Ces vies

La lettre

La lettre de Suzanne

Mémorial de l'holocauste - Berlin

Les traces dérisoires de ces vies sont conservées entre autres au Mémorial de l’Holocauste à Berlin, d’où on ressort bouleversé, comme toujours face à ce que des hommes et des femmes ont infligé à d’autres.
Juste lire la carte de cette mère écrite à Drancy où les autorités françaises parquaient les Juifs et ceux qu’ils arrêtaient avant de les livrer aux Nazis. Dernière trace d’un voyage en général sans retour.
Et écouter aussi Ida, une des survivantes d’Auschwitz, dire avec toute sa vitalité ce qu’elle a vécu, comme tant d’autres. L’émission de dimanche matin est ici.

En voici un petit extrait:
Ida

Transcription:
Nous avons été conduits au camp de Drancy. Alors, il se trouve que (1) je faisais beaucoup plus que quatorze ans (2). Je vais vous dire en quelques mots pourquoi : parce que la dernière fois que j’avais vu ma mère, c’était trois mois avant qu’elle soit arrêtée. Et à ce moment-là, comme je vous l’ai dit, j’avais douze ans et demi, et ma mère m’avait dit : « Mais tu es une grande fille maintenant ! Je trouve que tes petites frisettes (3), là, ça fait bébé (4). Je vais te peigner (5) à la mode. » Ma mère m’a emmenée chez sa coiffeuse et m’a peignée comme étaient peignées les femmes pendant la guerre – on appelait ça une houppette – et j’ai gardé cette coiffure. Et quand je suis arrivée à Drancy, à quatorze ans peignée comme ça, j’en faisais facilement seize, et c’est pour ça qu’on m’a embêtée (6) pour la carte d’identité.

On a poussé les hommes vers la gauche, les femmes et les enfants vers la droite. Alors il y avait ce matin-là, à Auschwitz, le 13 février 1944, exceptionnellement un seul SS qui était là, avec sa badine (7), qui faisait la sélection. Et puis comme ça, avec… avec le bras, il nous désigne comme ça, il nous dit : « Ceux qui sont fatigués ! », il désigne le camion. Bon, « Ceux qui sont… ceux qui sont pas… Ceux qui peuvent marcher, ici ! », hein, écoutez, je sais pas ce qui s’est passé dans ma tête, moi, je me suis dis en moi-même : Moi, je suis pas fatiguée, moi, je marche. S’ il m’avait demandé mon âge, je ne rentrais pas dans le camp. A Auschwitz, les enfants n’étaient pas admis à quatorze ans. Eh bah vous voyez, c’est grâce à la coiffure de ma mère qu’il n’a pas fait attention à mon âge. Je dis toujours avec beaucoup de tendresse que ma mère m’a donné deux fois la vie.

De toutes ces rencontres, de toutes ces années, qui sont passées comme ça depuis cette… cette horreur de la déportation, les années qui ont suivi, etc., qu’est-ce que vous retenez de tout ça ? Est-ce que vous comprenez ce qui s’est passé ?
Il y a…. Non, on peut pas comprendre. On peut pas comprendre. On peut pas comprendre qu’est-ce qui (8) a poussé des hommes à… On peut pas comprendre ce que les Nazis ont voulu faire. C’est… On peut pas comprendre. Il y a pas d’explication. Non seulement il y a pas d’explication, mais vous savez, avec le temps qui va passer, quand il y aura plus de témoins, je… on… je commence à me demander : Est-ce que vraiment on croira ce qui s’est passé ? Ce qui est important, c’est que les élèves (9) par exemple plus tard, quand ils pourront dire à leurs enfants : « Moi j’ai vu des témoins, moi j’ai vu des numéros sur le bras, moi j’ai vu, on m’a raconté. » Aussi longtemps que ça pourra se… La… la… Vous savez, ça peut durer assez longtemps mais bien sûr, c’est pas à l’infini, quoi.
Mais vous, vous êtes là aujourd’hui. Et votre vie n’a pas été la même évidemment que ce qu’elle aurait pu être.
Non, non. Elle a pas été la même. Elle a pas été la même mais de pouvoir transmettre, c’est quand même… pour moi, c’est une compensation, je dis je pense que je partirai sereine, en me disant : J’ai fait ce que j’ai pu.

Quelques détails :
1. Il se trouve que : cette expression exprime une sorte de hasard ou de coïncidence.
2. Faire plus que 14 ans : avoir l’air plus vieux que 14 ans. En français, on utilise le verbe faire dans ces situations: Il fait plus que son âge. / Elle ne fait pas son âge.
3. Des frisettes : c’est lorsque les cheveux frisent légèrement, ont de petites boucles.
4. Ça fait bébé : ça donne l’air d’être encore un bébé. (style oral). Il y a d’autres expressions semblables avec le verbe faire: ça fait vieux. / ça fait fille.
5. Peigner : aujourd’hui, on dit plutôt coiffer.
6. On m’a embêtée : on m’a causé des problèmes, c’est-à-dire qu’ils ont mis en doute le fait que c’était bien sa carte d’identité.
7. Une badine : une baguette qu’on tient à la main. On peut s’en servir par exemple pour faire avancer un cheval.
8. On peut pas comprendre qu’est-ce qui… : style oral. Dans un français parfaitement correct ou écrit, on dit : On ne peut pas comprendre ce qui... Qu’est-ce qui est le début d’une question directe et se transforme en ce qui dans une question au style indirect.
9. Les élèves : Ida, comme d’autres, va dans les écoles, les collèges, les lycées pour témoigner et expliquer, avec l’idée que ce sont les jeunes qui sont l’avenir et qu’il est nécessaire qu’ils sachent, pour faire barrage aux préjugés et à l’intolérance.

Leçon

Lilian Thuram BD

Les Français ont très peu voté aux élections européennes récentes. (En France, il n’est pas obligatoire d’aller voter.) Et parmi ceux qui l’ont fait, 25% ont donné leur voix au Front National, parti d’extrême-droite. Perte de repères, perte de confiance, perte de valeurs, perte d’espoir.
Alors la parole de gens comme Lilian Thuram, l’ancien footballeur champion du monde en 1998, a toute son importance. Il travaille avec sa fondation dans les écoles pour combattre les préjugés et le racisme. Une BD est sortie il n’y a pas très longtemps, qui raconte son histoire. Un joli portrait aussi de sa mère, entre autre, et de ceux qui l’ont inspiré et aidé à comprendre les sources du racisme.

Voici ce qu’il raconte de son enfance, petit gars arrivé des Antilles avec ses frères et soeurs pour rejoindre leur mère qui voulait leur donner un avenir meilleur en venant dans la région parisienne.

Lilian Thuram et la cité des Fougères

Transcription :
C’est là que vous avez grandi ?
– Oui, j’ai grandi à Avon (1), exactement dans une cité (2) qui s’appelle Les Fougères, c’est-à-dire que moi, j’arrive des Antilles (3), et puis, bah je connais pas beaucoup la géographie du monde. Et là, je découvre des personnes qui viennent du Zaïre, du Pakistan, du Portugal, de l’Espagne, du Liban, d’Algérie et d’autres encore.Et ça a été un moment extrêmement important, et qui explique que… la personne que je suis aujourd’hui, quoi, voilà.
C’est-à-dire que c’est en arrivant en France dans cette cité que vous avez découvert le monde, c’est ça que vous êtes en train de dire, vous vous êtes ouvert au monde extérieur.
– Ah bah complètement ! Lorsque j’étais enfant en Guadeloupe, si on m’avait parlé du Pakistan, je… je le connaissais pas, le Pakistan. Et… Et puis, la grande majorité des personnes aux Antilles, et notamment à Anse-Bertrand (4), avaient la même couleur de peau que moi. Donc voir toutes ces différences de couleur de peau, ou de… de coutumes – par exemple, lorsque j’allais chez mon ami Zia qui venait du Pakistan, j’étais intrigué (5) par comment sa maman était habillée, voilà. Ou même les odeurs. Lorsque j’allais par exemple chez mon ami juste en bas de chez moi, Paulin Kaganoungou, là aussi, la façon de s’habiller de la maman en pagne et les odeurs étaient complètement différentes. Ou bien quand j’allais chez Benito, sa maman était espagnole, là aussi on mangeait différemment. Et donc je trouve que vivre dans cette… dans cette diversité culturelle m’a… m’a appris très jeune qu’il y avait plusieurs façons de faire et de dire les choses. Et ça, c’est essentiel.

Quelques détails :
1. Avon : ville d’Ile de France, à environ 60 km de Paris, proche de Fontainebleau.
2. Une cité : c’est un quartier constitué essentiellement d’immeubles. (un quartier populaire.)
3. les Antilles : pour les Français, ce sont essentiellement les départements d’outre mer, la Guadeloupe, la Martinique.
4. Anse-Bertrand : c’est la petite ville de Guadeloupe où il est né et a passé les neuf premières années de sa vie.
5. Être intrigué : être surpris par quelque chose qui pique notre curiosité.

L’émission entière est là.
Il y est bien sûr question de l’esclavage, sur lequel repose notre histoire aux Antilles. De foot aussi et de travail acharné. Un beau portrait.