Le beau monde

Le beau monde. C’est exactement l’inverse du milieu dans lequel vit Alice, en Normandie, un milieu simple, où les fins de mois peuvent être difficiles, où les petits boulots sont nécessaires. Alice travaille dans une pâtisserie. Elle travaille aussi la laine, les tissus, les matières, les teintures, pour son plaisir, toute seule. Elle rêve d’entrer dans une école d’arts appliqués, à Paris, pour y apprendre les métiers de la couture, de la broderie. Le beau monde, c’est celui d’Antoine, un monde aisé et dans lequel on parle avec aisance, et beaucoup, dans lequel on sait quelles écoles il faut choisir, dans lequel on voyage, se cultive, où on apprend très tôt à être à l’aise partout. Cela n’empêche pas qu’Antoine cherche lui aussi sa place, en photographiant un monde qui n’est pas le sien, en aimant Alice, en suscitant son amour. Mais peut-on vraiment passer d’un milieu social à un autre comme ça ? Et que deviennent ces amours de jeunesse où chacun est en train de se construire ?

Je trouve ce film très beau, porté par Ana Girardot, au jeu si subtil. Quelle magnifique jeune femme elle incarne ici ! Elle rend très émouvant cet apprentissage tenace du monde que fait Alice. Elle rend aussi très juste son apprentissage dans son école parisienne – c’est passionnant de la suivre dans ses explorations, en regardant ses mains et en écoutant les mots qu’elle apprend à poser sur son cheminement, guidée dans ses créations par des professeurs sans complaisance et des amis bienveillants.

Comme la bande annonce ne me semble vraiment pas donner une idée juste de ce film, j’ai eu envie de garder plutôt quelques passages, parmi d’autres, qui me touchent. Dans cette histoire, les mots et les émotions sont justes, les relations sociales, amicales, amoureuses sont finement observées et dépeintes, les images sont belles, sans tape à l’oeil, aux couleurs de l’océan, des fleurs mais aussi du quotidien ordinaire, que ce soit dans un HLM ou une demeure bougeoise. Une histoire simple. Alice, à la fois fragile et forte, qui pose des questions essentielles. Je n’aime pas trop ce mot devenu cliché, mais ici, il prend tout son sens : lumineuse, Alice est lumineuse.

– Quoi, c’est pour moi ? Qu’est-ce que c’est ? Oh !
– Ça m’a beaucoup aidée, la lettre (1). J’ai… Je suis rentrée dans mon école.
– Vraiment ? Je suis ravie (2) pour vous. Il fait un peu chaud pour la porter maintenant, mais merci beaucoup, c’est très gentil. Et ce sont vos amis, dehors, dans la voiture ?
– Oui, oui. Ils m’attendent.
– Alors c’est bien. Paris, l’année prochaine! Ça va vous changer. (3)
– Bah oui!
– Vous avez trouvé un logement ?
– Non, pas encore. J’aurais jamais dû amener cette écharpe. C’est horrible !

– Alice, c’est terrible. Elle est béate (4), on dirait qu’elle ne vit qu’à travers ton frère.
– Moi, je l’aime bien. Je trouve qu’elle a quelque chose d’intense. Et puis, faut voir d’où elle vient. Ça doit pas être évident. Ah, je te jure, si tu voyais sa mère (5) !
– Dieu merci (6), on n’a pas encore eu droit (7) aux présentations.
– J’aime pas que tu dises ça.
– Non. Non, non. Je veux bien voir sa famille. Mais déjà Alice, je sais pas quoi lui dire. Elle me regarde toujours comme si c’était la première fois qu’elle me voyait. Tu sais, je fais de mon mieux pour l’aider. Je suis sûre qu’elle fera une excellente petite main (8).
– Il a besoin d’une fille douce, Antoine. Maya, elle le rendait dingue.

– Antoine ? Vous êtes là ?
– Ça va, je me suis pas fait mal.
– Tant mieux. Tu es rentrée seule ?
– Antoine s’est arrêté à côté pour faire des photos. Je vais le rejoindre.
– Tu veux que je t’accompagne ?
– Non, non, c’est gentil. Je vais prendre un vélo.
– Alice, regarde ta mère. Ne bougez plus. Super. Christiane, vous pouvez me regarder ?

  1. la lettre : il s’agit d’une lettre de motivation où Alice devait expliquer son intérêt pour l’école d’art où elle souhaitait entrer.
  2. ravie : très contente (dans un style soutenu)
  3. ça va vous changer : ça va être un grand changement.
  4. être béat(e) : rester sans rien dire tellement on admire quelqu’un. C’est plutôt péjoratif à cause de cette implication de passivité.
  5. Si tu voyais sa mère ! : cette remarque est péjorative = Tu ne peux même pas imaginer comment est sa mère! (La mère d’Alice incarne le milieu modeste qui est le sien.)
  6. Dieu merci : langage très précieux, typique d’un milieu social aisé, cultivé et traditionnel.
  7. on n’a pas encore eu droit à… : cela ne s’est pas encore produit. Ici, elle veut dire qu’elle n’a pas encore été obligée de rencontrer la famille d’Alice.
  8. une petite main : cette expression désigne une couturière qualifiée mais qui est au service d’un grand couturier, une exécutante.

– J’aime bien les fleurs au bord des champs. C’est le bordel (1). Ça donne l’impression que c’était comme ça avant qu’on y soit.
– Qui, on ?
– Les humains.
– Ah ! Les humains. Nos amis les humains… Quoi ?
– C’est comme tu le dis (2).
Rodolphe m’a dit que tu étais à HEC (3). C’est bien, non ?
– Ah ouais, c’est bien. Mais je suis pas très heureux en vérité (4).
– Pourquoi ?
– Je fais de la photo depuis longtemps et j’ai envie d’en faire vraiment. Et tu vas en faire quoi, de tes fleurs ?
– Je vais essayer de les interpréter. On nous demande ça tout le temps, de dire ce qu’on aime et traduire ce qu’on ressent.
– Ça te plaît ?
– Ouais. Mais j’ai l’impression que c’est comme si une porte s’était ouverte sur un monde immense.

  1. le bordel : le bazar, le désordre (très familier)
  2. c’est comme tu le dis = c’est la façon dont tu le dis qui me fait sourire
  3. HEC : une grande école de commerce française, Hautes Etudes Commerciales.
  4. en vérité : en fait (langage plus soutenu)

– Rouge géranium ? C’est un rouge orangé. C’est beau ! Les mains, c’est le plus important si tu veux avoir l’air chic, si tu veux faire bien (1) devant ta belle-mère. C’est beau, alors, à leur maison ?
– Tout est beau. Ils ont l’air de trouver ça normal. Moi, j’aimerais juste m’asseoir, regarder. Et écouter.
– Il est canon (2), Antoine !
– Hum. Et Kevin, ça va ?
– Je sais pas. C’est vrai qu’il était pas bien (3), ces derniers temps (4). On se voit pas mal (5), en fait.
– Et il m’en veut ? (6)
– On sait pas au juste (7) ce qu’il ressent, je dirais. Mais ces derniers temps, c’est vrai, il picolait (8) pas mal.
– Ah bon ?
– En fait, Alice, on a une histoire (9) ensemble. Mais tu sais, c’est pas très… sérieux, hein. De temps en temps. On s’en est même pas rendu compte, c’était déjà arrivé. On aime bien coucher ensemble en fait. Et toi, tu es amoureuse ! Tu as les mains bouillantes. C’est le signe.

  1. faire bien : faire bonne impression
  2. il est canon : il est super beau ! (familier). On peut le dire aussi d’une femme : Elle est canon.
  3. il n’était pas bien = il n’allait pas bien, il était malheureux
  4. ces derniers temps : récemment
  5. on se voit pas mal : on se voit souvent (familier)
  6. en vouloir à quelqu’un : être fâché contre quelqu’un, ne pas lui pardonner quelque chose
  7. on ne sait pas au juste = on ne sait pas vraiment
  8. picoler : boire de l’alcool, trop d’alcool (argot)
  9. avoir une histoire avec quelqu’un : sortir avec quelqu’un, avoir des relations amoureuses, envisagées comme passagères, pas nécessairement très durables.

Ce film est disponible sur France TV, jusqu’au 30 avril. (Vous devrez subir plusieurs longues secondes de pub avant !)
Il existe aussi en DVD.





Vengeance

Aller au cinéma me manque. Je ne sais même plus dire quel est le dernier film que j’ai vu, dans notre petit cinéma à l’Estaque ! Et j’ai l’impression que j’ignore tout des quelques films qui ont réussi à sortir depuis un an. Mais nous avons eu aussi la chance de voir ou revoir des films plus anciens, même si, pour moi en tout cas, les regarder sur un écran d’ordinateur ou de télévision n’a rien à voir avec ce que l’on vit dans une salle obscure**.

Voici un de ces films dont j’ai emprunté le DVD à la médiathèque de mon quartier. Je l’avais manqué lors de sa sortie. Quel plaisir de découvrir l’histoire de la vengeance terrible d’une femme blessée dans son amour ! Vengeance impitoyable, qui nous fait passer tour à tour d’un sentiment d’empathie pour cette incroyable Madame de La Pommeraye, à une admiration fascinée pour la façon par exemple dont elle obtient des aveux du Marquis mais aussi à une interrogation sur sa détermination à tramer un complot aussi diabolique. Tout est parfaitement construit, beau, très bien filmé. Et comme je suis fan de Cécile de France, tout à fait crédible en femme du 18è siècle, c’est désormais un des films que je range dans la catégorie de ceux qui comptent pour moi.

Film en costumes, dans une belle langue qui n’est plus tout à fait la nôtre aujourd’hui, mais peinture de sentiments intemporels, qui fait aussi écho à nos préoccupations actuelles sur la place des femmes. (Emmanuel Mouret est un cinéaste de notre temps bien sûr!)

Et pour couronner le tout, une bande annonce très réussie, grâce à un florilège de répliques judicieusement posées sur des scènes du film. Il y a un art de la bande annonce !

Transcription de la bande annonce
(car sans surprise, la transcription automatique n’est pas encore au point** pour le français et donne des sous-titres truffés d’erreurs**.)

Marquis, que vous importe (1) que mon nom apparaisse dans la liste de vos conquêtes !
J’ai bon espoir.
Son orgueil est tel qu’il n’ose rentrer à Paris sans avoir vaincu sa proie.
Dois-je comprendre que vous vous êtes abandonnée (2) au Marquis ?
Toutes les passions ne se ressemblent pas. La nôtre est intense sans être excessive. Nos sentiments sont aussi pleins de tendresse que de raison.
M’est-il possible de connaître ces pensées qui m’éloignent de vous ?
J’ai peur qu’elles ne vous fâchent (3) autant qu’elles me fâchent.
Vous vous souvenez de Madame de Joncquières ?
Ce n’est pas qu’elle (4) ne soit belle comme un ange, qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce, mais elle n’a aucun esprit de libertinage.
Pourquoi le Marquis s’attacherait-il à cette fille, alors qu’il ne s’attache à aucune autre ?
Parce que le Marquis ne résiste pas à ce qui lui résiste.
Madame, rendez-moi un service.
Lequel ?
Ayez compassion de moi (5). Je veux la revoir.
Quel est l’état de votre coeur ?
Il faut que j’aie cette fille-là. Ou que j’en périsse (6).
Je vous en supplie, madame. Il sacrifie la moitié de ma fortune. N’est-ce pas assez ?
Pour moi, le compte n’y est pas. (7)
Je crains (8) cependant que votre entreprise (9) soit excessive.
Mon entreprise est en-deçà (10) de ma douleur et du coup que le Marquis m’a porté.
Je mettrai dix hommes à leurs trousses (11), mais je les retrouverai. Je forcerai leur porte. Je ne sais ce que je ferai mais vous avez tout à craindre de l’état de violence dans lequel je suis.
Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer une meilleure société?

Des explications sur cette langue, c’est-à-dire ce qu’on dirait aujourd’hui:

  1. Que vous importe ! = pourquoi est-ce important pour vous ? / Qu’en avez-vous à faire ?
  2. s’abandonner à quelqu’un : lui céder, devenir sa maîtresse.
  3. fâcher quelqu’un : contrarier quelqu’un
  4. ce n’est pas qu’elle ne soit belle… : je reconnais qu’elle est belle… mais…
  5. Ayez compassion de moi : ayez pitié de moi.
  6. périr : mourir
  7. le compte n’y est pas : cela ne me suffit pas
  8. Je crains que : je trouve vraiment que…
  9. votre entreprise : ce que vous faites, ce que vous avez décidé de faire
  10. en deçà de : pas du tout à la hauteur de
  11. être aux trousses de quelqu’un : à la poursuite de quelqu’un

**J’ai employé quelques expressions que voici :

  • les salles obscures : c’est le nom qu’on donne aux salles de cinéma.
  • ne pas être au point : ne pas être parfait, donc ne pas bien fonctionner.
  • être truffé d’erreurs : être plein d’erreurs, de fautes

Ce film trouve sa source dans un passage de Jacques le Fataliste et son maître, de Denis Diderot. Voici un lien vers le texte original sur Gallica.

Et comme ce texte est un des classiques étudiés au lycée, on trouve de multiples analyses sur cette époque, sur le libertinage et sur cette oeuvre. En voici un exemple.
Personnellement, ce film m’a donné envie de relire ce texte, avec des yeux d’adulte cette fois !

Et pour finir, si vous avez envie de m’écouter :

Mais quand même, vivement qu’on puisse retourner au cinéma !

Mais qu’est-ce que ça peut bien leur faire !

Plaisir de pouvoir choisir quoi regarder et quand, grâce à la télévision en « replay », comme on dit maintenant.
J’ai donc regardé il y a deux ou trois jours un très beau film / documentaire de Sébastien Lifshitz : Petite fille. Si vous avez accès à Arte ou Arte TV, ce film est disponible jusque fin janvier. Ne laissez pas passer cette occasion car Sasha et sa famille sont inoubliables, grâce à la caméra pleine de délicatesse et de pertinence du cinéaste.

Cette petite fille de sept-huit ans est née garçon mais se sait fille. Seulement, la vie est compliquée pour ces enfants. Sasha a l’amour inconditionnel de ses parents, de ses deux frères et de sa grande soeur. Mais il y a aussi, encore et encore, de la malveillance, de l’intolérance, de l’incompréhension qui mène à la cruauté et au rejet dans notre monde. Des avancées essentielles existent pourtant, portées par des hommes et des femmes comme cette médecin d’un grand hôpital parisien qui accompagne et illumine le chemin de cette famille.

Si vous pouvez regarder Arte, le film entier est ici. Allez regarder cette petite fille qui pleure, qui rit, qui joue et qui danse, petit papillon léger et tellement attachant des dernières images du film. Comment pourrait-on ne pas comprendre ?

Voici un lien vers une bande annonce.
Et au cas où vous ne pourriez pas y accéder, voici juste le son.

Transcription:
“Quand je serai grand, je serai une fille.”
Je lui dis : “Mais non, Sasha, tu seras jamais une fille.”
Et là, Sasha s’est mise à pleurer. C’était vraiment le pleur de… Je venais de foutre toute sa vie en l’air. (1)
… qu’elle est juste pas née dans le bon corps et c’est pas elle qui l’a choisi. Quand je vois à l’école qu’on lui dit: “Non, tu es née en tant que garçon. Tu es pas née en tant que fille, donc tu es un garçon.” Et ça, je comprends pas.
Les larmes aux yeux (2), c’est quand tu penses à l’école ?
Parce que c’est épuisant (3) de devoir aller à l’école et se battre tout le temps. En fait, il y a des enfants qui l’acceptent parfaitement comme ça. J’aimerais bien que les adultes ausssi.
Je vois pas en quoi ça dérange les gens. Qu’est-ce que ça peut leur faire ? (4) Ma gamine (5), elle passe à côté de (6) son enfance. Je trouve ça dégueulasse (7).
C’est pas une question de tolérer. Pour moi, c’est… Sasha, point. (8)
Comme je dis, de toute façon, c’est son combat, mais c’est le mien aussi. Ça sera le combat de ma vie.
Tu n’es pas la seule pour qui c’est comme ça. On en voit d’autres, des enfants, dans cette situation.

Des explications:
1. foutre sa vie en l’air : On n’entend pas bien du tout dans cet extrait, mais c’est ce qui est dit dans le film. Foutre est synonyme de mettre dans un style très familier et donc cette expression signifie : anéantir, détruire. D’ailleurs dans le film, al mère de Sasha parle juste après d’avoir détruit les rêves de sa fille.
2. Avoir les larmes aux yeux: c’est avoir très envie de pleurer. Les larmes montent aux yeux, avant de couler sur les joues.
3. Épuisant : très fatigant
4. Qu’est-ce que ça peut leur faire ? : on emploie cette expression familière quand on ne comprend pas pourquoi il y a des gens qui se permettent de juger quelqu’un d’autre. On se demande pourquoi ils se mêlent de ce qui ne les regardent pas.
5. Ma gamine : ma fille (familier)
6. passer à côté de quelque chose : ne pas vivre pleinement cette expérience
7. dégueulasse : révoltant (très familier)
8. point = un point c’est tout = Il n’y a rien a dire de plus, rien à expliquer de plus.

Sébastien Lifshitz parle ici de son travail sur ce film et de Sasha. C’est profondément humain. En voici des passages, au cas où vous n’y auriez pas accès depuis votre pays :

Transcription:
Petite fille, c’est l’histoire en fait de Sasha, qui est née garçon et qui depuis l’âge de ses trois ans, se vit comme une petite fille, ressent au plus profond d’elle qu’elle est une petite fille. Et j’ai eu cette chance de la rencontrer et de pouvoir la filmer entre ses sept ans et ses huit ans, l’espace d’un an (1), elle et sa famille au quotidien. Et le film donc raconte en fait à la fois sa vie, au jour le jour (2), et aussi les combats que la famille doit mener pour faire comprendre, pour faire accepter autour d’elle qui elle est.

La transidentité, ça n’a rien a voir (3) avec la sexualité, ça n’a rien à voir avec la puberté, ça n’a rien à voir avec l’adolescence comme souvent les gens s’imaginent. C’est quelque chose qui apparaît souvent très tôt, au plus profond d’un individu, qu’il exprime comme il peut et je trouvais important du coup d’essayer de trouver aujourd’hui un enfant qui puisse raconter cette histoire.

J’espère que le film va faire comprendre ce que c’est que l’identité transgenre. Mais au-delà (4) même de la transidentité, je pense que le film parle aussi de la différence, c’est-à-dire, dans le fond, beaucoup de parents ont des enfants qui sont pas forcément dans la norme, qui ont une différence, qui souvent les stigmatise (5) et leur attire parfois beaucoup de problèmes, de la souffrance. Les enfants peuvent être cruels entre eux, mais pas qu’eux (5). Les adultes aussi peuvent être redoutables (6). Et j’espère que le film fera prendre conscience justement de qu’est-ce que c’est… qu’est-ce qui se vit à l’intérieur du corps et de la tête d’un enfant aussi jeune, parce que les enfants ont pleinement conscience de ce qu’ils sont en train de vivre et ils observent tout ce qui se passe autour d’eux, comment on les regarde, si on les juge ou non. Ils sentent tout ça.

Des explications:
1. l’espace d’un an : pendant un an. On peut employer cette expression avec toute sorte de durées : (en) l’espace d’une seconde, (en) l’espace d’un instant, (en) l’espace d’une semaine. Cela attire davantage l’attention sur cette durée que lorsqu’on dit juste : pendant…
2. au jour le jour : jour après jour
3. ça n’a rien à voir (avec… ) : c’est totalement différent (de…)
4. au-delà de… : en plus de…
5. stigmatiser quelqu’un : présenter quelqu’un comme responsable de quelque chose de coupable, de répréhensible.
6. Redoutable : effrayant, à craindre vraiment, donc très méchant.

Connaissez-vous How to be a girl ?
Je suis ce podcast américain depuis 2014, où on grandit avec Marlo Mack et sa fille, née garçon elle aussi.
Si vous aimez l’anglais bien sûr!

Et aussi, ce roman dévoré au début des années 2000, et traduit depuis en français :
« I was born twice: first as a baby girl […] in January of 1960 and then again as a teenage boy […] in August of 1974. My birth certificate lists my name as Calliope Helen Stephanides. My most recent driver’s license records my name simply as Cal. »

Et le très beau film de Lukas Dhont, Girl, comme un écho à ce que vit Sasha, qui elle aussi veut danser.

Un amour impossible

Me voici à nouveau pour partager avec vous ce très beau film que j’ai vu il y a quelque temps. Certains d’entre vous le connaissent probablement puisqu’il est sorti en 2018. Tout est réussi pour servir cette histoire adaptée du roman de Christine Angot (que je vais lire) sur l’amour impossible entre ses parents.
Virginie Effira est magnifique dans ce rôle d’une femme digne, malmenée parce que issue d’une autre classe sociale que celle de celui qu’elle aime, parce que femme, parce que née à dans une certaine époque. Malmenée, mais ce qu’on retient d’elle, c’est l’image d’une femme qui a la tête haute, qui élève sa fille (désirée et chérie) hors mariage en un temps où cela ne se faisait pas et qui reste debout, quels que soient les obstacles sur son chemin. Les sentiments sont forts mais exprimés avec une grande sobriété et une profonde justesse. L’histoire de Rachel, de Philippe, de Chantal leur fille est bouleversante. C’est l’histoire éternelle et banale d’amours difficiles, pour ne pas dire impossibles, entre une femme et un homme, entre une mère et sa fille, une fille et son père, entre cette jeune fille et elle-même.

La bande annonce est ici. C’est une très belle bande annonce car elle donne exactement l’ambiance du film, avec cette chanson qui va et vient, pour incarner cet amour entre Rachel et Philippe, avec cette belle lumière qui enveloppe une histoire où se mêlent beauté et laideur. Et elle sait ne pas dire tout de ces vies qu’on va suivre sur de longues années. Mais comme d’habitude, les sous-titres automatiques sont ratés ! Donc en voici la transcription.

Transcription :
Ma mère et mon père se sont rencontrés à Châteauroux, dans la cantine qu’elle fréquentait.
– Il y a trois sortes d’amours : l’amour conjugal, c’est celui que tout le monde veut. Ensuite, il y a la passion. Et ensuite, il y a ce que j’appelle la rencontre inévitable.
– Tu veux être une femme ?
– Oui.
– Pourquoi ?
– Parce que je suis à toi.
Mon histoire, c’est l’histoire d’un amour…
Il était rentré dans sa vie. Elle ne le voyait pas en sortir.
– Je t’aime, Rachel.

– Tu veux te marier ?
– Je sais pas. Et toi ?
– Moi ? Non. Moi, je veux pouvoir faire ce que je veux.
C’est l’histoire d’un amour, éternel et banal*…
– Je sais que tu es enceinte, Rachel, mais ça ne change rien. Tu sais très bien que je ne t’épouserai pas. Je te l’ai toujours dit. Evidemment, si tu avais été riche, ça aurait été différent.
celle où l’on se dit adieu.
– J’aimerais bien que tu reconnaisses Chantal. Je demande pas d’argent, ça m’intéresse pas.
– Votre fils Philippe et moi avons un bébé de six mois.
– Oui, je sais.
– Et je voudrais pouvoir lui donner des nouvelles de sa fille.
– Olé, hop là !

– Tu as pas peur que ça te fasse mal de le revoir ?
– Non, puis c’est pour Chantal. Je voudrais qu’il la reconnaisse.
– Je veux pas reconnaître Chantal. Je me suis marié.

– C’est trop dur, la vie ! C’est trop dur.
– J’élève ma fille seule depuis qu’elle est petite. Quand elle était petite, elle connaissait quasiment pas son père. Il a repris contact avec elle.
– Ça fait longtemps !
– C’est un homme cultivé qui lui apporte beaucoup de choses. Il l’emmène en weekend.
– Tu te rends compte, si j’avais vécu avec lui, tout ce que j’aurais appris !
– On n’est pas une famille ! Deux personnes dans une maison, c’est pas une famille !

– Et nous, tu sais ce que c’est ?
– C’est une passion.
– Non. C’est une rencontre inévitable.
C’est l’histoire d’un amour.

Evidemment, quand le film s’achève, on reste longtemps avec cette chanson dans la tête !
Il ne reste plus qu’à se replonger dans les multiples versions de cet air qui fait partie de ceux que nous avons tous entendus un jour, quelque part, dans une langue ou une autre.
Deux fameuses versions classiques, ici, ou ici, ou reprise par les plus jeunes, comme Zaz ici.
Alors, ça y est, elle vous trotte dans la tête ? 😉

* Question de français :
Je me suis demandé comment écrire: c’est l’histoire d’un amour éternel et banal.
Faut-il accorder avec amour ou avec histoire, et dans ce cas écrire : éternelle et banale ? Je penchais pour cet accord féminin qui me semblait avoir plus de sens. Mais sur tous les sites de paroles, c’est le masculin qui a été choisi.
Je ne sais pas si la version d’origine en espagnol permet de trancher. Peut-être savez-vous ?

Le 03 février: mise à jour.
Merci à Eduardo d’avoir expliqué qu’en espagnol, c’est bien l’amour qui est éternel et banal et de partager avec nous l’interprétation de Luis Miguel.

A bientôt.

Avec un désert blanc pour chambre noire


J’ai été happée par ce livre qui nous dit l’histoire fascinante de trois explorateurs partis en 1897 explorer le pôle nord en ballon, puis comme engloutis très vite par la banquise, le froid, et les années – il a fallu plus de trente ans pour qu’on retrouve les restes de leur expédition malheureuse.

Ils possédaient cette foi dans la découverte des terres inconnues qu’on pouvait avoir quand le monde n’était pas encore complètement cartographié avec certitude. Il fallait une dose de folie optimiste – et de volonté de domination – pour partir ainsi, puis continuer l’aventure une fois leur ballon tombé et perdu sur la banquise.

On aimerait qu’un miracle ait lieu. Pourtant, on sait d’emblée que c’est sans espoir : cette histoire humaine fait partie de l’Histoire, celle de la Suède, celle des explorateurs. L’Histoire s’est écrite.

Le miracle, c’est que ces trois hommes aient survécu quelques mois dans cette hostilité blanche, qu’ils ont explorée et observée envers et contre tout, après être tombés. C’est cet acharnement optimiste et curieux à regarder, témoigner, raconter. Je m’attendais à lire le récit d’un calvaire, d’une errance désespérée. Mais c’est autre chose : récit d’un voyage insensé dans des conditions extrèmes, récit familial à travers les époques, récit d’une enquête pour sortir de l’oubli Nils Strindberg, Salomon August Andrée et Knut Fraenkel.

L’autre miracle, époustouflant, c’est qu’ils aient pris des photos, que leurs pellicules aient été retrouvées trois décennies plus tard dans la neige et le froid et que, de ces pellicules, aient surgi des photos, leurs photos.

Un lien s’est ainsi maintenu entre ces disparus – effacés il y a si longtemps de la terre – et nous qui regardons leurs silhouettes, contre toute attente imprimées sur du papier photographique. Ce lien avec eux naît du très beau récit d’Hélène Gaudy, qui entremêle les voix de ces trois hommes, celles de femmes très marquantes liées à leur histoire – Anna Charlier amoureuse si émouvante et plus tard, Bea Ususma si tenace dans sa quête – et la sienne, qui explore les traces laissées par ces vies fugitives, les replace au sein de la grande aventure des explorateurs et de la conquête du monde, mais aussi de la disparition progressive de ces paysages de glace que nous observons, nous, en 2019. J’ai refermé ce livre mais je reste à leurs côtés, portée par la très belle écriture d’Hélène Gaudy qui dit ceci : « Je me suis autorisée non pas à inventer des faits mais à supposer certaines scènes. »
C’est passionnant.

Quelques extraits, que j’ai enregistrés juste après:
« L’image n’est pas encore tout à fait une image, juste un fragment, englué parmi d’autres, d’une pellicule qui a passé des années sous la neige, dans l’un des territoires les plus reculés du monde. Elle est si imprégnée d’eau que sa substance sensible reste sur le doigt qui l’effleure. Elle a subi des altérations multiples. Sa date de péremption est dépassée depuis longtemps. Il y a, c’est sûr, très peu d’espoir de lire encore, dans ce qui reste, quelque chose d’une histoire.
Un homme la tient entre ses mains timides, expertes mais timides, se retient de trembler. Il s’appelle John Herzberg. C’est un photographe et technicien émérite. »
(p.15)

« Dans les bains révélateurs se dessinent d’abord les silhouettes les plus sombres – leurs silhouettes puis celle de la tente, d’une embarcation retournée, les roches qui affleurent et, parfois, une troisième silhouette plus floue, plus foncée: celle du photographe revenu précipitamment se placer dans le champ après avoir actionné le retardateur.
Ils semblent saisis dans diverses poses, puis seuls sur la banquise ou touchant du fusil le cadavre d’un ours. Impossible de les différencier à leur posture, leur façon de se tenir, leurs visages mangés par la lumière. Ces clichés semblent dire qu’ils sont interchangeables, que leurs existences n’ont pas d’importance, tout entières tendues vers le but qu’ils se sont fixés. »
(p.19)

De ce qu’ils ont enduré, physiquement et moralement car « ils s’épuisent contre ce lieu qui les mène par le bout du nez« , les photos ne parlent pas directement. Elles veulent montrer autre chose, qui nous bouleverse et nous stupéfie:
« Nous n’en verrons rien, jamais. Jusqu’au bout, ils réussiront à construire ça: cette autre vision d’eux-mêmes, jamais tout à fait atteints, jamais tout à fait par terre, et à la dresser, droite et reluisante, entre eux et notre imaginaire. »
Notre imaginaire aujourd’hui conduit par les mots, les questions et les suppositions d’Hélène Gaudy.

Un monde sans rivage

Et après, vous devriez écouter cette émission qui avait pour invitée l’auteure de ce livre en septembre dernier.
Mais pas avant d’avoir lu le livre à mon avis, pour laisser cette histoire venir à vous et vous embarquer.

C’est ce que j’ai fait puisque je viens tout juste de l’écouter.
Et je m’aperçois que j’ai utilisé sans le savoir les mêmes mots qu’Hélène Gaudy qui explique avoir été happée par ces photos, lors de sa visite d’un musée de Copenhague ! Happé(e), c’est le mot.
En voici un tout petit extrait pour vous donner envie.

Helene Gaudy Une journée particulière

Transcription:
– Et ces photos seront pour vous, Hélène Gaudy, le point de départ, en fait, de votre roman, Un Monde sans rivage. C’est… Vous allez tirer le fil (1), vous allez chercher quelque chose dans ce blanc, dans cet effacement des photos?
– Oui, tout à fait. J’ai vraiment… J’ai su que j’allais écrire sur ces images tout de suite, vraiment dans le musée. Je l’ai dit à mon compagnon avec qui j’étais dans le musée, j’ai dit c’est pas possible, cette histoire… enfin, cette histoire que j’ai apprise dans les grandes lignes (2) parce qu’il y avait des petits cartels qui expliquaient leur histoire, mais surtout ces images… ça je l’ai peut-être compris plus tard, mais ce qui m’a happée aussi, je pense, c’est le fait qu’il y ait beaucoup de vide justement dans ces images, beaucoup de blanc. Et je sentais que l’écriture pouvait se glisser dans ces blancs-là. C’était des images où il y avait un hors-champ (4) qui était énorme, on pouvait tout inventer, on pouvait tout imaginer. Et en même temps, on avait déjà de la matière, enfin il y en a sur les images, il y en a dans l’Histoire. Et plus j’ai avancé dans… Plus j’ai appris de choses sur leur histoire, plus je trouvais de matière, plus je me rendais compte que c’était une histoire complètement folle et extrêmement romanesque (5) déjà au départ. Mais c’est vrai que c’est vraiment les images, la matière du texte pour moi.

Quelques explications:
1. tirer le fil : c’est une image qui vient du tricot: on tire le fil de la laine, on le déroule pour tricoter quelque chose. Donc au sens figuré, on va dérouler le fil de l’histoire, c’est-à-dire fabriquer cette histoire.
2. dans les grandes lignes : en gros, sans entrer dans les détails. On a le cadre général, pas toutes les péripéties.
3. un cartel : c’est une étiquette ou une plaque à côté d’une oeuvre dans un musée, où on lit des explications sur l’artiste et l’oeuvre exposée.
4. un hors-champ : en cinéma ou en photographie, c’est ce qui n’est pas filmé ou photographié, donc pas dans le cadre, mais qu’on devine ou comprend. Le contexte est suggéré.
5. romanesque : digne d’être raconté dans un roman, parce qu’il y a de l’aventure, du merveilleux, de quoi s’adresser à l’imagination.

A bientôt !

De beaux portraits de jeunes femmes

J’avais aimé Tomboy. Céline Sciamma sait faire des portraits qu’on oublie pas. Elle a aussi collaboré à la naissance de Courgette, dans Ma vie de Courgette, ce si beau film d’animation. Portraits d’enfants, d’adolescents.
Cette fois-ci, ce sont les portraits de trois jeunes femmes – et de la mère de l’une d’elle – à la fin du 18è siècle. Certaines sont enfermées, prisonnières de la condition qu’on faisait aux femmes, d’autres ont des libertés qu’on n’imagine pas forcément quand on pense à cette période de notre histoire. Toutes sont passionnées. C’est un film sur les amours impossibles, les libertés entravées, l’art et la création. Les images sont de toute beauté, véritables tableaux. La façon de filmer les visages, les gestes, les émotions, les lieux est magnifique. On est transporté par le cinéma de Céline Sciamma et sa manière de nous raconter des histoires éternelles. Quel plaisir !

La bande annonce est à regarder ici.

Transcription
– L’homme intéressé par ma fille est milanais.Nous partirons là-bas si le portrait lui plaît.
– Vous partirez.
– Il faut que vous sachiez une chose. Elle a épuisé déjà un peintre avant vous. Elle a refusé de poser. Il n’a jamais vu son visage.
– Pourquoi refuse-t-elle d’être peinte?
– Parce qu’elle refuse ce mariage. Vous allez devoir la peindre sans qu’elle le sache. Elle pense que vous êtes une compagne de promenade pour quelques jours.
– Elle pense que je suis là pour la surveiller.
– Et vous, vous la regardez. Vous vous sentez capable de faire le tableau de cette manière ?
– Je suis venue pour vous peindre.
– C’était donc ça, vos regards.
– Quel en est le titre ?
– Portrait de la jeune fille en feu.

Voilà. Les sous-titres automatiques sont loin d’être parfaits. Une transcription s’imposait donc.
A bientôt ! Je suis toujours là, même si c’est de loin en loin. Sinon, vous pouvez toujours aller faire un tour sur France Bienvenue, que nous remettons à flot avec la nouvelle équipe d’étudiants. Travail régulier, qui m’a l’air bien parti cette année !