Louisa, l’Algérie et la France

 Les parents de Louisa étaient venus en France après la seconde Guerre Mondiale. Ils étaient nés en Kabylie, dans le nord de l’Algérie qui était alors française. Leur parcours est celui de beaucoup d’autres Algériens : un travail en France, une intégration voulue, le déchirement pendant la Guerre d’Algérie, des enfants nés et élevés en France. Tout cela témoigne de cette histoire entre la France et l’Algérie, entre colonisateurs et colonisés. C’est ce que Louisa raconte dans ce petit extrait. Beau témoignage pour nous qui vivons aujourd’hui dans un pays où nos gouvernants mènent une politique peu glorieuse en matière d’immigration…
(A suivre…)


Transcription :
Je crois qu’en fait mes parents, ils (1) ont fait un choix d’emblée (2), hein. Ils ont posé le sol… Ils ont posé le pied sur le sol français… Papa a posé le pied sur le sol français en 1948 quand…
– Il est arrivé en 1948, il avait 27 ans.
En 48, il avait 27 ans, papa, oui.
– Il est venu pour travailler.
Ouais, il est venu pour travailler. Donc il est arrivé tout seul en 48. Il a travaillé à Péchiney comme manœuvre.
– Il a signé un contrat en Kabylie.
Il a signé un contrat en Kabylie parce que la France avait besoin de bras (3). Donc il est arrivé, il a travaillé… Il faisait les  trois-huit(4), même plus que les trois-huit parce qu’il travaillait pratiquement tout le temps. Et puis donc en 50, il y a eu maman. C’était une jeune fille qui est venue aussi d’Algérie.
– De Kabylie aussi ?
De Kabylie aussi, qui est arrivée en France avec son frère, son frère qui était venu combattre pendant la deuxième guerre mondiale, qui était reparti au pays, qui s’était marié, qui avait une jeune femme. Comme sa femme était très jeune, bah il avait amené maman pour pas que… pour pas qu’elle s’ennuie.
– Et votre maman avait douze ans quand elle est arrivée en France.
Et ma mère avait 12 ans quand elle arrive en France, à Port Vendres(5).

Et à la maison, alors à la maison, c’était…
– A la maison, on parlait quelle langue ?
On parlait français.
– Vos parents ne parlaient pas kabyle.
Que pour s’engueuler (6) !
– Qu’entre eux.
Qu’entre eux, oui.
– Ils vous parlaient français. Mais ça c’est un choix.
Ils nous parlaient systématiquement français. C’était un choix, oui, de leur part. De toute façon, je pense qu’ils avaient tout de suite compris que, en nous faisant naître en France, ils avaient plus le choix, quoi. A partir du moment où ils nous mettaient à l’école française, ils n’avaient plus le choix. Donc ils nous parlaient français. Ils nous parlaient français à la maison. On parlait français, ma mère cuisinait français. J’ai mangé du cassoulet(7), j’ai mangé… J’ai bu du vin. J’ai… j’ai… j’ai mangé des crêpes au lard de cochon. Voilà.
– Une enfance française.
Une enfance typiquement française.

Quelques détails :
1. Mes parents, ils… : à l’oral, dans une conversation familière, c’est fréquent d’utiliser à la fois le nom et le pronom : Mon père, il…  Ma mère, elle…
2. d’emblée : immédiatement, tout de suite.
3. avoir besoin de bras : avoir besoin de main d’œuvre, de travailleurs.
4. Faire les trois-huit : On travaille 8 heures dans différentes équipes selon le jour : l’équipe du matin, celle de l’après-midi, puis celle de  nuit. Comme ça, la production ne s’arrête jamais.
5. Port Vendres : ville située dans le département des Pyrénées Orientales.
6. que pour s’engueuler : seulement pour se disputer (familier)
7. le cassoulet : plat traditionnel du sud-ouest à base de haricots secs, de porc et de canard en général. Mais évidemment pas en accord avec les préceptes de la religion musulmane.

Je suis noir

Lilian Thuram a fait partie de l’Equipe de France de football. Ensemble, ils ont gagné la Coupe du Monde en 1998 et sont allés en finale en 2006. Belle carrière sportive pour ce petit Français qui a quitté sa Guadeloupe* natale à l’âge de 9 ans pour s’installer en métropole*, dans la banlieue parisienne. Et belle personnalité pour cet homme connu pour ses prises de position contre le racisme et les discriminations.


Transcription:
– Je… C’est la question que je voulais vous poser. Ça veut dire que vous vous êtes rendu compte que vous étiez noir à neuf ans ? C’est… Ma question, elle est à prendre au premier degré.(1)
– Oui, oui,bien sûr. Bah en fait, étant donné que (2) j’ai vécu jusqu’à neuf ans aux Antilles (3)et que la grande majorité de la population est de couleur noire, alors on fait pas trop attention, vous voyez. C’est en fait… On m’a renvoyé cette image-là quand j’étais justement à Bois-Colombes (4) exactement et il y avait un petit dessin animé qui passait à la télé où on voyait une vache noire qui appelait le docteur , qui était un peu déprimée, qui s’appelait la Noiraude.
– Ah bah oui, je m’en souviens très bien de la Noiraude !
Et donc on m’appelait la Noiraude. Et donc j’étais un peu triste, et voilà, quoi.
– Vous en avez souffert en tant que tel ?
Oui, quand vous êtes petit, vous souffrez parce que vous ne comprenez pas. Et surtout, ce qui est plus grave, c’est que vos parents ne peuvent pas vous donner de réponse. Et c’est ça qui est le plus.. . qui est le plus grave. Et après, j’ai enchaîné par la rencontre des populations noires par le biais de l’esclavage. Donc là aussi, ça a été un choc. Et là aussi, on vous donne pas d’explications parce que on vous dit pas ce que les peuples noirs étaient avant. Et surtout après, j’ai plus rencontré de personnalités noires pour essayer de casser un peu cet imaginaire.
– Donc je… je reviens quand même sur l’anecdote parce qu’elle est importante. C’est… Vous vous êtes pas posé de question parce que vous n’aviez aucune à vous en poser. Vous étiez un petit Français guadeloupéen, voilà.
Exactement.
– Le personnage qui moi m’a fait rire dans les dessins animés pour enfants a été pour vous finalement, voilà, un symbole de souffrance parce que vos copains vous ont… vous ont appelé la… la vache noire. Et c’est ça qui sert de prise de conscience.
Exactement. Ça a été la première rencontre avec la problématique de la couleur de peau.
(A suivre…)

Quelque détails :
1. prendre quelque chose au premier degré : il n’y a pas de sens second, figuré. C’est vraiment ce qu’il veut dire, ce n’est pas une image, il n’y a rien de sous-entendu.
2. étant donné que : comme, puisque.
3. les Antilles : pour les Français, c’est essentiellement la Martinique et la Guadeloupe.
4. Bois-Colombes : ville de la banlieue parisienne.

* La France a des Départements d’Outre-Mer, (DOM), comme la Guadeloupe ou la Martinique. Par opposition, le territoire français situé en Europe s’appelle la métropole.