Xynthia, un mois après

Orange, jaune, noir… Ce sont les couleurs qui apparaissent sur les cartes des zones frappées par la tempête Xynthia il y a un peu plus d’un mois.
Noir, ça veut dire que la zone est déclarée désormais inhabitable. Que les maisons existantes vont être rasées. Que des bulldozers vont venir effacer tout ça. Que les habitants seront indemnisés. Qu’ils devront refaire leur vie ailleurs.

Les conclusions des experts viennent tout juste d’être rendues publiques et elles suscitent la colère et l’incompréhension chez certains. Les titres des journaux parlent de « Colère noire ».
Pour d’autres sinistrés, de toute façon, il n’était pas question de retourner vivre là où ils ont failli perdre la vie.
Ce sont toutes ces émotions qui transparaissent dans ce petit reportage entendu à la radio.


Transcription:
Double peine pour les sinistrés de la tempête en Charente-Maritime et en Vendée. Mille cinq-cent dix maisons vont être détruites. Leurs propriétaires l’ont appris hier. Certains d’entre eux ne l’entendent pas de cette oreille (1)et vont saisir la justice.
« On détruit tout ce qui a été construit depuis un certain nombre d’années. Et ça, nous ne pouvons pas l’accepter. Est-ce que l’Etat veut la mort de Charron ?»

Ainsi donc des centaines de maisons vont être détruites en Charente-Maritime et en Vendée. On le savait depuis quelques jours mais on ne savait pas lesquelles. Depuis hier, les habitants de ces zones dévastées par la tempête sont fixés. Les Préfets des deux départements sont venus leur donner le verdict : 1510 maisons vont être rasées. 1510 propriétaires vont donc voir arriver les bulldozers, au nom de l’intérêt supérieur de la vie humaine, affirme l’Etat. Eh bien, il fallait s’en préoccuper avant, repondent les sinistrés dans un cri de colère qui a résonné à travers tout le pays hier.
Illustration à la Faute-sur-Mer en Vendée. Reportage de Nasser Madji:
– Tout ça, c’est la partie basse.
– Il y a tout ça dedans aussi ?
– Oui. Bah oui.
– Ouh , la vache ! (2)

Ils sont des centaines comme ce retraité à découvrir l’impensable. Sur la carte de la Faute-sur-Mer, une immense zone, environ un tiers du territoire de la commune, est concernée par la destruction d’habitations : 674 maisons rasées.
« C’est une région magnifique, c’est superbe. C’était du bonheur, c’était du bonheur. Maintenant, accepter l’idée qu’on vienne avec un bulldozer… Mettez-vous à notre place. »

Très vite, c’est la colère qui prime et c’est le Préfet qui, malgré les efforts déployés, malgré les aides annoncées, essuie les plus vives critiques.
« Vous nous noyez le poisson (3), en nous racontant des histoires invraisemblables. On va vous voir un par un avec la cellule psychologique ! Non mais oh ! (4) Ça ne passera pas ! Nos maisons ne seront pas démolies ! »
« Bravo ! »
Jean-Jacques Brot, Préfet de Vendée, finit par s’éclipser sous escorte policière.
« Retournez d’où vous venez ! »
« Vous n’êtes pas d’ici. Vous connaissez rien ! »
« Je ne me suis pas senti agressé en dépit de la virulence de certaines réactions qui ont dépassé les limites de la décence. »
Un Préfet houspillé (5), mais aussi parfois remercié. Cette sinistrée par exemple, résignée, lui est reconnaisssante :
« Que vouliez-vous que nous fassions de nos maisons ? Moi, je salue l’action préfectorale pour leur décision, rapide, efficace. La raison doit l’emporter dans ces cas-là, hein. Quand il est question de vie ou de mort, c’est tout de suite tranché, hein. »

– Tout mon quartier a eu de l’eau. Donc ceux qui étaient devant chez nous ont pris de l’eau avant nous. Eux, ils auront le droit de… de rester chez eux. Tant mieux pour eux, je suis contente. Mais nous, on est en face. On a eu de l’eau aussi comme eux, même des fois moins, et nous, on nous dit « Bon, ben voilà, vous êtes un peu plus bas, donc bah désolés, vous devez partir.
– Moi j’ai pas le même avis, hein. Si je pars, c’est pour la peur. Des fois, si ça arrivait une fois. C’est plus pour la peur. Et on a une petite fille, j’ai pas envie qu’elle revive (6) ce qu’on a vécu la nuit de la tempête. C’est surtout pour ça si je pars. Moi j’ai envie de partir, mon épouse a pas envie. J’ai envie et j’ai pas envie. Mais bon, ça, ça se comprend. On est là. Moi je suis né là en plus. Alors… Mais il y a… Quelque part (7) j’ai envie de partir pour pas revivre si éventuellement… C’est un peu la trouille (8), quoi.

Quelques détails :
1. ne pas l’entendre de cette oreille : ne pas être d’accord du tout
2. Oh / Ouh, la vache ! : expression très familière pour exprimer la surprise.
3. noyer le poisson : ne pas dire la vérité à quelqu’un, embrouiller volontairement une affaire pour éviter de traiter le problème. (Je n’aurais pas oser utiliser cette expression à propos de cette situation car des gens se sont vraiment noyés…)
4. Non mais oh ! : pour exprimer l’indignation.
5. houspiller quelqu’un : critiquer vivement quelqu’un directement.
6. En fait, il dit : « qu’elle revit ça », ce qui n’est pas la forme correcte.
7. quelque part : ce n’est pas tout à fait le sens géographique. Ici, ça signifie « d’une certaine façon ». Cette expression est devenue très à la mode et un un tic de langage chez certains.
8. la trouille : la peur, en argot.

Xynthia

Xynthia, ça pourrait être un joli prénom. Mais c’est celui de la tempête qui a frappé une partie de la France dans la nuit du 27 au 28 février. Elle avait été annoncée par Météo France. Depuis la grande tempête de 1999, les systèmes d’alerte et d’information fonctionnent plutôt bien. Mais sur le littoral atlantique, les grandes marées conjuguées à des vents violents ont entraîné une brutale montée des eaux en pleine nuit. Le bilan est lourd, surtout dans les départements de la Vendée et de la Charente Maritime. Marcel et Suzanne qui vivent là ont échappé à la noyade. Témoignages entendus à la radio ce matin.

Transcription
Ecoutez, à trois heures, on s’est… on s’est levé. On a entendu un petit clapotis. Il y avait cinq centimètres d’eau dans la pièce. J’ai ouvert la fenêtre, il y avait déjà de l’eau jusqu’à la hauteur de la fenêtre. Puis d’un seul coup, les eaux ont poussé. Il y avait les volets et les fenêtres. Les eaux ont poussé, l’eau est rentrée. On a essayé de refermer la porte et en… [en 10 minutes]… même pas ! En cinq minutes, en cinq minutes, il y avait 1,80 mètre d’eau dans le… dans le pavillon.

J’ai vu quelque chose qui brillait par terre, qui m’a inquiétée. Et j’ai… C’était de l’eau ! Quand je me suis levée, j’ai mis les pieds dans un peu d’eau. Mais quand je suis arrivée à la porte, eh bien là, la porte s’est ouverte. Et puis toute la mer est arrivée, avec les ordures, avec des couvercles de poubelle, avec de tout ! Il y avait des bâtons. Mais j’avais de l’eau jusqu’en dessous le genou ! D’un seul coup !

J’ai voulu fermer ma porte avec mon déambulateur. J’ai poussé la porte très, très fort pour la fermer. Mais il y avait l’eau qui passait quand même. Eh bah un pompier, il est venu avec des grandes bottes. Et puis, il s’est mis devant moi. Il m’a dit : « Vous allez vous mettre sur mon dos », il s’est levé et il m’a emmenée directement.

Alors on a nagé jusqu’à là-bas. Et heureusement, ça a pas monté plus haut. Et là, alors là, dans la maison, les frigidaires, les banquettes, les tables, les chaises, tout flotte ! Puis à trois heures et demie – quatre heures, les pompiers sont venus en Zodiac, avec les hommes-grenouilles. Ils ont tapé au volet, on leur a dit qu’on était là, ils nous ont rapatriés ici. Et on a trois voisins qui sont morts, noyés.