Et comment s’appelle-t-elle, cette petite fille ?

BébéDonner un prénom à un enfant a pendant longtemps été plutôt simple: le prénom d’un grand-père, d’une grand-mère, celui d’un oncle ou d’une tante faisait très bien l’affaire. Il était le reflet d’une époque, d’un milieu, d’une histoire familiale. Aujourd’hui aussi, mais il y a souvent l’envie d’être original, à nul autre pareil.

Mais parfois, on ne maîtrise pas tout !
C’est ce que racontait il y a quelques jours ce jeune papa tout frais à la radio. (J’ai découvert à cette occasion que le prénom que sa femme et lui ont choisi n’était plus exclusivement masculin en France.)
Il était question de paternité, de maturité et de manière plus inattendue d’actualité.

Ou ici: Prénom Charlie

Transcription:
Salut Charlie ! Et ce que je vous ai pas dit, c’est que la petite fille de Joseph s’appelle Charlie.
– Eh ouais ! Dire qu’on (1) croyait avoir trouvé un nom original ! Ouais… On a… On a été choqué comme tout le monde, et tout et tout (2). Mais c’est vrai que ça avait un écho particulier à cause de ce Je suis Charlie absolument partout. Moi, ça m’a fait chier (3) un petit peu parce que je me suis dit : Merde (4), maintenant on va… Son nom va devenir un symbole qu’on n’a pas choisi, et qu’elle a pas choisi. J’aurais pas appelé ma fille Liberté en 1793, voilà, je veux pas affubler (5) comme ça d’un truc politique, lourd, un enfant qui n’a pas choisi, quand bien même (6) le symbole est sympathique. Mais on va vivre avec, c’est pas un drame (7).
Et du coup, est-ce que c’est irresponsable de donner naissance à Charlie en 2015 ?
– Non, c’est pas irresponsable. Mais faut… faut arrêter. Tu imagines, là, les mecs (8) qui sont nés en… dans les années trente : il y avait Staline en URSS, il y avait Mussolini en Italie, il y avait Franco… Enfin, voilà ! Faut (9) remonter à la France des Guerres de Religions, où si tu crevais pas de faim (10), tu te faisais tuer par la énième (11) guerre. Les gens qui pensent que notre époque est la pire, alors qu’ on bouffe (12) bien, on a un toit au-dessus de nos têtes, je suis malade, j’ai la Sécu (13), notre intégrité physique est très, très rarement menacée, je veux dire, je pense pas du tout que notre époque est (14) terrible, hein. Loin de là ! Mais après, c’est… Elle a ses problèmes. Mais je suis très heureux de vivre en 2015 et de faire un enfant en 2015.
Je pense pas que ça m’a changé mais ma vie a énormément changé par contre. Donc même si c’est stupide de dire que ça rend adulte – il y a plein de choses qui rendent adulte, il y a pas que ça évidemment, et puis il y a pas besoin d’avoir d’enfant pour être adulte – mais ça fait quitter une forme d’adolescence que moi, j’ai prolongée assez longtemps, et je pense que c’est le cas de beaucoup de jeunes urbains (15), le côté sortir un soir sur deux. Moi, j’étais un mec (16) assez immature à la vingtaine. J’étais du genre à pas payer mes impôts, à payer trois plus cher (17) parce que j’avais juste oublié. J’étais pas… Je fermais les yeux sur (18) certains problèmes en espérant qu’ils disparaissent, quoi. C’est ça, être immature. Je me sens plus prêt maintenant en tout cas, c’est sûr !
Moi qui ai pas eu un père au jour le jour (19), je me suis toujours demandé ce que ça donnerait (20), si je le devenais. Ça fait partie des trucs, je pense qu’il y a beaucoup d’enfants de divorcés qui réfléchissent à ça des fois, parce que on se demande si on sera capable, soi (21), de faire quelque chose qu’on n’a pas vu, mettre l’accent sur (22) l’humour dans la vie, essayer de rire le plus possible, montrer une certaine… une certaine force. Parce que comme tout le monde, j’ai eu des moments difficiles. Effectivement, ma mère était très malade, très tôt. Et donc du coup, on avait un peu des problèmes financiers.
Tu avais quel âge, toi ?
– J’avais huit ans. Elle vivait dans une chambre stérile, je pouvais même pas la toucher, elle était dans une bulle de verre. Des trucs comme ça qui sont pas forcément faciles mais ça a été facile en fait, parce que j’étais tellement aimé – mes grands-parents chez qui je vivais m’aimaient tellement, me donnaient tellement d’affection que finalement, j’ai été bien plus heureux que beaucoup de mômes (23) qui avaient pas ce genre de soucis, en fait. Donc je vais essayer de… Je vais essayer de faire pareil à ce niveau-là.
Qu’est-ce que tu te poses comme questions sur ce qu’elle va devenir ? Elle sera comment ?
– J’en sais rien du tout. La question la plus importante, c’est : Est-ce qu’elle sera douée pour le bonheur, en fait ? Rencontrer des obstacles, avoir une vie difficile, c’est pas tant un problème si on est doué pour le bonheur. On a tous rencontré des gens qui avaient une vie difficile, qui étaient finalement beaucoup plus heureux que des gens qui n’avaient jamais rien vécu de dur mais qui avaient une inaptitude au bonheur. Voilà, ça, c’est les grandes inégalités. Elle sera ce qu’elle sera.
Et toi, tu seras son papa.
– Always !

Des explications :
1. Dire que… : Oralement, on utilise cette expression pour exprimer un regret.
2. et tout et tout : expression familière qui permet de faire allusion à d’autres choses qu’on ne développe pas, par exemple parce que celui qui nous écoute devine ce qu’on veut dire.
3. Ça m’a fait chier : ça m’a embêté, ça m’a ennuyé. (Très familier, à la limite du vulgaire, mais quand même souvent employé oralement.)
4. Merde : plus familier que Zut ou Mince, mais très courant.
5. Affubler : faire porter
6. quand bien même : même si.
7. C’est pas un drame : ce n’est pas très grave / ça n’a pas une importance majeure. On peut dire aussi : On ne va pas en faire un drame.
8. Les mecs : les gens, les hommes. (familier et oral uniquement)
9. Faut = il faut. (style oral, avec l’omission de Il) => Faut arrêter : cette expression signifie que ce n’est pas la peine d’accorder de l’importance à quelque chose qui n’en a pas vraiment.
10. Crever de faim : mourir de faim. (familier, donc ça donne un côté plus fort, plus violent à la situation.)
11. la énième guerre : on emploie ce mot pour indiquer qu’il y a eu beaucoup de guerres et que celle-ci est la nouvelle d’une longue série. Cela donne une impression de désillusion, de lassitude. Par exemple, on dit : c’est la énième fois que je lui demande de venir. / C’est la énième bêtise qu’il fait ! Je ne les compte même plus !
12. Bouffer : manger (familier)
13. avoir la Sécu : avoir la Sécurité Sociale, qui couvre nos dépenses de santé en cas de maladie. L’abréviation fait toujours référence uniquement à ce système.
14. Je ne pense pas que : ce début de phrase entraîne normalement le subjonctif : Je ne pense pas que notre époque soit terrible. Mais on entend de plus en plus l’indicatif, ce qui ne nous surprend plus vraiment.
15. Les jeunes urbains : c’est devenu le terme à la mode, à la place du mot citadin, pour parler de ceux qui vivent en ville.
16. Un mec : un gars (familier et oral). Si on veut dire la même chose de façon plus neutre, on dit : J’étais quelqu’un d’assez immature.
17. Trois fois plus cher : c’est une expression pour montrer qu’on doit payer vraiment plus cher. Si on oublie la date limite, on a une majoration de 10 % de la somme qu’on devait payer.
18. Fermer les yeux sur quelque chose : ignorer ça, faire comme si ça n’existait pas.
19. Au jour le jour : quotidiennement
20. ce que ça donnerait : comment ça serait, quel serait le résultat.
21. Soi : soi-même. C’est le pronom qui va avec On.
22. Mettre l’accent sur quelque chose : insister sur quelque chose, lui donner une place importante, comparé à d’autres choses.
23. Un môme : un enfant (familier). On peut dire aussi Un gamin.

A écouter ici en entier si vous voulez.

Tombouctou

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? Voltaire

Timbuktu

Il y a un mois, en décembre, nous avons vu Timbuktu, un film bouleversant et d’une sobriété magnifique. J’ose à peine employer le terme « magnifique » puisque l’histoire est celle des habitants de Tombouctou au Mali qui ont vécu sous le joug des islamistes de 2012 à 2013 à peu près. Abderrahmane Sissako a voulu que nous sachions tout cela et avec ses moyens d’artiste, il en a fait une oeuvre universelle contre tous les obscurantismes, contre le fanatisme, contre la violence des hommes envers leurs semblables pour des raisons absurdes et indignes, contre la barbarie qui pervertit la beauté de toute existence humaine.

Je garde dans les yeux les couleurs du désert et du regard d’une petite fille joyeuse et paisible à qui on enlève son avenir, la résistance d’une femme, voilée, à qui on veut aussi imposer de vendre ses poissons en cachant ses mains dans des gants, la joie de chanter et jouer de la musique punie par la lapidation, la dignité et la sagesse de cet imam qui oppose les mots aux armes à l’intérieur de la mosquée, la place de misère et d’asservissement faite aux femmes.

Je garde en mémoire ce mélange de dureté et d’humour, car oui, il y a ces moments légers d’humanité où on sourit en voyant une folle grandiose arpenter les rues sans voile, sans que personne n’ose intervenir, en voyant danser magnifiquement mais en secret un des djihadistes, souvenir de sa vie passée, en regardant tous ces petits arrangements des chefs eux-mêmes avec les interdictions (de fumer par exemple), en regardant un habitant qui bataille avec l’ourlet de son pantalon pour respecter la longueur imposée, en assistant à un match de foot sublime, où des gamins jouent sans ballon puisque c’est interdit !

La bande annonce est ici.

Il faut écouter Abderrahmane Sissako.
Voici un extrait de ce qu’il disait au Festival de Cannes en juin.
Ou juste le son: A. Sissako

Transcription :
– L’être humain n’est pas seulement une chose, ce n’est pas seulement ça ou rien. Je pense que dans chaque être, il y a une complexité, il y a… il y a le mal, mais il y a le bien aussi. Donc je pense que c’est important de se dire qu’un djihadiste, c’est quelqu’un qui nous ressemble aussi en fait, et que… qui certainement, à un moment de sa vie, a basculé dans quelque chose. Et à partir de ce moment-là, quand on raconte une histoire, on essaie de l’humaniser, maximum possible (1). Quand il y a une barbarie, il faut que, à côté de ça, on puisse voir une fragilité, à chaque instant. Et pour moi, il était important que cette scène se termine par une phrase que je donne à l’acteur djihadiste (2), c’est-à-dire quand il dit… Je pense que c’est pas normal, bon, mais… (Il est submergé par l’émotion et pleure.)
– La fatigue, l’émotion. Madame au premier rang, vous vouliez poser une.. On reviendra peut-être à la… ça va ?
– Je devrais pas pleurer, mais bon… Peut-être que aussi, je pleure à la place des autres aussi, c’est ça, de ceux qui ont vécu véritablement, qui ont eu une réelle souffrance, parce que après, nous, on s’approprie tout quand même, hein. C’est ça qui est… Après, tout revient à moi, à l’équipe, etc. On devient ceux qui ont eu le courage de faire ce film, ceux qui sont forts, etc. Mais le vrai courage, c’est ceux qui vivent, qui ont vécu en tout cas au quotidien ces moments-là et qu’ils n’ont pas vécu un jour, deux jours. Ils ont vécu. Ils ont fait une… un combat silencieux. Tombouctou a été libérée pas par SERVAL, c’est une armée. Mais la vraie libération, c’est ceux qui sont restés, quotidiennement, qui chantant dans leur tête une musique qu’on leur a interdit de chanter. C’est ça, le combat, pour moi.
Parler d’un… de l’esthétisme, de son esthétisme entre guillemets, qui est la chose qui me fait le plus peur d’ailleurs, dans le cinéma, quand on devient esthétisant et quand on utilise…
[…]
Oui, mais je comprends vraiment, votre question est positive, hein, mais moi j’ai peur de ça. Et après, en même temps, je me sens très libre parce que je considère tout simplement que le cinéma, c’est un langage et que on le parle avec sa propre intonation. C’est comme une langue, hein. Moi, je suis pas… Le français n’est pas ma langue, disons, maternelle, donc je la parlerai toujours avec cet accent, qui est mon accent. Le cinéma, c’est pareil.

Quelques détails :
1. maximum possible : normalement, on dit plutôt : au maximum / autant que possible.
2. Dans la phrase à laquelle il fait référence, le djihadiste dit qu’il comprend que l’enfant de cet homme qu’il condamne à mort va beaucoup souffrir parce qu’elle sera orpheline. On sent qu’il comprend qu’elle sera une victime de ces conflits d’adultes. Mais il demande à l’interprète qui est là de ne pas traduire sa phrase à cet homme qui l’implore. Un moment où s’exprime donc toute cette ambiguïté et l’absence de réelle communication entre ces deux hommes.

Si vous voulez écouter la conférence de presse en entier, elle est ici. Il y explique aussi comment il a travaillé, comment il a trouvé les interprètes de son film. Et comment il conçoit son métier de cinéaste, qui a la responsabilité de dire tout cela avec son art, au service des autres. C’est passionnant.

EntretienEt pour finir, cet entretien à lire dans Télérama.