Tango, tango

Il ne sera pas dit que je n’aurai rien partagé avec vous en juillet ! Merci pour votre patience et votre fidélité !
Tango, tango, parce que à l’heure de la sieste – il fait chaud -, je suis tombée sur une émission sympathique sur Arte, sur le tango à Buenos Aires. (Elle sera probablement disponible pendant 7 jours sur Arte +7 très bientôt, si ça vous tente et que vous y avez accès de votre pays.)

Cela m’a fait repenser à un joli film sorti il y a quelques années. Danse, cinéma et expressions, quelques-uns des ingrédients qui me plaisent ! Dans Je ne suis pas là pour être aimé, il est question d’un huissier de justice, devenu ours à cause d’une vie pleine de ratés, de ses rapports avec son père devenu acariâtre et avec son fils timide et pas plus heureux, et de sa rencontre totalement surprenante avec le tango dans un cours auquel il s’inscrit. Rencontre avec le tango mais aussi avec une sorte de petite fée délicieuse et gracieuse. Et voilà ! Un beau film plein de pudeur. Et de coups de gueule de la part de ce quinquagénaire qui a un peu oublié de vivre.

Je ne suis pas là pour être aiméCliquez ici pour regarder un montage qui donne une bonne idée du film.

Transcription
– Bon, la tension (1) est bonne. L’examen cardiologique est bon. On ne peut pas exclure une petite insuffisance coronarienne. Faut bouger (2), quoi. Faut se dépenser (3) un peu, hein. Hein, parce que sinon, le cœur, un jour, il va dire stop.
– Ça vous plaît, les cours de danse ?
– Ça va, ça va. Je me trouve un peu nul, mais bon (4).
– Mais non, mais non.
– Si, si.
– Pourquoi vous dites ça ? Vous êtes pas nul du tout.
– Peso, peso…. En arrière, j’assemble. J’écarte, centre, jambe. C’est là que ça déconne (5).
– Ah non, mais non, c’est pas celle-là qu’il faut avancer, c’est l’autre.
– J’ai reçu des… une carte de maman, il y a pas longtemps.
– Ouais ?
– Alors, elle va peut-être venir en France dans quelques mois.
– Eh bah dis-moi quand ta mère arrive, j’essaierai de ne pas la croiser (6).
– Ecart, j’assemble, jambe.
– Non ! Pas celle-là. Celle-là.
– Ça a pas été encore très commode (7) cette semaine avec votre papa. Si vous pouviez (8) lui dire d’être un peu plus gentil.
– Oh ! Merde !
– Bon, bah je vais y aller, hein. Comme ça, tu pourras dormir.
– C’est ça, tire-toi (9) ! De toute façon, tu attendais que ça, alors !
– C’est pas trop dur ce que vous faites comme métier ?
– Maître Dussart, huissier de justice. Je viens procéder à l’enlèvement des meubles et vous demanderai de quitter les lieux (10) à l’issue de (11) cette procédure.
– Evidemment que les gens chez qui on va sont dans la merde (12) ! Bien sûr, on n’est pas… On n’est pas aveugle ! Mais tu es pas là pour y penser, tu es là pour faire appliquer une décision de justice.
– Tu me fais chier, tu me fais chier ! Tu me fais chier ! (13)
– J’écarte, j’assemble, et là, c’est celle-là qui commence.
– Celle-là.
– Mais pourquoi tu l’as pas donné, le papier ? Tu aurais pu ! Tu le laisses sous la porte, tu le glisses.
– Les voisins, ils m’insultaient. Qu’est-ce que je pouvais faire, moi ?
– Tu fais ton boulot ! Tu les laisses t’insulter, si ça leur fait plaisir. Tu fais comme si tu entendais pas. Tu entends pas.
– Avec qui vous avez envie de danser ?
– Je sais pas… Jean-Claude.
– Il est comment alors ?
– Il est normal.
– Tu vas tout remettre en question (14) avec Thierry pour un homme normal ? Est-ce qu’il t’aime au moins ? Est-ce qu’il te l’a dit ? Est-ce qu’il t’a fait un cadeau ?
Peso, peso… Et la jambe.

Quelques explications :
1. la tension : c’est la tension artérielle. Le médecin prend la tension pour vérifier qu’elle n’est pas trop basse ou plus souvent, trop élevée. Dans ce cas, on dit qu’on a de la tension, ou qu’on fait de l’hypertension.
2. Faut bouger : cela signifie qu’il faut avoir une activité physique, ne pas avoir un mode de vie trop sédentaire.
3. se dépenser : ce verbe pronominal s’applique toujours aux personnes. Se dépenser, c’est faire des efforts physiques, du sport.
4. Mais bon : on emploie souvent cette expression, pour indiquer qu’on accepte une situation. Cela signifie : Mais bon, c’est comme ça. Il ne se trouve pas bon danseur, mais il continue à danser quand même.
5. Ça déconne : ça ne va pas / ça ne marche pas. (style très familier, à la limite du vulgaire). Si on veut rester plus neutre, on peut dire : c’est là que ça coince.
6. Croiser quelqu’un = rencontrer cette personne.
7. commode = facile. Cet adjectif s’utilise aussi pour quelque chose qui est pratique. Par exemple : Prends le métro pour aller en ville. C’est plus commode qu’en voiture. Il s’emploie aussi à propos de quelqu’un qui a mauvais caractère, qui n’est pas facile à vivre. Dans ce cas, il est toujours dans une phrase négative : Ce vieux monsieur n’est pas commode ! Il râle tout le temps.
8. Si vous pouviez… : cette structure avec le verbe pouvoir exprime une demande = Pouvez-vous…
9. Tire-toi = Va-t’en ! (argot, et donc agressif). C’est comme Casse-toi !
10. Quitter les lieux : partir (style soutenu, langage officiel). En tant qu’huissier de justice, il vient expulser les gens d’un logement quand ils ne peuvent plus payer le loyer par exemple.
11. à l’issue de : à la fin de (style soutenu)
12. être dans la merde : avoir beaucoup d’ennuis et pas de solution pour les résoudre. (très familier, plutôt vulgaire. ) On dit en général : On est dans la merde. Ou bizarrement, avec exactement le même sens : On n’est pas dans la merde, là ! (= tout va mal.)
13. Tu me fais chier = tu m’énerves au plus haut point. (vulgaire et agressif)
14. remettre en question quelque chose / remettre quelque chose en question : ne plus l’accepter, vouloir changer une situation qui était bien établie.

Trois jours et une lecture

Il y a les livres qu’on attend de retrouver chaque jour (ou chaque soir) et dans lesquels on aimerait rester longtemps, en savourant le temps passé dans ces autres vies. Trois jours et une nuit n’est pas de ceux-là. On lit, le plus vite possible, tard, comme emporté jusqu’à la dernière page.
Parce qu’on veut connaître la clé de ce roman noir, très noir, parce qu’on veut terminer le puzzle en plaçant la dernière pièce. Parce qu’on est dans la tête d’Antoine à qui il est arrivé quelque chose de terrible, parce qu’on est bousculé par ses sentiments et ses pensées. Parce qu’il faut aller jusqu’au bout pour tenter d’estomper ce sentiment de malaise qui ne nous laisse pas de répit.

L’écriture très précise porte cette histoire implacable, où la tempête est partout, dans les têtes mais aussi dans la réalité des grandes tempêtes de Noël 1999. Une tragédie en trois actes, où le héros est ballotté par un enchaînement de circonstances, et où on cherche la réponse à la question qu’il / que le narrateur se pose : « Il avait menti et on l’avait cru. Était-il tiré d’affaire pour autant ? »

Trois jours et une nuit
Voici comment en parlait Pierre Lemaître à la télévision il y a quelque temps. Un modèle d’interview car on en sait assez pour avoir envie de lire cette histoire sans qu’elle nous soit dévoilée par son auteur dans une mauvaise paraphrase orale. Et aussi parce qu’il y est question de la façon dont les livres s’écrivent.

L’interview est à regarder ici.

En voici quatre extraits :

L’art d’entrer dans le vif du sujet :
Trois jours et une nuit 1Présentation

Transcription:
Il suffit parfois de quelques secondes pour qu’une vie bascule, hein, même quand on est un adolescent, un adolescent sans histoire (1), comme Antoine par exemple. Voilà, prenez Antoine. Il a douze ans. C’est un bon garçon, Antoine, hein, pas bagarreur, sympa, le genre de type qui construit des cabanes dans les bois, qui est timide avec les filles et qui un beau jour, par accident, tue l’un de ses petits camarades. Nous sommes en 1999, souvenez-vous, c’est le moment où la France est ravagée par cette grande tempête qui n’a laissé aucune région indemne. Nous, lecteurs, bah nous savons qui a commis le crime, dès les premières pages : c’est Antoine. Ce que nous ne savons pas en revanche, avant la dernière page, et même avant la dernière ligne, c’est comment Antoine va se débrouiller face à l’enquête, face à la culpabilité, face aux fantômes du passé.

La parole de l’écrivain :
Trois jours et une nuit 2 Un roman noir

Transcription:
– Comment est-ce qu’on écrit cela ?
– Eh bien, d’abord, c’est parce que on fait une claire distinction entre le roman policier et le roman noir.
– Ah !
– Dans le roman policier, si ça avait été un roman policier, je ne m’y serais pas pris (2) de la même manière. Dans le roman policier, vous avez besoin d’un mystère pour savoir qui a fait les choses. Si vous voulez écrire l’histoire d’un crime, c’est ce que vous faites. Mais moi, j’écris pas l’histoire d’un crime, moi, j’ai écrit l’histoire d’une faute. Il a douze ans – bien sûr que c’est un crime – mais nous, adultes, qui lisons cette histoire, nous voyons bien que c’est un crime du point de vue médico-légal. Mais du point de vue de la justice humaine, c’est une faute. C’est un accident, dramatique, mais c’est un accident qui a cette portée terrible, c’est que, au fond, la destinée de cet enfant va se jouer à un moment où la destinée n’existe pas encore. A douze ans, l’avenir n’existe pas. Ce qui existe, c’est demain, mais ce que je ferai à dix-huit ans, ce que je ferai à trente ans, quand j’aurai des enfants, tout ça, c’est abstrait. C’est quoi ? Ça n’existe pas ! On vit dans l’instant présent. Or il a le sentiment (3), tout de suite, dès qu’il commet ce crime, qu’il a fait quelque chose qui engage plus que ce qu’il peut comprendre. En fait, la destinée se joue avant même qu’il ait le sentiment de ce que c’est que la destinée.
– La réaction d’un enfant…
– Et là… juste pour finir. Et là, on est plus dans le roman noir, où la question n’est pas tellement de savoir comment ça va… comment on en est arrivé là, mais qu’est-ce qu’on fait quand c’est arrivé.

Les étincelles qui déclenchent l’écriture:
Trois jours et une nuit 3 De quoi se nourrit l’écrivain

Transcription:
– Comme dans Au revoir là-haut, après le livre, il y a ce que souvent, vous autres, romanciers, faites – et c’est très agréable pour nous, les lecteurs, il y a les remerciements, gratitude. Et là, vous remerciez pêle-mêle (4) Georges Simenon et Marc Dugain, Umberto Eco et Homère, l’auteur de True Detective et Jean-Paul Sartre – c’est un petit peu comme chez Orsenna, c’est très éclectique, hein, de Pizzolato à Jean-Paul Sartre. Qu’est-ce que vous leur avez emprunté ? De par… dans votre passé, puis par l’écriture d’un livre comme celui-ci.
– Quand on écrit, je pense que… là, ça serait intéressant de savoir comment mes confrères, ma consoeur travaillent, mais quand j’écris, moi, je repère assez facilement que un mot m’est venu de quelque chose que j’ai lu quelques jours avant, ou que j’ai lu il y a longtemps, mais le mot est resté et je sais que quand j’emploie une expression, je sais dans quoi je l’ai vue, dans quoi je l’ai lue. Si j’emprunte un trait de caractère à un personnage, je sais que je le prends dans un film que j’ai vu, dans… Voilà. On… On… Moi, je bricole avec des tas de choses que ma mémoire…
– Qui vous ont nourri.
– Oui. Que la mémoire me… me… Et chaque fois que je le vois, ça m’amuse de le noter et de me dire : « Tiens, ça, je l’ai pris à Amin Maalouf, ça, je l’ai pris à Marc Dugain, ça, je l’ai pris à Sartre. » Ça m’amuse de le faire et puis ça me paraît honnête à la fin de dire : « Bah voilà, je cite ceux que j’ai pu repérer. Vous savez, j’ai eu beaucoup de chance parce que la première ligne de la première page du premier livre que j’ai écrit, c’est une citation de Roland Barthes, qui dit : « L’écrivain est quelqu’un qui arrange les citations en retirant les guillemets. »
– Ouais !
– C’était la défintion dans laquelle je me reconnaissais.
– Pas mal quand même, attendez !
– Et en fait, je suis resté fidèle à cette idée, parce que plus j’écris de livres, et plus cette définition de la littérature, je me l’approprie, je la trouve très juste.

Comment un livre échappe à son auteur:
Trois jours et une nuit 4 Je vais le relire

Transcription:
– Ce qui est formidable, c’est une petite vie comme ça, et puis en même temps, il y a des éléments dès le départ, parce qu’il y a la forêt, qui joue un rôle énorme, et il y a la tempête. Donc il y a des gens qui sont perdus, comme ça – parce que même les adultes sont perdus comme des enfants, il y a quelque chose qui les dépasse – et comment est-ce qu’on peut être humain dans… face à des éléments qui sont tellement plus forts que nous. Et on chemine comme ça, comme des sortes d’insectes, comme ça, poursuivis par une sorte de malédiction. Non, non, c’est passionnant !
– Ça me donne envie de le relire ! (Ces mots sont ceux de l’auteur!)
– C’est passionnant !

Quelques détails :
1. un garçon sans histoire : un garçon qui ne pose pas de problème, avec qui tout se passe bien, sur qui on n’a rien à dire en fait, « normal ». On peut utiliser cette expression à propos de quelqu’un mais aussi à propos d’un lieu : C’est une petite ville sans histoire. Ou encore à propos d’une période : Nous avons passé des vacances sans histoire. / ça a été un voyage sans histoire.
2. s’y prendre : procéder d’une certaine manière. Par exemple : Je ne sais pas comment m’y prendre avec lui. Il est difficile à comprendre. / Comment tu t’y es pris pour obtenir cette couleur ? / Elle ne sait pas s’y prendre avec les ados.
3. Avoir le sentiment que : avoir la certitude que, être intimement convaincu de quelque chose.
4. pêle-mêle : en désordre, sans organisation, sans tentative de structurer les choses. Au sens propre : Les valises étaient entassées pêle-mêle dans le hall de l’aéroport. / Toutes ses affaires étaient pêle-mêle sur son lit. Au sens figuré : Je te donne mes idées pêle-mêle.

Question pour Edelweiss qui aime les romans de cet écrivain :
as-tu lu celui-ci ? 😉