La vie de Jacominus

« Tu dois te demander ce que signifient Les Riches Heures ? Comme je suis là pour l’instant, je vais te répondre: c’est une façon poétique et raffinée de parler de la vie de quelqu’un ». […] C’est la vie de Jacominus que tu vas découvrir dans ce livre. Pourquoi LUI ? me demanderas-tu encore. Eh bien parce que comme Jacominus l’a dit lui-même : sa vie valait la peine d’être vécue. Alors je trouve qu’elle vaut aussi la peine d’être racontée. » R.D.(prologue)

Oui, mille fois oui, cette vie vaut la peine d’être racontée, dans ce si bel album. Cette rencontre avec Jacominus Gainsborough est de celles qu’on n’oublie plus.
Des illustrations magnifiques, à regarder aussi minutieusement qu’elles ont été dessinées par Rebecca Dautremer.
Une poésie des mots, portée par l’emploi de ce si beau passé simple qui donne aux histoires les plus simples la dimension intemporelle des contes.
C’est le récit d’une vie entière, avec ses joies, ses difficultés, sa simplicité à la fois ordinaire et merveilleuse.

Voici Jacominus, le petit lapin dans la lune, qui, enfant, a pris « une petite bûche », en tombant du haut de quatre marches et en a gardé, sans jamais se plaindre, une petite béquille toute sa vie.
Jacominus, qui a appris à parler sept ou huit langues, lui qui parlait peu, qui a rêvé sa vie et vécu certains de ses rêves. Il a connu des guerres, pris des grands bateaux, habité des villes, marché sur des sentiers de montagne, respiré le parfum des amandiers en fleurs.
Jacominus qui a tellement aimé Beatrix, sa grand-mère « bilingue, loquace et philosophe », ainsi que Douce, l’amour de sa vie, et June, Nils et Mona, ses trois enfants à qui il a donné son temps et son énergie. Jacominus qui a aussi beaucoup aimé ses amis aux prénoms singuliers.
Il a cheminé à travers le monde et les jours, vers la patience, la sagesse et le sentiment tout simple d’avoir vécu « une bonne petite vie, vaillante et remplie ».

Il faut que vous lisiez Les riches heures de Jacominus, que vous le cherchiez dans la peinture et dans la langue raffinée de Rebecca Dautremer. Et que vous le lisiez avec les enfants de votre entourage, en n’oubliant pas le superbe prologue, adressé aux grandes personnes et aux petits. Tout est dit. C’est magique.

En voici juste quelques pages pour achever de vous convaincre !


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Une vie est faite de rencontres. Comment ne pas se retrouver dans celles de Jacominus ?

A bientôt !

La danse et le temps

Danse

Une émission de radio comme une petite vignette, où un danseur qui a beaucoup dansé raconte ses rapports avec le temps qui passe.

Parce qu’on ne peut pas être danseur toute sa vie, ou en tout cas pas de la même façon à cinquante ans qu’à vingt.

Voici un extrait de cette jolie conversation:

La danse et le temps qui passe

Transcription :
– J’ai fait de la danse un peu par hasard suite à… après avoir vu un film. On m’a donc inscrit à un cours de danse. Je dois dire que j’ai pas aimé ça du tout ! Et puis bon voilà, enfin il y avait une carte de dix cours, il fallait la finir, ça s’est étalé dans le temps. Et puis un jour, sur le coup de (1) sept ans et demi, quelque chose comme ça, le professeur a dit : « Tiens, il se réveille, il se passe quelque chose. Il est doué. Est-ce qu’il voudrait en faire son métier et rentrer à l’Opéra (2) ? » Tout d’un coup, on s’intéressait à moi, on me trouvait… Voilà, j’ai dit oui. Mais en fait, j’aimais pas ça. C’était un gros mensonge. J’ai su que j’aimais vraiment ça, j’avais quatorze ans, quatorze ans et demi, au cours de spectacles de l’Ecole, où j’étais un Mousquetaire, je séduisais une jeune fille. Tout d’un coup, j’ai été grisé (3) par la scène, la musique et puis ce… ce jeu. Et donc là, je me rappelle très bien que je suis rentré en loge (4) et je me suis dit : « Je peux ne plus mentir. J’aime vraiment ça, quoi.» Et puis, si, j’aimais beaucoup la musique et l’effort physique. Il y avait… J’avais quand même des émotions comme ça. Mais enfin, aller regarder un ballet, ça m’emmerdait (5), hein ! Je préférais aller regarder un film, vous voyez ce que je veux dire. C’était pas… Puis j’étais pas fana (6) de danse. Je le suis toujours pas d’ailleurs. Mais par contre, quand ça me touche, ça me touche plus que n’importe quel art.
– Comment est-ce que ça façonne une personnalité, d’être danseur ?
– Déjà, c’est l’exigence si petit. Chaque jour sur le même geste, j’en redemande plus, d’autres sensations, qu’on peut toujours aller plus loin. C’est toujours ce décalage entre ce qu’on vous demande et votre maturité. Le paradoxe, c’est que danseur, faut aller très vite. Mais en même temps, ça demande du temps et il y a que le temps qui fait les choses, voilà, c’est tout. Donc le problème du danseur, c’est ça. Puis c’est au moment où il possède son truc, c’est là que physiquement, il commence à plus pouvoir. A trente-cinq ans, vous êtes plus un jeune, hein ! Moi, c’était plutôt une période très heureuse parce que justement, c’est une période de la maturité, de la plénitude. On va dire au contraire, on a moins peur, le trac (7) est un peu parti, on maîtrise son truc, puis on commence à vraiment comprendre ce qu’on fait, quoi, à vraiment… Voilà, les gestes sont érodés mais dans le bons sens du terme, vous voyez ce que je veux dire, on a tellement usé les gestes qu’ils font partie de nous.
Le rapport au temps est très spécial, quoi. Et toujours cette impression d’être en retard, parce que la course contre ce temps, contre le temps de monter, les blessures, les moments où vous êtes dans le doute et tout pour profiter pleinement des spectacles, voilà.
– Du coup, le jour où on arrête, les adieux à la scène, ça se passe comment ?
– Bah après, ça fait un drôle d’effet (8), quoi. Du jour au lendemain (9), ploum (10), bah voilà, plus rien. Bon j’avais des projets de danse, de théâtre et tout, donc je savais que la scène allait continuer. Non, bah il y a un moment un peu de vide, et en même temps, une… On pose un peu les valises, comme on dit, c’est-à-dire qu’il y a un moment de relâchement qui était pas désagréable parce que voilà, parce que c’est sous pression pendant des années et des années et des années. Vous faites des adieux ici à l’Opéra Bastille, moi, ça c’est passé ici, voilà, avec la salle pleine, vingt minutes de rappels (11), enfin bon, c’est un moment incroyable. Et puis trois mois après, pof (12), vous vous retrouvez avec des bambins (13) de douze ans et demi. Le choc est rude, je dois dire ! Je peux pas vous dire que ça a été un moment… Ce premier cours a pas été spécialement agréable. Puis vous passez d’une vie de compagnie – parce qu’il y a ça aussi – vous passez d’une vie de compagnie qui moi, me lassait un peu, hein, beaucoup de monde, toujours les uns sur les autres et tout. Mais enfin bon, voilà, vous voyez du monde, vous avez des potes (14) depuis l’enfance, vous… voilà. Puis du jour au lendemain, vous vous retrouvez… vous avez vu l’ambiance de l’Ecole, bah il y a… il y a douze profs, et c’est toujours les mêmes personnes en vase clos (15). Donc oui, ça fait… ça fait un drôle d’effet. Et en fait, il y a quelque chose qui est en train de se passer qui me fait très plaisir, moi qui avais tellement peur de m’ennuyer, je me rends compte quand je les vois comme ça, que je vois ces mômes (16) grandir, changer, etc. , finalement, une vie, c’est ça, quoi. C’est cet échange comme ça. Qu’est-ce qu’on peut amener (17) à l’autre pour le faire changer, pour en faire quelqu’un, entre guillemets, sans prétention, hein, mais quelqu’un de mieux. Voilà.

Quelques détails :
1. sur le coup de : vers. (plutôt familier) On peut l’employer aussi avec des horaires : Il est arrivé sur le coup de 7 heures.
2. L’Opéra de Paris, où les futurs danseurs entrent à l’Ecole de Danse comme petits rats.
3. Être grisé par quelque chose : trouver quelque chose vraiment passionnant et excitant.
4. Une loge : c’est la pièce où se préparent les acteurs, les danseurs, les artistes dans une salle de spectacle, un théâtre.
5. Ça m’emmerdait : ça ne m’intéressait pas du tout, je m’y ennuyais vraiment. (très, très familier et seulement oral)
6. fana de quelque chose : abréviation de fanatique, donc passionné de quelque chose.
7. Le trac : c’est le sentiment de peur ou d’apprehension qu’ont les gens qui montent sur scène. On dit qu’on a le trac. Par exetension, on peut aussi avoir le trac avant un examen, avant un entretien d’embauche.
8. Ça fait un drôle d’effet : ça fait bizarre, ça procure une sensation étrange.
9. Du jour au lendemain : très rapidement, sans transition.
10. Ploum : c’est une onomatopée, qui exprime ici le côté brutal du changement.
11. Un rappel : c’est quand les spectateurs continuent à applaudir pour faire revenir les artistes sur scène à la fin du spectacle.
12. Pof : autre onomatopée qui exprime aussi le côté sans transition de ce changement.
13. Un bambin : un enfant. (On ne l’emploie pas très souvent.)
14. Un pote : un ami (familier)
15. en vase clos : avec très peu de contact avec le monde extérieur, en compagnie des mêmes personnes dans le même milieu. On dit qu’on vit en vase clos.
16. Un môme : un enfant (familier)
17. amener : ici, les puristes diront qu’il vaudrait mieux utiliser le verbe apporter.

L’émission en entier est ici.

Mémé

DSC_5022cVoici aujourd’hui une vieille dame qui m’avait bien plu quand je l’avais entendue à la radio. Pour ses 100 ans, pour sa vitalité, sa curiosité et sa lucidité. J’aime bien imaginer tout ce qu’elle a vécu, tous les changements qu’elle a vus. Elle a toute sa tête, Mémé, … et un ordinateur.

Je l’écoute et je me demande si je saurai être une Mémé un jour et, comme elle, vivre avec ce qui aura été inventé alors!

Mémé

Transcription :
– Je faisais… je faisais un jeu.
– Ah bon ? Oui, alors, c’est ça la question : vous faites quoi avec ? (1)
– Je… je reçois des mails (2), j’en envoie, j’ai des photos. J’ai une amie qui est partie en Pologne, elle m’en… Elle est très fidèle et elle m’envoie des… Elle m’envoie beaucoup de mails et j’ai des mails amusants, des choses très jolies à voir, des paysages, des… je visite des musées avec mon ordinateur ! L’ordinateur, je l’ai depuis cinq ans. On m’a offert ça pour mes quatre-vingt quinze ans !
– Aujourd’hui, il y a un thème dont on parle beaucoup dès qu’on parle des personnes âgées, c’est celui de la solitude. Est-ce que vous, vous vous sentez seule, à cent ans ?
– Je suis assez… Je suis assez contente de… d’être toute seule. Oui, oui, oui, oui. Je fais ce que je veux, c’est ça. Moi, il me faut… Faut pas d’entraves (3). Faut pas que (4)… Faut pas qu’on m’embête (5). Et pourtant, et pourtant, je suis seule. J’ai perdu maman très jeune, mon père, j’avais vingt-six ans, j’ai perdu mon mari très tôt, j’avais cinquante-sept ans. Et mes enfants, il y en a une qui est partie à quarante ans, et l’autre qui est partie à soixante-douze ans. Et Mémé (6), elle tient le coup ! (7) Elle est toujours là, je comprends pas ! Je pense à eux, je suis avec eux toute la journée, mais je ne m’ennuie pas. Et je pense à eux avec les bonnes choses, je…
– Sans tristesse.
– Quand je vois des… des gens qui pleurent, qui crient, qui « Ah…! ». Moi… Moi, j’ai mon chagrin (8), là, comme ça, mais ça s’ extériorise pas (9).
– Comme ça, vous dites ça, en vous touchant le cœur, la poitrine.
– C’est là, c’est ça.
– Je peux vous demander ce que vous faites pour le 31 décembre ?
– Je ne vais rien faire, je vais être toute seule. Je vais me préparer mon petit réveillon (10) à moi. Je vais me faire une bonne… un bon petit truc. Je vais m’acheter du saumon (11), et puis je vais rester jusqu’à… jusqu’à minuit, bien sûr, parce que alors là, j’ai tous mes coups de téléphone qui viennent après minuit ! J’ai tous mes petits-enfants qui m’appellent. Puis après, bah à une heure… une heure ou deux du matin, je vais me coucher.
– Quand on a cent ans aussi, alors malheureusement, vous avez perdu vos enfants, mais vous avez aussi, j’imagine, dû perdre vos amis.
– Ah bah, j’en ai plus !
– Bah oui !
– Ils sont tous partis, ça y est. Quand j’ai été à la retraite, là, quand j’ai perdu ma fille, je me suis occupée de mes petits-enfants. Après, bon bah quand les enfants ont été un peu plus grands, bon, j’ai… je suis restée là et puis je… Après ma fille, j’ai été épouvantablement (12) triste et seule pendant… pendant deux, trois ans. Puis j’ai dit : Bon bah je peux pas rester comme ça. C’est pas possible. Alors, j’ai été à la mairie (13), voir… faire faire de la gymnastique. Et là, j’ai eu de la chance de rencontrer des gens de mon âge, et puis alors, là, on se réunissait que nous, sept-huit (14), et puis on a fait des voyages, on a… C’était… On a passé de très bons moments. Bon bah tout ça… tout ça, c’est parti petit à petit. Je les ai perdus l’un… l’un après l’autre. Voyez, ce qui me manque beaucoup maintenant, c’est de la tendresse, de quelqu’un avec moi. Mais j’adore mes petits-enfants, mes petites-filles, tout ça, mais : « Bonjour Mémé ! » Allez hop, ça y est, ça va vite, hein ! J’aimerais qu’elles prennent un peu de temps. Eh bah voilà, là encore cent ans un mois ! Je pensais pas… Quand j’étais jeune, j’avais compté l’âge que j’aurais en l’an 2000.

Quelques détails :
1. Vous faites quoi avec ? : question orale = Qu’est-ce que vous faites avec ? Et on n’a pas besoin de pronom pour remplacer « ordinateur ». C’est comme ça avec les objets, mais pas avec les personnes. Par exemple : J’ai un ordinateur. Je fais des jeux, j’envoie des mails avec. Mais on dit: J’avais des amis. Je faisais des voyages avec eux.
2. Un mail, des mails : les Français n’utilisent que rarement le mot email. Ils n’utilisent pas souvent non plus le mot courriel.
3. Une entrave : quelque chose qui empêche de faire ce qu’on veut.
4. Faut pas que… : c’est uniquement oral, puisqu’il manque : Il ne…
5. Il ne faut pas qu’on m’embête = il faut qu’on me laisse tranquille. Embêter quelqu’un, c’est le déranger.
6. Mémé : c’était le nom qu’on donnait aux grand-mères. Aujourd’hui, on dit plutôt Mamie, ou d’autres choses. Donc Mémé est plutôt réservé aux très vieilles dames, aux arrière-grand-mère par exemple, pour faire la différence avec Mamie. Dans le sud, on emploie souvent un mot très proche, Mamé, qui bizarrement reste plus à la mode. Dans d’autres contextes, si on dit par exemple d’un vêtement que ça fait mémé, c’est péjoratif, puisque ça veut dire que ça fait très vieux : J’aime pas cette couleur, ça fait mémé !
7. Tenir le coup : ne pas flancher, rester solide, en bonne santé, résister. (familier)
8. le chagrin : la peine. (C’est plus fort que la tristesse.)
9. extérioriser ses sentiments : montrer ses sentiments, les exprimer. Elle, c’est le contraire, elle les garde pour elle.
10. Le réveillon : c’est la soirée de Noël ou du 31 décembre, avec un bon repas, plus tardif que d’habitude.
11. Du saumon : il s’agit de saumon fumé. C’est assez traditionnel chez les Français à ce moment-là de l’année, comme les huîtres.
12. Épouvantablement triste : horriblement triste. C’est très fort, car en français, on reste souvent plus sobre dans les mots qu’en anglais par exemple et on dit en général juste : très triste.
13. La mairie : c’est là où tout s’organise et où tout est géré dans la ville où on habite. En plus des services administratifs, on peut donc y trouver des activités de loisirs, pour toutes les catégories de la population.
14. Sept, huit : ils formaient un petit groupe de sept ou huit amis.