Connaissez-vous cette jeune fille ?


J’ai découvert en juin un film d’animation à nul autre pareil et il faut que je vous en parle ! La jeune fille sans mains est une adaptation d’un conte de Grimm. Comme tous les contes, on peut y lire énormément de choses sur la nature humaine, les rapports familiaux, la place des femmes et leurs relations avec les hommes. L’histoire elle-même a la puissance des contes, où se côtoient cruauté, violence, peur, cupidité, amour, débrouillardise, sincérité, pureté. Il y a un Diable qui est vraiment… diabolique bien sûr.

Mais surtout, l’animation est incroyable. C’est comme si les dessins se faisaient sous nos yeux, avec des couleurs et des traits qui s’animent, sans jamais être figés ni finis. Cela donne une plongée dans une aventure toujours mouvante, qui décrit parfaitement la fuite de la jeune fille, son parcours vers la liberté et le choix qu’elle devient capable de faire de sa vie. On a peur avec elle, on est heureux avec elle, on palpite avec elle.

Si vous avez accès à Arte TV, vous pouvez regarder ce film ici jusqu’au 9 septembre. Dépêchez-vous !

Bref, une histoire qui nous emporte, dans un ailleurs qui parle à nos sentiments humains et nous fascine par la façon dont elle a été créée par Sébastien Laudenbach. Parce que ça aussi, c’est incroyable !

Voici une très belle interview de Sébastien Laudenbach, où il explique la genèse de ce film et sa façon de travailler, dessin par dessin. Tout y est passionnant, sur la couleur, l’animation, les voix des comédiens choisis, la façon dont les enfants et les adultes reçoivent les contes. J’en ai choisi – avec difficulté !- quelques passages.
C’est à regarder ici, dans la dernière vidéo tout en bas de la page.

La jeune fille sans nom – interview – extraits

Transcription de deux extraits:
(à partir de 3’55)
– Et puis…Bah et alors, je m’étais dit : «  Bon, il faut que tu te préserves parce que vraisemblablement, ce film peut-être va pas se faire »… enfin bon, je redoutais (1), donc je me suis dit : « Ne mets pas tes tripes (2) sur la table », parce que sinon, tu vas beaucoup souffrir si le film ne se fait pas. Donc quand le film a été arrêté, je n’ai pas beaucoup souffert mais j’y repensais quand même régulièrement…
– Il ne vous quittait pas, il voulait pas vous quitter.
– Voilà, il y avait quelque chose d’assez… d’assez profond. Il faut dire que (3) ce conte m’avait particulièrement touché aussi, dans toutes ses versions. Et alors, en fait, moi, j’ai continué à faire des courts-métrages (4) et puis j’ai continué à mener une sorte de recherche théorique et esthétique parallèlement à ça. Et en 2012, je fais, à l’initiative (5) d’un de mes anciens élèves et d’un producteur à Toulouse, une expérience assez singulière où j’arrive à produire un film de douze minutes en dix jours, d’animation, en mettant en place, issue de ces recherches théoriques, une écriture particulière, pas forcément nouvelle mais où… avec une direction assez affirmée. Bon, c’est un film très étrange, hein, qui a pas du tout marché (6) en festivals, mais qui est très intéressant et qui est en fait une sorte de prémices (7) à ce que va devenir La Jeune fille Sans Nom, mais à cette époque-là, je ne le sais pas encore.
– C’est ça.
– Et la même année, ma …
– Quel est le substrat qui va tout à coup émerger dans cette expérience, disons, un peu secrète ?
– Alors, qu’est-ce qui émerge ? En fait, il y a une direction assez importante, c’est de me dire : « je peux faire un film fini à partir de dessins qui sont tous pas finis. » Partant de l’idée que le cinéma, c’est une succession d’images fixes et que c’est le cerveau qui va donner le mouvement là où il y en a pas, le cerveau reconstitue, par l’intermédiaire du mouvement, des formes qui n’existent pas en fait. – Alors, ça, c’est quand même génial ! (8)
– C’est quand même génial, mais c’est quand même effectivement… la genèse, là, elle est là.
– Voilà. C’est une genèse en terme d’écriture, de production et en termes techniques aussi enfin, parce que c’est très concret.
– Et d’un appel à une certaine liberté.
– Oui, parce que, résultat (9), donc quelques mois après, ma femme, qui est cinéaste (10), passe le concours de la Villa Médicis (11) et donc m’annonce que nous allons partir pendant un an…
– En résidence.
– En résidence. Alors c’est elle qui part en résidence et moi, je la suis avec les enfants et tout ça, mais résultat, j’ai une plage de temps incroyable, que je n’ai jamais eue.
– Et un confort, disons, matériel relatif… Voilà, c’est pas la peine de ramener l’argent à la maison. On est à la maison, qui n’est pas une vilaine maison d’ailleurs, la Villa Médicis !
– Exactement. Donc c’était un moment extraordinaire, exceptionnel et sans doute unique et que je ne revivrai sans doute (12) jamais. Et donc je me suis dit : «  Bah voilà, mon gars, c’est le moment. Ressors la jeune fille et… » Mais alors, j’avais plus les droits d’Olivier Py, j’avais pas de producteur, et j’avais un an et il fallait que je fasse toute l’animation en un an. Quand on sait que…
– Ah oui, c’était un grand pari.
– Voilà, donc il fallait que je fasse quinze secondes d’animation par jour.
– Alors qu’en général, c’est…
– C’est trois.
– Oui, c’est ça.
– Voilà.
– Oui, c’est énorme.
– Quelque chose comme ça, oui, à peu près (13). Enfin ça dépend de la complexité de l’animation et du style graphique, mais…
– C’est un pari fou,tout ça, au départ, c’est un pari fou.
– Oui, mais je l’ai pas vécu comme ça. Je l’a vécu comme un désir. Je l’ai vécu en fait… En fait, résultat, c’est là où j’ai mis mes tripes sur la table !
– Voilà.
– Et je me suis jeté complètement…
– C’est maintenant ou jamais.
– Exactement. Et j’avais une vraie nécessité. Je me sentais comme un sprinter, voyez, j’étais vraiment sur les starting blocks. Et on était à peine arrivés en Italie que je me suis mis à dessiner comme un fou. Et résultat, j’ai pas utilisé le scénario, j’ai pas utilisé la pièce d’Oivier Py, j’ai pas utilisé les recherches graphiques, j’ai pas utilisé le story board et j’ai improvisé le film du premier plan jusqu’au dernier. Et donc c’est un film écrit avec des dessins, ce qui est très singulier (14), et c’est vrai qu’il y a pas d’autres longs métrages d’animation, je crois, à ma connaissance (15), qui aient été faits comme ça.
– Non mais c’est ce qui donne cette vie. Chaque dessin, même s’il est inachevé, appelle l’autre et donc le mouvement se crée, et voilà, et on le suit.
– Résultat, ça met le geste, en fait mon geste finalement au coeur du processus d’écriture visuelle et cinématographique, j’étais pris dans le film, j’étais pris dans son rythme, donc je… j’avais juste deux plans d’avance dans la tête. Quand je faisais un plan, je me disais : «  Bon, après je vais faire ça, puis après, voilà, c’était un peu comme aux échecs, voyez, puis après, on verra, quoi. » Et en même temps évidemment, tout le travail, toute cette année a nourri et donc moi, je portais cette histoire, j’étais la jeune fille, j’étais le prince, j’étais le meunier (16), j’étais le Diable, j’étais un peu tout le monde. Et d’ailleurs, ce qui est assez curieux (17), c’est que finalement, on m’a coupé les mains au bout de sept ans en me disant : «  Tu vas pas t’occuper de cet enfant que tu as commencé à faire grandir » et il a fallu, comme la jeune fille, que je m’isole, il a fallu, comme la jeune fille, que je fasse avec mes propres moyens et il a fallu, comme la jeune fille, que je fasse pousser mon propre jardin qui, de fait, n’appartient qu’à moi.

(à partir de 14’57) Et pour rebondir (18) sur ce que vous disiez tout à l’heure (19) sur la couleur des personnages, moi, ce qui m’intéresse dans l’animation, on en parlait tout à l’heure, c’est que, bon, il y a pas de visages, il y a pas la puissance des visages, il y a pas la puissance du corps humain, mais on est obligé de passer donc par des chemins de traverse (20). Et moi, l’animation m’intéresse à partir du moment où elle parle de choses profondément humaines – et les contes parlent de la psyché et de choses profondément humaines qu’on traverse tous, en prenant justement des chemins de traverse. Et j’aime bien parler du corps – j’ai fait beaucoup de courts-métrages qui mettent le corps au centre – j’aime bien parler du corps avec l’animation justement parce qu’il y a pas de corps. Et la couleur, pour moi, fait partie de ça, c’est-à-dire que la couleur, c’est un moyen de transmettre des sensations et que je suis… que je n’ai pas une approche, en tout cas pour ce film, je n’ai pas une approche de la couleur descriptive (21). Mes arbres n’ont pas un tronc brun avec un feuillage vert. C’est des arbres qui véhiculent de la sensation.
– Oui, et qui sont très, très importants.
– Oui. Oui, oui. J’aime beaucoup dessiner les arbres. C’est très agréable à dessiner. Et… Non mais en fait, je me suis fait plaisir (22), hein, sur le film. Le film est guidé par un désir extrêmement fort…

Des explications :
1. redouter quelque chose : avoir peur de quelque chose par anticipation
2. les tripes : normalement, ce sont les viscères, l’intérieur du ventre. Donc l’expression (familière) « mettre ses tripes sur la table » signifie qu’on expose ses sentiments, sa sensibilité.
3. Il faut dire que = c’est important de dire que…
4. un court-métrage : un film court, par opposition aux films qui font 1h30 ou plus, qui sont donc des longs-métrages.
5. À l’initiative de : cela veut dire que c’est son élève qui a lancé l’idée, qui a pris l’initiative de travailler sur ce film. C’est lui qui est à l’origine de ce projet.
6. Ne pas marcher : être un échec, ne pas avoir de succès
7. les prémices de quelque chose : un prélude à quelque chose, des signes qui annoncent quelque chose
8. génial : super, merveilleux
9. résultat : employé seul de cette manière, ce mot indique la conséquence de quelque chose.
Par exemple : Il n’a pas assez plu. Résultat, le jardin est très sec. On entend aussi très souvent: Résultat des courses, …, qui est plus familier.
10. un(e) cinéaste : quelqu’un qui fait des films
11. la Villa Médicis : c’est une institution artistique française installée dans la Villa Medicis à Rome, qui accueille des artistes en résidence pour des périodes allant de 6 à 18 mois. Le site est ici.
12. sans doute : probablement
13. à peu près : environ
14. singulier : original, jamais vu ou fait avant
15. à ma connaissance : d’après ce que je sais
16. un meunier : un homme qui fait fonctionner un moulin. (Dans ce conte, le père de la jeune fille est meunier.)
17. c’est curieux = c’est bizarre, surprenant
18. rebondir sur quelque chose (qui a été dit) : en reparler et aller plus loin
19. tout à l’heure = précédemment. Cette expression, selon le contexte, peut renvoyer à un passé très proche ou à un futur proche, mais toujours dans une même journée. C’est le temps du verbe qui indique le sens.
Par exemple : Je l’ai vu tout à l’heure = il n’y a pas longtemps aujourd’hui. / Je le vois tout à l’heure = un peu plus tard dans la journée.
20. Des chemins de traverse : des chemins qui ne sont pas directs, qui ne sont pas les chemins principaux
21. descriptive : cet adjectif porte sur le nom « approche », pas sur « couleur ». On peut dire aussi : Je n’ai pas une approche descriptive de la couleur, ce qui enlève toute ambiguïté.
22. Je me suis fait plaisir : j’ai vraiment fait ce qui était important pour moi.

La bande annonce, qui est ici, ne rend pas justice à cette histoire. Centrée sur une partie de ce conte, elle est trop réductrice, alors que le film est d’une très grande richesse. Donc il faut absolument que vous voyiez le film en entier, en vous laissant emporter par les couleurs, les mouvements et les voix !

Et ici, vous trouverez un dossier complet et des outils d’analyse de ce film.

A bientôt!

La beauté, depuis toujours

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Michel Ocelot dessine. Comme tous les enfants d’abord à qui on donne de la couleur et du papier, et aujourd’hui, à sa manière singulière, dans ses films d’animation qui touchent autant les enfants que les adultes.
Son dernier film, Dilili à Paris, a été récompensé par un César cette année.
Voici un petit extrait qui conclut une belle interview par de belles idées.

La beauté depuis toujours

Transcription

– Quand est-ce que vous avez commencé à dessiner, vous ? Vous vous souvenez ? Vous dites « j’ai toujours dessiné » mais…
– Oh, bah, je sais pas. Il faudrait demander aux parents qui ont des tout petits enfants à quel âge on saisit un crayon et on gribouille (1) sur le mur. Et à partir de ce moment-là, j’ai pas arrêté. Bon allez, on va dire je travaille à mon métier depuis l’âge de un an et demi.
– Mais quel art est-ce que c’est pour vous, Michel Ocelot, le dessin ?
– C’est un des arts, c’est… c’est… Pour moi, c’est celui que je pratique le mieux, mais c’est un des arts et… Mais c’est aussi la… l’humanité, une trace de l’humanité, très importante. Elle a existé dès les temps préhistoriques. Mais il y a eu des chefs-d’oeuvre (2) tout de suite. Et…
– Je vous pose la question parce que j’ai l’impression que votre film, c’est un hommage à cela, justement, aux beaux-arts, à la musique, à la littérature, au théâtre, à l’architecture, au Beau, en réalité.
– Oui, mais c’est aussi un hommage aux techniques, à Santos-Dumont qui a fait toutes sortes de machines extraordinaires et aux techniciens, aux médecins. Non, c’est à tout le monde. Mais évidemment, j’ai une petite fixation (3) sur la beauté. Est-ce grave, docteur ? (4)
– Diriez-vous que le beau et le bien sont indissociablement liés, Michel ?
– Pour moi, ça se ressemble. Et quand j’essaye de faire un film beau (5), c’est… Il faut qu’il soit beau physiquement et moralement.
– C’est-à-dire qu’il peut dénoncer par exemple l’obscurantisme et la barbarie ?
– Oui, oui, nous le dénonçons.
– Par ce film. Précisément.
– Oui, c’est le sujet. C’est le sujet du film, de dénoncer des choses qu’on ne doit pas faire, qu’on fait dans le monde entier. Quand on… Il faut se renseigner, les chiffres sont effrayants. Et il y a de… Et si vous vous renseignez sur la maltraitance des femmes, vous perdez le sommeil (6). Et c’est révoltant et il ne faut pas faire comme si on ne savait pas. Et j’essaie aussi de… donc d’en parler. Et je voudrais aussi qu’on en parle après le film.
– Merci, Michel Ocelot, d’être venu faire un tour dans cette émission. Je rappelle que Dilili à Paris sort demain, que c’est un émerveillement de tous les instants (7). Allez-y en famille.

Des explications
1. gribouiller : faire des traits, des lettres, ou des dessins maladroitement. Par exemple : Il a gribouillé son nom sur un bout de papier. Quand c’est mal dessiné ou mal écrit, on dit que ce sont des gribouillis ou des gribouillages. Par exemple : Qu’est-ce que c’est que ce gribouillis ? Applique-toi quand tu écris !
2. Un chef-d’oeuvre : une œuvre magnifique, qui touche à la perfection. Deux problèmes avec ce mot composé : la prononciation – on ne prononce pas le F – et le pluriel – c’est chef qui prend le S du pluriel. On peut employer ce mot aussi de façon plus ordinaire, par exemple quand on est content de quelque chose qu’on a fabriqué. En le montrant à quelqu’un, on dit, avec un peu d’auto-dérision et de fierté en même temps : Et voilà le chef-d’oeuvre !
3. Avoir (ou faire) une fixation sur quelque chose : être obsédé par quelque chose
4. Est-ce grave, docteur ? : en fait, on se sert de cette phrase hors du contexte habituel de la médecine et pas en s’adressant à un médecin, plutôt avec humour, pour se faire en quelque sorte pardonner quelque chose ou parce qu’on a une manie. Par exemple : Je ne range pas mes affaires. C’est grave, docteur ?
5. Un film beau : normalement, beau ne se met pas après le nom. On dit un beau film. Ici, cela permet à M.O. d’insister sur ce qu’il veut faire avec ses films. Cela met en évidence son objectif de beauté.
6. Vous perdez le sommeil : cette expression signifie que vous êtes tellement bouleversé, horrifié, perturbé par quelque chose que cela vous empêche de dormir. (au sens propre ou au sens figuré). Normalement, on dit : J’en perds le sommeil. (avec en).
7. De tous les instants : constant, continuel, permanent. On l’associe souvent à certains noms :
C’est une responsabilité de tous les instants.
C’est un souci de tous les instants.
Il faut une vigilance de tous les instants / une surveillance / une attention de tous les instants.

L’interview entière est ici.

Pour en savoir plus sur le film Dilili à Paris, cliquez ici.
La bande annonce est bien sous-titrée en français.
Et il y a un dossier pédagogique pour les enseignants.

A bientôt !