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La chair de poudre

Dans tous les villages ou les villes où on passe en cette saison, les monuments aux morts sont fleuris depuis les commémorations du 11 novembre. Enfant déjà, j’étais émue par tous ces noms gravés dans la pierre. Les Lucien, Augustin, Adrien, Victor, Camille, tous ces jeunes gens tués par la guerre, dont les prénoms sont à nouveau portés aujourd’hui par des enfants qui, je l’espère, vivront leurs vies en paix. Plus tard, il y a eu pour moi des lectures marquantes, des films inoubliables sur cette guerre-là.
Et samedi dernier, j’ai écouté une très belle émission à la radio, où Denis Cheyssoux, qui parle toutes les semaines de la nature, a témoigné de ce massacre en retournant dans la forêt de Verdun. Comme dans tous ses reportages, les mots, les bruits, les gens avec qui il discutait ont suffi à faire surgir ce souvenir. Nul besoin d’images, d’archives. C’était sobre et profondément touchant. C’est ce que je voulais partager avec vous aujourd’hui.

Verdun

Transcription
Je souhaitais vous ramener sur ce lieu. Alors, on sait que la Somme fut plus meurtrier (1) encore mais a laissé, on va dire, moins de traces mémorielles. Et donc on se rend dans une autre pompe aspirante de sang, cette broyeuse de chairs, ce tue-jeunesse irrationnel, cette fabrique d’orphelins qui donne la chair de poudre (2). Forêt de Verdun, classée forêt d’exception aujourd’hui, donc on ne peut pas… On ne peut pas depuis un siècle cultiver, hein, cette terre qui est gorgée de métaux lourds, donc c’est impossible. Vous avez des balles, des obus, des schrapnels, des baïonnettes, donc elle est lourdement polluée. Forêt zebrée, hein, de sapes, de boyaux, de tranchées. Les mares d’aujourd’hui ne savent plus qu’elles sont d’anciens trous d’obus. Et on ne cultive pas, hein, sur des morts, sur une bataille que les Allemands voulaient décisive. Et on vient y cultiver (3) maintenant la mémoire du « plus jamais ça », du « Que maudite soit la guerre ».
Et dès le printemps 1919, hein, ce qui a frappé les gens, sur ce champ de ruines, bah c’était les coquelicots – on en a parlé, là, hein – ces petites taches de sang, bien vivantes qui jouaient avec le vent, et ces coquelicots donc qui poussaient sur cette terre amendée (4) des corps de nos anciens. Et quand on dit anciens, ils étaient tellement jeunes ! Dix-huit, vingt ans ! Et, voilà, moi je pense à Louis Averouse, qui était mon grand-oncle, mort en 1915 à vingt ans et puis à ma grand-mère, qui était sa sœur, qui avait un prénom de fleur si joli, Marguerite, et qui est partie en paix, elle, hein, un 11 novembre, comme un clin d’oeil, c’était en 87, comme un clin d’oeil à son frère.
Alors, il y avait des ouvriers évidemment, des paysans, des charpentiers, des fonctionnaires, des milliers d’instituteurs qui écrivaient des lettres, au milieu des rats, et qui écrivaient aussi pour des copains, en disant : « Ma petite femme chérie, bientôt je vais revenir, mais face aux Boches (5), bah il faut tenir. La guerre, que veux-tu, c’est toujours moche. Tenir, tenir, ça, c’est les ordres. ».Et un nouvel horizon de la mythologie française a pris naissance à Douaumont.

Donc on n’était pas loin… Le temps, on va dire, il était un peu comme dans les chansons de Brel : il était plafond bas, pluie chagrine, et on va débuter avec Guillaume Rouart, qui est technicien à l’ONF, qui nous raconte sa forêt : Les plaies sous la forêt, dans votre magazine de nature et d’environnement, à Verdun.

– Et sur ces 10 000 hectares de forêt domaniale, dans les années 20, c’était… c’était quoi à peu près ?
– Peu de troncs, parce qu’il y avait peu de forêt, hein, si tu veux, mais surtout un sol bouleversé, puisqu’il a été tiré environ 60 millions d’obus pendant la bataille, donc plusieurs obus au mètre carré – on en a partout autour de nous. 100 000 hommes qui n’ont pas été retrouvés, de la bataille. Tout de suite après la guerre, l’ administration a demandé à ce qu’il y ait un grand déminage de cette zone. Bien sûr tout a été ramassé, mais en surface. On a ramassé aussi de la ferraille, on en voit encore , hein, un peu partout, des queues de cochon, des choses comme ça.
– Alors, les queues de cochon, on va rappeler que c’était quand même…
– Des espèces de tire-bouchons en métal, qui permettaient de tendre les barbelés. On n’en a pas là sous les yeux, mais on en trouvera sûrement au long du chemin. Et puis bien sûr a commencé aussi l’opération de ramassage des corps donc, d’où l’ossuaire, voilà. Donc bien sûr, tous les gens qui venaient ici qui trouvaient des ossements, tout a été ramené à l’ossuaire, donc environ 130 000 soldats qui ont été retrouvés. On dit « environ » parce que c’est difficile avec les ossements qui ont été entreposés, donc français et allemands. Et la nécropole nationale avec les soldats français.
– Alors on marche en fait sur une fosse commune qui est extrêmement émouvante parce que…
– Voilà, parce qu’on sait, surtout ici, vous êtes à l’ouvrage de Douaumont, que les bombardements étaient tellement intenses – et l’ouvrage a été pris et repris plusieurs fois entre les Allemands – on n’enterrait pas, hein, on mettait sommairement dans les trous d’obus, et on recouvrait de terre. On n’avait pas de temps de faire des grandes fosses, pour creuser ici, – même il y avait pas de tranchées. On s’imagine toujours des belles tranchées avec des sacs de sable qui protègent. Pas à Verdun ! A verdun, le bombardement était tellement intense que les soldats en fait creusaient un petit peu entre les trous d’obus pour se faire des espèces de tranchées. Donc souvent, ils étaient dans les trous avec de l’eau jusqu’à la taille, pour attendre l’ennemi. Voilà. C’était des conditions… Quand on dit l’enfer de Verdun, c’était pas une… c’est pas un mythe (6). C’est surtout que vous êtes sur des sols argileux, donc dès qu’il pleut ou qu’il y a du passage, ça se transforme en boue. Il y a beaucoup de témoignages où des soldats étaient… C’est un peu comme des sables mouvants, quoi ! La boue vous enlisait, vous ne pouviez plus en sortir sans l’aide de vos camarades.
Et donc en fait, c’est au gré (7) des intempéries que les corps, que les matières remontent.
Voilà, alors, au gré des intempéries, et aussi au gré de nos travaux, puisqu’on fait quand même beaucoup de travaux. C’est une forêt de production, la forêt domaniale de Verdun, et donc on ressort – mais il y a pas de chiffres évidents à l’année – mais plusieurs corps par an de soldats.

Quelques explications :

1. meurtrier : ce masculin est un peu bizarre à première vue car il est question de la Somme. En fait, il veut parler de ce lieu – d’où le masculin à l’oral – qui a été le théâtre lui aussi de batailles meurtrières.
2. La chair de poudre : cette expression n’existe pas. Elle vient de la véritable expression : donner la chair de poule, qui signifie que quelque chose provoque la peur, en évoquant ce qui se passe physiquement quand on a très peur. Donc ici, il y a un jeu sur les mots poule/poudre, et c’est une façon très évocatrice de dénoncer la tuerie qu’a été cette guerre. La poudre évoque les canons, les fusils, les armes en général, tout ce qui tue, tout ce qui meurtrit la chair, le corps des soldats. Oui, cela suscite l’effroi. Très belle phrase, je trouve.
3. Cultiver : ce verbe est employé au sens propre et au sens figuré dans ce beau texte. Au sens figuré, on dit qu’on cultive la mémoire de quelque chose ou de quelqu’un, c’est-à-dire qu’on entretient ce souvenir.
4. Amender une terre, c’est la fertiliser en lui ajoutant des éléments qui lui manquent, pour qu’elle devienne encore plus cultivable.
5. Les Boches : pendant longtemps, ça a été le terme péjoratif utilisé par les Français pour désigner les Allemands.
6. C’est pas un mythe : c’est la vérité, ce n’est pas une histoire qu’on a inventée ensuite.
7. Au gré de : en fonction de quelque chose. Ce sont les pluies (donc les intempéries) qui avaient le rôle principal pour faire ressortir les corps de la terre.

L’émission entière est ici.

En toute sincérité

Dans cette conversation écoutée la semaine dernière, il est question de la mer, d’une correspondance singulière entre deux amis aux métiers si différents, d’attente et de don, du métier d’acteur, de l’enfance d’où l’on vient, dans une langue tour à tour maîtrisée et hachée par les hésitations, tour à tour recherchée et familière.

Cet acteur-écrivain raconte aussi le trac en ces mots dans son spectacle, Je parle à un homme qui ne tient pas en place** :
J’ai la trouille, tu sais, avant de jouer tous les jours, et ça commence dès le matin. Je fais une sieste dans ma loge pour me calmer, et j’aimerais me réveiller en scène direct, sans passer par cette minute qui précède la mise à feu, la minute des insectes, ceux de la tombée du soir que je tente de chasser par de grands mouvements respiratoires, les insectes de la peur qui me ramollissent les guiboles*, quand la lumière inonde déjà le plateau, qui n’attend plus que moi. C’est à cette seconde-là que je vais chercher le courage pour le sortir de ses gonds. C’est à cette seconde que j’arrache les montagnes de leur socle pour simplement faire le métier que j’ai choisi. Je déteste cette seconde. Je voudrais que tout ait commencé depuis toujours.

Jacques Gamblin

Transcription

– Est-ce qu’on cesse un jour d’avoir peur de l’échec, en vrai ?
– Malheureusement… enfin j’aimerais… j’en rêve, en fait. J’aimerais. J’aimerais être apaisé. Je le dis dans le spectacle : je veux vieillir avec le sourire, c’est mon projet, mon pote (1), mon projet non-violent. Cet apaisement, oui, il aurait cette conséquence, bien sûr. La peur de l’échec, c’est ce qui fait qu’un être humain est un être humain sans doute. Sans doute qu’il y a quelques… quelques grands sages qui y échappent.
– Il y a des échecs qui pour vous ont été des victoires ? Votre plus belle victoire à l’envers, tiens, ça aurait été quoi ?
– Mais toutes les… Tous les échecs sont des victoires à l’envers, avec un peu de temps. Toutes… Les ruptures amoureuses, les ruptures d’amitié, et dieu sait (2) s’il y en a eu et si elles ont été douloureuses ! Tout, les échecs, quels qu’ils soient, il y a toujours un moment… Parce que c’est toujours cette question : Qu’est-ce qu’on fait de ce qui nous arrive ? Sinon, on est cuit (3) ! Sinon, c’est la faute à l’autre. Sinon, c’est… Sinon, on est victime du pas de chance. Et ça m’emmerde (4), ce mot malchance qui doit absolument et urgemment tomber du dictionnaire. Parce que, oui, on n’est pas… On maîtrise pas tout ce qui nous arrive, c’est pas… tout n’est pas de notre faute. Mais qu’est-ce qu’on en fait ?
Dans votre métier, et vous le dites, d’ailleurs, dans le spectacle, pourquoi est-ce que vous avez choisi un métier dans lequel on s’expose constamment au risque de l’échec ?
Alors pourquoi ? Parce que… La passion est venue en faisant et puis voilà, je me suis trouvé à cet endroit-là, sans l’avoir vraiment prévu, inventé, désiré gamin (5). C’est les rencontres, c’est la disponibilité pour une rencontre. Et puis la découverte de ce métier très tôt, à dix-huit ans et demi, et être immédiatement dans le milieu professionnel, et puis être là, et puis me dire : mais je peux exprimer des choses, je peux être… Je peux recycler mon fleur de peau (6).
– Ouais ! Ouais !
– Je peux… j’ai la possibilité de raconter mon poil qui se dresse (7). C’est une chance incroyable !
– Vous dites : On choisit de se faire mal pour se justifier d’être là. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Bah ça veut dire que la culpabilité qui nous habite, l’illégitimité… Moi, j’ai mis énormément de temps à me voir comme un écrivain, aussi, parce que… parce que, je sais pas, parce que je me sens… j’ai un gros complexe d’inculture, parce que j’ai pas de mémoire, donc je retiens pas ce que je vois, parce que je n’aime pas les livres, au fond, enfin je veux dire, je les aime – une maison sans livres, pour moi, est une maison inhabitée, sans âme – mais néanmoins (8), je les… j’ai du mal avec le livre, j’ai du mal avec tout ce qui… avec les modes d’emploi ! Non mais enfin voilà, j’ai… j’ai pas… je me sens… Ouais, tout ce qu’on n’apprend pas quand on est très jeune, c’est cuit (9). Enfin, c’est difficile comme le temps perdu, ça ne se rattrape pas. Donc moi, j’étais plus dehors quand j’étais gamin, plutôt que dans les bouquins (10) et l’école m’emmerdait (11), etc., etc. Et du coup, j’ai…j’ai… Il y a des tas de choses que j’ai ratées, quoi, et toute cette culture dont on croit que les acteurs et le gens qui en fabriquent, de la culture, en sont pétris (12), bah moi je… Bah, moi non ! Alors donc je me suis construit une autre culture, avec laquelle je me débrouille très bien, mais j’ai toujours un peu honte, comme ça, de… quand on me parle de références, qu’on me parle avec des tas de références et tout ça, je sais jamais quoi en faire, et donc… Je ne sais plus quelle était votre question !
– Vous y avez bien répondu en tout cas. Moi non plus ! On va continuer à se sentir vivant ensemble, parce que c’est le cas ce matin.

Des explications
1. mon pote : mon ami (familier)
2. dieu sait si… : on emploie cette expression pour insister sur quelque chose. Ici, cela signifie que ces ruptures ont été très douloureuses.
Par exemple : Dieu sait si j’ai essayé de trouver une solution ! = J’ai vraiment tout tenté. / Dieu sait si nous avions tout préparé! Et pourtant, ça n’a pas marché.
3. On est cuit : on est fichu, c’est l’échec complet. (familier)
4. ça m’emmerde : ça me contrarie, je ne supporte pas ça. (très familier)
5. sans l’avoir désiré gamin : quand j’étais gamin, enfant. Gamin est familier. On n’est donc pas obligé d’employer « quand j’étais gamin / quand il était gamin ». On dit juste : Enfant / Gamin, il était très timide. / Gamins, on jouait beaucoup dehors.
6. Recycler mon fleur de peau : normalement, on emploie l’expression « à fleur de peau » pour décrire des gens qui ont une grande sensibilité et qui ne peuvent cacher leurs émotions.
Ici, avec cette façon personnelle d’utiliser cette expression, il veut dire qu’être acteur lui permet de faire quelque chose de sa sensibilité, de ses émotions. C’est joliment dit, je trouve.
7. Mon poil qui se dresse : c’est aussi une façon très personnelle de parler de sa sensibilité !
8. Néanmoins : malgré tout (style soutenu)
9. c’est cuit: c’est raté, c’est fini, c’est fichu. (familier). Aujourd’hui, on entend aussi plus souvent: C’est mort.
Par exemple : On devait aller au bord de la mer. Mais c’est cuit à cause du mauvais temps.
10. Les bouquins : les livres (familier)
11. l’école m’emmerdait : l’école m’ennuyait. (très familier)
12. être pétri de culture : être très cultivé, parce qu’on a baigné dans un univers qui permettait d’avoir accès aux livres, à l’art. (langue soutenue)

* les guiboles : les jambes (argot)
** ne pas tenir en place : cette expression s’applique aux gens qui aiment partir, voyager, être en mouvement tout le temps. Et aussi quand on est impatient de faire quelque chose, ou qu’on s’agite.
Par exemple :
Comment pourrait-il travailler dans un bureau ? Il ne tient pas en place!
– Depuis qu’il sait qu’il va partir en stage aux Etats-Unis, il ne tient plus en place !

L’émission entière est à écouter ici.

J’ai bien envie de lire son livre quand il sortira.

Bonne journée !

La vie de Jacominus

« Tu dois te demander ce que signifient Les Riches Heures ? Comme je suis là pour l’instant, je vais te répondre: c’est une façon poétique et raffinée de parler de la vie de quelqu’un ». […] C’est la vie de Jacominus que tu vas découvrir dans ce livre. Pourquoi LUI ? me demanderas-tu encore. Eh bien parce que comme Jacominus l’a dit lui-même : sa vie valait la peine d’être vécue. Alors je trouve qu’elle vaut aussi la peine d’être racontée. » R.D.(prologue)

Oui, mille fois oui, cette vie vaut la peine d’être racontée, dans ce si bel album. Cette rencontre avec Jacominus Gainsborough est de celles qu’on n’oublie plus.
Des illustrations magnifiques, à regarder aussi minutieusement qu’elles ont été dessinées par Rebecca Dautremer.
Une poésie des mots, portée par l’emploi de ce si beau passé simple qui donne aux histoires les plus simples la dimension intemporelle des contes.
C’est le récit d’une vie entière, avec ses joies, ses difficultés, sa simplicité à la fois ordinaire et merveilleuse.

Voici Jacominus, le petit lapin dans la lune, qui, enfant, a pris « une petite bûche », en tombant du haut de quatre marches et en a gardé, sans jamais se plaindre, une petite béquille toute sa vie.
Jacominus, qui a appris à parler sept ou huit langues, lui qui parlait peu, qui a rêvé sa vie et vécu certains de ses rêves. Il a connu des guerres, pris des grands bateaux, habité des villes, marché sur des sentiers de montagne, respiré le parfum des amandiers en fleurs.
Jacominus qui a tellement aimé Beatrix, sa grand-mère « bilingue, loquace et philosophe », ainsi que Douce, l’amour de sa vie, et June, Nils et Mona, ses trois enfants à qui il a donné son temps et son énergie. Jacominus qui a aussi beaucoup aimé ses amis aux prénoms singuliers.
Il a cheminé à travers le monde et les jours, vers la patience, la sagesse et le sentiment tout simple d’avoir vécu « une bonne petite vie, vaillante et remplie ».

Il faut que vous lisiez Les riches heures de Jacominus, que vous le cherchiez dans la peinture et dans la langue raffinée de Rebecca Dautremer. Et que vous le lisiez avec les enfants de votre entourage, en n’oubliant pas le superbe prologue, adressé aux grandes personnes et aux petits. Tout est dit. C’est magique.

En voici juste quelques pages pour achever de vous convaincre !


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Une vie est faite de rencontres. Comment ne pas se retrouver dans celles de Jacominus ?

A bientôt !

Les petits nouveaux

Rentrée à l’université faite depuis le 3 septembre.
Alors, maintenant que j’ai repris le rythme, c’est la rentrée aussi sur mon blog ! (Et sur France Bienvenue également.) J’espère bien vous retrouver, après cette longue pause d’été de mon côté.
Voici donc aujourd’hui un petit écho de la rentrée universitaire, qui ressemble à ce qui se passe dans mon département : nous aussi, nous avons accueilli les petits nouveaux avec l’aide des étudiants de 2è année.
(Mais vous savez quoi ? Il y en a qui ont déjà décidé de nous quitter ! Je vous en reparle dans un prochain enregistrement.)

Rentrée universitaire

Transcription

– Donc voilà, donc moi, je m’appelle Julien. Je vais être votre accompagnateur sur (1) la journée.
Des étudiants de 3è année sont là pour faire visiter les lieux aux petits nouveaux (2).
– Je les trouve vraiment coincés (3), là, clairement. Mais c’est normal ! Ils sont fatigués, c’est le matin, c’est le début, c’est la rentrée ! On les aiguille (4) un petit peu pour pas les lâcher dans la nature (5).
Pour Ambre, c’est utile.
– On va visiter tout le campus, etc. et du coup, lundi, on n’est pas obligés d’arriver une heure avant pour trouver nos salles. C’est sympa, comme ça, on se sent pas totalement seul et perdu au milieu de tous ces étudiants !

Quelques détails :
1. sur la journée = pour la journée / pendant la journée. « Sur » gagne du terrain et s’emploie maintenant dans des expressions où ce n’était pas naturel avant.
2. Les petits nouveaux : les nouveaux sont toujours petits, quel que soit leur âge !
3. Coincé : timide, qui n’ose pas s’exprimer ou faire des choses. C’est péjoratif.
4. Aiguiller quelqu’un : lui donner des indications, pour qu’il ne sente pas perdu, le guider.
5. Lâcher quelqu’un dans la nature : cette expression signifie laisser quelqu’un se débrouiller tout seul dans un milieu qu’il ne connaît pas. (familier)

A bientôt !

Leçon de vie

Je viens de lire un très beau livre, au titre assez étrange : Vie de ma voisine. Geneviève Brisac y fait entendre la voix de sa très vieille voisine qui dit son enfance et sa jeunesse, avec ses parents, puis sans eux, puisqu’ils ont disparu dans les camps nazis en 1942. Jenny Plocki et son petit frère ont survécu, en France. C’est un récit d’une très grande force, qui ne cède jamais au désespoir parce que les tragédies y sont dites avec « l’habituelle sobriété » de cette désormais vieille dame qui a vécu intensément et dignement. Le présent, le passé, la vie de Jenny, celle de Geneviève Brisac, s’y entremêlent, dans une parole qu’on suit comme si on était avec elles deux. Phrases courtes, sans fioritures ni désespérance, pour dire encore une fois cette histoire qui est la nôtre parce qu’elle est celle de Jenny, de sa mère et de son père, avides de liberté, d’égalité et de fraternité.

J’ai lu ce récit d’une traite, parce qu’il touche à l’essentiel et qu’il est d’une intense dignité. Le récit d’une vie tout entière éclairée par les derniers mots écrits par Nuchim Plocki dans le train de la déportation et qui sont miraculeusement parvenus à ses deux enfants: Soyez tranquilles les enfants, maman et moi nous partons ensemble. Papa. Vivez et espérez.
On voudrait qu’ils sachent tous les deux que leurs enfants ont triomphé de cette horreur, on voudrait qu’ils puissent être rassurés et fiers.

J’ai ensuite écouté Geneviève Brisac.

Geneviève Brisac – Vie de ma voisine

Transcription
J’ai entendu ce matin à la radio Florian Philippot, le porte-parole du Front National, dire qu’il souhaitait, si jamais ils arrivaient au pouvoir, que les enfants d’immigrés payent pour aller à l’école publique. D’une certaine façon, c’est à cause de phrases de ce genre-là, de propos (1) de ce genre-là que j’ai écrit Vie de ma voisine, pour que… pour qu’on comprenne à quel point il est impossible que le pays des Droits de l’Homme, le pays qui a inventé la Révolution de 1789, puisse en arriver à ce qu’on articule (2) des choses pareilles. On est quand même dans un monde effrayant et dans ce… Comme la peur est certainement le… La peur, on le voit très bien quand on lit le livre et quand on écoute Jenny Plocki, la peur est la pire des conseillères. C’est la peur qui fait dénoncer ses voisins, c’est la peur qui fait qu’on ne vient pas en aide à des réfugiés, c’est la peur qui fait qu’on ne va pas aider des enfants qui sont dans le besoin, c’est la peur qui fait qu’on se replie (3), qu’on se recroqueville (4). Or, la peur, ça ne sert à rien. Ça ne sert qu’à se compromettre finalement. Et je crois réellement que – Jenny Plocki le dit très, très bien, à un moment donné, elle dit : « Quand on a vécu ce que j’ai traversé, on ne peut plus avoir peur de rien. » Et ce serait un petit peu la leçon de tout ça. Je pense que pour toutes les petites filles, les jeunes filles, et puis les petits garçons, je pense que cette leçon de droiture (5), de courage, de culture aussi… Et je pense que pour moi, c’est la même chose, c’est-à-dire qu’il y a… Jenny Plocki, c’est une femme de culture, c’est une femme qui a lu des milliers et des milliers de livres, pour qui la culture est au cœur de la défense de notre humanité, eh bien… c’est-à-dire le théâtre, c’est-à-dire le cinéma et les livres, et les expositions, et la peinture. Et le partage. La culture pour tous, c’est… c’est notre seul rempart (6).

Quelques explications
1. des propos : des paroles
2. articuler : ici, cela signifie : prononcer / dire
3. se replier : se replier sur soi, se fermer aux autres
4. se recroqueviller : se replier complètement sur soi-même physiquement
5. la droiture : c’est le fait d’être quelqu’un de droit, c’est-à-dire toujours honnête et fidèle aux valeurs de justice
6. un rempart : au sens propre, c’est un mur qui protège une ville ou un château-fort. Donc au sens figuré, c’est ce qui nous protège contre un danger majeur. Par exemple, on emploie souvent les expressions suivantes : un rempart contre la barbarie / un rempart contre la bêtise / un rempart contre l’obscurantisme, etc.

Cette vidéo est ici, en entier.

Pour vous donner envie de lire ce livre, si riche, voici quelques passages du début:


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Vie de ma voisine

J’ai aussi été touchée par ce que Jenny dit de son amitié avec Monique, l’amie de toujours:
Monique est la personne la plus fiable du monde. L’incarnation du mot Amitié. Une personne solide et bonne, dont la vie a filé comme celle de Jenny, jamais loin, en une sorte de destin parallèle, elles ont navigué de conserve sur une eau souvent mauvaise à boire, mais n’ont jamais, en quatre-vingts ans cessé de parler ensemble.
Et aussi : Souvent, lors de nos conversations, Jenny ne nomme même pas Monique. Elle dit ma copine, elle dit cela avec pudeur et humour, consciente du trésor qu’est ce dialogue profond et constant depuis trois quarts de siècle.

Les mots et les paysages

J’ai lu récemment Nos Vies, de Marie-Hélène Lafon, parce que je l’avais écoutée à la radio et avais trouvé, juste après, son dernier livre exposé sur une table à la bibliothèque. Et j’ai plongé dans ses mots, ses sensations, sa façon si singulière d’écrire. Ce faisant, je n’ai pas commencé à découvrir cette écrivaine par ses livres les plus typiques, ceux où la nature, la campagne où elle a grandi sont le décor de ses histoires. J’ai beaucoup aimé ce livre et vais lire les autres, pour y retrouver ce qu’elle évoquait dans cette interview, écoutée par hasard, encore une fois. Il y était question de son enfance, de lecture, d’écriture, dans une langue où chaque mot est choisi. Je partage avec vous aujourd’hui la beauté de ses évocations, dans cette diction qui lui est si personnelle.

La lecture Les paysages – MH Lafon

Transcription
Comment les mots se sont-ils inscrits dans votre cœur et dans votre corps ? Et à partir de quand, Marie-Hélène Lafon ?
– Avec l’école. Avec l’entrée au CP (1). L’avènement (2) des mots, c’est l’apprentissage d’abord de la lecture. C’est d’abord la syllabe : c’est BA, BE, BI, BO, BU (3). Rémi et Colette (4), le livre de lecture. Donc la syllabe, le mot, la phrase, la passion immédiatement contractée (5) de la grammaire, de la composition de la phrase, de son agencement, de sa mécanique, de son lego. Et l’étape suivante, ce sont les histoires, que la maîtresse nous lisait à l’école l’après-midi. Donc tout ça, c’est le CP. Une sorte d’éblouissement, le CP. Et le sentiment d’être à ma place, à cet endroit-là. A ma place à l’école aussi d’ailleurs, et je n’en suis jamais sortie, puisque, vous l’avez dit tout à l’heure (6), je suis professeur. Et d’avoir accès à un chatoiement (7) du monde dont je n’avais probablement pas conscience, en tout cas pas de cette manière-là jusqu’à présent. Je ne suis pas allée à l’école maternelle (8), il n’y en avait pas. Donc comme le CP, on a six ou sept ans, voilà, donc ça commence comme ça. Et ça n’a pas cessé depuis, cet émerveillement du verbe. Et j’ai beaucoup de chance, parce que la grâce du verbe (9) m’est tombée dessus au CP, et auparavant, la grâce du paysage m’était tombée dessus et m’avait emportée. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour vivre.
Encore faut-il (10) savoir le regarder, le paysage !
– Je… Je… Pardonnez-moi de le dire parce que ça va paraître un peu outrecuidant (11) mais je crois que j’ai toujours déjà su, ça aussi. Vous voyez, j’ai des souvenirs extrêmement anciens de… d’une joie intense à voir autour de moi la rivière, la ligne de l’horizon, l’érable (12) de la cour, et la balançoire, voilà, la balançoire sous l’érable. Le vert, le bleu. Voilà. Ce sont des sensations très anciennes et profondément jubilatoires (13), qui m’ont été données très tôt et qui me restent, enfin qui me portent et me nourrissent encore aujourd’hui.
La géographie est une écriture de la terre, écrivez-vous. (14)
– C’est de l’étymologie. C’est tellement, dans mon cas, tellement vrai, tellement constant, puisque, écrivant, pendant des années et des années, j’ai d’abord… Je me suis enfoncée justement dans cette terre première, dans ce pays premier, qui en ce qui me concerne est cet infime (15) territoire du nord-Cantal, mais chacun porte en soi le sien. Il se trouve que, voilà, pour moi, j’ai commencé d’être à cet endroit-là et je me suis enfoncée dans cette… dans ces lieux, dans cette géographie infime. La rivière, à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, elle doit… Elle fait 35 kilomètres. C’est rien et en même temps, pour moi, le monde a commencé là.

Des explications
1. le CP : c’est le cours préparatoire, la première classe de l’école primaire, où on apprend à lire. Les Français utilisent maintenant tout le temps l’abréviation plutôt que l’expression complète.
2. L’avènement : l’arrivée, la venue. Ce terme est employé par exemple à propos des rois : l’avènement du roi, ou d’un régime politique : l’avènement de la république. Ici, cela donne un caractère solennel à ce qu’elle dit des mots, du langage.
3. BA, BE, BI, BO, BU : c’est ce qu’on appelle la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, dans laquelle on associe une consonne avec une voyelle : B+A = BA, T+A = TA, BE+E = BE, T+E = TE, etc., puis on combine tous ces sons pour déchiffrer les mots.
4. Rémi et Colette : c’était le nom du livre dans lequel beaucoup de petits Français ont appris à lire.
5. contractée : prise, attrapée. Par exemple : On contracte une maladie.
6. Tout à l’heure : ici, cette expression renvoie à un moment du passé tout proche. Mais dans d’autres contextes, elle peut concerner un moment dans le futur proche.
7. Le chatoiement : c’est le fait de chatoyer, c’est-à-dire de renvoyer de beaux reflets. Ce terme est littéraire et exprime l’idée de la variété magnifique du monde.
8. L’école maternelle : on dit aussi la maternelle, c’est-à-dire l’école où vont les enfants français à partir de 3 ans, qui n’est pas obligatoire, mais où presque tous les petits Français vont.
9. Le verbe : ici, ce mot est employé dans son sens de langage.
10. Encore faut-il… : c’est comme dire : Oui, mais il est nécessaire que… Cette expression est d’un style soutenu et elle est suivie de l’infinitif comme ici ou du subjonctif. Par exemple : Je veux bien l’emmener voir ce film. Encore faut-il qu’il comprenne. /
11. outrecuidant : prétentieux, qui se croit supérieur aux autres. (style littéraire)
12. un érable : c’est un arbre
13. jubilatoire : qui procure beaucoup de joie
14. écrivez-vous : on inverse le sujet et le verbe mais ce n’est pas une question. C’est comme : Vous écrivez que…, mais le fait de le placer à la fin entraîne cette inversion.
15. infime : minuscule, très petit, et donc aussi sans importance

L’émission entière est à écouter ici.

Voici la méthode de lecture dans laquelle j’ai appris à lire !
Ce n’était pas Rémi et Colette. C’était bien plus dépaysant. Livre précieux pour moi. Je vous en reparle un de ces jours.
Cette page illustre bien ce dont parle Marie-Hélène Lafon.

Bon début de semaine à vous !

Prendre, s’y prendre, s’en prendre… Tout comprendre !

Prenez un verbe ordinaire. Aujourd’hui, ce sera le verbe prendre.
Ajoutez-lui en ou y, ces petits mots qui peuvent tout changer au sens d’une expression.
Transformez-le en verbe pronominal, pour compliquer sa conjugaison et sa signification!
Mettez le ton et vous obtenez une palette de sens et de nuances pour des expressions que nous employons très souvent.

Se prendre pour…  :
Quand on estime que quelqu’un outrepasse ses droits et n’a pas une attitude qui convient, on utilise cette question pour exprimer son mécontentement :
Pour qui tu te prends ? Tu ne me parles pas sur ce ton, s’il te plaît.
– Pour qui il se prend, celui-là ? Il traite les gens comme des chiens !
– Je ne sais pas pour qui vous vous prenez ! Gardez vos commentaires pour vous !

(Cette question – directe ou indirecte – n’existe qu’au présent, dans un style plutôt familier.)

1-Pour qui tu te prends
.
.

On peut aussi exprimer sa surprise et sa désapprobation face au comportement de quelqu’un avec une autre question :
Mais qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi tu dis ça ?
– Qu’est-ce qui leur a pris ? Ils ont vraiment fait n’importe quoi ! ça ne leur ressemble pas.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Mais tu m’as vraiment énervée. Excuse-moi de t’avoir répondu comme ça. (Au féminin, pour parler de soi, on peut accorder ou pas: Je ne sais pas ce qui m’a prise. Mais personnellement, je trouve ça bizarre.)

2-ce qui m’a pris
.
.

S’en prendre à quelqu’un :
C’est faire des reproches, des critiques à quelqu’un, de façon agressive, ou attaquer à quelqu’un :
Certains enfants à l’école s’en prennent aux plus petits qu’eux pour affirmer leur domination.
– Pourquoi est-ce que tu t’en prends à moi ? Je n’y suis pour rien. Adresse-toi aux vrais responsables.
– Je ne sais pas pourquoi ils s’en sont pris à lui. Il n’avait rien fait de mal pourtant!

(Au féminin, on accorde : Elles s’en sont prises à lui.)

3-s’en prendre
.
.

S’y prendre :
on emploie cette expression pour parler de la façon dont on fait quelque chose.
Je pense que tu t’y prends mal, je vais t’aider. ( = Tu ne fais pas comme il faut)
Moi, je trouve que tu t’y prends très bien. Tu as bien travaillé. Le résultat est parfait!
– Comment tu t’y es pris pour réparer ça ? C’était compliqué, non ?
– Elle s’y est mal prise. Du coup, il faut qu’elle recommence tout.
– Mais comment tu t’y prends ? Pas étonnant que ça ne marche pas !
– Tu t’y prends mal avec lui. Il faut être un peu plus diplomate !
– Elle ne sait plus comment s’y prendre avec son fils depuis qu’il est entré dans l’adolescence !

4-s’y prendre
.
.
Voilà pour le verbe prendre.
A suivre, avec d’autres verbes très courants qui se métamorphosent de la même manière.
De l’art d’exprimer toutes sortes d’émotions avec des mots on ne peut plus ordinaires !

Bon début de semaine !

La mort dans l’âme

Partout en France, on trouve des maisons de la presse, qui vendent donc des journaux et des magazines. Très souvent, elles ont aussi un rayon papeterie, avec cahiers, stylos, cartes, ainsi qu’un rayon livres, plus ou moins fourni.

Tenir une librairie peut être difficile, à cause de la concurrence des libraires sur internet notamment – vous voyez qui je veux dire ! Alors, pour de plus petites boutiques en ville, vendre aussi des journaux assure théoriquement un revenu régulier. Sauf que parfois, ça ne marche plus aussi bien que ça.

C’était le sujet de ce court reportage à la radio l’autre jour, qui racontait comment Dorine avait décidé de mettre la clé sous la porte après 25 ans, la mort dans l’âme. Je partage avec vous car tout ce qui touche aux livres me touche ! Et parce que je regarde toujours les livres chez un marchand de journaux, même si bien sûr le choix est souvent très maigre, comparé à une librairie. Habitude d’enfance où aller faire un tour à la Maison de la Presse signifiait toujours revenir avec une BD ou un roman jeunesse – merci à mes parents lecteurs, pour qui un livre ne se refusait jamais !

Librairie papeterie presse

Transcription

– Je peux vous suivre ?
– Oui, bien sûr, venez.
– Ce soir, vous faites la fête.
– C’est pas vraiment la fête. Mais on se dit au revoir. On va se réjouir quand même de passer un moment ensemble.
– Vous avez l’air émue.
– Bah oui, c’est un moment… Surtout une librairie, c’est vraiment dur, de se dire qu’elle sera remplacée par un commerce lambda (1).
– Judith, vous êtes venue souvent ici ?
– Oui, je viens régulièrement, parce que j’habite pas loin et je passe quasiment tous les jours devant. Je pense qu’elle a eu des dernières années très difficiles, peu de ventes parce que… une activité qui est un peu en déclin.
– Moi, je peux pas vous expliquer ce qu’elle est pour nous ! Ça fait quarante ans que j’habite là. Tiens, ma chérie, viens. Alors, ça, c’est ton livre d’or (2). Tu le laisses ouvert, jusqu’à la fin.
– Jusqu’à la fermeture.
– Voilà.
– OK.
– Dorine, qu’est-ce que vous ressentez ?
– C’est super difficile de dire combien je suis touchée. Je m’attendais absolument pas à ces réactions. Ce qui me touche le plus, c’est les jeunes.
– Je suis venue pour vous dire au revoir. J’étais obligée, quand mon père m’a appris la nouvelle.
– Tu nous dis ton âge ?
– Vingt-neuf ans.
– Elle avait quatre ans quand je suis arrivée.
– Qu’est-ce que ça représente, la fermeture de cette librairie ?
– Tout le monde achète ses livres à la Fnac ou sur Amazon. Même moi, j’avoue (3), c’est horrible. Mais c’est vrai que… C’est avec l’évolution de notre société, tout avoir tout de suite, voilà.
– Vous avez l’air de faire la queue, sauf que il y a personne à la caisse.
– C’est pas grave, j’attends, il y a pas de problème. J’ai pris Alice au pays des merveilles. J’ai pris aussi des contes et récits tirés de l’Iliade et l’Odyssée, pour me rappeler de (4) l’enfance que j’ai passée ici, que ce soit pour venir acheter des cartes pokemon, Yu-Gi-Oh, en troisième lorsque j’ai fait mon stage (5), ou juste pour faire des simples photocopies. Voilà. En mémoire.
– Lui, il était génial ! (6)
– En même temps, vous avez pas réussi à le convaincre de devenir libraire !
– Mais je crois que j’ai dit à tous mes stagiaires : Jamais de la vie (7) vous faites libraire. Jamais !
– Dorine, on attend ton discours !
– Et pourquoi cette librairie-papeterie ferme-t-elle ?
– Il y a moins de clients : mille par jour il y a vingt-cinq ans et désormais (8), cent cinquante en moyenne.

Dorine dénonce aussi Presstalis, le groupe chargé de la distribution des journaux, un système en crise, rigide et en quasi monopole.
– Là, on est dans l’arrière-boutique de la librairie, où normalement, il y a un stock de papeterie énorme. Mais là, comme on est en train de vider, il y a plus rien. On essaye de faire un peu de rangement dans la comptabilité.
– A partir de quand vous avez pris la décision de vendre ?
– Il y a eu une idée qui m’a traversé l’esprit, c’était de vendre mon appartement et de mettre l’argent dans la librairie. Et là, je me suis dit : Tsitt, tsitt ! (9) C’était vraiment mon appartement, qui fait 40 m2, enfin c’est tout ce que j’ai, quoi. Et j’ai dit : Non, c’est… c’est plus possible ! Il faut arrêter, il faut du coup vendre la librairie. Je ne dégageais rien (10) ! J’avais un salarié qui était payé au SMIC (11), je payais les charges sociales (11), je me payais 890 euros. Depuis toujours, j’ai eu ce salaire-là.
– Vous avez quel âge ?
– Cinquante-huit.
– Qu’est-ce qui vous a perdue ?
– Mais c’est la presse ! La librairie, le chiffre est en train d’augmenter. Moi, je vends des guides, je vends des cartes. Je vous jure que le papier n’est pas mort. C’est le système Presstalis qui est en train de tuer la presse en France. Il faut savoir que j’avais presque
4 000 titres dans mon magasin. Aucun des titres n’était choisi par moi, aucune des quantités n’était choisie par moi. Je subissais du début à la fin. Santé Magazine, j’ai une vente de sept exemplaires par mois. J’en reçois quatre. Impossible d’en avoir trois de plus ! C’est-à-dire que je rate des ventes. En revanche, j’avais 400 titres différents de mots croisés, de mots mêlés ! C’est pas possible ! Je suis à Boulogne-Billancourt, je reçois quatre titres différents sur la pêche à la carpe ! Je ne peux rien dire. Je n’ai pas la main sur ça (13). Dans l’informatique, il y a des revues qui coûtent 12€90, 19€90. Ces revues-là se vendent. La presse écrite n’est pas morte, la presse spécialisée n’est pas morte. Et c’est pour ça que, mais vraiment quand je dis la mort dans l’âme, je vends la mort dans l’âme (14) !

Les locaux (15) vont devenir des bureaux. Dorine, elle, espère rouvrir une librairie. Mais elle ne vendra plus jamais les journaux.

Quelques explications :
1. lambda : quelconque, ordinaire, qui n’a rien de spécial et représente en quelque sort tous les autres. On dit souvent : un citoyen lambda / un étudiant lambda
2. un livre d’or : un cahier dans lequel les gens laissent des commentaires pour remercier quelqu’un ou pour exprimer leur admiration pour un lieu, pour des gens.
3. J’avoue: je dois reconnaître que… / J’admets que…
4. se rappeler : normalement, il n’y a pas de préposition après ce verbe : on se rappelle quelque chose ou quelqu’un. Mais le verbe se souvenir est suivi de la préposition de, ce qui entraîne souvent une confusion : beaucoup de Français disent donc se rappeler de.
5. Faire un stage : à la fin du collège, en troisième, les élèves doivent faire un tout petit stage pour découvrir le monde des entreprises, le monde du travail. C’est essentiellement un stage d’observation car ils sont encore très jeunes (14 ou 15 ans).
6. génial : vraiment très bien, super. (familier)
7. jamais de la vie : cette expression familière est encore plus forte que le simple adverbe jamais. On l’emploie à l’oral uniquement. : Jamais de la vie je n’ai dit ça. / Tu veux venir avec moi ? Jamais de la vie !
8. Désormais : à présent
9. tsitt, tsitt : cette onomatopée signifie : Stop ! Ça suffit.
10. Je ne dégageais rien : elle veut dire qu’elle ne dégageait aucun bénéfice.
11. Payer quelqu’un au smic : lui verser le salaire minimum, pas plus.
12. les charges sociales: ce sont les cotisations qu’un employeur verse pour la sécurité sociale, le chômage, etc. pour ses employés.
13. Avoir la main sur quelque chose : avoir le contrôle, être la personne qui peut prendre les décisions. (c’est une image qui vient des jeux de cartes)
14. faire quelque chose la mort dans l’âme : faire quelque chose avec énormément de regrets, à contrecoeur, en étant malheureux d’avoir à le faire. Par exemple : Il a dû vendre sa maison parce qu’il était trop isolé. Il l’a fait la mort dans l’âme. Cette maison, c’était toute sa vie. / Ils ont décidé la mort dans l’âme de ne plus voir leurs anciens amis devenus très distants.
15. Les locaux : un bâtiment qui sert à l’activité d’une entreprise, d’un commerce.

Bon début de semaine à vous !

La porte ouverte

La radio était allumée, j’écoutais d’une oreille distraite, en faisant autre chose.
Puis je me suis laissée prendre par la voix de la comédienne Elsa Lepoivre – déjà évoquée dans mon précédent billet – et par ce qu’elle racontait de son enfance, de ses espoirs, de sa façon de prendre la vie pour qu’elle soit belle et choisie malgré les embûches.

C’était vivant, à la fois léger et profond, sans doute parce que cette femme sait laisser les portes ouvertes pour tout découvrir et ne jamais s’enfermer.

Voici donc un nouvel extrait de cette émission.

Les gens qui sont des murs

Transcription

– Moi, je viens d’un petit village où… comment dire… les choses ne sont pas dans les mêmes rythmes. Après, moi je sentais que j’avais besoin de faire beaucoup de choses et je suis partie assez tôt faire du théâtre. Bon, ça a été le but évidemment, le moteur était de faire du théâtre, mais après, je savais pas du tout si j’allais en faire mon métier. Enfin, j’avais pas du tout l’ambition de me dire : ça y est, je vais devenir actrice. Pas du tout ! Par contre, ça a été le moteur qui m’a fait partir de Normandie et ce qui m’a poussée à partir, c’est un sentiment, en effet, de… que les choses sont comme elles sont, c’est-à-dire que c’est ces phrases-là qu’il y a dans toutes les familles, pas d’ailleurs particulièrement dans la mienne mais ce truc de : « Il est comme ça. Ah bah, il est comme ça. » Moi, ce genre de phrases, c’est pas possible, c’est-à-dire que oui, chacun est comme il est, mais après, on a justement le libre-arbitre et la liberté de… de… Quand je dis faire bouger les lignes (1), c’est autant pour soi que pour les autres, c’est-à-dire que justement, cette mouvance-là (2), elle est salutaire, elle est heureuse, elle est… Je trouve qu’elle est bénéfique pour vivre correctement. Sinon… Sinon, c’est l’enfer !
– Le confort n’est pas une quête chez vous.
– Alors, le confort…
– D’être rassurée.
– Oui mais le confort ne veut pas dire stagner. Non, c’est vraiment les choses qui sont un peu
dans le marbre (3), c’est-à-dire qu’on sent que…
– Le déterminisme.
– Oui. Puis les gens qui peuvent être enfermés dans des idées. Par exemple, ça peut être : « Bah moi je pense ça. » Bon bah on peut pas discuter en fait. C’est des murs ! (4) C’est-à-dire que c’est des gens qui sont emprisonnés dans un certain type de pensée et qui n’en sortent pas. Ou certains types de tempéraments (5). J’ai eu longtemps ces réflexions-là par rapport à la colère par exemple. J’avais un papa très aimant mais assez colérique, un peu soupe au lait (6). Moi, petite, c’était quelque chose qui pouvait me terrifier parce que les cris, je me disais… Je voyais bien que ça n’était pas dans ma nature. J’ai mes colères. Merci le théâtre, d’ailleurs de me permettre de les expulser. Mais dans ma nature, dans la vie, je ne suis… J’ai des bouffées (7), j’ai des choses qui me font sortir de mes gonds (8) mais ça ne sort jamais par une grande… par une colère, parce que je trouve que c’est quelque chose qui s’impose à l’autre, qui écrase l’autre et qui ne fait pas du dialogue. Bouger les lignes, c’est ça, c’est-à-dire c’est de jamais agresser l’autre en imposant quelque chose, voilà. C’est de laisser toujours la porte ouverte au dialogue.
– Mais c’est une gymnastique (9)… ça nécessite un labeur (10).
– Oui. Un travail sur soi aussi.
– Oh là, là ! Le boulot (11) qui nous attend !
– Oui mais non, ça se fait (12) ! Après, ça devient une philosophie de vie.

Quelques explications :
1. faire bouger les lignes : faire évoluer les choses (C’est une métaphore militaire)
2. cette mouvance : ici, elle veut parler du caractère mouvant, changeant des choses. (terme littéraire)
3. dans le marbre : figé pour toujours, impossible à changer
4. un mur : quand on dit de quelqu’un que c’est un mur, on veut dire que cette personne refuse toute discussion et tout changement.
5. Le tempérament : c’est la nature, le caractère de quelqu’un, la façon dont il prend les choses et les gens en général. Par exemple : Il a un tempérament colérique. / Il a un tempérament joyeux. / Il a le tempérament d’un meneur.
6. Être soupe au lait : se mettre facilement et brusquement en colère. (Mais en général, ça ne dure pas très longtemps.)
7. une bouffée de colère : un accès de colère soudain. C’est lorsque la colère monte brusquement.
8. Sortir de ses gonds : cette expression signifie qu’on perd totalement son calme, qu’on se met vraiment en colère. Par exemple: Il est sorti de ses gonds quand je lui ai dit que je n’étais pas d’accord. / Cette remarque l’a fait sortir de ses gonds. Il n’accepte pas la critique.
9. Une gymnastique : un entraînement. Normalement, c’est de l’exercice physique. Mais on parle aussi de gymnastique de l’esprit, de gymnastique de la mémoire par exemple. On dit : C’est une vraie gymnastique pour se rappeler tous les noms de tous les étudiants.
10. Un labeur : un travail, avec l’idée que c’est difficile, qu’il faut faire des efforts.
11. Le boulot : le travail (familier)
12. ça se fait : on y arrive, c’est possible

J’ai trouvé qu’elle avait bien raison, il y a des gens effrayants de rigidité, qui ferment toutes les portes. C’est comme parler à un mur. Il vaut mieux passer son chemin.

L’émission entière est à écouter ici.
C’était un moment agréable, avec d’autres choses de la vie, bien vues et bien dites.

Le pouvoir de la marche

Randonnée du weekend, dans le Var, entre Six-Fours et Toulon. La mer, la forêt, le ciel bleu, qui s’est couvert dans l’après-midi. On respire !
(Quelques autres photos de cette magnifique nature sur instagram)

Et pour terminer ce dimanche, voici un tout petit extrait d’une interview d’Elsa Lepoivre, comédienne, pour ce qu’elle dit de la marche. Ses mots me parlent ! (A suivre, dans mon prochain billet.)

Elsa Lepoivre Marcher

Transcription

– Vous avez des endroits de prédilection (1) ?
– Oui, bah c’est vrai que cette plage-là, c’est les plages normandes, donc c’est vrai que hors saison (2) par exemple, par pluie, par temps de pluie (3), ça peut arriver que j’arrive sur la plage et qu’il y ait personne, c’est-à-dire que… voilà, avec la mer basse (4) et d’un coup, bah voilà, on part sur Ver-sur-Mer à gauche, on remonte, on longe la côte et puis je me dis : Mais c’est… c’est merveilleux ! Parce que la marche (5) en général, moi, c’est quelque chose que je… que je fais beaucoup parce que… C’était Rousseau, je crois, qui disait ça : C’est un panier à idées qu’on secoue. Donc aussi les moments où dans la tête, il y a trop de choses, quand on marche, au bout d’une heure, en général, les choses, elles se… elles se mettent dans les bonnes cases (6).

Des explications :
1. de prédilection : préféré. (style soutenu) Par exemple : Quels sont tes écrivains de prédilection ? / Je lui ai cuisiné son plat de prédilection.
2. Hors saison : l’hiver, l’automne, c’est-à-dire l’opposé de la pleine saison, qui est la période touristique de l’été.
3. Par temps de pluie : quand il pleut. Pour décrire d’autres conditions météo, il y a quelques autres expressions sur ce modèle : par grand vent / par grand froid / par temps de brouillard / par grand beau temps
4. la mer est basse : en fonction des marées, la mer est basse ou haute. On dit : A marée basse, la plage est immense. / A marée haute, elle se rétrécit.
5. La marche : on dit qu’on fait de la marche / on fait beaucoup de marche.
6. Les choses se mettent dans les bonnes cases : tout est bien rangé, les choses deviennent claires et on reprend le contrôle, on cesse de se sentir stressé, débordé.

J’y tiens

Ils ont beau être vieux et plutôt défraîchis, avec leurs pages jaunies qui se détachent, j’y tiens ! Ce sont certains des livres qui ont rassasié mon envie de lire, ou l’ont créée – en tout cas entretenue – dans mon enfance. Histoires d’enfants conquérants embarqués dans toutes sortes d’aventures, à qui tout finissait par réussir. Je ne les relis pas mais ils sont là !

Voici donc aujourd’hui quelques détails sur l’expression : y tenir.
Tout d’abord, elle repose sur le verbe tenir à quelqu’un ou quelque chose.

Tenir à quelqu’un : lorsque quelqu’un est très important dans votre vie, vous pouvez dire que vous tenez à lui. Mais attention, n’employez pas y tenir en parlant d’une personne.
C’est une amie très chère. Je tiens beaucoup à elle.
(On ne dit jamais : J’y tiens, car on ne parle pas d’une chose.)
Elles se connaissaient depuis longtemps. Elles tenaient beaucoup l’une à l’autre.

Mais surtout, on tient à quelque chose ou à faire quelque chose, ce qui signifie que c’est très important pour vous, que vous y êtes attaché :
Je tiens à notre amitié.
– Il tient aux vieilles photos de sa famille transmises par ses grands-parents. Il y tient vraiment.
– Quand ils l’invitaient chez eux, ils tenaient à lui donner le meilleur accueil possible. Ils y tenaient.
– Nous tenons à donner leur chance à tous les élèves.

Cette expression sert aussi à renforcer les remerciements qu’on adresse à quelqu’un. Au lieu de dire simplement Je vous remercie / Merci, on dit souvent :
Je tenais à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi.
– Je tiens à vous remercier pour vos encouragements.

Si quelque chose nous est vraiment essentiel, nous avons une jolie expression :vous pouvez dire que vous y tenez comme à la prunelle de vos yeux.
J’ai gardé tous les petits cadeaux fabriqués par mes enfants pour la fête des mères: j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux !
Par exemple, les petits lapins en pâte à sel de la photo, fabriqués par un de mes garçons à l’école maternelle. 😉
Il avait gardé la montre de son grand-père. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux.

Donc très souvent, on emploie juste Y tenir, sans mentionner directement ce qui est important comme c’était le cas dans les exemples précédents. C’est implicite.
Et c’est donc une façon de dire que c’est important pour nous.
Dans ce cas, l’expression est au présent.

Voici de petits dialogues pour illustrer cette façon de parler :
Ce n’est pas la peine que tu m’aides. Je vais me débrouiller.
– Si, si, j’y tiens.
(= Je veux vraiment t’aider, j’insiste.)

Je serai à cette réunion.
– Tu es sûr ? Ça t’oblige à revenir alors que tu ne travailles pas le mardi.
– Oui, oui, j’y tiens. Je veux discuter avec tout le monde.

Tu veux savoir la vérité ? Tu y tiens vraiment ? Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.

Bien sûr, on peut employer cette expression à la forme négative. C’est une façon de refuser quelque chose, mais de façon assez douce :
Quand tu viendras, je peux les inviter en même temps que toi.
– C’est gentil mais je n’y tiens pas. / Je n’y tiens pas trop.
(encore plus atténué)

Et très souvent, c’est une façon polie de refuser quelque chose à manger, de dire qu’on n’aime pas ça ou que ça ne nous convient pas.
Il n’y a qu’à la forme négative que l’idée de nourriture existe.
Tu aimes le foie gras ?
– Je n’y tiens pas. / Je n’y tiens pas vraiment.

Quand ton frère viendra, on pourrait faire des huîtres en entrée.
– En fait, je crois qu’il n’y tient pas. On va trouver autre chose.
(= Il ne mange pas d’huîtres)

Pour finir, il ne faut pas confondre avec l’autre expression négative très proche : ne plus y tenir.
Elle signifie qu’on est impatient de faire quelque chose et qu’on ne peut plus résister :
Cet étudiant regardait sans cesse son téléphone. J’ai essayé de rester patiente. A la fin, n’y tenant plus, j’ai fini par le mettre dehors.

Tu as vu tous ces beaux chocolat ? C’est trop tentant, je n’y tiens plus. Allez, je m’en achète une boîte !

Je n’y tiens plus, là ! Il faut que je prenne un petit café !

Je n’y tiens plus ! Il fait trop chaud ici ! (= Je ne supporte plus.)

Trous de mémoire

J’avais gardé ce petit extrait d’une émission (que je ne retrouve pas !) où Emily Loizeau, chanteuse qui compose ses chansons, parlait de la mémoire qu’il faut pour monter sur scène et enchaîner tout un spectacle. (Et elle disait aussi les traces que certaines expériences d’enfant peuvent laisser.) C’est très agréable de l’écouter !

J’avais prêté attention à ce qu’elle racontait car je trouve fascinant d’observer tout ce que notre mémoire est capable de faire, avec parfois, c’est vrai, des petits ratés ! En tant que prof de langue, je suis toujours surprise par tous ces mots qu’on retient, sans savoir d’où ils nous viennent et pourquoi ils se sont fixés quelque part alors que parfois, on ne s’en sert vraiment pas souvent. Et pourtant, ils sont là !

Les trous de mémoire

Transcription
– Est-il vrai (1) que vous avez une peur panique (2) du trou de mémoire ?
– Ouais. J’ai été traumatisée par une espèce de vieille bique (3) de quatre-vingt trois balais (4), prof de piano classique, parce que je faisais des concours (5), j’étais… j’allais être pianiste classique… à l’adolescence, voilà, bref (6), jusqu’à assez tard. Et puis… et puis, à un concours, un examen de mi-parcours, j’ai un trou de mémoire – la première fois que ça m’arrive, j’avais treize ans, ça m’était jamais arrivé avant, l’âge où on se pose toutes les questions du monde (7), quoi. Bah et puis elle m’a carrément mais lâchée (8) devant ce jury de profs ! «  Mais alors, tu as pas travaillé ! », alors que elle savait très bien que si (9), mais que juste j’ai… voilà. Et ça m’a traumatisée, et depuis, encore maintenant, hein, j’ai des trous de mémoire pendant les concerts, tout ça. Mais ça devient drôle maintenant !
– Et vous avez pas de partition ?
– Non. Parfois, si. Il y a… il y a un ou deux trucs. Par exemple, en ce moment, je reprends un rap de Eminem à la fin d’une chanson et… Voilà, j’ai pas eu le temps de vraiment l’intégrer, et quand même, c’est… ! Ils sont balèzes (10), les mecs (11), hein, quand même (12) ! Quand on se retrouve avec leurs textes et qu’on réalise ce qu’ils envoient ! La mémoire, elle fonctionne pour les rappeurs !
– Et en plus, je dis ça, vous êtes parfaitement bilingue anglais.
– Mmm.
– Parce que vous avez été élevée en Angleterre par votre mère qui était anglophone.
– Mmm. Ouais.
– Et c’est difficile à mémoriser ?
– Non mais parce que ça va hyper vite, quoi !
– Pour le flow.
– Le flow. Ça va… C’est hyper dense, ça va hyper vite, donc il faut avoir une… Voilà, mais bon bref, ça, c’est un autre sujet. Mais donc oui, le trou de mémoire, j’en ai une peur bleue (13). Il y a pas si longtemps, j’ai passé, je pense, à peu près trois minutes à marcher pendant que mes musiciens faisaient un instrumental, parce que je n’arrivais pas à me souvenir de la première phrase. Ça a été un moment de… de… de grâce mais de grande solitude pour moi ! Donc c’est des choses, voilà, je fais avec. (14)

Quelques explications :
1. Est-il vrai que… : cette façon de poser la question est d’un niveau de langue plus soutenu que ce qu’on fait en général à l’oral. C’est plus soutenu encore que : Est-ce vrai que… ? A l’oral, on dit plus souvent : Est-ce que c’est vrai que… ? Ou plus familièrement encore : C’est vrai que… ? , avec l’intonation montante d’une question.
2. avoir une peur panique (de quelque chose, de quelqu’un) : on emploie ces deux noms ensemble pour accentuer la force de cette peur.
3. Une vieille bique : cette expression est employée pour parler d’une femme d’un certain âge qu’on n’aime pas du tout. (très familier). (Une bique, par ailleurs, c’est normalement une chèvre.)
4. 83 balais = 83 ans. (argot) On emploie ce terme pour les adultes. (On commence à 20 balais en fait. Avant, je ne l’ai jamais entendu.)
5. faire des concours : passer des concours, c’est-à-dire des examens dans lesquels les élèves les moins bons sont éliminés.
6. bref : on utilise ce petit mot familier quand on veut simplifier, raccourcir ce qu’on a à dire.
7. Toutes les questions du monde : elle utilise cette expression familière pour montrer que c’est l’âge où on doute sans cesse.
8. Elle m’a carrément mais lâchée : on emploie « mais » de cette façon à l’oral uniquement pour accentuer ce qu’on va dire, pour souligner le mot qui suit. Ici, elle veut insister sur le fait que son professeur de piano l’a laissée tomber, qu’elle ne l’a absolument pas soutenue dans ce moment difficile. (Le ton employé est important aussi.)
9. elle savait très bien que si : elle savait parfaitement que son élève avait travaillé. « Si » répond à : « Tu n’as pas travaillé ! » La réponse serait : « Mais si, j’ai travaillé ! » Ce n’est pas du tout le « si » qui exprime une condition.
10. balèze : très fort, physiquement ou au sens figuré. (argot)
11. les mecs : ces hommes-là, ces gars-là (très familier)
12. quand même : ici, c’est le « quand même » qui marque l’admiration et la surprise.
13. Avoir une peur bleue de quelque chose ou de quelqu’un : avoir très peur.
14. faire avec : accepter une situation et se débrouiller quand même, malgré les problèmes posés. (familier, oral). Par exemple : Il y a des choses dans la vie qu’on ne contrôle pas. Il faut faire avec.

Une peur bleue / une peur panique : quand on a peur de quelque chose, il y a beaucoup d’expressions à notre disposition. Mais elles n’appartiennent pas toutes au même registre. Beaucoup d’entre elles sont familières et ne s’emploient qu’à l’oral.
– avoir la frousse : cette expression est familière, mais moins forte que les deux précédentes.
– avoir la trouille : expression très familière.
– avoir la pétoche : expression très familière. On ne l’entend plus très souvent aujourd’hui.
– avoir les jetons : c’est de l’argot. Même chose, on ne l’entend plus tellement. Certaines expressions passent de mode.

Bonne journée à vous !

Paumée !

Hiver à neige. Rien de surprenant mais comme les hivers passés ont eu tendance à être plus doux, dans beaucoup de régions, on a un peu perdu l’idée qu’il peut neiger. On oublie vite d’une année sur l’autre !
D’une manière générale, tout le monde est content quand il neige. Au début tout au moins. Les paysages sont redessinés, l’ambiance est feutrée, on se réveille un matin et c’est un peu magique, tout ce blanc. On retrouve des émotions qui viennent de l’enfance.

Mais très vite, les choses se compliquent, parce qu’aujourd’hui, on travaille souvent loin de chez soi, il faut prendre sa voiture, être à l’heure coûte que coûte. Alors, la neige devient une épreuve sur des routes déjà surchargées en temps normal qui ne sont pas dégagées assez vite. Et donc dès qu’il tombe un peu de neige, on a droit aux mêmes récits d’automobilistes pas préparés, bloqués et dépités, notamment dans la région parisienne.

En voici un très court, d’une conductrice qui ne sait plus quelle direction prendre, une fois qu’elle ne peut plus suivre son itinéraire habituel. Perdue dans des rues de banlieue où on ne passe jamais quand on n’est pas du quartier.

Paumée

Transcription:
J’ai fait partie des gens qui étaient bloqués. J’ai essayé de sortir (1) où j’ai pu sortir. Moi, mon portable, du coup, bah il y a plus de chargement (2), je n’ai plus rien. Je suis perdue, paumée (3), paumée. Je sais plus où je suis. On prend les routes comme on peut les prendre. Même les panneaux, il y a marqué sens interdit (4), mais ils sont recouverts de neige, donc on passe à côté. Et il me reste à peu près cinq kilomètres d’essence, pas plus.

Quelques détails :
1. sortir : ici, il s’agit de sortir de l’autoroute. On dit qu’on entre sur l’autoroute et qu’on sort de l’autoroute.
2. Il y a plus de chargement : son téléphone n’est plus chargé. (Et elle n’a apparemment pas de quoi le recharger dans sa voiture.) Le plus souvent, on dit : Je n’ai plus de batterie. / Mon téléphone est complètement déchargé.
3. paumé = perdu. (style familier et oral)
4. sens interdit : c’est le panneau qui indique qu’une rue est dans un seul sens. On dit : C’est en sens interdit. / La rue est en sens interdit. / Ne prends pas le sens interdit. / Il y a des sens interdits partout !
5. Il me reste cinq kilomètres d’essence : Il ne lui reste presque pas d’essence avant de tomber en panne d’essence ! On peut dire aussi : Je n’ai plus que cinq kilomètres d’autonomie. / Mon réservoir est presque vide. / Je suis sur la réserve depuis un moment.

Quelques détails sur le verbe paumer :
– il est toujours familier, donc on ne peut pas l’employer dans n’importe quelle situation. Le verbe normal est le verbe perdre.
– être paumé, c’est donc être perdu, au sens propre.
Je ne sais pas quel chemin il faut prendre. On est complètement paumés, là!
– On l’emploie aussi au sens figuré: Depuis son divorce, il est un peu / complètement paumé = il ne sait plus où il en est, il ne sait plus quoi faire.
– On peut l’employer pour dire qu’on a perdu quelque chose : J’ai encore paumé mes clés.
– C’est aussi un verbe pronominal : se paumer = se perdre (toujours au sens propre). Ils se sont paumés, et pourtant, ils avaient un GPS. / Essayez de ne pas vous paumer.

Dire qu’on est paumé est une façon de parler familière.
Une façon de parler, qu’on n’aura donc pas avec tout le monde.
Et une façon de parler, pas d’écrire.

Personnellement, je suis souvent surprise quand je rencontre des mots familiers écrits dans des mails de collègues de travail ou dans la bouche de mes étudiants quand ils s’adressent à moi.
Voici deux exemples récents:
– J’ai de plus en plus d’étudiants, en retard, qui s’excusent en disant qu’ils ont loupé leur bus, leur métro, ou leur train. Louper est familier. Je m’attends plutôt à ce qu’ils m’expliquent qu’ils ont manqué ou raté leur train.
– J’ai aussi trouvé ce verbe dans le mail d’une collègue, qui nous indiquait un site à ne pas louper.
– Nous avons eu aussi un message d’une collègue qui nous disait que son ordinateur était en rade. Etre en rade, c’est être en panne, dans un style familier.

Vous le savez, j’aime les mots familiers, la façon dont on parle qui peut être si différente de la façon dont on écrit. Il faut juste savoir quand ces mots s’emploient, avec qui et quelle impression ils produisent. Et ça, ce n’est pas toujours facile quand on apprend une langue étrangère ! 😉

Un coup de coeur pour commencer l’année ensemble

Il paraît qu’on a jusqu’à la fin du mois de janvier pour présenter ses voeux ! Tant mieux car cela me permet de vous souhaiter une très bonne année 2018 alors qu’elle est déjà entamée. Je vous la souhaite harmonieuse et riche de belles relations avec vos proches, riche de profondes amitiés, riche de toutes ces belles découvertes qui remplissent la vie.

Voici donc aujourd’hui un premier coup de coeur à partager avec vous: Carré 35.
J’ai vu ce très beau film la semaine dernière, à Paris car je l’avais manqué lors de son bref passage à Marseille. Histoire vraie du réalisateur Eric Caravaca. Il filme au plus près ses parents qui ont fini par accepter de lui parler, ainsi qu’à son frère, d’une petite soeur née et disparue avant eux. Une autre histoire, comme une autre vie, dont il avait tout ignoré jusqu’à l’âge de quarante ans. Ce film est le récit de son enquête. Il résonne comme la réparation de l’injustice faite à cette petite fille enveloppée dans un silence dont on comprend peu à peu les raisons. Il est aussi le récit intime d’une histoire de famille qui a fait de lui ce qu’il est, un récit qui nous touche profondément parce qu’il raconte aussi une histoire de la France et de ses liens avec l’Algérie et le Maroc au temps de la colonisation puis de la décolonisation. Tout s’enchaîne avec une grande fluidité, entre dialogues, commentaires et silences sur des images personnelles et d’archives. Une histoire d’une profonde richesse, où tous les mots et toutes les images comptent.
(Petit conseil: ne regardez pas ou ne lisez pas trop de choses sur internet à propos de ce film avant de l’avoir vu. Laissez-vous porter là où Eric Caravaca nous emmène. Mais ensuite, il y a quelques belles interviews à regarder.)

La bande annonce est à regarder ici. Elle donne parfaitement le ton général du film.

Transcription
Fin des années 50 (1), mes parents se marient, à Casablanca. Sur ces images, je ne peux qu’observer les allures d’un homme et d’une femme auxquels doit arriver une grande douleur et qui ne le savent pas encore.
– On n’en a pas parlé beaucoup de cette enfant (2).
– Non, mais je… je…
– Moi, j’ai longtemps cru qu’on était quatre, deux… que deux enfants. […]
– Non.
– Elle parlait de qui ?
– De notre petite fille qui est décédée (3), à… toute jeune (4).
– C’est quand même (5) étrange de tout brûler. Quand on a un enfant, on garde toujours une photo.
– Oui. Mais pas… pas moi. J’aime pas aller en arrière. Qu’est-ce que tu veux faire avec une photo ? Pleurer ?
– Je vis, nous vivons avec un fantôme.
– Elle était mignonne comme tous (6) les belles petites filles et les beaux petits garçons. Ma fille.
L’enfant que j’étais n’osait pas questionner. Ma mère a voulu oublier son enfant, tout comme (7) elle a voulu oublier la terre d’Afrique du Nord, sans jamais plus (8) y revenir. Je sais peu de choses. Je sais que l’histoire se situe ici, à Casablanca.

Quelques détails
1. fin des années cinquante : on peut dire aussi bien sûr : à la fin des années 50. L’expression plus courte donne un côté reportage au récit.
2. Cette enfant : j’ai écrit cette au féminin car je sais qu’il est question d’une petite fille. Mais quand on entend juste ces deux mots, on ne peut pas savoir s’il s’agit de cet enfant (masculin) ou de cette enfant (féminin). La prononciation est exactement la même, puisqu’au masculin on est obligé d’utiliser cet pour faire la liaison.
3. Décédée : on emploie souvent ce mot pour ne pas employer le mot mort / morte qui paraît plus brutal.
4. Tout(e) jeune : ici, tout(e) est synonyme de très. C’est très fréquent comme emploi dans cette expression.
5. Quand même : ici, c’est synonyme de malgré tout. Le fils veut dire à sa mère qu’il a vraiment du mal à comprendre son attitude.
6. Tous : elle devrait bien sûr dire « toutes », en accordant avec le mot filles. Mais on entend bien « tous », sans doute parce qu’elle pense déjà à la suite, qui est au masculin (les petits garçons)
7. tout comme : exactement comme / de même que. Tout renforce la comparaison, accentue l’idée de similitude.
8. Sans jamais plus y revenir = en n’y retournant jamais plus. Cette tournure avec sans donne un côté encore plus fort et définitif à cette phrase.

Une belle interview ici, pour après !

Et une autre, plus courte, ici.

A bientôt !

Mariage incandescent

C’est l’hiver, il fait froid, les jours sont courts. Il y a même des gens qui perdent leur voix et ont beaucoup de mal à la retrouver. 😉
Alors dopons-nous un peu ! Vitamines mais aussi de quoi emmagasiner de l’énergie. Et cette énergie bénéfique, elle peut nous venir du 18è siècle, avec ce passage bien connu des Indes Galantes, qui me fait toujours le même effet depuis que mon institutrice nous l’avait fait découvrir. J’avais dix ans. Combinée à l’énergie de danseurs du 21è siècle, voici ce que ça donne dans une vidéo réalisée par Clément Cogitore, pour l’Opéra de Paris, présentée ainsi sur leur site:
« Clément Cogitore adapte une courte partie de ballet des « Indes galantes » de Jean-Philippe Rameau, avec le concours d’un groupe de danseurs de Krump, et de trois chorégraphes : Bintou Dembele, Grichka et Brahim Rachiki. Le Krump est une danse née dans les ghettos de Los Angeles dans les années 90. Sa naissance résulte des émeutes et de la répression policière brutale qui ont suivi le passage à tabac de Rodney King. »

Ce film de Clément Cogitore est à regarder ici.
Plein les yeux, plein les oreilles.

Et ensuite, il faut écouter ce qu’il dit de son travail. Passionnant.
L’entretien entier est à regarder en cliquant ici.


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Clément Cogitore – Les Indes Galantes – Extrait

J’ai transcrit cet entretien à partir de 5’35, et presque jusqu’à la fin. (Les sous-titres automatiques en français comportent pas mal d’erreurs.) La première partie est très intéressante aussi mais ça faisait un peu long et cette deuxième partie me parlait encore plus.

Transcription:
Moi, je pense que la création, de manière générale, l’art, ce qui m’intéresse, moi, dans toute forme de pratique artistique, c’est des mondes qui se rencontrent, hein, qui cohabitent, qui se confrontent, qui essayent (1) de vivre ensemble. Avec cette vidéo, c’est ce que j’ai essayé de faire, d’une certaine manière, c’est-à-dire de travailler avec ces danseurs, sur cette scène-là* à laquelle eux (2) sont pas habitués, et sur cette musique à laquelle ils sont pas habitués, et inversement, voilà, cette musique-là est pas habituée non plus à accueillir ces danseurs-là, c’est-à-dire que tout d’un coup, de créer un court-circuit (3) entre des mondes qui se rencontrent pas. Et que forcément, ça change, ça modifie les paramètres. C’est dans ces rencontres-là que je cherche l’émotion.
En imaginant ça d’abord, je m’étais dit : Voilà, il faut le faire sur ces parkings ou ces endroits où d’habitude, cette danse-là se fait puisque elle a vocation (4)… enfin, elle cherche souvent à rester clandestine en fait, à pas exister sur les gros… sur les grosses scènes hip-hop par exemple, se détacher de… parce que le hip hop est devenu un peu mainstream (5) pour les danseurs de krump, donc ils cherchent à échapper à ça, pour avoir une danse plus radicale, qui soit moins un spectacle, mais plus quelque chose de… ouais, de confidentiel (6). Et en fait, en commençant à réfléchir à ça, je me suis dit : c’est trop dommage, en fait, on a les clés de l’Opéra, on a cette scène, il faut leur donner en fait. Et ça, ça a tout changé parce que du coup, ça a donné une… Je pense ça a donné une énergie à tout le monde, moi y compris, c’est-à-dire que tout d’un coup, cette scène, elle a une valeur symbolique qui est énorme – c’est une des plus grandes scènes du monde – et c’est comme si elle… il y avait une énergie qui irriguait (7) de la scène chez les danseurs en fait. Entre les répétitions et le moment où ils se sont mis à danser sur la scène de Bastille, ça avait plus rien à voir (8), quoi. Tout d’un coup, les choses prenaient une envergure, une dimension et je pense que le lieu, l’aura du lieu fait énormément pour ça. Et ça, symboliquement, c’était très fort pour moi, pour les danseurs et les chorégraphes de se dire : c’est le krump qui monte sur la scène de l’Opéra-Bastille. C’est une pièce qui est plus ou moins perscussive suivant les interprétations, mais là, j’ai fait travailler des compositeurs pour ajouter une base de percussions un peu plus forte, pour que les danseurs soient pas complètement perdus, parce que c’est dans les codes du krump de réagir vaiment au rythme, à la percussion. Et donc en gros (9), le travail, c’était plutôt de retenir les danseurs qui allaient en fait très vite trop loin, qui dépassaient trop vite la musique, pour pas qu’il y ait trop de décalage entre les deux, c’est-à-dire de les retenir pour que petit à petit (10), ça monte et que ça… voilà, que ça devienne incandescent. Parce que pour moi, les Indes Galantes, c’est l’histoire de jeunes gens qui dansent au-dessus d’un volcan, quoi. Un volcan qui est.. qui en fait est écrit dans le livret de l’Opéra et qui je pense, en 1735, au moment de la création, était une sorte de volcan factice ou inoffensif et qui, quand on relit la pièce trois siècles plus tard, c’est un volcan qui est beaucoup plus actif, quoi, beaucoup plus… qui est au bord de l’explosion, quoi. Et évidemment, cette explosion-là, elle est d’une certaine manière politique, elle raconte des interactions entre des hommes et des femmes des quatre coins du monde qui, avec l’histoire, sont devenues de plus en plus conflictuelles. Et ça raconte d’une certaine manière la naissance d’un malentendu entre l’homme occidental et le reste du monde. Je pense et j’espère que la musique, que la scène, que l’art d’une manière générale, est une manière d’aider à comprendre ces malentendus en fait, ou à les dépasser. Même si c’est un tout petit film très court, on envoie dans le monde, on sait pas du tout comment il va vivre, comment il va être reçu ou pas, mais en tout cas, moi en le faisant, il y a quelque chose d’assez addictif, c’est-à-dire que même quand on montait (11) et qu’on le voyait beaucoup, je me lasse jamais (12) de le revoir, parce que les danseurs m’hypnotisent en fait. Et j’espère que ça provoquera ça aussi chez le spectateur, qu’il découvrira une espèce de… de se dire : j’ai envie de le revoir. Et j’espère aussi que malgré sa durée, qu’ il y ait quelque chose de libérateur en fait, et qui vient de la danse et de la musique, comme si ça chassait des tensions en fait. Et le krump, c’est ça, c’est aussi une manière d’évacuer les tensions. Et j’ai l’impression que c’est tellement contagieux que même dans six minutes de vidéo, les danseurs arrivent, ça, non seulement… à le faire non seulement pour eux-mêmes, pour la caméra mais pour celui qui les regarde. Et moi, je l’ai ressenti vraiment fortement au tournage (13), c’est-à-dire qu’il y a quelque chose de profondément libérateur quand on est dans cette danse-là, qu’elle évacue, elle chasse complètement les tensions, intellectuelles, psychiques, physiques. Il y a quelque chose de libérateur, et bah j’aimerais que le spectateur se… en regardant cette vidéo, ait cette sensation-là, que le spectacle aspire des nœuds, quoi, des tensions, allez pfff… les chasse comme ça.

Des explications :
1. qui essayent = qui essaient. Les deux formes sont équivalentes.
2. À laquelle eux ne sont pas habitués : on pourrait bien sûr dire : à laquelle ils ne sont pas habitués. Eux reprend « ces danseurs-là », en les mettant ainsi davantage en valeur.
3. Un court-circuit : c’est le phénomène électrique qui se produit quand deux fils électriques sont mis en contact, ce qui conduit à une trop forte augmentation de l’intensité du courant.
4. Elle a vocation à + infinitif : elle est faite pour quelque chose de bien particulier, c’est son rôle, son objectif. On l’emploie aussi très souvent à la forme négative :
Cette association n’a pas vocation à aider les enfants.
Cette école n’a pas vocation à former des techniciens.
5. Mainstream : anglicisme qui est passé en français, mais seulement dans certains milieux, à propos d’art, d’idées, de courant de pensée en général. Quand des idées deviennent mainstream, cela signifie qu’elles sont moins radicales, plus acceptées qu’avant et donc désormais adoptées, appréciées par une majorité de gens.
6. Confidentiel : ici, cet adjectif a son sens figuré de réservé à un petit groupe de personnes, connu par une petite minorité de gens. (qui sont en quelque sorte dans la confidence, c’est-à-dire qui savent que c’est bien.)
7. irriguer : ce qu’il dit n’est pas prononcé très clairement. On dirait qu’il y a téléscopage dans sa tête entre le verbe irriguer (amener de l’eau sur un territoire) et le verbe irradier. (resplendir de lumière, etc.)
8. ça n’avait plus rien à voir : ça avait complètement changé, au point qu’on ne reconnaissait plus ce qui avait été fait avant. C’était devenu totalement différent.
9. En gros : sans entrer dans les détails / pour résumer
10. Petit à petit = peu à peu. Pas de différence d’emploi entre les deux. On prononce souvent juste : p’tit à p’tit, en mangeant les syllabes et en faisant bien la liaison entre petit et à.
11. Quand on montait : quand on faisait le montage des images, du son, etc. pour un film, une vidéo. (Avant, il y a le tournage.)
12. Je ne me lasse pas de (faire quelque chose) : mon intérêt pour cette activité est toujours aussi grand qu’au début et je referai cette activité plus tard, sans lassitude.
13. Au tournage : pendant le tournage, pendant qu’on tournait le film / la vidéo.

Un peu plus de français : Cette musique-là, cette danse-là, cette vidéo-là, ou le problème des démonstratifs composés.
Je me suis rendu compte que ce n’était peut-être pas très simple ! Voici quelques pistes pour vous aider à savoir ce qui se dit et dans quel contexte :

– On peut bien sûr dire simplement : cette musique, cette danse, cette vidéo, avec juste un adjectif démonstratif. La nuance est infime. Rajouter met un peu plus en valeur ce dont on parle : c’est cette musique-là, pas une autre.
– ça marche aussi avec des noms masculins et des noms au pluriel : ce chorégraphe-là, ce cinéaste-là, ces danseurs-là.

Dans les expressions de temps, le sens de la phrase varie si on met , si on ne le met pas, si on met -ci:
ce jour-là : on ne peut jamais dire juste ce jour quand on évoque un jour dans le passé, ou dans le futur:
Je me souviens bien de ce que je faisais ce jour-là. (passé).
Je viens le 30. On se verra ce jour-là si tu veux. (avenir)
cette année-là. Si on dit juste cette année, il s’agit de l’année en cours, alors que cette année-là renvoie toujours au passé. C’est la même chose pour cette semaine-là et cette semaine.
Cette année-là, il a fait très chaud en été. Je m’en souviens très bien.C’était l’année de mes 16 ans.
Cette année, il a fait très chaud en août. (On est encore dans l’année en question.)
ce mois-là ne me semble pas aussi fréquent mais existe. Mais pour parler du mois en cours ou qui vient juste de commencer, on dit toujours : ce mois-ci.
Il a décidé de remettre au sport ce mois-ci.
cette fois-là : on évoque le passé. Cette fois-ci ou Cette fois : on évoque le présent ou un futur tout proche.
Tu te souviens, on avait eu un peu peur cette fois-là.
Bon, cette fois-ci, je vais faire attention.
Cette fois, je crois qu’on tient la solution.

A bientôt !
Et mettons de la beauté, de la générosité et de la gentillesse dans nos vies.

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