Surtout pas d’enfants !

Des enfants ou pas ? Théoriquement rien d’obligatoire dans ce choix, sauf que nos sociétés font pression pour que nous en ayons. Et pour beaucoup de femmes notamment, il est donc difficile de s’imaginer sans enfants. Marjane Satrapi, elle, défend avec humour sa position. Toujours rebelle ! Il faut dire que côté condition des femmes, elle en sait quelque chose, de par ses origines iraniennes.

Si vous n’avez jamais lu les BD qu’elle a écrites, vous devriez le faire ! Vous connaissez peut-être son film d’animation Persepolis mais j’avoue préférer les bandes dessinées dont il est tiré. A lire absolument !
Quant à Poulet aux prunes, j’avais aimé cette histoire d’amour contrarié, de mariage sans amour, où l’homme est autant victime que la femme et où les enfants sont joyeusement bruyants ! Je n’ai pas vu le film qui vient de sortir.

Transcription:
– Ecoutez, moi, je suis pas du tout anti-gosses. Mais en fait, c’est… c’est… c’est-à-dire, à partir de l’âge de 30 ans, à chaque fois que j’ai fait des interviews, on m’a demandé si j’avais des enfants et pourquoi j’en avais pas. Ça veut dire, sous-entendu si j’étais infirme ou si j’avais pas de mec dans ma vie, alors que bon je suis mariée depuis deux ans, je peux faire des enfants, et tout ça, sauf que je n’ai pas envie d’avoir des enfants. Point. C’est que… Moi, je… j’ai… j’ai fait toute ma vie en fait, j’ai tout planifié, j’ai essayé de tout faire pour pouvoir me réveiller à 11 heures du matin.
– Merci d’être venue, d’ailleurs !
– Pour aucune raison au monde, je me réveillerais le dimanche matin pour aller au parc André Javel Citroën parce qu’un enfant a besoin de prendre l’air. Je peux pas ! J’ai pas envie, je me sens très bien dans ma vie et tout ce truc comme ça de machiste, voilà, une femme devient une femme à partir du moment où elle a des enfants et tout ça, et tout ça. Quand vous avez des enfants, forcément vous faites une expérience que les gens qui n’ont pas d’enfants ne font pas. Mais quand vous n’avez pas d’enfants, vous faites d’autres expériences que les gens qui ont des enfants ne font pas. Après, c’est juste de… juste de savoir qu’est-ce que vous avez envie de vivre. Je ne juge pas du tout les gens qui ont des enfants. J’adore les gosses et tout ça. Bon, deux, trois heures, après il faut qu’ils rentrent chez eux !
– L’avantage de pas en avoir, c’est qu’on peut les prendre et après on les rend.
– Et puis la chose quand même… Non mais la chose la plus importante, c’est que moi, j’ai énormément de mal d’être responsable de moi-même. Alors, vous vous imaginez ! Responsable d’un gosse ! Et puis après…
– Les enfants sont très présents dans votre oeuvre…
– Non mais bien sûr ! Puisque je les adore. Sauf que des enfants après, qu’est-ce qui va se passer ? Allez bon, ils sont mignons comme ça jusqu’à, bon disons, 10-15 ans. Après, à 10 ans, il va dire que je suis con. A 15 ans, que je comprends rien. A 18 ans, il va partir de la maison. Tous les six mois, il va venir avec sa copine. A peine assis et fermé la porte, il va dire: Je supporte pas ma mère. Et après, à 30 ans, à 30 ans, il va aller… Non mais… je vais finir. A 30 ans, il va aller chez le psychiatre, et tout ce qu’il a fait de bien, c’est lui. Et tout ce qu’il est de mauvais, c’est de ma faute à moi ! Non !
– Bravo Marjane Satrapi !
– On passe à la revue de presse.

Quelques détails:
1. un mec: un homme (familier)
2. point: ici, c’est une référence au signe de ponctuation. Cela veut dire qu’il n’y a rien a rajouter, pas d’autre explication à chercher. C’est comme mettre un point final à une phrase. On dit aussi souvent: Un point, c’est tout, pour couper court à toute discussion ou critique.
3. pour aucune raison au monde: pour parler de quelque chose qu’on ne veut vraiment pas, on dit aussi souvent: Pour rien au monde.
4. Le parc André Javel Citroën: c’est un parc de Paris. Le vrai nom, c’est Parc Javel-André Citroën , du nom du constructeur automobile qui avait installé là ses usines. Javel est le nom du petit port sur la Seine qui se trouvait là.
5. prendre l’air: aller dehors, ne pas rester confiné à l’intérieur. Les enfants ont besoin de se dépenser.
6. qui ont: elle fait une liaison interdite entre qui et ont, comme s’il y avait un s à qui.
7. juste: ici, cela signifie simplement.
8. qu’est-ce que… : soit la question est directe et dans ce cas, la phrase est correcte: Il suffit de savoir: « Qu’est-ce que vous avez envie de vivre? » Sinon, il faut dire: C’est juste de savoir ce que vous avez envie de vivre.
9. les gosses : les enfants (familier)
10. avoir du mal: cette expression est suivie de à, pas de de. J’ai du mal à être responsable de moi-même.
11. 10-15 ans: je ne suis pas sûre que ce soit exactement ça ! On entend très mal !
12. con: nul, très bête (grossier et insultant ici). Normalement, il y a aussi le féminin: conne

Du maître à l’élève

Il est tout jeune. Il dessine. Il vient de publier une bande dessinée qui raconte comment une petite danseuse devient grande, grâce à sa rencontre avec un de ses professeurs. C’est important, les gens qui vous mettent sur votre chemin.

Polina, ce sont 200 pages de dessins en noir et blanc qui suivent au plus près la vie faite de mouvement de cette enfant et de la jeune femme qu’elle devient.
Voici un petit extrait de ce que son auteur explique sur son propre parcours pour aboutir à cet album. (Aujourd’hui, on appelle ça aussi un roman graphique.)
Transcription:
Polina, c’est l’histoire d’une… d’une petite fille qu’on va suivre de ses six jusqu’à ses trente ans. C’est un livre sur l’apprentissage et la relation maître-élève. Donc c’est une petite danseuse et… et on va suivre la relation qu’elle va avoir avec… avec son professeur de danse, Monsieur Bojinski, et comment est-ce que cette relation va… va nourrir sa carrière et ses ambitions artistiques. Et j’ai pris Polina, je lui ai mis ce… ce petit nez assez noir parce que… des… d’une (1), je me suis inspiré physiquement d’une copine à moi. Elle a un nez comme ça, un peu… Mais il est assez rouge. Et donc, vu que (2) j’étais en noir et blanc, au début, je l’ai dessiné noir. Et… et puis, au fur et à mesure (3), j’ai gardé ça. Ça aurait pu être un autre code graphique mais pour le coup, je l’ai gardé. Mon père, illustrateur, peintre, tout ça, m’engueulait (4) parce qu’il me disait: « Mais c’est pas possible. Vire-lui (5), ça lui fait un nez… un nez de chien ou de je sais pas quoi », et au fur et à mesure… Au début, elle avait le nez tout… tout noir et donc après, j’ai juste gardé le sommet du nez. Et puis, ça… ça a fonctionné. Je voulais parler de… de… de l’apprentissage, donc au niveau des notions… Le rapport qu’on peut avoir avec l’art et avec… avec la difficulté qu’est le métier de danseuse. Que là, j’ai pris la danse classique parce que c’est tellement cruel et difficile – peut-être un des plus difficiles – que ça pouvait bien illustrer le propos (6), quoi. Il y a… Il y a quand même un truc qui était important, c’est que le professeur Bojinski ait la relation qu’elle a… qu’il a avec Polina, elle est pas juste sur le plan artistique et… et ou même intellectuel. Il y a vraiment une notion de… de… de tendresse. Et je pense que c’est des… que la tendresse, c’est quelque chose qui… qui est propre à… La tendresse, le respect, l’admiration, c’est propre à des… des relations comme ça très fortes, maître-élève.

Quelques détails:
1. d’une: normalement, il faudrait dire « d’une part », ou « premièrement ».
2. vu que: comme, puisque. (familier)
3. au fur et à mesure: peu à peu, avec le temps qui passe
4. engueuler quelqu’un: disputer quelqu’un, se mettre en colère contre lui ou elle. (familier)
5. virer quelque chose: retirer, ôter. (familier)
6. le propos: le sujet.

Et pour écouter toute l’interview et voir à quoi ressemble l’album, c’est ici.

Vous pouvez aussi lire le début de cet album en cliquant ici.