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La chair de poudre

Dans tous les villages ou les villes où on passe en cette saison, les monuments aux morts sont fleuris depuis les commémorations du 11 novembre. Enfant déjà, j’étais émue par tous ces noms gravés dans la pierre. Les Lucien, Augustin, Adrien, Victor, Camille, tous ces jeunes gens tués par la guerre, dont les prénoms sont à nouveau portés aujourd’hui par des enfants qui, je l’espère, vivront leurs vies en paix. Plus tard, il y a eu pour moi des lectures marquantes, des films inoubliables sur cette guerre-là.
Et samedi dernier, j’ai écouté une très belle émission à la radio, où Denis Cheyssoux, qui parle toutes les semaines de la nature, a témoigné de ce massacre en retournant dans la forêt de Verdun. Comme dans tous ses reportages, les mots, les bruits, les gens avec qui il discutait ont suffi à faire surgir ce souvenir. Nul besoin d’images, d’archives. C’était sobre et profondément touchant. C’est ce que je voulais partager avec vous aujourd’hui.

Verdun

Transcription
Je souhaitais vous ramener sur ce lieu. Alors, on sait que la Somme fut plus meurtrier (1) encore mais a laissé, on va dire, moins de traces mémorielles. Et donc on se rend dans une autre pompe aspirante de sang, cette broyeuse de chairs, ce tue-jeunesse irrationnel, cette fabrique d’orphelins qui donne la chair de poudre (2). Forêt de Verdun, classée forêt d’exception aujourd’hui, donc on ne peut pas… On ne peut pas depuis un siècle cultiver, hein, cette terre qui est gorgée de métaux lourds, donc c’est impossible. Vous avez des balles, des obus, des schrapnels, des baïonnettes, donc elle est lourdement polluée. Forêt zebrée, hein, de sapes, de boyaux, de tranchées. Les mares d’aujourd’hui ne savent plus qu’elles sont d’anciens trous d’obus. Et on ne cultive pas, hein, sur des morts, sur une bataille que les Allemands voulaient décisive. Et on vient y cultiver (3) maintenant la mémoire du « plus jamais ça », du « Que maudite soit la guerre ».
Et dès le printemps 1919, hein, ce qui a frappé les gens, sur ce champ de ruines, bah c’était les coquelicots – on en a parlé, là, hein – ces petites taches de sang, bien vivantes qui jouaient avec le vent, et ces coquelicots donc qui poussaient sur cette terre amendée (4) des corps de nos anciens. Et quand on dit anciens, ils étaient tellement jeunes ! Dix-huit, vingt ans ! Et, voilà, moi je pense à Louis Averouse, qui était mon grand-oncle, mort en 1915 à vingt ans et puis à ma grand-mère, qui était sa sœur, qui avait un prénom de fleur si joli, Marguerite, et qui est partie en paix, elle, hein, un 11 novembre, comme un clin d’oeil, c’était en 87, comme un clin d’oeil à son frère.
Alors, il y avait des ouvriers évidemment, des paysans, des charpentiers, des fonctionnaires, des milliers d’instituteurs qui écrivaient des lettres, au milieu des rats, et qui écrivaient aussi pour des copains, en disant : « Ma petite femme chérie, bientôt je vais revenir, mais face aux Boches (5), bah il faut tenir. La guerre, que veux-tu, c’est toujours moche. Tenir, tenir, ça, c’est les ordres. ».Et un nouvel horizon de la mythologie française a pris naissance à Douaumont.

Donc on n’était pas loin… Le temps, on va dire, il était un peu comme dans les chansons de Brel : il était plafond bas, pluie chagrine, et on va débuter avec Guillaume Rouart, qui est technicien à l’ONF, qui nous raconte sa forêt : Les plaies sous la forêt, dans votre magazine de nature et d’environnement, à Verdun.

– Et sur ces 10 000 hectares de forêt domaniale, dans les années 20, c’était… c’était quoi à peu près ?
– Peu de troncs, parce qu’il y avait peu de forêt, hein, si tu veux, mais surtout un sol bouleversé, puisqu’il a été tiré environ 60 millions d’obus pendant la bataille, donc plusieurs obus au mètre carré – on en a partout autour de nous. 100 000 hommes qui n’ont pas été retrouvés, de la bataille. Tout de suite après la guerre, l’ administration a demandé à ce qu’il y ait un grand déminage de cette zone. Bien sûr tout a été ramassé, mais en surface. On a ramassé aussi de la ferraille, on en voit encore , hein, un peu partout, des queues de cochon, des choses comme ça.
– Alors, les queues de cochon, on va rappeler que c’était quand même…
– Des espèces de tire-bouchons en métal, qui permettaient de tendre les barbelés. On n’en a pas là sous les yeux, mais on en trouvera sûrement au long du chemin. Et puis bien sûr a commencé aussi l’opération de ramassage des corps donc, d’où l’ossuaire, voilà. Donc bien sûr, tous les gens qui venaient ici qui trouvaient des ossements, tout a été ramené à l’ossuaire, donc environ 130 000 soldats qui ont été retrouvés. On dit « environ » parce que c’est difficile avec les ossements qui ont été entreposés, donc français et allemands. Et la nécropole nationale avec les soldats français.
– Alors on marche en fait sur une fosse commune qui est extrêmement émouvante parce que…
– Voilà, parce qu’on sait, surtout ici, vous êtes à l’ouvrage de Douaumont, que les bombardements étaient tellement intenses – et l’ouvrage a été pris et repris plusieurs fois entre les Allemands – on n’enterrait pas, hein, on mettait sommairement dans les trous d’obus, et on recouvrait de terre. On n’avait pas de temps de faire des grandes fosses, pour creuser ici, – même il y avait pas de tranchées. On s’imagine toujours des belles tranchées avec des sacs de sable qui protègent. Pas à Verdun ! A verdun, le bombardement était tellement intense que les soldats en fait creusaient un petit peu entre les trous d’obus pour se faire des espèces de tranchées. Donc souvent, ils étaient dans les trous avec de l’eau jusqu’à la taille, pour attendre l’ennemi. Voilà. C’était des conditions… Quand on dit l’enfer de Verdun, c’était pas une… c’est pas un mythe (6). C’est surtout que vous êtes sur des sols argileux, donc dès qu’il pleut ou qu’il y a du passage, ça se transforme en boue. Il y a beaucoup de témoignages où des soldats étaient… C’est un peu comme des sables mouvants, quoi ! La boue vous enlisait, vous ne pouviez plus en sortir sans l’aide de vos camarades.
Et donc en fait, c’est au gré (7) des intempéries que les corps, que les matières remontent.
Voilà, alors, au gré des intempéries, et aussi au gré de nos travaux, puisqu’on fait quand même beaucoup de travaux. C’est une forêt de production, la forêt domaniale de Verdun, et donc on ressort – mais il y a pas de chiffres évidents à l’année – mais plusieurs corps par an de soldats.

Quelques explications :

1. meurtrier : ce masculin est un peu bizarre à première vue car il est question de la Somme. En fait, il veut parler de ce lieu – d’où le masculin à l’oral – qui a été le théâtre lui aussi de batailles meurtrières.
2. La chair de poudre : cette expression n’existe pas. Elle vient de la véritable expression : donner la chair de poule, qui signifie que quelque chose provoque la peur, en évoquant ce qui se passe physiquement quand on a très peur. Donc ici, il y a un jeu sur les mots poule/poudre, et c’est une façon très évocatrice de dénoncer la tuerie qu’a été cette guerre. La poudre évoque les canons, les fusils, les armes en général, tout ce qui tue, tout ce qui meurtrit la chair, le corps des soldats. Oui, cela suscite l’effroi. Très belle phrase, je trouve.
3. Cultiver : ce verbe est employé au sens propre et au sens figuré dans ce beau texte. Au sens figuré, on dit qu’on cultive la mémoire de quelque chose ou de quelqu’un, c’est-à-dire qu’on entretient ce souvenir.
4. Amender une terre, c’est la fertiliser en lui ajoutant des éléments qui lui manquent, pour qu’elle devienne encore plus cultivable.
5. Les Boches : pendant longtemps, ça a été le terme péjoratif utilisé par les Français pour désigner les Allemands.
6. C’est pas un mythe : c’est la vérité, ce n’est pas une histoire qu’on a inventée ensuite.
7. Au gré de : en fonction de quelque chose. Ce sont les pluies (donc les intempéries) qui avaient le rôle principal pour faire ressortir les corps de la terre.

L’émission entière est ici.

Il y a des milliers d’années

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En 1994, des spéléologues ont découvert une grotte ornée fabuleuse en Ardèche, à Vallon Pont d’Arc. Sur ses parois, des dessins d’animaux d’une immense beauté, protégés depuis 30 000 ans par l’obscurité et l’isolement de ce lieu magique. Elle ne sera jamais ouverte au public, pour ne pas l’endommager comme la grotte de Lascaux. Alors à quelques kilomètres de là a été conçue une réplique. Des centaines de techniciens, d’artistes, de préhistoriens y ont travaillé. Une oeuvre incroyable aux dires de ceux qui l’ont vue se développer, en tout point conforme à la grotte elle-même et qui sera accessible dans quelques jours. J’ai hâte d’y aller. Manquera-t-il néanmoins l’émotion du lieu réel, celle qu’ont éprouvée tous ceux qui y ont pénétré ? Voici l’un d’eux, le préhistorien Jean Clottes, qui a vécu cette aventure avec passion.

La grotte Chauvet

Transcription :
– Vous imaginiez que ces peintures avaient plus de 30 000 ans ? (1)
– Non, à l’époque (2), je l’ai pas imaginé du tout. Quand j’ai fait l’expertise (3), non. Vous savez, quand on fait une expertise, on le fait toujours en fonction d’une expérience. Or on n’avait aucune peinture d’une telle qualité à plus de 30 000, aucune ! Donc moi, je l’ai pas imaginé un quart de seconde (4) ! Je pensais qu’il y avait deux périodes. Et il y avait une période où il y avait les mains négatives par exemple, je me disais ça, ça peut aller chercher 26 – 27 000. Quant aux chevaux (5) par exemple, moi, je les voyais entre 20 – 22 000, vous voyez, peut-être un choix comme ça, c’est-à-dire à peu près les mêmes dates que Lascaux (6). Et je me disais, ça, c’est de la même qualité que Lascaux, c’est pas très récent – enfin… très récent… ça n’a pas 12 000, 14 000 ans, c’est pas les périodes les plus récentes de l’art préhistorique, parce que par exemple, les bisons avaient les cornes en perspective… ce qu’on appelle en perspective tordue : la tête vue de face et le corps vu de profil. Et ça, c’est un caractère qu’on trouve pour les peintures assez anciennes, vous voyez. On les trouve pas au Magdalenien, on le trouve pas il y a 13 -14 – 15 000 ans. Alors je me suis dit : ça a plus de 20 000 ans, dans mon rapport, ça voulait dire peut-être 22, 23, vous voyez. Jamais j’aurais pensé que ce soit à plus de 30 000 !

Quelques détails :
1. 30 000 : trente mille
2. à l’époque : à ce moment-là. Mais pour utiliser cette expression, il faut quand même qu’elle nous paraisse un peu éloignée, comme appartenant à une période bien révolue.
3. Faire une expertise : ils ont expertisé les peintures, c’est-à-dire qu’ils ont déterminé leur âge.
4. Pas un quart de seconde : il n’y a donc absolument pas pensé. Cette idée ne lui a même pas effleuré l’esprit, tellement cela lui paraissait impossible.
5. Quant aux chevaux : en ce qui concerne les chevaux. Quant à / au / aux montre qu’on passe à un autre élément, après avoir en avoir décrit un premier.
6. Lascaux : la grotte ornée de Lascaux, en Dordogne, très célèbre aussi pour ses peintures rupestres.

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Vocation préhistorien, Jean Clottes

Transcription :
– Oui, quand j’étais jeune, j’aurais jamais pensé qu’il était possible de devenir préhistorien professionnel ! Ça n’existait pas à l’époque. Il y avait des préhistoriens, certes (1), mais en général, c’était des amateurs. Et par exemple, le Directeur des Antiquités Préhistoriques de la Région Midi-Pyrénées, bah c’était un juge à la Cour d’Appel de Toulouse, vous voyez, qui faisait ça en supplément. Ça ne m’était pas venu à l’idée (2). Bon. Donc…
– Ça vous intéressait un petit peu quand même !
– Oui, la préhistoire me fascinait un peu parce que toute ma vie, j’ai fait de la spéléologie (3). Mon père a fait de la spéléologie avant la seconde guerre mondiale, à une époque où il y avait très peu de gens qui en faisaient. Et mon frère, ma sœur et moi, il nous amenait dans les grottes. Et alors quelquefois, ça nous arrivait de trouver par exemple des tessons (4) de poteries cassées. Et on se dit : « Tiens, de quand ça date ? » Vous voyez, on aurait aimé en savoir un petit peu plus. Donc j’avais une certaine curiosité à cet égard (5). Mais je savais pas comment faire. Il fallait qu’on gagne notre vie (6), donc moi, je suis devenu professeur d’anglais, j’ai fait des études d’anglais, je suis devenu professeur d’anglais. Bon.
– Et vous avez exercé (7) jusqu’à l’âge de 42 ans, ce métier de prof d’anglais.
– Oui, oui,oui. Eh oui, c’est ça, oui, oui, j’ai exercé longtemps, oui, bien sûr. Et en plus, j’étais un professeur heureux, je m’entendais bien avec les élèves. Mon premier poste, ça a été au lycée de Foix, dans l’Ariège et j’ai eu un an avant de partir au service militaire, vous voyez, qui était à l’époque de deux ans et demi, hein, la guerre d’Algérie (8), quoi. Et alors, j’ai eu un an. Et cette année-là, je me suis dit : Non , je continue pas sur l’Agrégation (9), c’est trop de travail. Et je vais m’inscrire à Toulouse parce que j’avais vu qu’il y avait un enseignement de la préhistoire à Toulouse. A l’époque, il y avait trois universités, il y avait Toulouse, Bordeaux et Paris, où il y avait un enseignement de la préhistoire. Donc c’est un coup de chance. Et je me suis inscrit à ce cours, vous voyez.
– Tout en continuant (10) vos cours d’anglais.
– Ah bah bien sûr ! Bien sûr ! J’avais mes cours au lycée. Et j’ai fait ça en plus. Donc j’ai passé l’examen à la fin de l’année, très bien, bon. Le professeur m’a écrit… me dit : Ecoutez, j’ai vu que vous étiez intéressé au cours, je vous conseille de faire… je sais pas… une thèse de troisième cycle, voyez, un truc comme ça. Alors j’ai dit oui. Et j’ai commencé à y travailler, d’ailleurs au départ pour pas faire mon service militaire. J’ai vu la bibliographie. Et puis au fil des ans – j’enseignais toujours, hein – mais ça a pris de l’ampleur (11), j’ai fait des fouilles – de dolmens – et puis, c’est les dolmens…
– Vous avez été mordu. (12)
– Exactement, j’ai été mordu. Et petit à petit, ça a pris une place dans ma vie assez considérable. Et j’ai fait une thèse, un doctorat d’Etat. Et puis, comme j’avais fait des articles, etc., je suis devenu un peu connu. Et lorsqu’il y a eu ce poste de Directeur des Antiquités Préhistoriques de la Région Midi-Pyrénées, j’ai postulé et c’est moi qui l’ai eu !
– Et ça a commencé comme ça en fait.
– Eh oui ! Ça a continué, parce que j’avais commencé à faire du travail un certain nombre d’années auparavant.

Quelques explications :
1. certes : bien sûr, c’est vrai.
2. Ça ne m’était pas venu à l’idée : cette expression signifie qu’il n’y avait pas pensé du tout.
3. Faire de la spéléologie : explorer les grottes.
4. Un tesson : un morceau cassé
5. à cet égard : dans ce domaine
6. gagner sa vie : avoir un travail et donc un salire pour vivre
7. exercer un métier : avoir un métier. On dit : il a exercé le métier de professeur d’anglais. / Il a exercé comme professeur d’anglais. On peut aussi l’employer seul, si on sait de quel métier il s’agit : Il était prof d’anglais. Mais maintenant, il n’exerce plus.
8. La guerre d’Algérie : c’est la période de conflit qui a abouti à l’indépendance de l’Algérie, qui avait été colonisée par les Français.
9. L’Agrégation : c’est un des grades qui permet d’être professeur.
10. Tout en continuant : en continuant en même temps / simultanément
11. prendre de l’ampleur : devenir de plus en plus important.
12. Être mordu : être passionné

L’émission entière est ici.

Et aussi le site de la grotte Chauvet.

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Ces vies

La lettre

La lettre de Suzanne

Mémorial de l'holocauste - Berlin

Les traces dérisoires de ces vies sont conservées entre autres au Mémorial de l’Holocauste à Berlin, d’où on ressort bouleversé, comme toujours face à ce que des hommes et des femmes ont infligé à d’autres.
Juste lire la carte de cette mère écrite à Drancy où les autorités françaises parquaient les Juifs et ceux qu’ils arrêtaient avant de les livrer aux Nazis. Dernière trace d’un voyage en général sans retour.
Et écouter aussi Ida, une des survivantes d’Auschwitz, dire avec toute sa vitalité ce qu’elle a vécu, comme tant d’autres. L’émission de dimanche matin est ici.

En voici un petit extrait:
Ida

Transcription:
Nous avons été conduits au camp de Drancy. Alors, il se trouve que (1) je faisais beaucoup plus que quatorze ans (2). Je vais vous dire en quelques mots pourquoi : parce que la dernière fois que j’avais vu ma mère, c’était trois mois avant qu’elle soit arrêtée. Et à ce moment-là, comme je vous l’ai dit, j’avais douze ans et demi, et ma mère m’avait dit : « Mais tu es une grande fille maintenant ! Je trouve que tes petites frisettes (3), là, ça fait bébé (4). Je vais te peigner (5) à la mode. » Ma mère m’a emmenée chez sa coiffeuse et m’a peignée comme étaient peignées les femmes pendant la guerre – on appelait ça une houppette – et j’ai gardé cette coiffure. Et quand je suis arrivée à Drancy, à quatorze ans peignée comme ça, j’en faisais facilement seize, et c’est pour ça qu’on m’a embêtée (6) pour la carte d’identité.

On a poussé les hommes vers la gauche, les femmes et les enfants vers la droite. Alors il y avait ce matin-là, à Auschwitz, le 13 février 1944, exceptionnellement un seul SS qui était là, avec sa badine (7), qui faisait la sélection. Et puis comme ça, avec… avec le bras, il nous désigne comme ça, il nous dit : « Ceux qui sont fatigués ! », il désigne le camion. Bon, « Ceux qui sont… ceux qui sont pas… Ceux qui peuvent marcher, ici ! », hein, écoutez, je sais pas ce qui s’est passé dans ma tête, moi, je me suis dis en moi-même : Moi, je suis pas fatiguée, moi, je marche. S’ il m’avait demandé mon âge, je ne rentrais pas dans le camp. A Auschwitz, les enfants n’étaient pas admis à quatorze ans. Eh bah vous voyez, c’est grâce à la coiffure de ma mère qu’il n’a pas fait attention à mon âge. Je dis toujours avec beaucoup de tendresse que ma mère m’a donné deux fois la vie.

De toutes ces rencontres, de toutes ces années, qui sont passées comme ça depuis cette… cette horreur de la déportation, les années qui ont suivi, etc., qu’est-ce que vous retenez de tout ça ? Est-ce que vous comprenez ce qui s’est passé ?
Il y a…. Non, on peut pas comprendre. On peut pas comprendre. On peut pas comprendre qu’est-ce qui (8) a poussé des hommes à… On peut pas comprendre ce que les Nazis ont voulu faire. C’est… On peut pas comprendre. Il y a pas d’explication. Non seulement il y a pas d’explication, mais vous savez, avec le temps qui va passer, quand il y aura plus de témoins, je… on… je commence à me demander : Est-ce que vraiment on croira ce qui s’est passé ? Ce qui est important, c’est que les élèves (9) par exemple plus tard, quand ils pourront dire à leurs enfants : « Moi j’ai vu des témoins, moi j’ai vu des numéros sur le bras, moi j’ai vu, on m’a raconté. » Aussi longtemps que ça pourra se… La… la… Vous savez, ça peut durer assez longtemps mais bien sûr, c’est pas à l’infini, quoi.
Mais vous, vous êtes là aujourd’hui. Et votre vie n’a pas été la même évidemment que ce qu’elle aurait pu être.
Non, non. Elle a pas été la même. Elle a pas été la même mais de pouvoir transmettre, c’est quand même… pour moi, c’est une compensation, je dis je pense que je partirai sereine, en me disant : J’ai fait ce que j’ai pu.

Quelques détails :
1. Il se trouve que : cette expression exprime une sorte de hasard ou de coïncidence.
2. Faire plus que 14 ans : avoir l’air plus vieux que 14 ans. En français, on utilise le verbe faire dans ces situations: Il fait plus que son âge. / Elle ne fait pas son âge.
3. Des frisettes : c’est lorsque les cheveux frisent légèrement, ont de petites boucles.
4. Ça fait bébé : ça donne l’air d’être encore un bébé. (style oral). Il y a d’autres expressions semblables avec le verbe faire: ça fait vieux. / ça fait fille.
5. Peigner : aujourd’hui, on dit plutôt coiffer.
6. On m’a embêtée : on m’a causé des problèmes, c’est-à-dire qu’ils ont mis en doute le fait que c’était bien sa carte d’identité.
7. Une badine : une baguette qu’on tient à la main. On peut s’en servir par exemple pour faire avancer un cheval.
8. On peut pas comprendre qu’est-ce qui… : style oral. Dans un français parfaitement correct ou écrit, on dit : On ne peut pas comprendre ce qui... Qu’est-ce qui est le début d’une question directe et se transforme en ce qui dans une question au style indirect.
9. Les élèves : Ida, comme d’autres, va dans les écoles, les collèges, les lycées pour témoigner et expliquer, avec l’idée que ce sont les jeunes qui sont l’avenir et qu’il est nécessaire qu’ils sachent, pour faire barrage aux préjugés et à l’intolérance.

Séance cinéma

AfficheL’été touche à sa fin. Retour au travail depuis une semaine. Mais envie de s’évader encore ! Alors je vous emmène au cinéma.

Histoire romanesque à souhait mais histoire vécue, celle de la mère de la réalisatrice à la Libération, à laquelle Mélanie Thierry redonne vie avec intensité.
Je vous souhaite une bonne rentrée !

Pour regarder la bande annonce, c’est ici.

Transcription :

Quand les parents disparaissent (1), ils ne nous laissent que quelques vieilles photos, et des questions sans réponse. On grandit sans savoir. J’ai imaginé mes parents ensemble, au temps où ils s’aimaient. Alors j’ai ouvert la valise de ma mère, la valise des secrets. Il ne me restait plus qu’à les faire revivre.

– On est français !
– Bravo !
– On est français !

– Michel, il y a un type (2) qui a sonné. Il me dit qu’il est ton frère.
– C’est pas possible. Il est mort dans les camps.
– Il arrive de Moscou.
– Je pensais que tu étais mort.
– Moi aussi, je pensais que tu étais mort.
– Tu es sûr que c’est ton frère ?
– Il y en a qui pensent que c’est une taupe (3).
– Et toi, qu’est-ce que tu penses ?

– Ça vous fait rire que les Communistes aient démissionné ?

– Elle est belle, Léna.
– La première fois que je l’ai vue, j’ai su que c’était la femme de ma vie.
– Et elle, elle a pensé que tu étais l’homme de sa vie ?

– Mais comment tu fais tout ce qu’il te dit ?
– Et toi, tu fais pas tout ce qu’il te dit ?

– Et lui, vous le connaissez pas non plus ?
– Enfin qu’est-ce qui se passe ? (4)
– Te retourne pas (5). Continue à marcher.
– Déserteur ? Espion ? C’est quoi, la vérité ?
– Tu sais pourquoi ils sont morts, nos parents ? Parce que des types comme toi ont obéi aux ordres. Voilà de quoi ils sont morts !
– [… ] chez moi.

– Je veux pas coucher avec la femme de mon frère.
– Il y a des bêtises qu’on regrette de pas avoir faites.
– C’est ton frère.
– Ça, mon frère ?

On grandit tant bien que mal, entre les non-dits (6) et les questions sans réponse. Et puis un jour, on regarde enfin ses parents comme un homme et une femme qu’on aurait croisés dans nos vies et qu’on aurait aimés simplement, pour ce qu’ils étaient.

Quelques détails :
1. disparaître : mourir. C’est une façon d’être moins direct pour parler de la mort.
2. un type : un homme (familier et plutôt péjoratif)
3. une taupe : un espion infiltré dans le milieu qu’il est chargé d’espionner.
4. Qu’est-ce qui se passe ? : on pose en général cette question quand il y a un problème. Ce n’est pas une question posée pour prendre juste des nouvelles de quelqu’un.
5. Te retourne pas : oralement, on omet la première partie de la négation : Ne te retourne pas.
6. Les non-dits : tout ce qui est caché mais dont on sent le poids et qui donne des situations compliquées, où on n’est jamais parfaitement à l’aise.

Notre ami Léon Vivien

Je n’ai pas l’utilité de Facebook. Mais pour rester en contact avec Léon Vivien, il n’y avait pas d’autre moyen que de cliquer « J’aime ». C’est que Léon est parti à la guerre en 1914. Et il raconte sa guerre, au jour le jour.

Compte fictif pour un vrai récit, à suivre depuis une dizaine de jours, jusque mi-mai. Une manière de ne pas perdre la mémoire imaginée par le Musée de la Grande Guerre de Meaux.
Surprenant.

D’actualité, hélas, car il y a toujours des Léon Vivien aujourd’hui, engagés dans les différents conflits de la planète.
Quelle connerie, la guerre.

Léon vivien

Quelle connerie, la guerre

Hier, c’était le 11 novembre, jour férié en France pour marquer la fin de la guerre de 14-18.
Il n’y a plus de combattant français témoin de cette immense boucherie. Le dernier d’entre eux est mort il y a peu de temps.

Mais partout, jusque dans le plus petit village de France, le Monument aux Morts rappelle les noms de tous ces jeunes hommes tués à la guerre: ceux de 14-18 y côtoient ceux de la deuxième guerre mondiale. Tristes listes. Dates qui disent des vies écourtées. Prénoms gravés sur la pierre, tombés en désuétude ou redevenus ceux de nos petits gars d’aujourd’hui.
Et leur mémoire est vivante dans la parole de leurs descendants, dans tous ces lieux du nord et de l’est de la France qui ont été le théâtre de ces terribles combats. A écouter et visiter avec émotion.

« Quelle connerie, la guerre. » (Barbara, poème de Jacques Prévert)
Celle-là et toutes les autres.


Transcription:
Ici, ça a été terrible, quoi, pendant ces dix jours-là, c’est… c’est affreux, quoi. C’est affreux, même…enfin… Des fois, je préfère même plus y penser. Par moment, je me dis c’est dingue (1). Alors, les gars, ils avaient pas trop à bouffer (2), ils étaient pas bien… ils dormaient jamais, hein. Quand ils étaient huit jours au front, ces huit jours, ils dormaient pratiquement pas, ils étaient avec les rats, avec tout ça. Et puis ils savaient qu’ils allaient se faire… ils allaient y laisser leur peau (3), hein. Là il y avait pas de chichis (4), vous savez, hein, il y avait pas de chichis, hein. Ouais. Il y a quelques vieux, quelques anciens combattants qui sont venus terminer leur vie ici, qui nous parlaient de ça, dont un… dont un, le Père Gougeaud qu’on l’appelait, il a perdu son œil dans une de mes terres. Il venait me voir quand je travaillais la terre, il venait me voir. Il me dit « Tiens tu vois, j’avais 16 ans, je suis sorti de ce boyau-là. On a fait 150 mètres. J’ai perdu mon œil-là, tu vois. Tu as aucune idée. » Alors vous savez, la journée, elle était le quart… le quart gâchée, quand c’était comme ça. Non seulement parce qu’il venait me parler, je m’arrêtais parce que c’était un devoir pour moi de l’écouter. Et puis j’ai appris beaucoup de choses. Mais même après, vous êtes perturbé, quoi. Vous imaginez, hein ? Un gosse de 16 ans qui perd un œil, qui perd une oreille, qui perd un bras.
C’est ce que vous disiez tout à l’heure, C’est que… c’est que c’était… Ils étaient vachement jeunes. Vachement (5) jeunes, les gars.
Oh oui, des gamins de 16 ans. On les envoyait au combat comme ça. Ils partaient, il nous racontaient, certains, ils partaient à 350, ils revenaient à 50 -60. Puis ils avaient même pas le droit de relever leurs copains, leurs copains qui étaient blessés là, qui étaient embourbés. Eh non, c’était l’attaque. Je parle du 16 avril 17 surtout, hein. C’était l’attaque ! C’était l’attaque ! Fallait prendre, fallait prendre, fallait prendre. En 48 heures on devait être à Laon. Voyez, on a fait 100 mètres à peu près. Il y a cent…100 hommes (6) à la minute qui tombaient ici. Cent bonhommes (7) à la minute !
C’est une des plus grandes boucheries (8)de l’histoire, non ?
On n’en parle pas. Il y a aucune bataille comme celle-là, ici ! Aucune dans le monde, aucune ! Mais aucune ! Je comprends même pas que Craonne, le nom du Chemin des Dames, on devrait jamais en parler sans avoir la larme à l’œil ! On a tous laissé des grands-parents !
Ouais, ouais. Ouais, ouais.
Mais… mais pas seulement des Européens. Mais des Afrique du Nord, les Sénagalais.
Et ça, c’est le côté français. Du côté allemand, on sait ?
Oh oui, on sait à peu près. On dit… C’est à peu près pareil, vous savez. C’est à peu près pareil, hein. Donc il y a eu à peu près 300 000 morts sur dix jours ici.
Vous vous souvenez… Moi je me dis quand j’avais 18 ans, à quoi je rêvais, quoi ? Et je me dis, eux, ils rêvaient de la même façon, hein. Ils rêvaient de la même chose. Et puis c’est le contraire qu’on leur a demandé. On leur a pas dit « Tu vas vivre ». On leur a dit « Tu vas mourir. » Et quand ils disaient quelque chose, on leur disait : « Tu as rien à dire. »(9) Quand ils redescendaient, deux heures après, trois heures après, ils refaisaient un coup de main, « Mais ça va pas (10), on vient de laisser la moitié de nos copains, on va pas remonter ! » Allez hop (11), fallait remonter !

Je me dis derrière chaque tombe il y a l’histoire. Il y a une femme, un père, il y a peut-être des enfants. Et tout ça, c’est perdu, la valeur de l’être humain. Qu’est-ce qu’on en fait de la valeur de l’être humain ? Les Américains perdent en 10 mois de leur Grande Guerre plus d’hommes que dans toute la Guerre du Vietnam. 116 000 tués. 116 000 tués…
Australiens, combien ?
Les Australiens perdent 60 000 hommes.
Grande Bretagne ?
Un million.
France ?
La France, 1,3 million.
Officiellement. Mais on sait très bien qu’il y a des thèses dans les années 30, des thèses pacifistes qui disent 2 millions.
Allemagne ?
1,7 million.
Russie ?
Deux millions. Enfin, mais là aussi, c’est très difficile de dire parce que le pays est tellement vaste.
Canada ?
Ils perdent en moyenne 60 000 hommes à peu près.
Total des pertes ? Italie ?
Il y a 8000 Sud-Africains aussi. Il y a 300 Maoris. Venus…
Trois cents Maoris qui viennent mourir ici !
C’est complètement fou.

Quelques explications
1. c’est dingue : c’est fou, c’est invraisemblable. (familier)
2. bouffer : manger (argot)
3. y laisser sa peau : mourir
4. pas de chichis : pas de choses superficielles.
5. vachement : très (familier)
6. Cent hommes : il ne faut pas faire la liaison comme s’il y avait un « s ».
7. un bonhomme : un homme (familier)
8. une boucherie : une tuerie, un massacre.
9. Tu n’as rien à dire = Tais-toi. Ne discute pas.
10. ça va pas ! = Vous êtes fous !
11. hop : onomatopée pour souligner le mouvement, le début d’une action.

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