Un renard, un loup, des poussins, des poules, etc.

le-grand-mechant-renardUne lectrice de ce blog m’a demandé récemment si j’avais des idées de lectures dans lesquelles on entendrait à travers les mots écrits des façons de parler très naturelles et familières. J’ai pensé à cette BD, faite d’une multitude de petites vignettes où les héros de l’histoire passent leur temps à discuter, à se chamailler, à se fâcher, à se réconcilier, à exprimer leurs émotions tout haut. C’est très drôle et c’est exactement comme si on entendait tout ce petit monde parler à voix haute : ça crie, ça piaille, ça pioupioute, ça caquète, ça couine, ça hurle et ça s’agite dans tous les sens !

Tout commence parce que les poules n’en peuvent plus de voir le renard débarquer dans leur village :

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Pourtant ce renard a un problème : il est incapable de faire peur à qui que ce soit, lui qui se voudrait chasseur terrifiant – un renard, ça devrait faire peur quand même !

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Ce pauvre renard en est donc réduit à se contenter des navets que lui laissent charitablement (et en se moquant) les animaux de la ferme. Mais des navets pour rassasier un renard, c’est très moyen et à la longue, vraiment déprimant. Alors, avec le loup, qui lui aussi rêve de croquer des poules, ils montent un plan d’enfer.

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Mais bien sûr, rien ne se passe comme prévu. Normal, quand les renards se mettent à couver des oeufs de poule !

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Et c’est parti pour presque deux cents pages de folie, de délire, de rebondissements. Exclusion, identité, estime de soi, bonheur, solitude, amour maternel, maternité non désirée, famille, corruption, paresse, clichés, stéréotypes, tout y passe, avec cette histoire de poussins déchaînés qui ne savent plus très bien qui ils sont mais qui savent qui ils aiment et que tout le monde se dispute.
J’ai dévoré cette histoire. C’est qu’on s’y attache à ces petites bêtes ! N’est-ce pas, monsieur le grand méchant renard !

brennerEt voici une petite interview sympathique du dessinateur, en cliquant ici. Et on voit émerger son renard et son loup sous son crayon et son pinceau pendant qu’il parle.

Transcription:
Je m’appelle Benjamin Renner et je suis… Je travaille dans le dessin animé et la bande dessinée. Donc voilà, c’est à peu près tout ce que je fais. J’ai 32 ans et voilà. Je sais pas quoi dire de plus. Ah, je suis né à Saint Cloud. C’est une charmante petite bourgade (1).
En ce moment, je suis en train de travailler sur… toujours sur Le grand méchant renard, toujours pas terminé, puisque c’est la BD donc que j’avais sortie il y a un peu plus d’un an maintenant, et il se trouve que je suis en train de le faire en film d’animation. Et du coup, je l’ai bien dans la main en ce moment, le renard. Et j’ai décidé de vous dessiner une petite scène avec le renard et le loup, enfin une scène de la BD Le grand méchant renard. Voilà.
Alors en fait, moi, ce qui me faisait un peu peur en commençant ce projet, c’est que je me disais : Bon, cette histoire, je l’ai déjà racontée. Qu’est-ce que je vais bien (2) pouvoir faire en fait ? Peut-être c’est ennuyeux de recommencer à raconter la même histoire en animation. Et finalement, j’ai été surpris de me rendre compte que bah c’était beaucoup plus ardu. En fait, une bande dessinée, ça s’adapte pas en prenant simplement les cases et en les mettant les unes derrière les autres dans un storyboard, quoi. Il y a beaucoup plus de travail que ça à faire, le rythme est pas du tout le même. Comme moi, je suis un grand admirateur de Chaplin, Buster Keaton, des choses comme ça… c’est des choses qui ont vraiment bercé mon enfance (3), j’ai beaucoup plus travaillé l’humour visuel, c’est-à-dire les personnages qui parlent pas en fait et à qui il arrive beaucoup de choses, presque des acrobaties, des espèces de chorégraphies un peu… un peu plus comiques, quoi.
Donc en fait, j’écris pas de scénario, moi, jamais. Même en bande dessinée, je les écris pas. En fait, j’ai jamais été bon. Même petit, je voulais être écrivain mais tout ce que j’écrivais, je trouvais ça vraiment mauvais ! Enfin j’avais assez de recul (4) pour me dire que c’était vraiment pas bon. Et c’était une espèce de frustration d’enfance parce que je voulais vraiment raconter des histoires, et du coup, je passe beaucoup par le dessin pour raconter des histoires. Enfin, j’aime beaucoup les grands dessinateurs, ceux qui dessinent très bien, mais je sais que c’est pas quelque qui m’intéresse de faire, quoi, c’est-à-dire que dessiner comme Moebius, je sais que j’en serai jamais capable et j’ai pas envie de le faire. J’utilise vraiment le dessin plus comme une sorte d’écriture… enfin, souvent je fais un espèce (5) de petit brouillon au crayon à papier juste pour voir à peu près où je vais, et ensuite, je… j’affine les choses, mais c’est vraiment au fur. (6).. Je cherche avec le dessin, quoi. Je dis assez de bêtises, comme ça, à la minute, donc voilà, voilà.

Quelques explications :
1. une charmante petite bourgade : c’est une expression figée pour désigner une petite ville, en province, souvent un peu ennuyeuse. Le mot bourgade est un peu désuet. Ici, il y a une légère ironie dans son ton. C’est dans la banlieue chic de Paris, et ce n’est pas tout à fait le terme qui vient d’habitude à l’esprit en pensant à cette ville.
2. Bien : quand il est employé ainsi à l’oral dans des questions avec le verbe pouvoir, il sert à renforcer la question, à montrer qu’on se pose vraiment la question parce qu’on n’est vraiment sûr de rien. Par exemple :
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? = Je ne sais pas quoi dire.
Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire là-bas ? = On va s’ennuyer .
Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir inventer encore ? = Il a déjà fait plein de bêtises. Quelle est la prochaine ?
Où est-ce qu’ils ont bien pu passer ? = Ils se sont perdus, je ne sais pas du tout où ils sont.
3. Des choses qui ont bercé mon enfance : on emploie souvent cette expression pour parler de ce qui se répétait et nous a marqués et accompagnés dans notre enfance. (des histoires, des films, des musiques, etc.)
4. avoir assez de recul : être suffisamment lucide
5. un espèce de brouillon : il faut dire une espèce de… même si le mot qui suit est masculin. Mais on entend beaucoup de gens accorder avec le mot suivant.
6. Au fur et à mesure : peu à peu, à mesure qu’il dessine.

Frantz, Adrien, Anna

frantzUn très beau film, magnifiquement filmé en noir et blanc où vient se glisser parfois un peu de couleur, où se mêlent l’allemand et le français, avec des zones d’ombre et des révélations, des malheurs et des bonheurs, la laideur de la guerre et la beauté de la vie.

Allez regarder la bande annonce ici, avec ses sous-titres pour ce qui est dit en allemand.

Voici la transcription de ce qui est en français :
(avec le très léger et joli accent d’Anna)
– Vous pensez à lui, toujours ?
– Comment pourrais-je l’oublier ?
– Vous veniez souvent ici ?
– C’est ici que Frantz m’a demandé ma main.
– Vous avez beaucoup souffert.
– Ma seule blessure, c’est Frantz.
– Chère Anna, il faut que je vous dise…
– Mon fils est un garçon fragile. Il ne faut pas le tourmenter.
– Ce n’est pas moi qui tourmente votre fils, madame. C’est Frantz.

ozon-interviewFrançois Ozon parle ici de son film, en compagnie de son acteur principal.
On est dans les coulisses. C’est toujours intéressant d’être dans les coulisses.

Je ne sais pas si vous serez comme moi, mais j’ai été prise par surprise quand il décrit son travail sur la seule scène de guerre du film. Peut-être parce que c’est une scène très marquante, très belle, dans son dépouillement, dans son intensité, dans ce qu’elle dit de l’horreur et de l’absurdité de la guerre. Alors, je m’attendais probablement à ce qu’il en parle avec gravité, et pas sous l’angle qu’il nous dévoile dans cette interview! On est vraiment en coulisses, et c’est bien !

Cette unique scène dans les tranchées m’a rappelé la scène d’ouverture du roman Au revoir là-haut. Mais autant le récit de Pierre Lemaitre, déroulé sur des pages et des pages, m’avait peu touchée et avait même failli me faire abandonner ce gros roman, autant j’ai trouvé bouleversante la scène filmée par François Ozon, si courte et épurée pour dire ce que toutes les guerres font à tous les jeunes Adrien ou Frantz de la terre, que d’autres envoient se faire tuer.

Juste le son de cette interview :
F. Ozon

Transcription:
– Moi, ce qui m’a intéressé dans cette histoire, c’est qu’elle est extrêmement complexe et qu’il y avait des relations multiples et effectivement (1) plusieurs histoires d’amour : au début, on part sur une fausse piste, on se rend compte que peut-être cette fausse piste n’est pas la bonne au milieu du film, et puis finalement, à la fin, on se dit : Bah finalement, cette fausse piste, il y a peut-être une part de vérité dedans et derrière le mensonge d’Adrien, derrière son secret, il y a peut-être une vérité qui se cache, et c’est ça qui m’ a intéressé.
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