L’appel du large

Dans quelques jours, c’est le départ de La Route du Rhum, cette course à la voile en solitaire qui a lieu tous les quatre ans entre les côtes françaises – départ de Saint Malo – et la Guadeloupe – arrivée à Pointe-à-Pitre.
Les Français ne brillent pas toujours dans certains sports, mais côté voile, ils occupent souvent le devant de la scène. Alors, les navigateurs français sont très populaires en France et leurs exploits sont très suivis à la radio, à la télé et sur internet. Les Français aiment la mer. Thalassa, une émission faite de reportages sur tout ce qui touche aux océans et au monde de la navigation passe tous les vendredis soirs à la télé vers 20 heures 30 depuis des siècles ! (Enfin, depuis 1975… Des siècles, vous dis-je!) Une vraie institution !
Conclusion : les Français sont des marins !

Et les Françaises aussi !
Florence Arthaud a parcouru tous les océans dans tous les sens et gagné plusieurs grandes courses. Elle nous emmène au large.


Transcription:
Au départ, c’est familial, enfin, enfin, j’allais dire « comme tout le monde », parce qu’aujourd’hui, c’est vrai que la voile est vachement (1) démocratisée (2) en France. A l’époque, c’était pas tout à fait le cas. Donc j’ai eu la chance d’être dans une famille où on aimait les bateaux, où on avait la chance de passer trois mois d’été au bord de l’eau en Méditerranée. Donc aujourd’hui, c’est plus facile mais à l’époque, c’était une véritable chance, et puis de faire du dériveur, de commencer la… la course en dériveur à l’âge de douze ans. Mais je suis partie en croisière avec mes parents en 65 la première fois, ou en 64 je crois. J’avais six ans et demi et… et j’adorais ça. C’était des super vacances pour nous !

Vous êtes partie comme ça, pour traverser l’Atlantique !
Mais vous savez, il y a beaucoup de gens qui partaient comme ça à cette époque-là. C’était… Aujourd’hui, on peut pas l’imaginer parce qu’il y a les GPS, parce qu’il y a toute la technologie. Mais à l’époque, j’étais pas la seule à partir aveuglément dans ce genre d’aventure. Je crois que on est plusieurs à avoir fait l’école buissonnière (3) pour faire la première Route du Rhum, avec plus ou moins d’expérience. Il y en avait… Il y en a qui avaient encore moins d’expérience que moi. Et voilà, c’était l’époque qui voulait ça. Moi j’ai eu de la chance de vivre tout ça, toute cette aventure ! Mes copains (4), c’était des copains qui allaient la (5) faire, la Route du Rhum, qui étaient de grands marins, de grands navigateurs. Et je leur avais juste demandé : «Mais vous croyez que je serai capable de faire la Route du Rhum ? » Et ils m’avaient dit : « Oui. Vas-y, fais-le, tu es capable. » Mais par contre après, de faire des résultats, moi, je…je… Ma hantise (6), c’était d’être ridicule au classement, d’arriver dernière. Et en fait, bah le… le…le… le résultat a été probant (7) parce que je me suis bien placée dès les début…
Vous finissez onzième au général, seconde dans votre catégorie et première femme de la course.
Ouais. J’avais un tout petit bateau de 11,5 mètres alors qu’ à l’époque, Kersauson par exemple, il (8) avait déjà un bateau de 23 mètres, un trimaran. Il y avait des grands bateaux, quoi. Donc j’étais très contente de mes résultats et j’ai été très bien accueillie dans le monde des marins parce que ça avait été une course difficile. Moi j’ai tout de suite été bien accueillie parce que comme je dis tout le temps, je crois qu’il y a plus de machos (9) sur terre que sur mer. L’homme, le marin, c’est pas un macho. Et en plus, il y a une grande famille de marins, qu’on soit pêcheur, marin au long cours, ou dans la Royale, ou navigateur ou simple plaisancier (10), le fait d’être marin, d’être sur l’eau, les marins vous reconnaissent comme marin, dans la mesure où vous avez fait vos preuves (11). Et ils savent très bien ce que vous vivez, les souffrances que vous endurez. Donc, ils vous respectent.

Comment vous avez combattu la peur ? Et est-ce que c’est uniquement, disons, « Bah, je peux pas repartir en arrière » ? C’est ça, ma question.
Ah bah c’était pas de la peur, en fait. C’était un grand bonheur au contraire. Je le dis dans le livre, dès qu’on a quitté les côtes de vue, c’est-à-dire qu’au début, il y a quelques bateaux, et puis après, on fait chacun notre route. Et puis quand on a dépassé Ouessant, qui est la pointe la plus extrême de l’Europe, là, on savoure vraiment sa… sa solitude et sa liberté et le fait que pour moi c’était énorme parce que c’est la première fois où je prenais mon destin en main, où toutes les décisions passaient par moi et il y avait personne pour me dire ce que je devais faire ou ne pas faire, et c’était une sensation formidable de liberté et de… et de possession de ma vie et de mon destin.

Quelques détails :
1. vachement : très  (style très familier et oral)
2. se démocratiser : devenir accessible à tout le monde, et pas seulement réservé à une élite qui a de l’argent.
3. faire l’école buissonnière : ne pas aller à l’école alors qu’on est censé y aller.
4. mes copains : mes amis (familier)
5. qui allaient la faire, la Route du Rhum : en français, à l’oral, on utilise souvent le pronom avant d’avoir mentionné le nom, comme ici « la » alors qu’on n’a pas encore dit « La Route du Rhum ».
6. ma hantise : ma plus grande peur, la peur qui m’obsédait.
7. probant : positif
8. Kersauson par exemple, il avait… : à l’oral, on a souvent ce genre de construction avec 2 sujets (Kersauson et il)  à la place de la phrase correcte : « Kersauson par exemple avait… » C’est un style oral et familier, très courant.
9. un macho : un homme qui estime que les femmes sont inférieures aux hommes.
10. un plaisancier : quelqu’un qui fait de la voile ou du bateau en amateur, pendant ses loisirs. (On parle de la navigation de plaisance.)
11. faire ses preuves : prouver qu’on est capable de faire correctement une activité donnée.

* le large : c’est la haute mer, loin des côtes.