Femme et cheminot

 Les Françaises travaillent. Elles ont des enfants et continuent à travailler.
Sarah est l’une de ces femmes pour qui avoir une vie professionnelle et une vie familiale est essentiel.
Sauf que Sarah a un jour décidé qu’elle voulait changer de métier. Et le changement est radical car elle est passée d’un métier réputé féminin à une profession qui a longtemps été considérée comme un métier « d’homme »… (Il y a encore des progrès à faire en matière de stéréotypes ! D’ailleurs, certains noms de métier ont du mal à passer au féminin.)
Pour Sarah, tout va bien et elle parle avec enthousiasme de ce travail qu’elle aime.


Pourquoi êtes-vous devenue conductrice de train ?
– C’est le destin. Ce que je voulais avant tout, c’était changer de boulot (1). J’ai fait (2) les petites annonces. Quand j’ai vu conductrice de train, je sais pas pourquoi, mais tout de suite, je me suis dit « Je serai conductrice » !
Le travail en solitaire, ça, ça m’a beaucoup attirée. Un milieu d’hommes aussi quelque part (3). Enfin c’est pas le milieu d’hommes qui m’a attirée, c’est ne plus être dans un milieu de femmes. Et puis, bah, les responsabilités… moi, pour toutes ces personnes dans le train, enfin voilà. Ça m’a attirée.

A 34 ans, Sarah Gigand a donc changé de vie. Cette maman de deux enfants qui travaillait dans une crèche a démissionné pour passer les examens de la SNCF. Après sa formation, elle conduit désormais des trains de banlieue sur le réseau Saint Lazare (4) en région parisienne. Les conducteurs du Transilien (5) ne comptent que 2% de femmes.
– Ça se passe bien (6). J’avais une petite appréhension au début, comme tout le monde. On m’avait dit « Un cheminot (7), en plus, non mais c’est un milieu macho ! (8) ». Eh ben pas du tout, rien de tout ça. On est une conduc(trice)… On est un conducteur. C’est très physique, oui. Bah les horaires décalés, déjà. On n’a pas de rythme de vie. C’est deux jours, on va être… on va commencer à 20 heures. Le lendemain, on va commencer à 10 heures, le surlendemain à 4 heures du matin. Enfin, c’est vraiment… sur une semaine, on a toutes sortes d’horaires.
Il doit y avoir des situations un peu stressantes. Les trains en Ile de France, c’est beaucoup de retard ou des signaux d’alarme tirés… Tout ça, c’est aussi votre quotidien ?
C’est le quotidien. C’est pas tous les jours, c’est vrai. Heureusement ! Mais ah oui, les signaux d’alarme, c’est pratiquement (9) quotidien. Bon les retards aussi. Les retards, c’est pas facile non plus pour les conducteurs, loin de là. C’est la course pour essayer de gagner une ou deux minutes. Donc on court tout le temps. La plupart d’entre nous, on fait tout pour essayer d’éviter ça, quoi. Les accidents de personnes donc ouais aussi, j’en ai jamais connu. C’est la grande hantise (10)de tout conducteur, ça…
Un suicide ?
Voilà. Ou pire encore, quelqu’un qui tombe, qui est poussé. Enfin tout ça, bon… On y pense au début. On y pense quand ça arrive à un collègue autour de nous. Les trains, ça tombe en panne aussi, hein. Donc là, nous, bah il faut gérer. Faut dépanner. Donc on est solitaire. Mais en même temps, dès qu’il y en a un qui a un souci ( on l’entend parce qu’on est équipé de radios dans les trains), tout de suite, hop (11), le… les collègues qui sont dans le coin (12) vont venir, vont essayer de nous aider, enfin… c’est très solitaire, mais on est très solidaire aussi, entre nous.
La SNCF, c’est aussi des grèves, des syndicats qui sont assez puissants. Quel est votre rapport à… à tout ça ?
Là, je vais donner mon avis personnel. Les grèves, c’est bien. Il en faut. Heureusement qu’il y a des gens qui se battent pour sauver notre statut (13), quoi. Après, faire des grèves toutes les semaines, c’est… voilà. Parce que le problème des petites grèves, c’est que ça nous discrédite auprès des gens aussi.
Comment vous voyez la suite de votre carrière ? Qu’est-ce que… De quoi vous avez envie ?
J’ai un rêve ! J’ai un rêve : ce serait éventuellement de finir au TGV (14).

Quelques détails :
1. un boulot : un travail (familier)
2. faire les petites annonces : regarder, lire les petites annonces (familier)
3. quelque part : en quelque sorte / d’une certaine manière. (expression qui s’est imposée dans ce sens depuis quelques années. Je n’aime pas du tout !)
4. La Gare Saint Lazare est la gare la plus fréquentée chaque jour à Paris.
5. le Transilien : c’est le nom de ces trains qui desservent les banlieues en Ile de France.
6. un cheminot : un conducteur de train. Mot familier qui vient de « chemin de fer ». Très utilisé.
7. ça se passe bien : tout va bien , pas de problème.
8. macho (adjectif ou nom) : abréviation de machiste. Un macho, c’est un homme qui fait sentir sa supériorité aux femmes.
9. pratiquement : quasiment, presque
10. une hantise : c’est quelque chose qu’on craint vraiment, qu’on redoute et qui est comme une idée fixe.
11. hop : petit mot qui sert à exprimer une action brusque.
12. dans le coin : pas très loin (familier)
13. Les salariés de la SNCF ont un statut spécial, notamment la possibilité de prendre leur retraite assez tôt. (à cause de leurs conditions de travail) Mais ce statut historique est remis en question aussi. D’où des grèves.
14. finir au TGV = conduire un jour des TGV, ce qui sera une promotion.

Féministe pour la vie

Les femmes françaises ont eu le droit de vote seulement en 1944 et ont voté en 1945 pour la première fois.
Les femmes mariées ont obtenu le droit de travailler sans avoir à demander l’autorisation de leur mari en 1966.
Le principe de l’égalité des salaires hommes-femmes a été affirmé en 1972.
Elles ont gagné le droit à la contraception à la fin des années 60 et à l’IVG* en 1975.

Tout cela a été obtenu parce que des femmes (et des hommes) ont bataillé sans relâche. C’est ce que Benoîte Groult rappelait l’autre jour à la radio. Benoîte Groult a 90 ans. Elle sait la valeur de ces droits, et leur fragilité aussi si on n’y prend pas garde.


Transcription :
Et bonjour Benoîte Groult.
Bonjour.
En ce 8 mars, Journée Internationale de la Femme, c’est la centième, est-ce que vous diriez que le fait qu’on ait toujours besoin d’une journée de la femme, c’est décourageant pour la féministe que vous êtes ?
Oui, mais de toute façon, je sais très bien que le féminisme n’est plus à la mode, que je suis ringarde (1) et que c’est une mauvaise bannière. Bon. Moi je la trouve toujours valable et je trouve ça encore très important même en France.
Pourquoi, vous vous avez l’impression que c’est ringard aujourd’hui d’être féministe, Benoîte Groult ?
Parce que je vois les jeunes générations, j’ai trois filles, trois petites-filles, une arrière petite-fille, donc le féminisme va très loin, vous voyez… Eh bien, je vois que pour elles, le mot féminisme, ça ne se dit plus. On dirait que ça leur enlève leur sex-appeal…
Ah carrément (2)!
…de dire qu’elles sont féministes. « Non, non, je suis pas féministe », quitte à (3) mener des vies féministes, très indépendantes, travailler. Mais le mot est usé, parti, démodé, complètement.
Et elles n’ont pas conscience que si elles ont cette liberté-là, c’est grâce à votre combat…
Non !
Le vôtre et celui d’autres femmes ? Non ?
Elle croient que c’est le Moyen-Age (4). Elles sont nées avec tous les droits dans leur berceau, alors que moi, je suis née avec zéro droits. J’étais professeur de latin, j’avais toujours pas le droit de vote à vingt-cinq ans et elles n’imaginent pas que j’ai vu arriver au compte-gouttes (5) nos droits, donc je sais qu’ils sont précieux, difficiles, fragiles.

Quelques détails :
1. ringard : démodé (familier)
2. Ah carrément : complètement. (= Vous allez jusqu’à dire ça.)
3. quitte à faire quelque chose : ici = même si / au risque de…
4. Le Moyen-Age : période avant l’époque moderne, qui paraît lointaine et qui avait la réputation d’être une période obscure, pas progressiste.
5. au compte-gouttes : en très petite quantité, et lentement.
* une IVG : une interruption volontaire de grossesse.