Gagner sa croûte

Gagner sa croûte

Elles ne sont pas jeunes. Elles ont l’accent d’ici.
Elles sont très françaises et ne se verraient pas vivre ailleurs.
Mais elles savent aussi d’où elles viennent.
Elles comprennent qu’on peut vouloir quitter son pays quand il n’offre pas l’avenir dont on rêve et devenir des immigrés, dans un ailleurs qui ne vous accueille pas à bras ouverts.

Transcription :
– Vous êtes pas migrantes ?
– Non, non, non. Pas du tout.
– Non plus.
– Mais les grands-parents, italiens.
– C’était donc des migrants, vos grands-parents.
– Oh bah nous, ils sont venus pour avoir une meilleure vie.
– C’était des migrants, hein, oui.
– Moi, je suis d’origine française. Grands-parents et arrière. (1)
– Jamais bougé (2) ?
– Jamais. Bougé, oui. Parce que je suis pas d’ici, je suis des Alpes, moi. Moi je suis partie de mon village parce que j’étais l’aînée de cinq et qu’il fallait gagner sa croûte.(3)
– Fallait (4) travailler.
– Parce que nous, vous savez, c’était pauvre, chez nous ! On n’avait qu’un peu d’élevage (5).
– Eh oui.
– C’est tout, il fallait travailler. J’envoyais l’argent à ma famille.
– Ah oui, donc vous avez immigré.
– J’étais ici. De Saint Meyran à ici.
– Pour gagner sa croûte.
– Et voilà. Oui, mais j’ai pas quitté ma… ma… Je suis française de… de… Mon village ici, c’est français.
– Ouais.
– Et si on était nés en Roumanie (6), nous ?
– Eh beh… C’est pour ça, ce sont des malheureux.
– Et vous, si vous étiez en Roumanie ?
– Eh beh, peut-être je ferais comme eux.
– Peut-être on ferait comme eux.
– Moi, je dis qu’en France, on ne doit pas se plaindre. Nous sommes bien soignés. On mange bien. Eh ? Faut dire, de bric et de broc (7), on se débrouille.
– Vous voulez pas immigrer, vous ?
– Non.
– Emigrer.
– Non, non, non. Moi, je suis bien en France. Je suis bien en France.
– Aux Etats-Unis, là. Hop (8), à New York !
– Non, non, non. Ouh là, là ! (9)
– You don’t speak English ?
– Non. Non.
– Donc pas de baluchons (10), là ? Qu’est-ce qu’il y a dans vos sacs, là ? C’est pas… Vous partez pas, là ?
– Ah non, non ! Les cartons du loto (11). Et les pions , vous savez, les pions, pour marquer les cartons.
– Et c’est pour quand, le grand départ ?
– Le grand départ ? Eh beh, ce sera quand on monte au ciel.
– Et voilà. Ce sera notre grand départ.
– Fin de vie.
– On s’en va. Et Ciao !
– Et là… et là, il y a pas de couleurs, il y a pas de rouges, pas de noirs. Il y a… Tout le monde est frère et sœur.

Quelques détails:
1. arrière : elle veut parler de ses arrière-grands-parents.
2. Jamais bougé ? = vous n’avez jamais bougé ? (style oral) = vous êtes toujours restée au même endroit ?
3. Gagner sa croûte : travailler et gagner un salaire pour pouvoir manger. (Il s’agit de la croûte du pain, qui est le symbole de l’aliment de base pour les Français depuis des générations.)
4. Fallait travailler : à l’oral, de façon familière, on supprime souvent Il avec le verbe falloir  : (Il) fallait / faut / faudra travailler. Mais c’est impossible au passé composé par exemple. On dit toujours : Il a fallu travailler. (C’est le cas des temps composés)
5. de l’élevage : ils avaient quelques moutons, ou des vaches, ou des chèvres par exemple. (Impossible de cultiver beaucoup en montagne.)
6. en Roumanie : elle prend l’exemple de ce pays parce que ces derniers temps, il y a eu des débats sur la situation non pas des Roumains en général mais celle des Roms venus de Roumanie, peu intégrés ici (comme ailleurs), expulsés de leurs campements de fortune et qui cristallisent les réactions sur l’immigration actuellement en France.
7. De bric et de broc : normalement, cela signifie que quelque chose est fait d’éléments hétéroclites. Par exemple : Il a construit sa maison de bric et de broc. Ici, elle veut dire qu’on trouve toujours une chose ou une autre pour manger et vivre.
8. Hop ! : cette onomatopée exprime l’idée de quelque chose de rapide et soudain. Ici, c’est comme si elle disait : Et là, tout d’un coup, vous partez à New York.
9. Ouh là, là ! : cette expression si française exprime des émotions : la surprise, la désapprobation par exemple. Ici, cela veut dire qu’elle ne s’imagine pas du tout à New York.
10. Un baluchon: c’est un sac de fortune dans lequel quelqu’un de pauvre transporte ses quelques affaires, notamment pour partir vivre ailleurs. Un baluchon est en quelque sorte symbole de départ pour échapper à la vie qu’on a et tenter sa chance ailleurs.
11. le loto : grande activité dans le sud de la France notamment ! On joue au loto, avec des cartons marqués de chiffres sur lesquels on place des pions quand les bons numéros sont tirés au sort. Quand on a placé tous les pions sur un carton, on dit « Carton plein » et on gagne quelque chose. (Le gros lot ou des lots plus modestes. Dans le sud-ouest, c’est souvent de la nourriture.) La différence avec le jeu similaire de la Française des Jeux et tiré en direct à la télé, c’est qu’au moins, les gens qui vont jouer au loto le dimanche après-midi y vont aussi pour rencontrer des gens !

Peut-être on ferait comme eux, disent-elles.
Cette petite remarque m’a fait penser à ce grand film espagnol, primé au festival de Cannes cette année mais peu diffusé: La jaula de oro (Rêves d’or en français), qui nous emmène avec trois jeunes – tellement jeunes – que la vie n’a pas gâté, à travers le Guatemala puis le Mexique, puis au-delà de ce mur terrible bâti pour fermer les Etats-Unis. Une histoire implacable, d’une sobriété qui bouleverse.
Peut-être on ferait comme eux.

Reves d'or

Ça vous occupe

La vie domestiqueÇa vous occupe: il s’agit de l’une des répliques d’un film français qui vient de sortir. Petit commentaire condescendant et banal d’un homme en réponse à l’héroïne qui parle de ce dont elle essaie de remplir ses journées de femme qui a cessé de travailler.
Transposition dans un décor français d’un roman de Rachel Cusk, Arlington Park, que j’avais beaucoup aimé il y a quelques années. Tableau de ces vies de femmes, remplies, grâce au travail de leur mari, de tout ce qui est (peut-être) matériellement désirable. De quoi pourraient-elles bien se plaindre, dans ce confort protecteur, qu’elles ont choisi ou cru choisir ? Et pourtant…

Je ne sais pas ce que vaut ce film. Mais apparemment, il pose cette question des raisons qui font que des femmes continuent à penser qu’elles n’ont pas besoin d’être autonomes et que les femmes sont faites pour la « vie domestique ». Les hommes n’envisagent jamais leur propre vie dans ces termes.

Pour vous faire une idée, la bande annonce est ici.
Encore une fois, un petit condensé de français parlé !

Transcription :
– J’étais prof (1). Mais j’ai arrêté. Et là, je cherche du travail dans l’édition (2). Et sinon, j’anime un atelier littéraire avec des jeunes filles en difficulté (3) dans un lycée professionnel et j’écris aussi quelques articles.
– Bah c’est bien, ça. Ça vous occupe.
– Là, on s’est fait chier (4) comme dans une réunion de copropriété (5).
– Tu es jamais satisfaite. Une sacrée emmerdeuse (6) ! Allez viens, on va se coucher.
– Non, je vais fumer une cigarette.
– On se fait un petit café ?
– Oui.
– J’ai juste une course à faire (7). Donc à la maison à 10 heures ? C’est bon (8)?
– Vous avez quoi ?
– Arpeggio. Vivalto. Ristretto. (9)
– C’est vrai ! Tu crois pas que tu aurais été mieux avec une grande Danoise simple et cool qui aime le canoë et la gymnastique du matin ?
– Vivement que (10) tu aies la réponse pour ton job (11), hein ! Tu seras moins chiante (12).
– Ça y est ? Vous avez enfin tué votre mari ?
– Le point positif, c’est que vous êtes plus que deux sur le coup (13). L’autre, c’est Martin Delhomme.
– Je vois très bien qui c’est, oui.
– Tu couches avec lui ?
– Madame, vous êtes allée chez le coiffeur ou quoi ?
– En France, les femmes sont libres, hein. Elles sont libres de travailler, de voter.
– Ah ben on doit pas toutes vivre en France alors !
– Oh ouais.
– C’est vrai, en plus maintenant, on est au courant de (14) tous les malheurs du monde. C’est complètement angoissant. Alors qu’en fait, nous, dans notre vie, on est plutôt heureuses.
– Je sais pas si ça vous fait ça (15) à vous, mais moi, cette heure-là, ça me noue l’estomac (16).
– Le prends pas mal (17) ! Un jour, ça sera l’inverse. C’est moi qui gagnerai moins d’argent.
– Tu es vraiment dégueulasse (18)!
– Tu avais déjà invité ton amant, à venir prendre le petit déjeuner ? C’est ça ?
– Ce serait un drôle d’amant, hein, si je l’invitais au petit déjeuner ! Ça serait un mari.

Quelques explications :
1. prof : abréviation de professeur. On l’utilise très souvent, même si c’est plus familier que le mot complet.
2. L’édition : c’est le secteur de la publication des livres, etc…
3. en difficulté : c’est le terme qu’on utilise pour parler des enfants ou des ados qui ont des problèmes scolaires (et sociaux, car c’est souvent lié)
4. se faire chier : s’ennuyer, trouver le temps très long. (très familier, vulgaire, à manipuler avec précaution). On entend souvent aussi : Je me suis fait chier comme un rat mort / On s’est fait chier comme des rats morts.
5. Une copropriété : c’est l’association de tous les propriétaires dans un lotissement ou un immeuble. Il y a des réunions annuelles pour prendre des décisions sur la gestion des espaces verts, les travaux à faire dans les parties communes, le budget, etc… C’est en général très ennuyeux et le lieu de disputes entre les copropriétaires !
6. Une emmerdeuse : une casse-pieds (très familier, assez vulgaire) Et quand on ajoute « sacrée » devant, cela renforce ce mot.
7. J’ai une course à faire : avec le mot « une course » au singulier, cela peut être n’importe quoi: aller chercher du pain, passer à la poste, faire une démarche administrative, etc… Alors que lorsqu’on dit « Je vais faire les courses » (au pluriel), cela signifie qu’on va acheter à manger ainsi que ce qui est nécessaire dans une maison (lessive, produits d’entretien, etc…)
8. 10 heures ? C’est bon ?: c’est comme ça qu’on demande à une personne si ça lui convient, si ça marche pour elle.
9. Ce sont les noms de différentes capsules de café vendues par Nespresso, très à la mode, qu’on ne trouve pas au supermarché afin de leur donner une image de produits plutôt haut de gamme.
10. Vivement que… ! : cela signifie qu’on a hâte que quelque chose arrive. Il faut utiliser le subjonctif : Vivement que tu sois là. / Vivement qu’il fasse tout tout seul !
11. Ton job : on entend souvent ce mot anglais en français, mais ça n’a pas le même effet que « travail ». Personnellement, je trouve que ça donne un côté moins sérieux à ce travail, à cet emploi. (comme dans un job d’été, un job étudiant)
12. chiant : casse-pieds, ennuyeux. (très familier, plutôt vulgaire)
13. être sur le coup : essayer d’obtenir quelque chose ou d’acheter quelque chose en faisant une bonne affaire. (familier): J’ai visité un appartement qui me plaît bien. Mais il y a d’autres personnes sur le coup. Je ne sais pas si je vais réussir à l’avoir.
14. être au courant de quelque chose : en être informé / savoir quelque chose. Par exemple : Il a déménagé. Tu es au courant ? / Je n’étais pas au courant. On utilise aussi : Tenir quelqu’un au courant, c’est-à-dire l’informer de quelque chose.
15. Si ça vous fait ça = si vous ressentez ça
16. ça me noue l’estomac = ça m’angoisse.
17. Ne le prends pas mal = ne te vexe pas / Il ne faut pas te fâcher pour ça. C’est ce qu’on dit quand on fait une critique à quelqu’un mais qu’on veut un peu adoucir les choses. Si on dit de quelqu’un : Il l’a mal pris / Il l’a très mal pris., cela signifie que la personne n’a pas été contente de ce qu’on lui a dit ou fait.
18. Dégueulasse = dégoûtant (très familier, assez vulgaire). Quand cet adjectif est employé à propos de quelqu’un, c’est une insulte, un reproche très fort. C’est qu’on n’apprécie pas du tout ce que cette personne a dit ou fait.

Cela m’a aussi fait penser à une série de photos d’une photographe que j’aime suivre. Photos inhabituelles pour elle, qui reflètent ce vide.