Foot et racisme ?

Certains supporters de foot ne sont pas toujours des modèles de respect, d’ouverture d’esprit et d’intelligence, loin de là ! On entend des insultes de très bas niveau sur les stades, dans le registre du racisme ou de l’homophobie évidemment. Parfois aussi entre les joueurs d’équipes adverses. Mais voici ce que Lilian Thuram a à dire de sa vie sur les terrains, avec beaucoup de tolérance et de sérénité.


Transcription :
– Est-ce que vous avez été confronté au racisme dans votre métier de footballeur professionnel ? Parce que j’ai été frappé de voir, vous savez, quand il y a eu des problèmes en Equipe de France, on disait « Mais de toute façon, ils s’engueulent (1) entre eux. Il y a des problèmes entre ceux qui sont d’origine maghrébine (2), ceux qui sont d’origine…» Est-ce que ce sont des choses que vous avez vues, vécues, à la fois dans l’Equipe de France et à l’extérieur ? Je vous parle là de racisme.
– Non, mais sincèrement, dans mon équipe, j’ai jamais subi de racisme. Bien évidemment, quand vous jouez contre des adversaires, il y en a qui vous insultent de « Sale noir », « Rentre chez toi ». Mais bon, je veux dire, moi j’ai été vacciné (3) très tôt.
– Ça, vous preniez pas au sérieux ?
– Ah non, mais ça me touche pas, surtout ! Il y a qu’une fois, qu’une fois, sincèrement, j’étais pas très bien parce que j’avais perdu quelqu’un dans la famille et je jouais un match de Coupe en Espagne. Je crois que c’était contre l’Atlético de Madrid, je crois. Et donc on faisait un…
– Vous,vous étiez à Barcelone à l’époque ?
– Non, non. J’étais à Parme.
– Ah, à Parme !
– J’étais à Parme et donc on faisait le tour du terrain. Et il y a un Espagnol qui m’a dit « Ouais, on n’aurait… on n’aurait jamais dû t’enlever les boulets des pieds. » Et je dois avouer que là, c’est la première fois où ça m’a vraiment blessé. Et s’il était (4) tout près de moi, je pense que on serait arrivé aux mains (5). Sinon, en règle générale, je prends de la distance. Par exemple, quand dans les stades, les gens, ils font les bruits de singe quand vous touchez le ballon, moi ça me touche pas, parce que à preuve du contraire (6), je suis pas un singe. Et après coup, je comprends exactement le processus, c’est-à-dire que, étant donné qu’ à un moment, on a classé l’homme noir entre le singe et l’homme, c’est en fait dans l’inconscient collectif. C’est plus facile quand on pense à un noir de jeter des bananes ou faire le bruit du singe. Mais c’est… Tout s’explique. (7)

Quelques détails :
1. s’engeuler : se disputer (familier)
2. d’origine maghrébine : qui viennent du Maghreb : Tunisie, Algérie, Maroc.
3. être vacciné : ici au sens figuré. Il veut dire qu’il a appris très tôt à vivre avec ce genre de difficulté. (familier)
4. S’il était tout près : normalement, il faudrait dire : s’il avait été tout près, puisque c’est passé.
5. en arriver aux mains : finir par se battre. On peut dire aussi : en venir aux mains.
6. à preuve du contraire : on dit plutôt « Jusqu’à preuve du contraire ». On dit ça quand on est sûr de ce qu’on affirme, que rien ne prouve le contraire.
7. Tout s’explique : tout est clair.

Je suis noir

Lilian Thuram a fait partie de l’Equipe de France de football. Ensemble, ils ont gagné la Coupe du Monde en 1998 et sont allés en finale en 2006. Belle carrière sportive pour ce petit Français qui a quitté sa Guadeloupe* natale à l’âge de 9 ans pour s’installer en métropole*, dans la banlieue parisienne. Et belle personnalité pour cet homme connu pour ses prises de position contre le racisme et les discriminations.


Transcription:
– Je… C’est la question que je voulais vous poser. Ça veut dire que vous vous êtes rendu compte que vous étiez noir à neuf ans ? C’est… Ma question, elle est à prendre au premier degré.(1)
– Oui, oui,bien sûr. Bah en fait, étant donné que (2) j’ai vécu jusqu’à neuf ans aux Antilles (3)et que la grande majorité de la population est de couleur noire, alors on fait pas trop attention, vous voyez. C’est en fait… On m’a renvoyé cette image-là quand j’étais justement à Bois-Colombes (4) exactement et il y avait un petit dessin animé qui passait à la télé où on voyait une vache noire qui appelait le docteur , qui était un peu déprimée, qui s’appelait la Noiraude.
– Ah bah oui, je m’en souviens très bien de la Noiraude !
Et donc on m’appelait la Noiraude. Et donc j’étais un peu triste, et voilà, quoi.
– Vous en avez souffert en tant que tel ?
Oui, quand vous êtes petit, vous souffrez parce que vous ne comprenez pas. Et surtout, ce qui est plus grave, c’est que vos parents ne peuvent pas vous donner de réponse. Et c’est ça qui est le plus.. . qui est le plus grave. Et après, j’ai enchaîné par la rencontre des populations noires par le biais de l’esclavage. Donc là aussi, ça a été un choc. Et là aussi, on vous donne pas d’explications parce que on vous dit pas ce que les peuples noirs étaient avant. Et surtout après, j’ai plus rencontré de personnalités noires pour essayer de casser un peu cet imaginaire.
– Donc je… je reviens quand même sur l’anecdote parce qu’elle est importante. C’est… Vous vous êtes pas posé de question parce que vous n’aviez aucune à vous en poser. Vous étiez un petit Français guadeloupéen, voilà.
Exactement.
– Le personnage qui moi m’a fait rire dans les dessins animés pour enfants a été pour vous finalement, voilà, un symbole de souffrance parce que vos copains vous ont… vous ont appelé la… la vache noire. Et c’est ça qui sert de prise de conscience.
Exactement. Ça a été la première rencontre avec la problématique de la couleur de peau.
(A suivre…)

Quelque détails :
1. prendre quelque chose au premier degré : il n’y a pas de sens second, figuré. C’est vraiment ce qu’il veut dire, ce n’est pas une image, il n’y a rien de sous-entendu.
2. étant donné que : comme, puisque.
3. les Antilles : pour les Français, c’est essentiellement la Martinique et la Guadeloupe.
4. Bois-Colombes : ville de la banlieue parisienne.

* La France a des Départements d’Outre-Mer, (DOM), comme la Guadeloupe ou la Martinique. Par opposition, le territoire français situé en Europe s’appelle la métropole.