Né par hasard quelque part

Il se trouve qu’il est né en Algérie.
Il se trouve qu’on parlait français là-bas à l’époque.
Il se trouve qu’il vient d’un milieu modeste.
Il se trouve qu’il voyait des films grâce à son père.
Il se trouve qu’à l’époque, il n’a rien compris à Hiroshima mon amour.

Tout ça, c’est une question de hasard. C’est ce qui fait une vie.
C’est encore Jean-Pierre Bacri, passionnant à écouter.

Transcription:
Vos origines algériennes, puisque vous êtes né en Algérie, vous n’écrivez jamais… quasiment jamais là-dessus.
– Bah non, je suis pas nostalgique du tout. Je m’en fous (1), alors royalement (2) ! Je suis parti à dix ans. Il me reste, je sais plus, si je mets tout bout à bout, il doit me rester quinze, vingt images, peut-être trente. J’ai… j’ai soixante (3) maintenant, donc ça fait cinquante ans que je suis parti d’Algérie. Donc je m’en fous complètement, quoi, en gros (4), en vérité. Je me sens plus (5) un fils de facteur que… qu’un type (6) d’Algérie. Je suis né quelque part, j’ai pas de responsabilité là-dedans. C’est un… C’est un coup de dés (7)… Donc… Mais voilà, je ne nie pas, effectivement, que je viens d’un milieu populaire (8), enfin modeste (9), quoi. Et mon père était… il était caissier de cinéma le… le soir pour arrondir ses fins de mois (10).
En plus d’être facteur.
– En plus d’être facteur. Le soir, à partir de 20 heures, il était caissier dans un cinéma en Algérie. Donc on allait voir des films dans ce cinéma.
Et vous voyiez quoi en Algérie ?
– Oh ben je me souviens… j’ai vu… de… Je me souviens de certains westerns. Je me souviens de Rè[…], « Règlement de comptes à OK Corral », là, avec Burt Lancaster et Kirk Douglas. Je me souviens de « Hiroshima mon amour« , où on est tous partis avant la fin, je crois vers le milieu, parce qu’on comprenait rien et on était stupéfaits par cette…. ce… ce… cet ennui !
– « Hiroshima mon amour », d’Alain Resnais, donc pour qui vous avez écrit plus tard.
– Bah oui, c’est drôle, d’ailleurs. Mais on était partis… On… on ne comprenait pas. On se disait c’est… c’est… c’est… Donc le français peut être une langue incompréhensible ! Ça a été… ça a été mon premier… mon premier grand paradoxe, parce qu’on pouvait ne pas comprendre du tout une langue qui était une langue maternelle !
Vous l’avez revu depuis, « Hiroshima mon amour », ou pas ?
– Non. J’ai peur. Non… C’est vrai. Non, c’est vrai ! Ça m’a… ça m’a laissé une peur de… de… Jaillie de ce film. Je me dis: »Non, il faut surtout pas que je le revois, parce que imagine que je m’ennuie toujours autant, ça voudrait dire que j’ai pas avancé depuis l’âge de 8… de 8 ans !

Quelques explications:
1. je m’en fous: je m’en fiche, ça m’est complètement égal, ça ne m’intéresse pas du tout. (très, très familier)
2. royalement: complètement, totalement. On l’emploie dans ce sens uniquement dans ces expressions: je m’en moque royalement (niveau de langue normal) / Je m’en fiche royalement (familier) / Je m’en fous royalement (très, très familier)
3. j’ai soixante maintenant: c’est un peu bizarre de dire ça comme ça. Il faudrait dire : J’ai 60 ans maintenant. Ou alors: J’en ai soixante (avec en qui remplace ans pour éviter la répétition.)
4. en gros: pour simplifier, pour faire court
5. plus = davantage. Du coup, il faut bien prononcer le « s » à la fin.
6. un type: un homme (familier)
7. c’est un coup de dés: c’est le hasard total. (comme quand on lance les dés.)
8. populaire: ici, c’est un des sens de cet adjectif. Quand on vient d’un milieu populaire, c’est qu’on vient de la classe sociale des ouvriers, des gens pas riches et pas puissants.
9. un milieu modeste: un groupe social dans lequel les gens n’ont pas beaucoup d’argent. On parle de familles modestes.
10. arrondir ses fins de mois: faire quelque chose en plus de son travail normal pour gagner un peu plus d’argent, pour s’en sortir un peu mieux quand on a un salaire trop modeste.

Il est très beau, ton dessin !

Il est acteur, un peu bourru, un peu ours, plein d’humour et de réalisme quand il parle de son métier, de son parcours, de l’amour.

Où il est question de l’amour des mères, des déceptions amoureuses comme moteur de changements radicaux, de Cannes (sans le festival), des motivations des acteurs (les siennes en tout cas).
Le tout, avec sa diction un peu saccadée et ses mots directs.
J’ai trouvé ça très agréable à écouter !

Transcription:
– Moi, je crois que de dire à des enfants comme toutes les mères… enfin ou tous… tous les parents le font: « Il est très beau, ton dessin », quand ils font une espèce de merde (1) sans…sans nom au feutre (2) rouge… Vous… vous voyez dans les squares (3): « Maman, regarde ! Maman, regarde ! »; « Oh ! Bravo ! Bravo ! » On ne s’en remet jamais (4) de ça. Donc on… c’est qu’on cherche ça. On cherche ce… On cherche à ce qu’on nous dise toujours « Il est très beau, ton dessin ». Non, c’est pas vrai ?
Si.
– Il faut me dire oui, si tu penses pareil que moi (5). Ça… ça m’aidera !
Mais vous veniez d’où, vous…
– Bon, on rigole (6).
… avant d’arriver au cours Simon (7) ?
– A Cannes. J’étais de Cannes.
Et qu’est-ce qui vous a décidé de… de quitter Cannes ?
– Une petite défaite amoureuse. Je… Je pouvais plus… plus rencontrer cette fille. A chaque fois que je la croisais, ça me faisait… ça me broyait tellement le coeur que… que je me suis dit « Je peux pas vivre comme ça ! Faut que je me casse (8). » J’avais 22 ans. Donc je… je prenais l’amour très au sérieux.
C’est plus le cas maintenant ?
– Bah, disons que je l’ai… j’ai… Je le prends toujours au… enfin je prends toujours au sérieux la… le… le plaisir que j’ai à être avec quelqu’un. Mais enfin, ce… cette….cette espèce de passion, tout ça, je l’ai… Depuis, j’ai décortiqué le… le… tout ce qu’il y a de construit là-dedans. Plus un… un ennui mortel, parce que Cannes, quand… quand les touristes sont partis, c’est un cimetière, quoi ! Donc pour les jeunes, c’est pas… c’est pas engageant (9), un cimetière. Donc avec un ami qui avait assez de courage pour partir – parce que moi, je… seul, je l’aurais pas fait, hein – donc on est parti avec cet ami le… le 1er novembre 74. On s’est dit: « Plutôt que de mourir ici, on va…. bon, on va essayer… On va quand même essayer quelque chose avant. » Et on est partis avec notre… notre petit bagage et nos petites économies à Paris.
Pourquoi vous auriez pas eu le courage de le faire tout seul ?
– Bah parce que je sais pas faire les trucs (10) seul, moi. Je peux pas faire… Je peux pas voyager seul par exemple. Je… je … je peux même pas l’envisager. Faut que (11) je sois avec quelqu’un. Faut que je communique. Si je communique pas, je suis mort. Si je suis tout seul à me dire « Oh ! Oh, que c’est beau! », je… je m’enlève la moitié du… du plaisir.
Et vous partiez de quoi ? Vous… vous bossiez (12) ? Vous… ?
– Ah bah oui, je… je bossais. Je travaillais dans une banque, je travaillais à la Société Générale. Pendant un an et demi. Costume, tous les jours. Cravate, tous les jours. Rasé de près (13) tous les jours. C’est… c’est grâce à ça que je… je… C’est grâce à ça que je… j’ai eu une idée de… de ce qu’allait être ma vie, c’est-à-dire l’exact contraire. Pouvoir ne pas me raser, pouvoir ne pas me lever tôt. Echapper aux contraintes. Ça a été la… ma devise maîtresse à partir de là. Et donc, c’est ça qui fait que tout d’un coup, acteur, je me suis dit « C’est… c’est pas mal (14). On… on fout rien (15). On travaille une fois de temps en temps et on gagne de l’argent ». Ça me semblait intéressant.
On fout vraiment rien ?
Bof, on fait pas grand-chose. On s’amuse. Si il y avait pas la promo (16), c’est un… c’est un… c’est le paradis, être acteur !
Par exemple, ça veut dire que votre métier – parce que comme vous êtes allé au cours Simon – ça veut dire que ce métier, vous l’avez quand même appris. Ça veut dire que c’est quand même un peu un travail. Non ?
– Ouais. Non. On apprend sur le tas (17). Moi j’ai appris avec… avec des mecs (18) après.
Cet univers des textes justement, c’est un univers que vous fréquentiez pas du tout ?
– Du tout, du tout, du tout (19). J’avais… Du tout. Je lisais de… très peu. J’avais lu trois… trois Zola et Vipère au poing de… comment il s’appelle… B… Bazin (20). J’avais rien lu ! Je… je… J’étais Cannois (21) ! Non, je veux dire… Voyez, non mais je travaillais dans une banque et je… je sortais avec des filles. Je… je voyais des copains. C’était ça, mon… mon but, le but de ma vie. Donc il y avait pas… il y avait pas beaucoup de place pour la lecture.

Quelques explications:
1. une merde: quelque chose de nul, qui n’a aucune valeur. Et si en plus, c’est « une merde sans nom« , c’est encore plus nul ! (très familier)
2. un feutre: un stylo feutre, pour dessiner.
3. un square: un jardin public dans une ville. On emmène les enfants au square pour qu’ils puissent s’amuser.
4. on ne s’en remet jamais: on n’oublie jamais ça. C’est ensuite déterminant dans ce qu’on fait.
5. pareil que moi: comme moi (familier)
6. rigoler: rire / Plaisanter, s’amuser. (familier)
7. le cours Simon: un des cours de théâtre de Paris.
8. se casser: s’en aller, partir. (argot. Plutôt vulgaire)
9. c’est pas engageant: ce n’est pas attirant, pas stimulant.
10. les trucs: les choses (familier)
11. Faut que… : il manque « Il » au début de la phrase, comme souvent à l’oral.
12. bosser: travailler (familier)
13. rasé de près: parfaitement rasé.
14. c’est pas mal: c’est plutôt bien, c’est une bonne idée.
15. on fout rien: on ne fait rien. (très, très familier) Le verbe « foutre » peut remplacer le verbe « faire »: « Qu’est-ce que tu fous ? ».
16. la promo = la promotion du film, c’est-à-dire le fait pour les acteurs de répondre à des interviews, d’aller dans des émissions à la télé pour faire la publicité du film.
17. apprendre sur le tas: apprendre par l’expérience, sur le terrain, pas par des cours. (familier)
18. des mecs: des hommes. (familier)
19. du tout: pas du tout.
20. trois Zola et Vipère au poing, d’Hervé Bazin: ce sont des romans qu’on étudie au collège en France.
21. Cannois: de Cannes, qui habite à Cannes.