Un pied de nez aux barreaux

Tout à fait par hasard, il y a quelques jours, j’ai regardé ce documentaire sur Culturebox. Merci, mon fils, d’avoir allumé la télévision ce matin-là! Nous sommes restés jusqu’au bout.

Impossible pour quiconque de le revoir pour le moment mais je partage avec vous un petit reportage qui donne une idée de ce que Valérie Müller nous raconte merveilleusement bien dans Danser sa peine. (Cliquez sur la photo)

J’ai découvert que ce beau film avait été diffusé l’an dernier sur France 3, mais à un horaire bien tardif dans la soirée, ou rediffusé à d’autres moments tout aussi peu pratiques. Bref, qui a bien pu le voir ? Et c’est bien dommage, de penser à tous ceux qui sont passés à côté.

Danser sa peine, parce que Angelin Preljocaj a monté un ballet avec plusieurs détenues de la prison des Baumettes de Marseille, en quelques mois, lors de séances de travail en nombre limité, avec des femmes qui n’avaient jamais dansé de cette manière et il les a amenées sur plusieurs scènes nationales, au Pavillon Noir à Aix et au festival de danse de Montpellier.

On suit leur travail commun, leurs découvertes, leurs apprentissages, leur évolution personnelle, leurs difficultés, leurs conflits parfois, leurs joies. Quand je dis « leur », je parle aussi bien de ces femmes que du chorégraphe lui-même, qui jusque là n’avait jamais eu à faire naître la danse avec des amateurs. On les voit s’apprivoiser les uns les autres, ils apprivoisent leurs corps et leurs émotions. Ils apprivoisent l’espace fermé de la prison, qu’on pénètre avec elles et lui.

On devine les vies compliquées que ces femmes ont eues pour en arriver là, entre ces murs des Baumettes. Mais rien de plus. Il y a beaucoup de pudeur dans cette histoire qu’on nous raconte si bien. On devine les regrets, les galères, les mauvais choix. On est ému par les espoirs retrouvés, la confiance en soi qui revient peu à peu. Et au terme de cette construction, on les admire de monter sur scène. Elles semblent si professionnelles. Et si heureuses, portées par Angelin Prejlocaj. Et nous, spectateurs de cette création, nous sommes portés par sa voix, ses regards, par la délicatesse et la pertinence de ce qu’il met en place, patiemment et rigoureusement. Quel résultat ! J’aurais vraiment aimé assister à l’un de ces spectacles, partager leur trac, leurs émotions et leur joie de danser.

Et voici la transcription du reportage sur Danser sa peine:

« Donc vous vous mettez contre le mur, le dos d’abord. Et puis, vous allez écrire votre nom. Moi, je m’appelle Angelin. Je vais commencer à faire le A avec mon bassin par exemple. Donc je descends là, je fais…

Télérama a choisi cette semaine Danser sa peine, un documentaire de Valérie Müller.

Non, ce qu’il faut, c’est que tu le fasses sans arrêt, comme si c’était une danse en fait, tu vois ? En fait, l’idée, c’est qu’on invente des danses en fait, en réalité, hein, donc c’est-à-dire que par exemple Sofia, elle doit commencer un truc (1), et hop, tout à coup, ça devient vraiment une danse, mais si on sait pas qu’elle écrit Sofia, on se dit que c’est vraiment… elle danse, elle fait un truc bizarre,etc.

A Marseille, dans la prison des Baumettes, le chorégraphe Angelin Preljocaj anime pour la première fois un atelier de danse avec des femmes incarcérées. Le film suit cette aventure pendant quatre mois, des premières répétitions jusqu’aux représentations (2) finales.

Angelin, je suis (3) son travail, oui bien sûr, depuis longtemps. On a même fait un film, un long métrage (4) ensemble. Je lui ai proposé tout de suite parce que je trouvais… D’abord, c’était la première fois qu’il chorégraphiait avec des amateurs. Dans son expérience professionnelle, c’était assez… bah, c’était tout à fait nouveau. Et puis, il y avait ce… cette idée d’emmener ces femmes, détenues, au-delà du travail d’un atelier classique, vers un spectacle et dans un grand festival de danse. Je trouvais que c’était quand même, pour tout le processus que j’ai découvert en filmant, hein, de reconstruction, de l’identité, de réappropriation du corps et ensuite, d’accepter de se montrer devant un public, c’était un travail énorme pour faire… pour ces femmes.

J’ai énormément changé. Je pensais pas être si courageuse. Je pensais pas survivre déjà (5), tout simplement. Et j’y suis arrivée (6). Donc je me dis que, déjà, c’est que j’ai des ressources que je soupçonnais (7) pas et que peut-être que j’en ai encore.

Pour les détenues, au quotidien fait de restrictions et de contraintes, la danse apparaît comme un pied de nez (8) aux barreaux (9).

Ce sont des individus auxquels on peut s’identifier, comme… Voilà, ce sont des femmes qui ont eu des enfants, qui ont des familles, qui ont des parcours de vie professionnelle, et puis, et puis des accidents de la vie aussi, terribles. Et ça, tout de suite, je l’ai ressenti. Je me suis dit : Mais c’est ça qui va faire la richesse aussi du ballet, enfin de la pièce que Angelin a créée avec elles. C’est leur personnalité, leur générosité, leur… et leur expérience de la vie aussi.

A la fois sensuelle et pudique (10), la caméra capte la reprise de la confiance et l’émergence du plaisir. Entre oubli de la détention et processus de réinsertion.

Au début, il y avait énormément de méfiance, énormément de méfiance de la part aussi bien du personnel pénitentiaire (11) que des détenues. Au début, elles voulaient bien être filmées dans le processus du travail de la danse. Mais elles considéraient qu’elles étaient pas forcément intéressantes à filmer au-delà de ça. Et donc, ça a été toute une aventure qu’on a vécue ensemble, c’est-à-dire moi de les rassurer sur… Moi je ne voulais pas… Je voulais juste qu’on identifie des personnalités, des singularités, avec des fortes personnalités, en fait, au bout du compte. Et je pense que ça a été tout un travail, qui s’est fait aussi en parallèle des répétitions, de confiance (12). Moi je leur montrais les images que je… j’ai filmées. Souvent, je faisais les interviews à deux. Comme ça, il y en avait une autre qui pouvait voir ce que je filmais. Et elles étaient contentes. Elles étaient contentes. Elles trouvaient qu’elles étaient belles à l’image, voilà. »

Des explications

  1. un truc = quelque chose (familier)
  2. une représentation : un spectacle
  3. je suis son travail : il s’agit du verbe suivre, qui signifie s’intéresser régulièrement à quelque chose.
  4. Un long métrage : un film qui dure en général plus d’une heure. Sinon, c’est un court métrage.
  5. Déjà : premièrement
  6. y arriver = réussir
  7. quelque chose qu’on ne soupçonnait pas : qu’on n’imaginait pas, qu’on ne pensait pas possible. On peut dire aussi : des ressources insoupçonnées
  8. un pied de nez : c’est le fait de défier, de contester quelque chose, s’en moquer. Ici, la danse est le moyen d’échapper à l’emprisonnement.
  9. les barreaux : ce sont les barreaux de la prison, donc cette partie devient symbole du tout. On dit : être derrière les barreaux / mettre quelqu’un derrière les barreaux, pour dire être en prison / mettre quelqu’un en prison.
  10. Pudique : ici, cela signifie que la caméra est respectueuse de ces femmes. Le spectateur n’est pas placé dans la position d’un voyeur qui regarderait ces femmes de façon malsaine.
  11. Le personnel pénitentiaire : c’est le terme utilisé pour désigner tous ceux qui travaillent dans les prisons.
  12. De confiance : cette fin de phrase va directement avec travail : un travail de confiance. A l’oral, on coupe souvent des phrases d’une manière qui n’est pas vraiment possible à l’écrit, parce que les idées s’entremêlent davantage dans la tête de la personne qui parle.

Un pied de nez : on entend souvent cette expression dans un sens positif, comme ici. Par exemple, il est souvent question de pied de nez à la maladie, quand un malade dépasse sa maladie pour faire quelque chose d’inespéré dans ces circonstances. On dit aussi: C’est un pied de nez aux grincheux, un pied de nez aux rabat-joie, pour parler de quelqu’un qui ne se laisse pas abattre par le pessimisme des autres par exemple. Ou encore un pied de nez au malheur, un pied aux terroristes, un pied de nez à l’histoire.

Bon début de weekend et à très bientôt, avec quelques photos d’un endroit magnifique!

Je continue parce que j’ai pas trouvé

« Je continue parce que j’ai pas trouvé, parce que je sais pas ce que c’est que la danse, donc je sais pas où je vais. Parce que je sais pas ce qu’il faut trouver. Alors je fais chaque fois un ballet encore pour me dire que ce coup-ci, je vais savoir. » (Maurice Béjart)

Vite, vite, allez prendre une petite dose de danse avec le Béjart Ballet de Lausanne. Ils continuent à nous offrir en mai, chaque weekend, leurs ballets. Ce weekend, il y en a deux, jusqu’à ce soir. Swan Song est plein de légèreté, ponctué par les mots de Maurice Béjart. C’est ici. Dans l’autre ballet, Eclats, j’ai beaucoup aimé un passage qui commence à 11’13 : comme un pas de deux, à deux couples, dont les corps s’épousent. Harmonie des gestes. Comme est beau ce moment où le danseur en noir relève sa partenaire puis joue pour ainsi dire avec sa robe ! Moment fugitif. (vers 13’30)
C’est la sortie du dimanche !

Mais mon chouchou, c’est toujours quand même Angelin Preljocaj ! Lui aussi passe son temps à explorer, parce que « ce coup-ci » n’est jamais définitif pour lui non plus. Pendant le confinement, il nous donne accès aux coulisses de plusieurs de ses ballets. Répétitions, recherche, essais, partages, la troupe qui travaille. C’est ici, et là, vous avez un peu plus de temps.

Comme ce sera bien de retourner voir des danseurs et des danseuses sur scène qui se touchent, se frôlent, se portent, s’éloignent, s’approchent ! Qui dansent. Vivement qu’ils piétinent cette idée de distanciation sociale ! Et sans masques, j’espère.

Perfection

Dans ce tout petit documentaire réalisé par l’Opéra Garnier, il y a tout ce qu’il faut pour n’avoir qu’une envie : voir ce spectacle ! Les danseurs sont en répétition, Crystal Pite est au coeur de sa création. Perfection de cette troupe, simplicité et profondeur de cette chorégraphe qui parle de son travail et de ses rapports avec ce lieu et ces artistes.
Crystal Pite est interviewée en anglais puisqu’elle est canadienne. Je me régale toujours à écouter de l’anglais bien sûr mais vous allez aussi vous régaler à lire les sous-titres français car c’est une excellente traduction qui ne reste pas collée à la façon de dire les choses en anglais mais respecte le style propre à la langue française.

Voici donc tout d’abord le lien vers cette vidéo.


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En écoutant l’anglais et en le comparant aux sous-titres en français, voici ce que je me suis dit :
– Evidemment, en anglais, des termes comme « amazing », « incredible » sont répétés plusieurs fois. J’ai apprécié que le traducteur ou la traductrice ait utilisé d’autres termes en français : impressionnant, merveilleux, formidable, et pas seulement incroyable et extraordinaire.
– en français, on passe souvent par des expressions plus longues que l’anglais: inspiring ne donne pas inspirant. On est obligé de développer et de dire que c’est une source d’inspiration.
– nous avons une jolie expression pour rendre l’idée du lien avec la musique : Un lien se tisse entre nous grâce à la musique rend parfaitement l’idée contenue dans « There’s a kind of connection that we have through that music ». Le verbe tisser est un verbe plein de poésie quand il est question de ce qui relie les gens ou les choses.
– pour parler du spectacle dans son entier, nous avons cette jolie formulation: Tout au long du spectacle.

Elle parle des duos de son spectacle.
Elle parle de son choix de musiques et donc de la raison pour laquelle elle fait danser ses danseurs entre autre sur des préludes de Chopin.

Voici ici ce que cela donne sur scène, entre Léonore Baulac et Hugo Marchand.

Belle illustration de ce qu’elle dit dans le documentaire : « Trouver des mouvements auxquels nous n’aurions jamais pensé. »
Et n’est-ce pas la perfection incarnée ?

Je suis toujours émerveillée par ce que ces danseurs classiques nous offrent quand ils dansent du contemporain. J’avoue que je trouve difficile ensuite de voir des troupes où tout n’est pas parfaitement en place, où les mouvements des corps manquent d’ampleur et de ce souffle qui semble si aérien.
Allez regarder cette courte et charmante interview de Léonore Baulac, où il est question de ce travail si exigeant et qu’elle dit être absolument indispensable.

Elle est sous-titrée, donc voici juste quelques explications sur certaines des expressions qu’elle a employées:
1. bon enfant : simple et sans pression, convivial. On parle souvent d’une atmosphère bon enfant.
2. percer dans ce métier-là : c’est réussir dans ce métier, réussir à se distinguer des autres, sortir du lot et pouvoir en vivre.
3. c’est vraiment un drame : c’est vraiment grave, c’est horrible.
4. on serre les dents : même si c’est très dur, on ne se plaint pas. On souffre en silence et on continue.
5. il va falloir s’accrocher : il va falloir faire beaucoup d’efforts, ne pas renoncer, être très persévérant même si on rencontre des obstacles. S’accrocher, c’est ne pas baisser les bras.
6. globalement : en général, sans entrer dans les détails.

A bientôt !

Mariage incandescent

C’est l’hiver, il fait froid, les jours sont courts. Il y a même des gens qui perdent leur voix et ont beaucoup de mal à la retrouver. 😉
Alors dopons-nous un peu ! Vitamines mais aussi de quoi emmagasiner de l’énergie. Et cette énergie bénéfique, elle peut nous venir du 18è siècle, avec ce passage bien connu des Indes Galantes, qui me fait toujours le même effet depuis que mon institutrice nous l’avait fait découvrir. J’avais dix ans. Combinée à l’énergie de danseurs du 21è siècle, voici ce que ça donne dans une vidéo réalisée par Clément Cogitore, pour l’Opéra de Paris, présentée ainsi sur leur site:
« Clément Cogitore adapte une courte partie de ballet des « Indes galantes » de Jean-Philippe Rameau, avec le concours d’un groupe de danseurs de Krump, et de trois chorégraphes : Bintou Dembele, Grichka et Brahim Rachiki. Le Krump est une danse née dans les ghettos de Los Angeles dans les années 90. Sa naissance résulte des émeutes et de la répression policière brutale qui ont suivi le passage à tabac de Rodney King. »

Ce film de Clément Cogitore est à regarder ici.
Plein les yeux, plein les oreilles.

Et ensuite, il faut écouter ce qu’il dit de son travail. Passionnant.
L’entretien entier est à regarder en cliquant ici.


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Clément Cogitore – Les Indes Galantes – Extrait

J’ai transcrit cet entretien à partir de 5’35, et presque jusqu’à la fin. (Les sous-titres automatiques en français comportent pas mal d’erreurs.) La première partie est très intéressante aussi mais ça faisait un peu long et cette deuxième partie me parlait encore plus.

Transcription:
Moi, je pense que la création, de manière générale, l’art, ce qui m’intéresse, moi, dans toute forme de pratique artistique, c’est des mondes qui se rencontrent, hein, qui cohabitent, qui se confrontent, qui essayent (1) de vivre ensemble. Avec cette vidéo, c’est ce que j’ai essayé de faire, d’une certaine manière, c’est-à-dire de travailler avec ces danseurs, sur cette scène-là* à laquelle eux (2) sont pas habitués, et sur cette musique à laquelle ils sont pas habitués, et inversement, voilà, cette musique-là est pas habituée non plus à accueillir ces danseurs-là, c’est-à-dire que tout d’un coup, de créer un court-circuit (3) entre des mondes qui se rencontrent pas. Et que forcément, ça change, ça modifie les paramètres. C’est dans ces rencontres-là que je cherche l’émotion.
En imaginant ça d’abord, je m’étais dit : Voilà, il faut le faire sur ces parkings ou ces endroits où d’habitude, cette danse-là se fait puisque elle a vocation (4)… enfin, elle cherche souvent à rester clandestine en fait, à pas exister sur les gros… sur les grosses scènes hip-hop par exemple, se détacher de… parce que le hip hop est devenu un peu mainstream (5) pour les danseurs de krump, donc ils cherchent à échapper à ça, pour avoir une danse plus radicale, qui soit moins un spectacle, mais plus quelque chose de… ouais, de confidentiel (6). Et en fait, en commençant à réfléchir à ça, je me suis dit : c’est trop dommage, en fait, on a les clés de l’Opéra, on a cette scène, il faut leur donner en fait. Et ça, ça a tout changé parce que du coup, ça a donné une… Je pense ça a donné une énergie à tout le monde, moi y compris, c’est-à-dire que tout d’un coup, cette scène, elle a une valeur symbolique qui est énorme – c’est une des plus grandes scènes du monde – et c’est comme si elle… il y avait une énergie qui irriguait (7) de la scène chez les danseurs en fait. Entre les répétitions et le moment où ils se sont mis à danser sur la scène de Bastille, ça avait plus rien à voir (8), quoi. Tout d’un coup, les choses prenaient une envergure, une dimension et je pense que le lieu, l’aura du lieu fait énormément pour ça. Et ça, symboliquement, c’était très fort pour moi, pour les danseurs et les chorégraphes de se dire : c’est le krump qui monte sur la scène de l’Opéra-Bastille. C’est une pièce qui est plus ou moins perscussive suivant les interprétations, mais là, j’ai fait travailler des compositeurs pour ajouter une base de percussions un peu plus forte, pour que les danseurs soient pas complètement perdus, parce que c’est dans les codes du krump de réagir vaiment au rythme, à la percussion. Et donc en gros (9), le travail, c’était plutôt de retenir les danseurs qui allaient en fait très vite trop loin, qui dépassaient trop vite la musique, pour pas qu’il y ait trop de décalage entre les deux, c’est-à-dire de les retenir pour que petit à petit (10), ça monte et que ça… voilà, que ça devienne incandescent. Parce que pour moi, les Indes Galantes, c’est l’histoire de jeunes gens qui dansent au-dessus d’un volcan, quoi. Un volcan qui est.. qui en fait est écrit dans le livret de l’Opéra et qui je pense, en 1735, au moment de la création, était une sorte de volcan factice ou inoffensif et qui, quand on relit la pièce trois siècles plus tard, c’est un volcan qui est beaucoup plus actif, quoi, beaucoup plus… qui est au bord de l’explosion, quoi. Et évidemment, cette explosion-là, elle est d’une certaine manière politique, elle raconte des interactions entre des hommes et des femmes des quatre coins du monde qui, avec l’histoire, sont devenues de plus en plus conflictuelles. Et ça raconte d’une certaine manière la naissance d’un malentendu entre l’homme occidental et le reste du monde. Je pense et j’espère que la musique, que la scène, que l’art d’une manière générale, est une manière d’aider à comprendre ces malentendus en fait, ou à les dépasser. Même si c’est un tout petit film très court, on envoie dans le monde, on sait pas du tout comment il va vivre, comment il va être reçu ou pas, mais en tout cas, moi en le faisant, il y a quelque chose d’assez addictif, c’est-à-dire que même quand on montait (11) et qu’on le voyait beaucoup, je me lasse jamais (12) de le revoir, parce que les danseurs m’hypnotisent en fait. Et j’espère que ça provoquera ça aussi chez le spectateur, qu’il découvrira une espèce de… de se dire : j’ai envie de le revoir. Et j’espère aussi que malgré sa durée, qu’ il y ait quelque chose de libérateur en fait, et qui vient de la danse et de la musique, comme si ça chassait des tensions en fait. Et le krump, c’est ça, c’est aussi une manière d’évacuer les tensions. Et j’ai l’impression que c’est tellement contagieux que même dans six minutes de vidéo, les danseurs arrivent, ça, non seulement… à le faire non seulement pour eux-mêmes, pour la caméra mais pour celui qui les regarde. Et moi, je l’ai ressenti vraiment fortement au tournage (13), c’est-à-dire qu’il y a quelque chose de profondément libérateur quand on est dans cette danse-là, qu’elle évacue, elle chasse complètement les tensions, intellectuelles, psychiques, physiques. Il y a quelque chose de libérateur, et bah j’aimerais que le spectateur se… en regardant cette vidéo, ait cette sensation-là, que le spectacle aspire des nœuds, quoi, des tensions, allez pfff… les chasse comme ça.

Des explications :
1. qui essayent = qui essaient. Les deux formes sont équivalentes.
2. À laquelle eux ne sont pas habitués : on pourrait bien sûr dire : à laquelle ils ne sont pas habitués. Eux reprend « ces danseurs-là », en les mettant ainsi davantage en valeur.
3. Un court-circuit : c’est le phénomène électrique qui se produit quand deux fils électriques sont mis en contact, ce qui conduit à une trop forte augmentation de l’intensité du courant.
4. Elle a vocation à + infinitif : elle est faite pour quelque chose de bien particulier, c’est son rôle, son objectif. On l’emploie aussi très souvent à la forme négative :
Cette association n’a pas vocation à aider les enfants.
Cette école n’a pas vocation à former des techniciens.
5. Mainstream : anglicisme qui est passé en français, mais seulement dans certains milieux, à propos d’art, d’idées, de courant de pensée en général. Quand des idées deviennent mainstream, cela signifie qu’elles sont moins radicales, plus acceptées qu’avant et donc désormais adoptées, appréciées par une majorité de gens.
6. Confidentiel : ici, cet adjectif a son sens figuré de réservé à un petit groupe de personnes, connu par une petite minorité de gens. (qui sont en quelque sorte dans la confidence, c’est-à-dire qui savent que c’est bien.)
7. irriguer : ce qu’il dit n’est pas prononcé très clairement. On dirait qu’il y a téléscopage dans sa tête entre le verbe irriguer (amener de l’eau sur un territoire) et le verbe irradier. (resplendir de lumière, etc.)
8. ça n’avait plus rien à voir : ça avait complètement changé, au point qu’on ne reconnaissait plus ce qui avait été fait avant. C’était devenu totalement différent.
9. En gros : sans entrer dans les détails / pour résumer
10. Petit à petit = peu à peu. Pas de différence d’emploi entre les deux. On prononce souvent juste : p’tit à p’tit, en mangeant les syllabes et en faisant bien la liaison entre petit et à.
11. Quand on montait : quand on faisait le montage des images, du son, etc. pour un film, une vidéo. (Avant, il y a le tournage.)
12. Je ne me lasse pas de (faire quelque chose) : mon intérêt pour cette activité est toujours aussi grand qu’au début et je referai cette activité plus tard, sans lassitude.
13. Au tournage : pendant le tournage, pendant qu’on tournait le film / la vidéo.

Un peu plus de français : Cette musique-là, cette danse-là, cette vidéo-là, ou le problème des démonstratifs composés.
Je me suis rendu compte que ce n’était peut-être pas très simple ! Voici quelques pistes pour vous aider à savoir ce qui se dit et dans quel contexte :

– On peut bien sûr dire simplement : cette musique, cette danse, cette vidéo, avec juste un adjectif démonstratif. La nuance est infime. Rajouter met un peu plus en valeur ce dont on parle : c’est cette musique-là, pas une autre.
– ça marche aussi avec des noms masculins et des noms au pluriel : ce chorégraphe-là, ce cinéaste-là, ces danseurs-là.

Dans les expressions de temps, le sens de la phrase varie si on met , si on ne le met pas, si on met -ci:
ce jour-là : on ne peut jamais dire juste ce jour quand on évoque un jour dans le passé, ou dans le futur:
Je me souviens bien de ce que je faisais ce jour-là. (passé).
Je viens le 30. On se verra ce jour-là si tu veux. (avenir)
cette année-là. Si on dit juste cette année, il s’agit de l’année en cours, alors que cette année-là renvoie toujours au passé. C’est la même chose pour cette semaine-là et cette semaine.
Cette année-là, il a fait très chaud en été. Je m’en souviens très bien.C’était l’année de mes 16 ans.
Cette année, il a fait très chaud en août. (On est encore dans l’année en question.)
ce mois-là ne me semble pas aussi fréquent mais existe. Mais pour parler du mois en cours ou qui vient juste de commencer, on dit toujours : ce mois-ci.
Il a décidé de remettre au sport ce mois-ci.
cette fois-là : on évoque le passé. Cette fois-ci ou Cette fois : on évoque le présent ou un futur tout proche.
Tu te souviens, on avait eu un peu peur cette fois-là.
Bon, cette fois-ci, je vais faire attention.
Cette fois, je crois qu’on tient la solution.

A bientôt !
Et mettons de la beauté, de la générosité et de la gentillesse dans nos vies.

A deux

Il y la chaconne de la deuxième partita de Bach.
Il y a un homme et une femme qui dansent, avec l’intensité des corps qui s’attirent, se rejettent et s’épousent.
Il y a le bruissement du travail de la création, des pieds sur le sol.
Vivement qu’on puisse voir la suite !

Tant de beauté: c’est à regarder ici.

En attendant, parce que c’est si bref qu’on reste sur sa faim, il faut revoir le travail de Benjamin Millepied, dans le film dont je vous avais parlé ici.

A ne manquer sous aucun prétexte

Je ne devais pas me trouver à Privas ce jour-là. Je n’avais pas de place pour ce spectacle-là. Il n’y avait d’ailleurs plus de places à vendre. Alors merci à la dame qui à la dernière minute ne pouvait pas y assister et cherchait à revendre sa place !

J’ai donc enfin vu Pixel.

Et j’y retournerai dès que l’occasion se présentera, comme pour Boxe Boxe dont je vous ai déjà parlé. Même beauté, même bonheur, même immense plaisir. On ressort des spectacles de Mourad Merzouki émerveillé, léger et heureux. Courez-y si sa compagnie danse dans votre ville ou votre pays un jour.

Regardez ici comme c’est beau !

Et comme c’est un grand monsieur, l’écouter fait du bien. Voici un autre extrait d’un entretien enregistré lors d’un festival de danse en Suisse. Créer, explorer, partager, mélanger, offrir. Telle est sa danse, portée par des danseurs magnifiques de légèreté, de fluidité et d’énergie. Telle est la danse. Comment certains peuvent-ils imaginer interdire aux hommes de danser ?

Mourad Merzouki

Transcription

– J’ai eu la chance de rencontrer le hip hop au bon moment, il était dans la rue, il restait dans la rue et à ce moment-là, j’ai eu envie de l’emmener ailleurs, sur scène, et de toucher un public plus large. Donc je crois que c’est pour ça que j’ai peut-être été remarqué à ce moment-là, le fait de mélanger le hip hop avec d’autres formes artistiques et de l’emmener vers… vers un public nouveau. Ce que j’ai fait pendant plusieurs années, jusqu’à Yo Gee Ti, ce projet avec les Taïwanais, où dans cette… ce désir de vouloir aller ailleurs, ce désir de mélanger, bah j’ai créé un spectacle qui mélange le hip hop avec la danse contemporaine et la danse classique, qui mélange le hip hop français, qui mélange l’histoire des danseurs français avec la danse taïwanaise. Donc ce que j’ai fait dans ce spectacle-là, c’est d’essayer de trouver des points communs, d’essayer de trouver un dialogue entre ces corps, entre cette énergie, entre… pour en faire un spectacle. J’avais pas envie de faire une espèce de collage, j’avais pas envie que le contemporain soit d’un côté, le hip hop de l’autre et que le spectateur, une fois, il voit du contemporain, une fois, il voit du hip hop. Non, le pari, c’était de pouvoir faire en sorte que les danseurs, les dix, puissent voyager entre, voilà, une gestuelle, qui peut être parfois contemporain (1), parfois hip hop, avec des énergies différentes.
– Est-ce que tu parles du mandarin (2), toi ?
– J’aimerais bien ! Malheureusement, non.
– Non. Donc comment tu as communiqué avec les danseurs taïwanais ?
– Bah l’avantage avec la danse, c’est que je pratique un langage universel. C’est d’ailleurs pour ça que j’arrive à… aujourd’hui à faire les projets avec des danseurs du monde entier, parce que justement, il y a pas cette barrière-là. Donc il y a une espèce de… d’évidence (3) qui se met en place avec les artistes, et voilà, le corps parle de lui-même (4) et on n’a pas besoin de… d’un alphabet pour se comprendre. Donc ça, c’est un avantage pour le danseur, pour le chorégraphe, pour justement arriver comme ça à faire des projets à l’international.
Alors je me suis appuyé sur l’univers de ce styliste Johan Ku qui lui, travaille à partir de laine. Quand je le regardais travailler, il partait de la laine en état … comment dire. ?… en l’état de base. J’ai pas le terme (5), c’est-à-dire qu’il a la laine qui ressemble à rien (6) au départ. Et puis ensuite, il va la façonner, il va la… il va faire des tresses (7), il va la… Et tout ce travail-là nous amène petit à petit (8) à un pull, un pantalon, un bonnet, etc. Et finalement, je peux reproduire exactement son… sa démarche (9), son… son approche à la laine dans la danse. C’est-à-dire qu’on part de quelque chose de totalement brut qui veut rien dire et petit à petit, on mélange, on structure pour en faire un spectacle J’aimais bien aussi ce lien-là. Parce que encore une fois, je viens pas du Conservatoire (10). Pour moi, il y a vingt ans, la danse était… était un autre monde, inaccessible, et donc je me bats tous les jours pour que, justement, dans mes spectacles, je puisse ouvrir la danse au plus grand nombre (11), ceux qui ne connaissent pas la danse, ou ceux qui connaissent la danse mais qui vont découvrir une gestuelle nouvelle, celle du hip hop. Et c’est tout ça qui me plaît. Donc mettre une casquette (12) dans mon travail, généralement, j’aime pas trop. J’aime bien dire que c’est de la danse. Après tout, la définition de la danse, c’est un corps en mouvement. Il y a trente ans, on disait encore du hip hop que ça allait pas durer, que c’était un effet de mode (13), que c’était éphémère. Et moi, j’adore dire : bah, ça fait trente ans et le hip hop est encore là, et continue son histoire, continue à grandir.
– Est-ce qu’on pourrait dire que les réactions du public, ce sont plus ou moins les mêmes en Europe ou bien en Taïwan  (14)? Est-ce qu’ils réagissent sur quelque chose qui se passe concrètement sur scène et qui leur touche (15) ?
– Alors, de manière générale, les réactions sont identiques, c’est-à-dire que la plupart de mes spectacles sont quand même beaucoup axés sur le divertissement, c’est-à-dire qu’il y a, malgré tout… Moi, je suis pas dans le propos (16), dans le cérébral. Je raconte pas des choses liées à la société où je revendique je ne sais quoi. Je ne saurais pas faire, je pense. Par contre, j’essaye dans mes spectacles de donner des images, de faire paraître des émotions, de rester aussi d’une certaine manière avec la générosité du hip hop. Et donc, que ce soit à Taïwan ou en Europe, de manière générale, il y a comme ça une réaction du public qui est une réaction plutôt de plaisir. Le public repart pas en se posant cinquante questions sur : qu’est-ce qu’il a voulu lui dire, comment, pourquoi. Donc ça c’est un peu général. Après, évidemment, il y a des moments, peut-être pas trop dans Yo Gee Ti mais dans des spectacles où il y a un peu d’humour – alors, c’est drôle parce que suivant les pays, on va rire à des endroits totalement différents. Il y a des réactions qui parfois… Je comprends pas pourquoi ils rigolent (17) à cet endroit et pas à un autre. Voilà. Donc ça reste quand même infime. Mais de manière générale, la réaction des publics à travers le monde, sont (18)… je touche du bois ! (19) – sont unanimes, parce que… parce que mes spectacles renvoient… renvoient cette générosité, je pense.

Quelques détails :
1. contemporain : normalement, on s’attend à du féminin après le mot « la gestuelle ». Mais en fait, il n’accorde pas, il emploie le nom de cette catégorie de la danse, le contemporain.
2. Parler du mandarin : elle veut dire parler le mandarin.
3. Il y a une évidence : c’est très simple et immédiat, il n’y a pas de problème du tout.
4. Le corps qui parle de lui-même : le corps a son langage et n’a pas besoin d’autre chose pour s’exprimer et se faire comprendre.
5. J’ai pas le terme = je ne trouve pas le mot.
6. Ça ne ressemble à rien : on ne comprend pas à quoi ça sert, ce que c’est.
7. Une tresse : c’est lorsqu’on coiffe les cheveux en les entrelaçant.
8. Petit à petit : peu à peu, progressivement
9. sa démarche : son projet et sa façon de travailler
10. le conservatoire : il s’agit du conservatoire de danse, cette institution par où passent les danseurs, avec ses classes, ses examens, etc. Il y a des conservatoires de différents niveaux dans les différentes villes de France. (C’est la même chose pour la musique). Mourad Merzouki n’a donc pas eu un parcours traditionnel de danseur et de chorégraphe.
11. Ouvrir quelque chose au plus grand nombre : donner accès à quelque chose à une majorité de gens, aux gens ordinaires.
12. Mettre une casquette : cette expression signifie qu’il y a des genres différents, des catégories différentes et qu’on peut tout classer dans des cases bien définies. Mourad Merzouki, lui, ne veut pas porter une casquette particulière, c’est-à-dire se voir attribuer une étiquette bien précise et trop limitative selon lui.
13. Un effet de mode : une mode passagère
14. en Taïwan : on dit à Taïwan.
15. Leur touche : ce n’est pas correct. Il faut dire qui les touche, car c’est le verbe toucher quelqu’un, sans préposition. On emploie leur si le verbe est suivi de la préposition à: Le hip hop parle aux spectateurs => ça leur parle.
16. Je ne suis pas dans le propos = je ne cherche pas à démontrer quelque chose, à faire réfléchir sur un problème, ou dénoncer une situation, etc.
17. rigoler = rire (style familier)
18. Problème d’accord sujet-verbe : le sujet est singulier et le verbe est pluriel. Donc il faudrait dire : Les réactions du public sont… (Comme souvent à l’oral, on commence la phrase d’une manière et en cours de route, on change et ce n’est pas toujours parfaitement logique, mais ce n’est pas vraiment grave.)
19. je touche du bois : cette expression indique qu’on espère que quelque chose de positif va continuer. Par superstition, on touche du bois, réellement si on peut ! (On joint le geste à la parole).

L’interview entière est à regarder ici.

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