Les petits nouveaux

Rentrée à l’université faite depuis le 3 septembre.
Alors, maintenant que j’ai repris le rythme, c’est la rentrée aussi sur mon blog ! (Et sur France Bienvenue également.) J’espère bien vous retrouver, après cette longue pause d’été de mon côté.
Voici donc aujourd’hui un petit écho de la rentrée universitaire, qui ressemble à ce qui se passe dans mon département : nous aussi, nous avons accueilli les petits nouveaux avec l’aide des étudiants de 2è année.
(Mais vous savez quoi ? Il y en a qui ont déjà décidé de nous quitter ! Je vous en reparle dans un prochain enregistrement.)

Rentrée universitaire

Transcription

– Donc voilà, donc moi, je m’appelle Julien. Je vais être votre accompagnateur sur (1) la journée.
Des étudiants de 3è année sont là pour faire visiter les lieux aux petits nouveaux (2).
– Je les trouve vraiment coincés (3), là, clairement. Mais c’est normal ! Ils sont fatigués, c’est le matin, c’est le début, c’est la rentrée ! On les aiguille (4) un petit peu pour pas les lâcher dans la nature (5).
Pour Ambre, c’est utile.
– On va visiter tout le campus, etc. et du coup, lundi, on n’est pas obligés d’arriver une heure avant pour trouver nos salles. C’est sympa, comme ça, on se sent pas totalement seul et perdu au milieu de tous ces étudiants !

Quelques détails :
1. sur la journée = pour la journée / pendant la journée. « Sur » gagne du terrain et s’emploie maintenant dans des expressions où ce n’était pas naturel avant.
2. Les petits nouveaux : les nouveaux sont toujours petits, quel que soit leur âge !
3. Coincé : timide, qui n’ose pas s’exprimer ou faire des choses. C’est péjoratif.
4. Aiguiller quelqu’un : lui donner des indications, pour qu’il ne sente pas perdu, le guider.
5. Lâcher quelqu’un dans la nature : cette expression signifie laisser quelqu’un se débrouiller tout seul dans un milieu qu’il ne connaît pas. (familier)

A bientôt !

Leçon de vie

Je viens de lire un très beau livre, au titre assez étrange : Vie de ma voisine. Geneviève Brisac y fait entendre la voix de sa très vieille voisine qui dit son enfance et sa jeunesse, avec ses parents, puis sans eux, puisqu’ils ont disparu dans les camps nazis en 1942. Jenny Plocki et son petit frère ont survécu, en France. C’est un récit d’une très grande force, qui ne cède jamais au désespoir parce que les tragédies y sont dites avec « l’habituelle sobriété » de cette désormais vieille dame qui a vécu intensément et dignement. Le présent, le passé, la vie de Jenny, celle de Geneviève Brisac, s’y entremêlent, dans une parole qu’on suit comme si on était avec elles deux. Phrases courtes, sans fioritures ni désespérance, pour dire encore une fois cette histoire qui est la nôtre parce qu’elle est celle de Jenny, de sa mère et de son père, avides de liberté, d’égalité et de fraternité.

J’ai lu ce récit d’une traite, parce qu’il touche à l’essentiel et qu’il est d’une intense dignité. Le récit d’une vie tout entière éclairée par les derniers mots écrits par Nuchim Plocki dans le train de la déportation et qui sont miraculeusement parvenus à ses deux enfants: Soyez tranquilles les enfants, maman et moi nous partons ensemble. Papa. Vivez et espérez.
On voudrait qu’ils sachent tous les deux que leurs enfants ont triomphé de cette horreur, on voudrait qu’ils puissent être rassurés et fiers.

J’ai ensuite écouté Geneviève Brisac.

Geneviève Brisac – Vie de ma voisine

Transcription
J’ai entendu ce matin à la radio Florian Philippot, le porte-parole du Front National, dire qu’il souhaitait, si jamais ils arrivaient au pouvoir, que les enfants d’immigrés payent pour aller à l’école publique. D’une certaine façon, c’est à cause de phrases de ce genre-là, de propos (1) de ce genre-là que j’ai écrit Vie de ma voisine, pour que… pour qu’on comprenne à quel point il est impossible que le pays des Droits de l’Homme, le pays qui a inventé la Révolution de 1789, puisse en arriver à ce qu’on articule (2) des choses pareilles. On est quand même dans un monde effrayant et dans ce… Comme la peur est certainement le… La peur, on le voit très bien quand on lit le livre et quand on écoute Jenny Plocki, la peur est la pire des conseillères. C’est la peur qui fait dénoncer ses voisins, c’est la peur qui fait qu’on ne vient pas en aide à des réfugiés, c’est la peur qui fait qu’on ne va pas aider des enfants qui sont dans le besoin, c’est la peur qui fait qu’on se replie (3), qu’on se recroqueville (4). Or, la peur, ça ne sert à rien. Ça ne sert qu’à se compromettre finalement. Et je crois réellement que – Jenny Plocki le dit très, très bien, à un moment donné, elle dit : « Quand on a vécu ce que j’ai traversé, on ne peut plus avoir peur de rien. » Et ce serait un petit peu la leçon de tout ça. Je pense que pour toutes les petites filles, les jeunes filles, et puis les petits garçons, je pense que cette leçon de droiture (5), de courage, de culture aussi… Et je pense que pour moi, c’est la même chose, c’est-à-dire qu’il y a… Jenny Plocki, c’est une femme de culture, c’est une femme qui a lu des milliers et des milliers de livres, pour qui la culture est au cœur de la défense de notre humanité, eh bien… c’est-à-dire le théâtre, c’est-à-dire le cinéma et les livres, et les expositions, et la peinture. Et le partage. La culture pour tous, c’est… c’est notre seul rempart (6).

Quelques explications
1. des propos : des paroles
2. articuler : ici, cela signifie : prononcer / dire
3. se replier : se replier sur soi, se fermer aux autres
4. se recroqueviller : se replier complètement sur soi-même physiquement
5. la droiture : c’est le fait d’être quelqu’un de droit, c’est-à-dire toujours honnête et fidèle aux valeurs de justice
6. un rempart : au sens propre, c’est un mur qui protège une ville ou un château-fort. Donc au sens figuré, c’est ce qui nous protège contre un danger majeur. Par exemple, on emploie souvent les expressions suivantes : un rempart contre la barbarie / un rempart contre la bêtise / un rempart contre l’obscurantisme, etc.

Cette vidéo est ici, en entier.

Pour vous donner envie de lire ce livre, si riche, voici quelques passages du début:


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Vie de ma voisine

J’ai aussi été touchée par ce que Jenny dit de son amitié avec Monique, l’amie de toujours:
Monique est la personne la plus fiable du monde. L’incarnation du mot Amitié. Une personne solide et bonne, dont la vie a filé comme celle de Jenny, jamais loin, en une sorte de destin parallèle, elles ont navigué de conserve sur une eau souvent mauvaise à boire, mais n’ont jamais, en quatre-vingts ans cessé de parler ensemble.
Et aussi : Souvent, lors de nos conversations, Jenny ne nomme même pas Monique. Elle dit ma copine, elle dit cela avec pudeur et humour, consciente du trésor qu’est ce dialogue profond et constant depuis trois quarts de siècle.