Les Misérables, Dumas et le catalogue de La Redoute

Comment s’évader quand on est ado et qu’on vit en pleine campagne, avec des rêves plein la tête ?
Que se passe-t-il le jour où on peut enfin s’installer à Paris ?
Ce sont quelques-uns de ces souvenirs que Zabou Breitman, comédienne et cinéaste, racontait l’autre jour  avec son énergie, ses mots, sa diction un peu précipitée et ses rires.


Transcription:
Vous avez eu quelle adolescence, vous ?
Ben moi je suis… C’était un peu… J’ai une petite frustration. Je me suis retrouvée un peu à la campagne sans… Voilà, il y avait juste un bal de temps en temps le samedi. Donc l’adolescence de 13 à 17, c’était un petit peu à la campagne dans un prieuré (1) du 14è siècle qui tombait un peu en ruine. Mais… Mais je m’ennuyais beaucoup. Et j’ai inventé des histoires dans cet endroit délabré où il y a quand même des inscriptions de la Révolution Française (2) à… à… sur le mur de la porte de ma chambre qui… était dans un donjon, hein, où il faisait très, très froid l’hiver. Et il y avait écrit dessus à la peinture rouge : « La justice jusqu’à la mort » Et ça date de la Révolution Française.
Il y avait ça écrit sur la porte de votre chambre ?
Ouais. Tous les jours en allant me coucher, je voyais écrit « La justice jusqu’à la mort ». C’est quand même un sacré truc (3) quand vous vivez avec ça. Donc… Voilà, alors j’étais plongée dans les… dans la SF (4), dans les polars (5), dans le fantastique, dans Les Misérables de Victor Hugo, dans Dumas (6), dans… dans Tchékov, dans… dans tout, quoi ! Et la Redoute ! La Redoute. Je lisais beaucoup La Redoute.(7)
La Redoute ?
Ah oui, vous pouvez pas savoir ce que j’ai aimé La Redoute ! J’étais à la campagne. J’avais pas de magasins. Et je me souviens quand je recevais… Je me souviens de la réception d’un maillot de bain orange ! Je peux vous dire que… ! C’est un grand magasin, hein, La Redoute. Vous entrez dans le magasin. Il y a le bon chic, bon genre (8). Il y a ceux qui sont comme ci, ceux qui sont comme ça, ceux qui sont… Les jeunes, les moins jeunes, les sexy. Et donc je continue à aimer ça, hein ! J’ai toujours aimé ça.
Et alors quand vous êtes rentrée à Paris, ça a dû être une sacrée délivrance !(3)
Euh… Oui. C’était une délivrance. En même temps, j’ai eu du mal à… à (9) renouer avec Paris. Je me suis retrouvée (10) à la fac (11). Mais en fait, je me suis tellement ennuyée avant que je ne voulais plus m’ennuyer. Donc voilà, ce qui s’est passé, c’est que du coup j’ai un peu raté la fac, parce que je pouvais plus, quoi ! Etre en amphi (12)… Je pouvais plus ! En fait, je supportais plus.
Fallait faire. (13)
Fallait faire. Absolument ! Et d’où peut-être une forme d’hyper-activité parce que je pense que j’aimais bien fa(…)… fabriquer, faire dans le sens de… oui, c’est bien de faire – fabriquer, dans le sens de fabriquer.
Vous pouvez être autoritaire sur un tournage ? (14)
Oh je suis vachement (15) autoritaire !
Ah ouais ?
Oh ouais !
Genre ?
Genre autoritaire ! Genre super autoritaire ! Ah ouais, ouais ! Je gueule (16) alors !
Ah ouais ?
Oh ouais, ça m’est arrivé de gueuler. Alors ouais… Mais être autoritaire, en fait, c’est pas vraiment ça. Gueuler, c’est après, quand c’est un peu tard. Donc je pense que je ne suis pas assez… Je manque de fermeté. Etre ferme… on peut être très calme et très ferme. C’est souvent plus respecté d’ailleurs qu’être… de rigoler (17) tout le temps et d’un coup, s’énerver d’un coup, parce qu’évidemment, c’est comme ça, hein. Moi je m’énerve d’un coup et… Mais bon, après, ça m’énerve de m’énerver. Et je m’en veux. (18)

Quelques détails :
1. un prieuré : un couvent. Beaucoup ont été vendus à des particuliers.
2. La Révolution Française : 1789-1799.
3. un sacré truc : quelque chose d’incroyable et d’important (familier) / une sacrée délivrance : une vraie délivrance, un vrai soulagement.
4. la SF : la science fiction
5. un polar : un roman policier (familier)
6. Alexandre Dumas : il a écrit par exemple Les trois Mousquetaires, La reine Margot, Le Comte de Monte Cristo. Tout le monde ou presque a lu un de ses romans. A l’époque où il n’y avait pas encore de littérature spécialisée pour les enfants et les ados comme aujourd’hui, il était très lu par les jeunes.
7. La Redoute = le catalogue de la Redoute. C’est une entreprise de vente par correspondance. Ils vendent de tout : vêtements, mobilier, jouets, electro-ménager, etc… Pendant très longtemps, ils ont été les seuls dans ce domaine avec leur concurrent : Les Trois Suisses. Toutes les familles ou presque avaient l’un ou l’autre catalogue, ou les deux ! Les choses ont changé avec l’arrivée des vendeurs sur internet. Mais c’est toujours une véritable institution en France.
8. le bon chic bon genre : un style de vêtements très classiques et bourgeois.
9. avoir du mal à faire quelque chose : avoir des difficultés / trouver ça difficile.
10. se retrouver quelque part : arriver quelque part un peu par hasard.
11. la fac : l’université (abréviation familière de faculté)
12. un amphi : abréviation de « amphitéâtre ». C’est le nom donné aux grandes salles où ont lieu des cours avec de très nombreux étudiants. Il y a des cours d’amphi et des TD (=Travaux Dirigés), c’est-à-dire des cours en plus petits groupes.
13. Fallait faire = Il fallait faire (Il fallait agir) C’est familier et oral (et très fréquent) d’omettre « Il ».
14. un tournage : la période où un cinéaste tourne un film, avec ses acteurs. On dit : sur un tournage / sur le tournage de « Potiche ». On dit aussi : pendant le tournage.
15. vachement : très (familier et oral)
16. gueuler : crier (argot, très familier)
17. rigoler : rire (familier)
18. Je m’en veux : je me fais des reproches, je regrette d’avoir agi comme je l’ai fait.

C’est trop cher en France !

Les jeunes Français aiment de plus en plus aller étudier à l’étranger. Evidemment, une de leurs grandes motivations, c’est de parler anglais couramment, donc l’étranger, ce sont souvent les pays anglophones.
Mais pas seulement. Les raisons de partir peuvent être bien différentes. C’est le cas des jeunes qui veulent devenir kinésithérapeutes* par exemple: le problème, c’est que la formation en France est ouverte à un nombre limité de candidats qui doivent d’abord passer le barrage d’un concours difficile. C’est le cas aussi des étudiants en Arts Plastiques, qui veulent devenir designers, architectes d’intérieur, stylistes.

Alors, si ailleurs, c’est plus ouvert, pourquoi ne pas s’expatrier ? Si en plus, c’est moins cher que dans certaines écoles françaises très sélectives… Et si ce n’est pas trop loin…


Transcription:
– Bon, c’est un cours de quoi, alors ? (1)
– Arts Plastique, Aménagement – Arts Plastiques.
– Vous êtes en première année ?
– Deuxième.
– Deuxième. Quelle filière ? (2)
– Création d’intérieurs.
– D’accord. Vous êtes français ou belge ?
– Belge ?
– Ouais.
– Vous êtes rares alors, ici.
– Bah, on est trois ou quatre, je pense.
– Trois- quatre dans la classe ?
– Ouais, sur 22 je pense.

– Vous êtes française ou belge ?
– Française.
– Pourquoi vous avez choisi de faire vos études en Belgique ?
– Bah déjà (3) par rapport à l’école, qui est une très bonne école.
– Il y a des différences financières aussi ?
– Oh oui ! Plus d’écoles privées en France, qui sont en plus très, très chères généralement.
– Il y a aussi des filières gratuites en France, il y a les Beaux Arts, les Arts Déco, ça c’est… ça, c’est pas cher.
– Ouais. C’est aussi beaucoup plus dur d’y rentrer.
– Donc si je comprends bien, en France, soit c’est trop dur d’y entrer, soit c’est trop cher. Il y a pas de juste milieu. (4)
– Non. C’est toujours ça. Ou alors, c’est très dur d’y rentrer et c’est très cher aussi.
– Par exemple ?
– J’avais… Je m’étais renseignée sur Camondo qui est une excellente école et c’est… C’est un… sur concours (5). C’est très, très dur d’y rentrer et c’est du 9000€ à l’année (6).
– Donc ça, c’est pas possible pour vous.
– Non.
– Les parents peuvent pas suivre derrière (7).
– Ah non ! Faut quand même pas abuser ! (8)

– Ici, le minerval est à 800 € par an.
– Le… ?
– Le minerval. C’est la somme à payer pour toute l’année en fait.
– D’accord. La scolarité, quoi.
– Voilà, exactement.
– Les frais de scolarité, le minerval. J’ai appris un mot! La plupart des Français ici rentrent chez eux le soir ? Il y a pas beaucoup d’implication dans la vie belge…
– En fait, il y a… Il y a un train qui s’arrête directement donc à Froyennes qui dessert toute l’école. Donc ouais, les trains sont bondés (9)le matin. Pas mal de personnes (10) aussi kotent sur… kotent sur Tournai.
– Kotent ?
– Kotent. Le kot en fait, c’est « k-o-t », c’est un logement étudiant.
– Ça c’est un mot belge aussi.
– Exactement.

– Vous êtes en quelle filière ?
– Stylisme de mode. Première année.
– Vous payez un loyer moins cher à Tournai qu’à Paris, j’imagine.
– Bah, 500 € pour un appartement à Paris qui en vaudrait dans les 1200-1300 (11), voire même plus. Enfin tout dépend le quartier (12) mais… Donc oui, bon, ça va mais… mais ça reste Tournai (13), quoi. Ça reste Tournai.

– Le bistrot (14) en face de l’Ecole Saint Luc, alors.
– Oui.
– Qu’est-ce que vous pensez, vous, de tous ces Français à l’école Saint Luc ?
– Tant qu’il y a de la place pour les Belges, ça nous dérange pas, quoi.
– C’est vrai que… que ça fait bizarre de pouvoir dire d’une école qu’il y a plus de 80 % d’étudiants qui ne sont pas belges. C’est l’Etat belge qui paye les salaires des profs et… et des membres du personnel de cette école-là, quoi. Ça c’est le… c’est le négatif entre guillemets (15) qui n’en est pas pas vraiment un*. Mais c’est vrai qu’il y a du positif à côté. Ça fait vivre Tournai, la région et… et voilà, quoi. Ces gens-là, ils font leurs courses ici dans la région.
– Donc c’est bon pour le commerce.
– Donc voilà, il y a pas que du négatif. Il y a autant de positif que de négatif. Et donc je pense qu’on n’a pas à se plaindre.

Quelques explications :
1. C’est un cours de quoi ? : question typiquement orale et tout à fait naturelle. Sinon, on pourrait dire : Qu’est-ce que c’est comme cours ?
2. une filière : une voie particulière dans un cursus d’études. Par exemple, à l’université ou au lycée, on parle de filière scientifique, de filière littéraire.
3. déjà : ici, c’est l’équivalent de « premièrement ». C’est la première raison d’une liste.
4. le juste milieu : un compromis, une solution équilibrée qui n’est pas dans les extrêmes.
5. un concours : un examen très sélectif car il y a un nombre de places fixés d’avance. Donc avoir un bon résultat ne suffit pas, il faut être dans les premiers. On dit que l’entrée dans ces écoles est sur concours.
6. c’est du 9000 € : en rajoutant « du » devant la somme à payer, on indique que c’est une somme approximative, qui tourne autour des 9000 €. (familier). On dit aussi « c’est dans les 9000 €. »
7. ils ne peuvent pas suivre derrière : ils n’ont pas les moyens financiers. (familier)
8. Faut pas abuser = Il ne faut pas abuser / exagérer.
9. bondé : très plein. On utilise cet adjectif pour les moyens de transports : un train / un métro / un bus bondé.
10. Pas mal de personnes : un nombre plutôt important de gens.
11. dans les 1200-1300 : elle dit juste «dans les mille deux – mille trois » au lieu de « mille deux cents – mille trois cents ». Elle a utilisé « cent » juste avant dans « 500 », donc on comprend de quoi elle parle. Elle évite de répéter « cent » , mais c’est très oral.
12. Tout dépend le quartier : de plus en plus de gens, notamment les jeunes, disent ça au lieu de « Tout dépend du quartier » qui est la forme correcte. (dépendre de / du…)
13. ça reste Tournai : ce n’est que Tournai = une petite ville comparée à Paris.
14. un bistro / un bistrot : un café. (familier). L’autre mot familier très utilisé, c’est «un troquet».
15. entre guillemets : on emploie cette expression pour atténuer un mot ou le nuancer.

* un kinésithérapeute = c’est la personne qui vous fait faire de la rééducation, c’est-à-dire qui vous réapprend à vous servir de vos bras, de vos jambes, de vos muscles après un accident par exemple. La plupart du temps, on utilise l’abréviation : un kiné.

L’accent des deux femmes du café: c’est un accent belge. Evidemment, les Belges diront qu’ils n’ont pas d’accent ! En tout cas, nous Français, nous situons tout de suite cette manière de parler  chez nos voisins de l’autre côté de la frontière ! Et comme vous l’avez entendu, certains mots sont employés uniquement en Belgique.

* Et pour finir, quelque chose qui n’est ni belge ni français:
une liaison « interdite« , entre vraiment et un dans « pas vraiment un« , avec un « z » parasite très tentant, comme si vraiment se terminait par un « s » !