Il est des vérités bonnes à rappeler. Petit hommage à toutes ces femmes et ces hommes qui se sont battus et continuent à se battre pour que les femmes et les hommes vivent ensemble, dans l’égalité, sans enfermement de quelque sorte que ce soit, à commencer par cet enfermement vestimentaire qu’on voit s’installer, symbole de régression et tellement contraire à l’idée de laïcité et de liberté. Transcription:
– Sur le terrain (1), j’étais regardée un peu comme un extra-terrestre, bien sûr, par les gens quand j’arrivais. Les femmes se posaient la question de savoir si j’étais vraiment une femme puisque je jouissais (2) d’attributs qui étaient des attributs virils: je savais lire et écrire, j’avais une voiture, j’avais un appareil photo, j’avais un magnétophone. Et donc, lors de mes premiers séjours, il m’est arrivé d’être palpée par des vieilles dames, pour vérifier que j’étais bien une femme et non pas un homme masqué.
– Tout au long de votre vie, non seulement vous avez réfléchi à ces liens entre masculin et féminin. Mais plus que tout, vous avez fait l’expérience de ces liens compliqués.
– En faire l’expérience, comme, oui, j’en suis à peu près assurée que… qu’un être humain, en tout cas aucune femme ne puisse jamais dire qu’elle ne s’est pas rendu compte de la hiérarchie qui existait entre les sexes et peut-être qu’il n’y en a pas une qui puisse dire qu’elle n’en a jamais souffert. Je me souviens, un collègue, entre guillemets (3), avait un jour dit, non pas en me parlant à moi parce qu’il m’ignorait – il était un homme, lui ! – il parlait à mon mari et lui avait dit en parlant du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir
, il lui avait dit d’un air mais (4) totalement condescendant et méprisant: C’est pas trop mal (5) pour une femme. Et donc je lui ai, comme on dit, volé dans les plumes (6).
Je me souviens d’un jour au Collège de France, où dans une réunion pré-electorale (7), mes collègues oubliaient que j’étais une femme quand j’étais là, et donc il y en a un qui prend la parole pour un candidat potentiel en disant qu’à l’occasion d’un colloque, et dans une discipline qui n’était pas la sienne, il avait rencontré une personne extraordinaire et il disait: « Mes chers collègues, pardonnez-moi mais c’est une femme ». Et là, il se lève et il dit: « Mais une femme absolument remarquable ! » Et moi, je m’attendais à ce qu’il dise en quoi elle était intellectuellement remarquable. Et il dit: « Si vous voyiez quelle beauté ! » « Elle était auburn, elle avait les cheveux longs, sur les épaules, elle avait une très belle poitrine, et des jambes, mes chers collègues, si vous voyiez ses jambes ! » Alors je l’ai laissé dire et puis j’ai demandé la parole et puis j’ai dit: » Mes chers collègues, j’ignorais que, comme à l’armée, il y avait une note de gueule (8), pour rentrer au Collège de France. La prochaine fois que je présenterai un candidat, je ne manquerai pas (9) de vous dire mon sentiment (10) sur son apparence physique. »
– Ce modèle archaïque, pensez-vous qu’un jour il disparaîtra ou en tout cas, il s’atténuera ?
– Oui, bien sûr. Ça prend du temps. Et ce qui me… me fait… me rend un peu triste, c’est moins le temps que cela prend que cela déçoit énormément à notre époque qui est pressée, les jeunes filles que je vois souvent être persuadées que toutes les choses importantes, tous les acquis ont été obtenus, les lois ont été passées, qu’il n’y a plus rien à faire et que l’égalité est là. Je pense personnellement que de toute façon, même si c’est un peu en zigzag (11), la voie mène progressivement vers l’égalité. Simplement, c’est pas pour demain.
Quelques explications:
1. sur le terrain: quand elle allait observer et étudier ce qui se passait dans la réalité, puisqu’elle était anthropologue. Le terrain, c’est le lieu de l’observation.
2. jouir de quelque chose: avoir, posséder quelque chose. (style soutenu)
3. un collègue, entre guillemets: cela signifie que pour elle, le terme « collègue » n’est pas très approprié. Cet homme ne mérite pas vraiment le nom de collègue.
4. mais totalement condescendant: ce « mais » à l’oral sert à renforcer l’idée qui suit.
5. c’est pas trop mal: cela signifie que c’est moyen, pas exceptionnel.
6. voler dans les plumes (de quelqu’un): attaquer quelqu’un verbalement. (familier)
7. une réunion pré-électorale: pour devenir professeur au Collège de France, il faut être présenté et élu par ses membres en place.
8. la gueule: le visage (familier)
9. ne pas manquer de faire quelque chose: ne pas oublier de faire quelque chose, le faire absolument.
10. mon sentiment: ce que je pense / mon avis
11. en zigzag: pas en ligne droite. Donc ici, cela signifie qu’il y a des avancées puis des reculs. Il n’y a pas une progression linéaire et constante.
Y a-t-il une Barbie conductrice de poids lourd pour modeler les rêves des petites filles ? La réponse est non. Barbie conduit une voiture – en général rose et petite, genre une Fiat 500 ou une Mini Cooper, c’est redevenu la mode – ou un camping car. Mais pas de 38 tonnes. Les clichés ont la vie dure*. Pas facile de mettre les pieds dans des univers très masculins depuis toujours en France !
Alors voici Valentine qui a choisi de passer derrière le volant de ces véhicules longtemps réservés aux seuls hommes.
Jolie conversation où il est question de compétences, de machisme, de radio et du plaisir de faire jour après jour un métier qu’on aime. Elle m’a bien plu, Valentine. Pas question de lui dire qu’elle ne fait pas le poids !*
Transcription:
– Bonjour Valentine.
– Bonjour Brigitte.
– Alors, vous conduisez, Valentine, essentiellement des semi-remorques. Ça… Ça fait (1) quelle longueur, pour être très pratique ?
– Alors, en moyenne, ça dépend des remorques, mais en moyenne, ça fait dans les 16 mètres (2) de long.
– D’accord. Comment êtes-vous devenue chauffeur routier (3), Valentine ?
– Bah, c’est un long parcours.
– Oui ? Qu’on ne peut pas détailler mais… mais en bref (4), c’est un métier que vous avez pratiqué dès la sortie de vos études ?
– Non, non. En fait, j’ai fait un bac littéraire. Ensuite, j’ai fait un an aux Etats-Unis et je me destinais à des études de langues. J’ai gardé un peu ce… cette passion de l’anglais. Mais je voyais pas trop où ça allait me mener en fait à la fac (5). Du coup, j’ai arrêté. Comme j’avais des amis dans le transport, en partant une nuit avec eux, je me disais: « Oh là, là ! C’est trop bien (6) !… Enfin, c’est ça que je veux faire. » Et en fait, ça me convient très bien. Là, ça fait six ans que je suis dans la même boîte (7). J’ai toujours autant de passion à faire ça.
– Donc pour être chauffeur routier, il faut un permis poids lourds, hein, c’est… c’est la base, sans doute. Est-ce que c’est un examen difficile à passer ?
– Ouais ! C’est plus compliqué qu’on pense en fait. Il faut déjà avoir le permis B – le permis voiture. Ensuite le permis poids lourds. Et pour les véhicules comme je conduis, les véhicules articulés, les semi-remorques, c’est un permis EC. Donc un véhicule articulé mais de grande longueur. Mais, ouais, il y a deux parties. C’est un peu comme le permis moto. On a une partie théorique, une partie pratique, on a des manoeuvres (8) à faire. C’est beaucoup plus complet qu’un permis juste de voiture.
– Faut-il apprendre la… la mécanique ?
– Il y a des notions de mécanique, oui, à apprendre. Et puis ouais, c’est vraiment complet… enfin… En plus du permis… en plus on peut pas travailler comme ça. On a aussi une FIMO (9): c’est une formation sur un peu tout ce qui est sécurité, lois. Il y a vraiment beaucoup, beaucoup de choses, qui régissent un peu tout ce métier-là. Donc ouais, c’est pas… Enfin, je dirais pas que c’est pas adapté à tout le monde, mais ouais, il y a quand même pas mal de choses à faire, à apprendre.
– Et au niveau de… de la santé, évidemment, j’imagine qu’il faut être en bonne santé, mais par exemple, y a-t-il un poids minimum à avoir, pour… pour qu’on puisse représenter une certaine force ?
– Ah non ! Bah, pour vous dire (10), je fais 50 kg. Donc si ça peut vous donner une idée, c’est pas… C’est plus comme avant où justement, fallait (11)… C’était vraiment un travail de force. Après, ça dépend des… du métier qu’on fait parce que même dans le transport, il y a plein, plein de transports différents, mais aujourd’hui, il y a plus de… enfin, on n’a pas… on n’a pas besoin d’être très costaud (12) pour faire ce métier. Tout est assisté. Franchement, ça a beaucoup, beaucoup changé, hein. C’est…
– J’imagine que si, oui, vous avez un problème technique avec votre… votre poids-lourd, eh bien, vous… vous êtes immédiatement assistée parce qu’aujourd’hui, il y a beaucoup d’électronique. Donc vous ne pouvez pas réparer toute seule, quoi.
– Même une roue en fait, on les change plus comme avant. Maintenant, enfin, tout le monde touche pratiquement plus (13) à rien. On connaît les notions de mécanique mais c’est vraiment rare qu’on fasse. Nous, on bidouille (14) un peu, mais on fait pas de…
– Et Valentine, les employeurs embauchent-ils normalement ou facilement des femmes comme chauffeurs ou est-ce que c’est encore difficile ?
– Moi je trouve que c’est encore difficile. Après (15), ça… ça a quand même beaucoup évolué aussi. Ils sont moins réticents qu’avant. Mais après (15), enfin, on sait qu’il y a des endroits, c’est même pas la peine de (16) postuler parce que justement, ils ont encore cette mentalité assez macho (17), on va dire, ou… ou parce que justement, ils ont eu des exemples… enfin, il y a des femmes qui sont venues travailler, ça s’est pas bien passé. Mais dans l’ensemble, quand même si, ça… ça a bien évolué. Puis on est de plus en plus, donc ils voient bien que bah… la compétence n’a pas de sexe comme on dit tout le temps. On est capables ou… c’est pas parce qu’on est un homme ou une femme. C’est…
– Alors, Valentine, on en vient quand même… Qu’est-ce qui est agréable pour vous dans ce métier ? Parce que vous faites… Vous faites combien d’heures par jour ? Vous faites neuf heures ?
– Au volant, ouais, je fais 9 heures à peu près, plus après, bah les… le chargement, le déchargement. Mais ouais, ça fait à peu près 9 heures de pure conduite, ouais.
– Oui. Donc qu’est-ce que vous trouvez de… de… plutôt sympathique à vivre dans… au volant de votre… de… de votre poids lourd ?
– Bah déjà, oui, faut (18) aimer conduire. Donc moi, j’aime bien ça. Après, j’adore écouter France Inter, surtout. Donc toute la journée, je passe un peu… enfin, je connais toutes les émissions, à la suite. Ça permet de se cultiver. Et aussi alors après… Avant, je partais à la semaine. C’était vachement plus (19)… un peu l’aventure. On savait pas trop où on allait dormir…
– Vous dormiez dans votre cabine ?
– Oui, oui, je dormais dans mon camion, ouais.
– Qui sont très confortables, j’imagine.
– Oh oui, maintenant, c’est… c’est super. On a le chauffage de nuit.
– Oui.
– C’est comme une petite maison, quoi. Moi, ça me plaisait beaucoup, ouais.
– Et vous ne le faites plus ?
– Non, j’ai arrêté en fait. Et du coup, je fais toujours le même travail. Là, je fais vraiment la même route tous les jours. C’est une navette en fait.
– Hm, hm. Et vos collègues, la plupart du temps, sont des hommes. Comment… comment ça se passe entre vous quand vous vous arrêtez dans les stations services ? Est-ce qu’il y a de la bienveillance ? Est-ce que c’est vraiment très macho ? Est-ce que c’est plutôt agréable ?
– Bah là aussi, c’est vrai que ça change beaucoup. Il y a un peu de tout (20). Et ça dépend pas forcément de l’âge, que ce soit des jeunes chauffeurs routiers ou des anciens, il y en a que ça dérange vraiment pas, qui nous prennent justement un peu sous… sous nos… sous leur aile (21), qui sont très bienveillants. J’ai eu beaucoup de collègues qui m’ont aidée, parce qu’ils sont contents justement, ça les change un peu d’avoir des femmes… des collègues femmes. Mais il y a toujours des gens qui vont faire des réflexions hyper machos… enfin, j’en ai entendu… Et on devient très féministe, hein, dans ce travail !
– Oui, c’est ce que j’ai l’impression que vous êtes en train de devenir, très féministe ! Valentine, merci.
– Merci à vous.
– Bonne journée.
Quelques explications:
1. ça fait combien de long ? : en français, on utilise très souvent le verbe faire pour parler des mesures : ce camion fait 16 mètres de long. / Il fait 30 tonnes.
2. dans les seize mètres: on ajoute dans quand un chiffre n’est pas précis, comme on dirait environ. (C’est un peu plus familier). Par exemple: Cette jeune femme a dans les 30 ans je pense.
3. chauffeur routier: il n’y a pas de féminin pour le nom de ce métier qui a longtemps été exclusivement masculin.
4. en bref: sans entrer dans les détails. En revanche, on dit bien un conducteur / une conductrice. (Le problème, c’est qu’une chauffeuse en français, c’est tout à fait autre chose: il s’agit d’un sorte de petit fauteuil bas.)
5. la fac: abréviation de faculté qui est synonyme de université.
6. c’est trop bien: c’est vraiment très bien. Trop est souvent utilisé dans ce sens, différent de son sens de base, pour renforcer un jugement qu’on porte sur quelque chose. (plutôt familier et fréquent à l’oral)
7. une boîte: une entreprise (familier)
8. des manoeuvres: faire des manoeuvres (ou manoeuvrer), c’est déplacer son véhicule dans des situations différentes : reculer, se garer, faire demi-tour, etc…
9. une FIMO: une Formation initiale Minimale Obligatoire, c’est-à-dire une attestation nécessaire pour travailler dans les transports.
10. pour vous dire: on utilise cette expression pour annoncer qu’on va donner un exemple significatif de ce qu’on veut prouver.
11. fallait: il manque « Il« , comme souvent à l’oral dans ce genre d’expression. Mais ne l’oubliez pas à l’écrit, car ça fait bizarre, même si personnellement, vous ne le diriez pas à l’oral, dans des situations familières.
12. costaud: fort physiquement. (plutôt familier)
13. pratiquement plus = quasiment plus
14. bidouiller: bricoler, réparer quelque chose en bricolant. (familier)
15. après: ce n’est pas le sens temporel habituel. On l’emploie à l’oral pour marquer le contraste avec quelque chose qu’on vient de dire, pour nuancer. C’est comme dire: Bien sûr… Mais / Cependant…
16. c’est même pas la peine de… : il manque ne. = ça ne sert absolument à rien de…
17. macho: abréviation de machiste, c’est-à-dire un homme qui fait sentir sa supériorité de mâle aux femmes. On peut l’employer comme nom: c’est un macho. Ou comme adjectif: Il est macho / Il a une attitude macho.
18. Faut = il faut (uniquement à l’oral, dans un style familier)
19. vachement plus = beaucoup plus (familier, oral)
20. Il y a (un peu) de tout: c’est varié. (familier)
21. prendre quelqu’un sous son aile: l’aider, le guider en le protégeant. (comme une maman oiseau avec ses oisillons)
* avoir la vie dure: résister, durer. (à propos de croyances, de clichés, traditions par exemple)
* ne pas faire le poids: ne pas avoir les capacités nécessaires pour faire quelque chose, pour réussir une mission en face d’un adversaire par exemple.
* Pas question de… : impossible de…