Des moutons et des étoiles

Ariège, été 2011

Cette fois, partons loin des supermarchés et de l’agitation !
Partons en compagnie… d’un berger et d’une bergère. Ils ont choisi cette vie qui les emmène pendant les mois d’été en pleine montagne.
C’est un joli voyage qui parle de silence et de solitude choisie, de plénitude et de bonheur.
Du bonheur d’être au monde, une infime partie de ce monde, qu’on éprouve, je crois, dans des paysages comme ça.

Transcription:
Alors, qu’est-ce qui vous plaît, Estelle, dans la vie de bergère ?
– Eh ben, d’être dans la nature, d’être dans le silence, d’être en paix. Un peu tout ça, quoi.
Et alors là, par exemple, depuis ce matin, vous avez parlé à personne ?
– Non, bah aux chiens, quoi. Mais moi, ça me dérange pas. Je suis pas très bavarde à la base. Du coup (1), ça va.
A quoi vous pensez ?
– Ouh là, là ! Il a de ces questions (2) ! A la vie en général, sûrement.
Mais elle vous plaît, cette vie ?
– Pour l’instant, ouais. Après, je pense pas que je ferai ça toute ma vie.
Ah, quand même !
– Oui. Bah je pense que dans l’âme (3), je suis plutôt artiste. Donc là, pour l’instant, ça me nourrit. Donc ça me fait du bien. Mais je pense que, à long terme, je ferai autre chose.
Mais artiste dans quel domaine ?
– Dans la danse, beaucoup. C’est ce qui me fait le plus vibrer. Après, il y a… Je fais aussi de la calligraphie, un peu de musique, un peu tout ça. J’aime créer, quoi.
Mais vous savez exactement combien vous avez de brebis ? Ou vous dites 2200, comme ça.
– Bah si. Quand les éleveurs, ils nous les amènent, ils savent combien il y en a exactement.
Ouais.
– Et après, il suffit de déduire celles qui sont mortes et puis on a le… le chiffre exact.
Mais là, depuis le début de l’été, vous en avez perdu combien ? On a vu… J’ai vu une carcasse l’autre jour.
– Ouais. C’est une brebis que j’ai soignée et qui est morte quand même. Mais… Mais bon, elle… elle bougeait plus presque (4). Elle était mal barrée (5), quoi.
Elle est morte de quoi ?
– Je sais pas trop (6).
Ouais. Et alors là, l’éleveur, il…il vous dit: « Bah alors ! Qu’est-ce que tu as fait (7) de mes brebis ? »
– Oh, non. En fait, il y a 1 à 2% de pertes qui sont normales durant l’estive (8), quoi. C’est sûr que si on en a 200 qui crèvent (9) sur 2000, ça va pas, 200. Mais 20, ça va.
Vous avez le look (10), Boris, hein, avec votre béret !
– Ouais, ouais. Et puis comme ça, les touristes au moins, ils prennent la photo, ils sont contents, ils repartent et ils peuvent dire qu’ils ont vu un berger ! Non, le béret, c’est pratique, ça tient bien au vent. C’est étanche pour la pluie et ça permet de donner une correction à son chien sans lui faire mal.
Ah oui !
– Enfin moi, je trouve ça bien. Voilà. Et puis quand on en a marre (11), on le met dans la poche, ça se plie. Donc c’est pas que des raisons esthétiques.
Je m’en doute (12) ! J’en suis même convaincu. Ça fait combien de temps que vous êtes ici ?
– Ça fait un peu plus d’un mois et demi.
Mais c’est la première année que vous passez l’été là ?
– Ouais. Et j’espère que ça sera pas la dernière. Je m’y plais bien.
Ah, le cadre (13) est magnifique, hein ! C’est… En plus, ça y est, les nuages sont presque partis, il y a du ciel bleu.
– Voilà, ça nous dérange pas de vivre en dehors de là où il y a pas de routes, quoi. C’est même un avantage. On peut voir les étoiles, il y a pas de lampadaires. Non mais c’est des choses toutes bêtes (14), mais quand on y est habitué et qu’on se retrouve dans un village, après, ça fait vraiment bizarre.
On a l’impression d’être en dehors du monde.
– Ouais, ouais, c’est ça un peu. Bah, en dehors du monde, disons que la plupart de ce qu’on voit du paysage, on peut se dire qu’il y a quelques milliers d’années, c’était le même paysage, quoi. Donc quelque part (15), on est en dehors du monde humain actuel, mais on est au coeur du monde de toujours, quoi.
Il y a un côté méditatif dans le métier de berger ?
– Ah ouais, ça, c’est sûr ! Après (16), moi j’ai toujours un peu ma radio, des bouquins (17).
Ah !
– Et ça m’arrive de passer quand même quelques heures à regarder la montagne, à regarder mes moutons manger. Et puis bon, on est toujours au calme, hein. Là en quatre mois, à part les quelques fois où on descend faire les courses… Les jours de mauvais temps aussi, c’est… Il y a des moments chouettes (18). Des fois, c’est un peu long mais je trouve que c’est encore plus méditatif avec le mauvais temps. Il y a… il y a un peu une ambiance, quoi. Le brouillard, qui monte, qui descend.

Quelques explications:
1. du coup: donc (plutôt familier)
2. Il a de ces questions ! : elle exprime sa surprise et un peu sa gêne par rapport à ses questions qu’elle trouve presque trop personnelles.
3. dans l’âme: au fond de moi-même
4. elle bougeait plus presque: ce n’est pas l’ordre habituel des mots. Mais en rajoutant presque à la fin, il nuance sa phrase, ce qui signifie que la brebis bougeait encore un tout petit peu quand il l’a trouvée.
5. être mal barrée: être dans une situation difficile et sans espoir. (argot)
6. je sais pas trop: on dit souvent ça au lieu de juste Je ne sais pas. C’est un peu moins abrupt, un peu moins définitif dans la formulation.
7. qu’est-ce que tu as fait…? : Ecoutez comment c’est prononcé. On entend juste: « Qu’est-ce t’as fait? » C’est très fréquent à l’oral, quand on ne surveille pas spécialement sa façon de parler. On mange les mots et les syllabes.
8. durant l’estive: pendant l’estive, c’est-à-dire la période (l’été) pendant laquelle les moutons sont dans la montagne. Durant est un peu plus soutenu que pendant.
9. crever: mourir (familier)
10. vous avez le look !: Il y a deux idées: vous ressemblez vraiment à l’image qu’on se fait du berger. / Ce n’est pas une tenue très « glamour ».
11. en avoir marre (de…): en avoir assez (de…) (familier)
12. je m’en doute: j’en suis sûr, je sais, j’ai bien compris. (Attention, c’est l’opposé de « douter« , qui veut dire: se poser des questions, ne pas être sûr.)
13. le cadre: le lieu, l’endroit, le paysage.
14. des choses toutes bêtes: des choses très simples, sans importance.
15. quelque part: d’une certaine manière. (Ce n’est pas le sens spatial ici.)
16. après: ceci dit. (Ce n’est pas le sens temporel habituel.)
17. un bouquin: un livre (familier)
18. chouette: super

Fatigue et frustration

Les centres commerciaux et les supermarchés sont paraît-il pratiques: un seul endroit pour tout trouver, des parkings gratuits, de la musique en fond sonore pour nous détendre, un lieu clos à l’abri du froid ou de la chaleur. Le paradis sur terre ! Sauf que si on écoute les gens qui y travaillent toute la journée, ce n’est pas nécessairement le même son de cloche*. Comme ce serait bien si tout le monde pouvait avoir le sentiment de faire son travail dans de bonnes conditions ! Témoignages entendus à la radio.


Transcription:
Qu’est-ce que vous faites comme travail ici ? Toi Sébastien, tu fais quoi ?
– Alors moi, je travaille à Carrefour au rayon Fruits et Légumes. Donc je mets en… en rayon mes produits.
Bah tu travailles dans la verdure (1) !
– Oui ! Mais le problème, c’est que on travaille sous une lumière artificielle parce qu’on n’a pas accès à la lumière du jour. C’est… C’est assez pesant (2). En plus, c’est une lumière qu’ils ont refaite récemment, qui est très agressive. Et puis après, on… on vit aussi dans le…dans le frais, parce qu’on est entourés de… de frigos (3), de…de congélateurs. Et donc on a souvent un choc thermique quand on… quand on sort ou quand on va… Nous, on est sur deux niveaux. Alors quand on va au niveau 3, il fait très, très chaud, alors qu’au niveau 4, au rayon alimentaire, il fait très frais.
Et toi Marie-Hélène, qu’est-ce que tu fais ici au centre (4) ?
– Alors, moi je travaille au service après-vente de la FNAC.
Qu’est-ce qui est le plus fatigant dans ton travail ? Qu’est-ce qui est le plus pénible ?
– Le stress permanent. Le stress permanent, parce que on est stressés par notre hiérarchie (5) qui nous met toujours plus la pression. On est stressés par les clients qui sont donc exigeants, et ça, on peut le comprendre.
Ouais, mais le client est roi, non ?
– Non. Le… le client est roi… si on veut ! Mais ça n’empêche pas un minimum de respect pour les salariés qui sont là pour s’occuper d’eux. Et aussi le… le stress chaque fois qu’on va voir nos… nos supérieurs en leur disant: « Bon là, ça va pas. On manque de monde (6). » La réponse, elle est simple, hein ! « Si tu es pas content, il y a de la place ailleurs. »
– Il y a également aussi le stress du lieu en fait, avec énormément de monde dans le centre commercial, et quand on arrive dans des périodes comme Noël ou le Jour de l’An, le magasin est totalement rempli. Il y a une foule immense. On ne peut pas tra[…]… travailler et c’est vrai que c’est assez étouffant.
– On se sent oppressés en fait.
– On est oppressés.
Vaut mieux pas (7) être hôtesse de caisse et agoraphobe (8), quoi !
– Non, surtout pas.
– Je pense qu’il faut… Ouais, c’est très difficile.
Est-ce que vos conditions de travail pèsent sur votre santé ?
– Travaillant tout le… tout au long de la journée, le mal de dos qui se ressent énormément le soir, parce que c’est vrai qu’on doit porter certaines fois des colis qui font 20 kg. Et il existe des… des gestes « postures et sécurité » (9), mais on ne peut pas les mettre en pratique à chaque fois parce que sinon, on perdrait trop de temps, parce que là, notre chef, il est derrière (10). Et il dit: « Allez-y. Faut… Faut se dépêcher. Faut faire ci, faut faire ça. »
Est-ce que vous devenez irritables aussi ? J’ai vu ce mot-là dans l’enquête (11).
– Oui, oui. Tout à fait, oui. On a beaucoup de mal (12) le soir en rentrant… enfin, moi personnellement, j’ai un gamin qui bouge beaucoup. Quand je rentre le soir, il… Il faut qu’il soit beaucoup plus calme ! On a du mal à… à supporter qu’il bondisse dans tous les sens, qu’il fasse du bruit, que… Oui, on est irritables. Même vis-à-vis des clients, hein, le… le… dans la journée. C’est vrai que le matin pendant… dès qu’on commence le boulot, pendant deux heures, je… j’allais dire, on est relativement normaux, mais…
C’est ça, on est normaux !
– A peu près pendant deux heures et puis après, c’est vrai qu’on… on retombe dans une situation où effectivement (13), on est particulièrement irritables du fait de (14) ne pas pouvoir travailler correctement.
Est-ce que vos patrons ont pu jeter un coup d’oeil (15) à cette enquête et…et vous ont promis de changer des choses ?
– Alors, il faut être clair, hein, je pense qu’il faut pas se voiler la face (16): les patrons en ont rien à faire (17) des débouchés de l’enquête et des résultats, de savoir que les salariés vivent une certaine pénibilité. Ils s’en fichent complètement. Eux, ils sont là, il faut le dire, hein, pour faire du pognon (18), qu’il y ait de la rentabilité, que le chiffre d’affaires se fasse et que nos actionnaires soient bien contents. Voilà !
Pour supporter tout ça, vous touchez combien tous les mois ?
– Alors moi, personnellement, en net (19), je touche 3000… 1000. 3000 ! 1300 € à peu près.
Et toi ?
– Moi à Carrefour, je suis à peu près… un peu moins de 1100 € net par mois.

Quelques explications:
1. la verdure: tout ce qui est vert dans la nature: arbres, feuilles des arbres, plantes.
2. pesant: lourd, pénible à supporter.
3. un frigo: abréviation de frigidaire. (familier)
4. au centre = dans ce centre commercial.
5. notre hiérarchie = nos supérieurs hiérarchiques, ou plus familièrement, nos chefs.
6. on manque de monde: on n’a pas assez de personnel. On n’est pas assez nombreux pour faire le travail.
7. Vaut mieux pas: très correctement, il faut dire: Il vaut mieux ne pas… (style oral)
8. agoraphobe: cet adjectif s’applique à quelqu’un qui ne supporte pas d’être au milieu de la foule.
9. postures et sécurité: ce sont les précautions qu’il faut prendre quand on fait certains gestes pour ne pas se faire mal. (notamment au dos, par exemple quand on porte des objets lourds, ou quand on fait des gestes répétitifs)
10. il est derrière: il nous surveille.
11. l’enquête: il fait référence à un questionnaire qui a été donné aux salariés sur leurs conditions de travail.
12. avoir beaucoup de mal à faire quelque chose: faire quelque chose avec beaucoup de difficulté.
13. effectivement: c’est vrai que…
14. du fait de… : parce que…
15. jeter un coup d’oeil à / sur quelque chose: regarder rapidement.
16. Il ne faut pas se voiler la face: il ne faut pas se raconter de mensonges / Il faut regarder la réalité telle qu’elle est et ne pas se bercer d’illusions. (La face, c’est le visage.)
17. Ils en ont rien à faire de… : Ils s’en moquent complètement / ça ne les préoccupe absolument pas. (familier) C’est la forme plus polie de: Ils en ont rien à foutre.
18. le pognon: l’argent (argot). Faire du pognon: gagner de l’argent.
19. en net: il y a le salaire brut et le salaire net, c’est-à-dire ce que touche réellement un salarié quand on a déduit de sa paye les cotisations sociales comme l’assurance maladie, la cotisation pour la retraite par exemple.

* Ce n’est pas le même son de cloche: ce n’est pas la même opinion, la même vision des choses.