Bonheur et travail

Je suis sûre que vous vous êtes déjà dit à un moment ou un autre: Ah ! Si seulement je n’étais pas obligé d’aller travailler !
Pensée qui traverse l’esprit le dimanche soir ou quand les vacances se terminent. Plus de contraintes, plus d’horaires à respecter, plus de pression, plus de tâches inintéressantes, plus de collègues ou de chef difficiles à supporter…

Mais si on y regarde bien, dans le fond, que ferions-nous sans travail ? C’est un moyen de vivre bien sûr, mais pas seulement d’un point de vue financier. Si on a la chance de faire un travail qu’on a choisi, qu’on aime et auquel on croit, alors il est fondamental dans notre vie et il contribue à notre bonheur.
Mais pour ça, il faut que ce soit un travail qui donne les moyens de vivre, avec un salaire décent, un travail qui a du sens, qu’on a le sentiment de pouvoir faire correctement et qui nous permet de nous impliquer, un travail respecté et valorisé, qui ne soit pas précaire et uniquement soumis à des exigences de rentabilité. Bref, un travail qui soit tout à la fois un gagne-pain, un facteur de production et une source d’épanouissement personnel.
Voici Thomas et Roxanne. L’un est heureux au travail, l’autre un peu désabusée, déjà un peu usée. Comme c’est dommage de gaspiller l’enthousiasme des gens ! Et si peu productif.


Transcription:
– Alors mon travail, c’est tous les jours quelque chose de nouveau. Les terrains de sport n’ont peut-être… Ils se ressemblent peut-être tous mais ils sont tous différents au niveau de l’infrastructure, au niveau des personnes que l’on rencontre et c’est ça qui me passionne.
Les difficultés que vous avez connues dans votre parcours scolaire, c’est* une raison de plus d’être épanoui aujourd’hui, heureux dans votre travail ?
– Ah… C’est…
Fier en tout cas. Vous parliez de fierté.
– J’ai pas le Brevet (1). Donc oui, on va dire que par rapport à mon passé personnel, je peux dire que là où j’en suis actuellement, j’en suis fier parce que j’aurais jamais imaginé en être là il y a… il y a huit ans. Et je pense que ma famille n’aurait jamais imaginé que j’aurais pu être là où j’en suis actuellement. Par rapport à mes études, j’ai déjà fait pas mal de stages (2). J’ai dû faire à peu près une dizaine de stages et là, j’en suis à ma troisième entreprise.
Est-ce que le… le niveau de salaire fait partie aussi des critères d’épanouissement (3) pour vous ?
– Je pense que si on me propose un poste très intéressant qui me plaît où je peux vraiment m’épanouir, oui, je pense que je pourrai baisser mon salaire sans problème. A l’heure actuelle, je gagne 2200 euros net (4). Et ça dépend des journées: je peux commencer à 9 heures comme commencer à 6 heures du matin et terminer à 22 heures.
Vous avez bon espoir d’être tout aussi heureux dans votre travail tout au long de votre carrière ?
– Oui, J’e[…] j’espère garder cette longévité dans… d’apprentissage au jour le jour.

Ecoutons maintenant Roxanne. Alors Roxanne, elle a 34 ans, elle est technicienne, elle gagne 1800* euros net. Et elle, vous allez voir, elle… elle était enthousiaste. Et puis voilà la déception qui s’annonce.
– Je travaille dans* une équipe de trois techniciens et on fait l’entretien et le dépannage de… d’installations de production d’électricité.
Vous passez votre temps à… à grimper sur les éoliennes ?
– Euh, ouais !
Cette question de l’épanouissement au travail, elle résonne pour vous ? Elle a un sens pour vous ?
– Ah ouais, tout à fait ! Elle a un sens. Par exemple, je pourrais pas travailler dans le nucléaire (5). C’est vrai que c’était un peu, au départ, la belle idée, quoi, de travailler pour… dans les énergies renouvelables. Mais concrètement, finalement, ils ont changé leur… leur système de gestion et donc maintenant, on reçoit des ordres de travail, on est des… des petits soldats de l’instant (6), quoi. On… on nous envoie un ordre de travail pour faire telle chose, on reçoit ça sur notre ordinateur et puis on y va et on nous demande pas de réfléchir. On nous demande juste d’exécuter. Et parfois, on se rend compte que (7) si on nous demandait de réfléchir, ça i[rait]… ça irait mieux et plus vite. Le… le plus important, c’est de… une bonne ambiance et de bien rigoler (8) avec les collègues, au final (9). Ouais, la vie, elle est faite de ça, hein !

Quelques explications
1. le Brevet: c’est le diplôme qu’on on obtient en classe de 3ème au collège. Il se compose de plusieurs épreuves auxquelles on ajoute les résultats du contrôle continu, c’est-à-dire les notes obtenues pendant toute l’année. Mais ce diplôme ne vaut pas grand-chose sur le marché du travail. Quitter l’école à ce niveau-là signifie qu’on aura des emplois très peu qualifiés.
2. pas mal de stages: un nombre assez important de stages, c’est-à-dire qu’on est stagiaire dans une entreprise pour aprendre un métier sur le terrain, par la pratique.
3. l’épanouissement: c’est le fait de tirer de la satisfaction de ce qu’on fait et d’y trouver le bonheur. S’épanouir, c’est être heureux dans sa vie.
4. le salaire net: c’est le salaire versé réellement sur votre compte, une fois qu’on a déduit les cotisations pour la retraite, pour la sécurité sociale et la mutuelle de santé, pour l’assurance chômage. Avant ces déductions, on parle de salaire brut.
5. je pourrais pas travailler dans le nucléaire: elle veut dire que ce serait contre ses convictions car elle pense que le nucléaire est dangereux.
6. des petits soldats de l’instant: elle veut dire que son travail consiste à obéir aux ordres et c’est tout, sans prendre d’initiatives.
7. on se rend compte que: on s’aperçoit que / On comprend que / On voit que
8. rigoler: rire (familier)
9. au final: finalement, en fin de compte. Avant, personne ne disait au final. Puis c’est devenu une expression à la mode, surtout chez les jeunes. (Personnellement, je ne l’ai jamais employée.)

* Petite remarque sur certaines liaisons faites ou pas faites dans cet enregistrement:
c’est une raison: la liaison entre c’est et une n’est pas faite ici. Mais franchement, c’est plus joli quand on la fait !
1800 euros: la liaison entre mille huit cents et euros est faite ici. Mais tout le monde ne la fait pas, probablement parce que certains ne savent pas que dans ce cas, il y a un S au bout de cent. (Il faut dire que la règle d’accord du mot cent n’est pas si simple que ça!) Personnellement, je trouve que c’est plus confortable de la faire.
dans une équipe: Roxanne ne fait pas la liaison entre dans et une, ce qui fait vraiment bizarre. La plupart des gens la font dans ce cas. Donc c’est bien mieux si vous la faites !
Mais tout cela montre bien que le problème des liaisons n’est pas aussi simple que ce que racontent les manuels de français.

Fatigue et frustration

Les centres commerciaux et les supermarchés sont paraît-il pratiques: un seul endroit pour tout trouver, des parkings gratuits, de la musique en fond sonore pour nous détendre, un lieu clos à l’abri du froid ou de la chaleur. Le paradis sur terre ! Sauf que si on écoute les gens qui y travaillent toute la journée, ce n’est pas nécessairement le même son de cloche*. Comme ce serait bien si tout le monde pouvait avoir le sentiment de faire son travail dans de bonnes conditions ! Témoignages entendus à la radio.


Transcription:
Qu’est-ce que vous faites comme travail ici ? Toi Sébastien, tu fais quoi ?
– Alors moi, je travaille à Carrefour au rayon Fruits et Légumes. Donc je mets en… en rayon mes produits.
Bah tu travailles dans la verdure (1) !
– Oui ! Mais le problème, c’est que on travaille sous une lumière artificielle parce qu’on n’a pas accès à la lumière du jour. C’est… C’est assez pesant (2). En plus, c’est une lumière qu’ils ont refaite récemment, qui est très agressive. Et puis après, on… on vit aussi dans le…dans le frais, parce qu’on est entourés de… de frigos (3), de…de congélateurs. Et donc on a souvent un choc thermique quand on… quand on sort ou quand on va… Nous, on est sur deux niveaux. Alors quand on va au niveau 3, il fait très, très chaud, alors qu’au niveau 4, au rayon alimentaire, il fait très frais.
Et toi Marie-Hélène, qu’est-ce que tu fais ici au centre (4) ?
– Alors, moi je travaille au service après-vente de la FNAC.
Qu’est-ce qui est le plus fatigant dans ton travail ? Qu’est-ce qui est le plus pénible ?
– Le stress permanent. Le stress permanent, parce que on est stressés par notre hiérarchie (5) qui nous met toujours plus la pression. On est stressés par les clients qui sont donc exigeants, et ça, on peut le comprendre.
Ouais, mais le client est roi, non ?
– Non. Le… le client est roi… si on veut ! Mais ça n’empêche pas un minimum de respect pour les salariés qui sont là pour s’occuper d’eux. Et aussi le… le stress chaque fois qu’on va voir nos… nos supérieurs en leur disant: « Bon là, ça va pas. On manque de monde (6). » La réponse, elle est simple, hein ! « Si tu es pas content, il y a de la place ailleurs. »
– Il y a également aussi le stress du lieu en fait, avec énormément de monde dans le centre commercial, et quand on arrive dans des périodes comme Noël ou le Jour de l’An, le magasin est totalement rempli. Il y a une foule immense. On ne peut pas tra[…]… travailler et c’est vrai que c’est assez étouffant.
– On se sent oppressés en fait.
– On est oppressés.
Vaut mieux pas (7) être hôtesse de caisse et agoraphobe (8), quoi !
– Non, surtout pas.
– Je pense qu’il faut… Ouais, c’est très difficile.
Est-ce que vos conditions de travail pèsent sur votre santé ?
– Travaillant tout le… tout au long de la journée, le mal de dos qui se ressent énormément le soir, parce que c’est vrai qu’on doit porter certaines fois des colis qui font 20 kg. Et il existe des… des gestes « postures et sécurité » (9), mais on ne peut pas les mettre en pratique à chaque fois parce que sinon, on perdrait trop de temps, parce que là, notre chef, il est derrière (10). Et il dit: « Allez-y. Faut… Faut se dépêcher. Faut faire ci, faut faire ça. »
Est-ce que vous devenez irritables aussi ? J’ai vu ce mot-là dans l’enquête (11).
– Oui, oui. Tout à fait, oui. On a beaucoup de mal (12) le soir en rentrant… enfin, moi personnellement, j’ai un gamin qui bouge beaucoup. Quand je rentre le soir, il… Il faut qu’il soit beaucoup plus calme ! On a du mal à… à supporter qu’il bondisse dans tous les sens, qu’il fasse du bruit, que… Oui, on est irritables. Même vis-à-vis des clients, hein, le… le… dans la journée. C’est vrai que le matin pendant… dès qu’on commence le boulot, pendant deux heures, je… j’allais dire, on est relativement normaux, mais…
C’est ça, on est normaux !
– A peu près pendant deux heures et puis après, c’est vrai qu’on… on retombe dans une situation où effectivement (13), on est particulièrement irritables du fait de (14) ne pas pouvoir travailler correctement.
Est-ce que vos patrons ont pu jeter un coup d’oeil (15) à cette enquête et…et vous ont promis de changer des choses ?
– Alors, il faut être clair, hein, je pense qu’il faut pas se voiler la face (16): les patrons en ont rien à faire (17) des débouchés de l’enquête et des résultats, de savoir que les salariés vivent une certaine pénibilité. Ils s’en fichent complètement. Eux, ils sont là, il faut le dire, hein, pour faire du pognon (18), qu’il y ait de la rentabilité, que le chiffre d’affaires se fasse et que nos actionnaires soient bien contents. Voilà !
Pour supporter tout ça, vous touchez combien tous les mois ?
– Alors moi, personnellement, en net (19), je touche 3000… 1000. 3000 ! 1300 € à peu près.
Et toi ?
– Moi à Carrefour, je suis à peu près… un peu moins de 1100 € net par mois.

Quelques explications:
1. la verdure: tout ce qui est vert dans la nature: arbres, feuilles des arbres, plantes.
2. pesant: lourd, pénible à supporter.
3. un frigo: abréviation de frigidaire. (familier)
4. au centre = dans ce centre commercial.
5. notre hiérarchie = nos supérieurs hiérarchiques, ou plus familièrement, nos chefs.
6. on manque de monde: on n’a pas assez de personnel. On n’est pas assez nombreux pour faire le travail.
7. Vaut mieux pas: très correctement, il faut dire: Il vaut mieux ne pas… (style oral)
8. agoraphobe: cet adjectif s’applique à quelqu’un qui ne supporte pas d’être au milieu de la foule.
9. postures et sécurité: ce sont les précautions qu’il faut prendre quand on fait certains gestes pour ne pas se faire mal. (notamment au dos, par exemple quand on porte des objets lourds, ou quand on fait des gestes répétitifs)
10. il est derrière: il nous surveille.
11. l’enquête: il fait référence à un questionnaire qui a été donné aux salariés sur leurs conditions de travail.
12. avoir beaucoup de mal à faire quelque chose: faire quelque chose avec beaucoup de difficulté.
13. effectivement: c’est vrai que…
14. du fait de… : parce que…
15. jeter un coup d’oeil à / sur quelque chose: regarder rapidement.
16. Il ne faut pas se voiler la face: il ne faut pas se raconter de mensonges / Il faut regarder la réalité telle qu’elle est et ne pas se bercer d’illusions. (La face, c’est le visage.)
17. Ils en ont rien à faire de… : Ils s’en moquent complètement / ça ne les préoccupe absolument pas. (familier) C’est la forme plus polie de: Ils en ont rien à foutre.
18. le pognon: l’argent (argot). Faire du pognon: gagner de l’argent.
19. en net: il y a le salaire brut et le salaire net, c’est-à-dire ce que touche réellement un salarié quand on a déduit de sa paye les cotisations sociales comme l’assurance maladie, la cotisation pour la retraite par exemple.

* Ce n’est pas le même son de cloche: ce n’est pas la même opinion, la même vision des choses.