, donc, a travaillé deux fois, mais pas très longtemps: une fois dans une cantine comme, oui, cuisinière de cantine. Et puis une autre fois dame-pipi (5). Voilà. Et je pense que quand on vient d’un milieu comme ça, en tout cas moi, ça m’a forgée parce que j’ai… je pense que justement les conditions dans lesquelles on a grandi, bah ne serait-ce que dix frères et soeurs, que vous le vouliez ou non, vous êtes obligé de regarder l’autre, sinon, vous prenez une tarte (6), ou par le frangin, frangine (7), ou par les parents. Vous êtes obligé de… bah, de penser à l’autre. Vous êtes obligé de partager, d’être débrouillard (8). Et quand vous voyez un père rentrer du travail avec sa Motobécane bleue, l’hiver par 0° et que ce père ramène – à l’époque, cétait des francs – 6000 francs par mois, et que vous voyez votre père se dire «Mais comment… alors voilà… si on dépense ça…. si on dépense pas ça, on va… on va réussir à finir le mois, bon bah c’est bête (10) mais ce sont des choses qui… qui comptent et que… dont je suis témoin, et je… voyais la souffrance du papa, et de la maman aussi. A la fois tout le bonheur parce que je pense que quand on naît (11) dans un milieu comme ça, on voit justement ce qu’on a et ce qu’on n’a pas. Et pour moi, c’est du vrai luxe, c’est d’avoir un pied dans ce monde-là et un pied dans le monde très aisé (12) dans lequel je suis, parce que en permanence, je vois ce que j’ai et ce que les autres n’ont pas.

Ma mère est incroyable. Elle a toujours dit : « Moi, je suis comme ça, que ça vous plaise ou pas. Si ça vous plaît pas, je vous emmmerde (13). » Au départ, ça dérange (14), hein. Mais moi, ça me dérangeait quand j’étais petite. Mais je m’aperçois aujourd’hui, bah, que c’est une qualité, parce que ma mère est rentrée dans certains codes et puis en a balancé (15) plein d’autres, bah à coups de pied, quoi. Ma mère est rebelle et… et je trouve ça chouette.(16)

Quelques explications:
1- un CAP : un Certificat d’Aptitude Professionnelle. C’est le premier niveau de qualification professionnelle qui permet d’entrer dans la vie active, comme ouvrier ou employé.
2- j’aurais fait / j’aurais été / j’aurais galéré : elle imagine ce que sa vie aurait été si elle n’était pas devenue actrice. Elle parle donc au conditionnel passé.
3- galérer : peiner, rencontrer plein de difficultés.
4- joindre les deux bouts : s’en sortir financièrement quand on a peu d’argent.
5- une dame-pipi : c’est le nom donné à la personne responsable de toilettes publiques.
6- une tarte : une claque, une gifle (argot)
7- un frangin / une frangine : un frère / une soeur (familier)
8-  être débrouillard : savoir se sortir de toutes les situations. Trouver des solutions
9- une Motobécane : c’est le nom d’une marque de mobylette. (Aujourd’hui, les mobylettes, ça n’existe plus vraiment en France. A la place, les gens roulent en scooter.)
10- c’est bête : c’est idiot
11- quand on naît : ça pourrait être aussi « quand on est » car ça se prononce exactement pareil. On ne peut pas vraiment savoir !
12- un milieu aisé : un milieu où les gens ont de l’argent. (le contraire, c’est un milieu modeste, dont elle parle au début.)
13- Je vous emmerde = je me moque de ce que vous pensez. Si vous n’êtes pas content, c’est pareil! (plutôt grossier et direct !)
14- ça dérange : ça choque.
15- balancer : jeter / rejeter
16- chouette : super, très bien.

Grandir dans une famille nombreuse, c’est aussi la vie de Rachida avec qui nous en parlions sur francebienvenue1 il y a quelque temps.

Communication difficile !

Entre père et fille, entre parents et ados, le courant ne passe pas* toujours très bien ! La vie quotidienne n’est pas de tout repos. Rien de surprenant, rien de nouveau. En voici une petite illustration où chacun est dans son rôle, entre nécessité d’encadrer et désir de voler de ses propres ailes**.
Ce qui est rassurant, c’est qu’un jour probablement, la « petite » Juliette d’aujourd’hui, 16 ans et agacée par ses parents, tiendra les mêmes propos à ses propres enfants, qu’elle agacera tout autant !


Transcription :
– C’est toujours : « Dans cinq minutes », ou « Oui, oui, d’accord ». Mais ça se fait pas (1), donc les cinq minutes deviennent vingt minutes, deviennent une demi-heure. Et bah c’est les yeux levés (2), « Pfff », une espèce de respiration exaspérée, dès qu’on demande quelque chose, dès qu’on…, « Ah ». On passe (3) vraiment pour des vieux cons (4)! On est dans ce… dans ce rapport-là, une espèce de communication qui devient… qui devient de plus en plus difficile.
C’est l’ordinateur : «Reste pas (5) trop longtemps sur l’ordinateur.» C’est la télé bien sûr : « Reste pas trop longtemps devant la télé. » C’est… pas que pour elle mais pour sa sœur : « Tu peux sortir de la douche » ou « Mets la table », «Débarrasse la table», « Fais ceci, fais cela ». « Fais pas ci, fais pas ça », voilà.
– Non mais c’est vrai, mais c’est parce que eux, je pense qu’ils se rendent pas compte que (6) nous, on a nos trucs (7) et eux, ils font partie de notre vie de la maison. Forcément, eux, ils pensent que moi j’ai… je pense qu’à vider les poubelles ou des choses comme ça, alors que moi, j’y pense jamais! Quand papa, il (8) veut pas me laisser sortir, je comprends pas pourquoi. Je lui dis : «Voilà, j’ai fait mes devoirs. J’ai eu des bonnes notes.» Il me dit : « Non, ce sera comme ça. » Alors moi, j’aime pas, parce que je peux pas négocier. Et ça finit tout le temps en cris, en pleurs, et voilà, on peut rien faire.
– Non mais c’est pas ça. Toi tu dis : « Je veux sortir tous les samedis soirs. » Bah je dis non. Ça peut pas être un postulat (9). Tu peux pas dire « Je veux sortir tous les samedis soirs. » C’est pas possible. Enfin tu as seize ans ! On dit : « Une fois de temps en temps », et on négocie à chaque fois. Et donc après, c’est « 3 heures du mat’ »(10), mais non, c’est 2 heures. Tout ça devient une discussion où je perds mes nerfs (11) assez facilement, là-dessus. Parce qu’en plus, c’est des salades (12), c’est-à-dire qu’elle dit : «J’ai ma copine machin (13) qui sort jusqu’à 3 heures ». En fin de compte (14), après, on a la mère de machin qui appelle, qui dit « Oui, bah nous, il faudrait qu’elle soit rentrer à minuit. » Donc elle nous… A chaque fois, elle va… elle va nous prendre l’excès absolu pour nous en faire une espèce de règle. Donc voilà, on négocie, et puis le ton monte (15), et puis voilà. C’est ça un peu le rapport à… à l’adolescence. Vous essayez de frapper à la porte sans…sans succès, quoi.

– A table ! Les loulous (16), à table, c’est prêt. Les enfants, à table, ça va être froid. Non, j’ai dit « A table ». J’ai dit « A table ! »
– Euh, c’est pas la peine de gueuler (17), maman. Oh, c’est bon, on n’est pas sourds.

Quelques explications :
1. ça se fait pas : ici, ça signifie qu’elle ne fait pas ce qu’on lui demande de faire.
2. les yeux levés : normalement, on dit « Lever les yeux au ciel ». Quand quelqu’un fait ça, c’est pour exprimer son agacement. Ce n’est évidemment pas poli.
3. on passe pour… : on est considéré comme…
4. des vieux cons : un con, c’est quelqu’un de nul, d’idiot. (grossier)
5. Reste pas trop longtemps… : Il manque la négation complète : « Ne reste pas…», comme très souvent à l’oral. (familier)
6. se rendre compte que : comprendre que
7. on a nos trucs : on a nos préoccupations, nos centres d’intérêt, etc… Le mot «truc » est très vague et familier.
8. Papa, il veut pas : on met souvent deux sujets (ici : papa et il) au lieu de dire «Papa ne veut pas ». (familier et oral)
9. un postulat : une affirmation qui ne se discute pas.
10. 3 heures du mat’ = 3 heures du matin. (abréviation orale courante mais familière)
11. perdre ses nerfs : perdre son calme, s’énerver.
12. des salades : des mensonges, des choses pas claires. (familier)
13. machin : c’est le mot qu’on emploie quand on ne veut pas ou peut pas citer le nom de quelqu’un. (familier)
14. en fin de compte : finalement
15. le ton monte : on s’énerve, on se fâche, on se met à crier.
16. les loulous : les enfants (familier et affectueux)
17. gueuler : crier, hurler (familier)

* Le courant ne passe pas : il n’y a pas de compréhension, d’entente entre deux ou plusieurs personnes. (familier)
** voler de ses propres ailes : devenir indépendant, avoir sa propre vie d’adulte, sans dépendre de ses parents.