La tête haute avant

J’ai pris cette photo à la gare Saint Charles de Marseille, en dessous des grands escaliers monumentaux qui descendent vers la Canebière. Si vous regardez d’un peu plus près, derrière les voitures, vous verrez des matelas, des sacs de vêtements entassés, misérables possessions de SDF qui les laissent là pendant la journée…

C’est un fait, le nombre de sans-abris augmente dans nos villes. A Paris aussi, on voit des tentes plantées sous des ponts, dans des parcs, en pleine ville, abris précaires de gens qui n’ont rien d’autre.

Ce qui est nouveau, c’est que la dégringolade dans la précarité touche aujourd’hui des Français qui jusque-là étaient épargnés. Chômage, petits boulots, divorce, impossibilité de payer des loyers qui se sont envolés: on a vite fait de perdre pied. Alors, les associations caritatives comme les Restos du Coeur – notre version des soupes populaires, le Secours catholique, le Secours Populaire tentent de suppléer aux carences de notre société.

C’est cette misère que racontent les petits témoignages qui suivent:
– Yucera et son mari, qui a perdu son emploi, sont obligés de faire appel à la charité pour se nourrir et ne pas plonger totalement.
– Franck n’a plus qu’un tout petit salaire et sa voiture.

Transcription :
– Bah on a l’impression d’être une merde (1). Pardon de l’expression. (2)
– C’est pas votre faute ! (3)
– Je sais que c’est pas de ma faute mais c’est plus fort que moi !(4) Lorsqu’on a une rythme (5) de vie où on est bien dans sa tête, où on est heureuse, et d’un coup, tout s’effondre et tout se suit ! (6) On pète un câble (7). On partait en vacances, on allait à Disneyland, on se faisait des piscines, des mini-golfs, on se faisait des cinés, des restaurants. (8)
– Donc vous étiez une famille, on va dire ordinaire.
– Ouais, on n’était pas riches, on n’était pas pauvres. On était bien.

Yucera a tout fait pour tenir (9). Son mari a même trouvé un emploi de bagagiste dans un hôtel. Impossible de s’en sortir (10).
– De avril à décembre, on a… on a mangé toutes nos économies. Y avait plus rien à la maison. (Bonjour Monsieur !) J’avais la tête haute avant (11). Plus maintenant.

Une bénévole du Secours Catholique :
– Pour ces personnes-là, c’est vraiment un traumatisme, hein.
– Le Secours Catholique, c’était les reportages à la télévision, quoi.
– C’était les reportages à la télévision, mais c’était surtout réservé aux SDF (12) ou aux personnes vraiment… dont ils ignoraient tout à fait la vie, d’ailleurs, hein.

Franck, à qui il ne reste que sa voiture :
– Voilà. Je vous présente ma Ginette (13), ma nouvelle maison. Ma couverture pour dormir, mon duvet, voilà, pour me préparer pour aller dormir ce soir.
Depuis 14 jours, il vit là, dans sa voiture. 800 € de chômage par mois, pas de quoi payer un loyer. Il évite les foyers de nuit (14).
– Beh j’ai essayé une fois. J’ai… Je me suis fait voler mon sac, toutes mes affaires personnelles, les effets personnels, ma vie, quoi. Et je me suis rendu compte qu’en fait, beh, c’est instable, c’est les foyers… Les alcooliques, que je déteste pas mais… les toxicos (15) et puis des gens qui ont des problèmes psychologiques.
Il est 16 heures. Encore quatre heures à tuer avant le bol de soupe servi ce soir par les Restos du Cœur (16) près de la gare, avant de revenir ici, au milieu des immeubles, pour dormir, tant bien que mal (17).

Quelques explications :
1. être une merde : être totalement nul (vulgaire, pour exprimer ici sa déchéance)
2. pardon de… : on dit plutôt : Pardon pour…
3. c’est pas votre faute : on peut dire aussi : « C’est pas de votre faute ».
4. C’est plus fort que moi : cette expression signifie qu’elle ne peut pas s’empêcher de penser comme ça.
5. une rythme : c’est ce qu’elle dit mais « rythme » est masculin, donc il faut dire « un rythme ».
6. Tout se suit : elle veut dire que les problèmes se succèdent. On dirait plutôt : «Tout s’enchaîne », pour montrer le caractère inexorable de ce qui arrive.
7. péter un câble : devenir fou (familier)
8. se faire un ciné, un resto, etc… : aller au cinéma, au restaurant. (familier)
9. tenir : résister
10. s’en sortir : sortir d’une situation difficile, trouver des solutions, remonter la pente.
11. avoir la tête haute : être fier de ce qu’on est, avoir de la dignité.
12. un SDF : un sans domicile fixe. Avant, on disait « un clochard ». On parle aussi des sans-abris.
13. ma Ginette : c’est le nom qu’il a donné à sa voiture.
14. un foyer de nuit : un lieu où les SDF peuvent être accueillis pendant la nuit.
15. un toxico : abréviation de « toxicomane » = un drogué.
16. Les Restos du Cœur : c’est une association présente partout en France pour servir des repas aux plus démunis, grâce au travail de nombreux bénévoles.
17. tant bien que mal : avec difficulté, avec peine.

C’est mieux qu’à la cantine

Les écoles, les collèges et les lycées ont tous leur cantine. Ensuite, quand on va à l’université, on peut manger au resto U. On y fait des repas complets pour environ 3€. Mais la grande mode aujourd’hui, c’est de délaisser ces cantines collectives. Certes, il y en a où ce n’est pas excellent, mais l’autre raison, c’est qu’aujourd’hui, tout le monde veut choisir, ou se donner l’illusion du choix. Et quand on est ado, sortir du lycée et ne pas déjeuner à la cantine, c’est le signe d’une émancipation certaine !

Alors, où mange-t-on ? Au McDo ? Au Quick ? Pas forcément ! Les hamburgers – finalement assez chers en France – sont fortement concurrencés par les pizzas, par les bons vieux sandwiches jambon-beurre agrémentés d’une feuille de salade et d’une rondelle de tomate et par les kebabs.
Ambiance sonore dans un de ces kebabs proche d’un lycée à l’heure du déjeuner. Evidemment, question diététique, c’est moyen !

Transcription:
– Bonjour. Vous avez choisi ? (1)
– Oui.
– Sept kebabs.
– Sept kebabs ?
– Et en sauces… (2)
– Moi, je (3) voudrais de la mayonnaise.
– Mayonnaise ?
– Ouais.
– Complets ?
– Sans oignons.
– Mayonnaise sans oignons.
– Merci.
– Merci.
– C’est bon, tu grossiras encore plus.
– Regarde, regarde. Y en a beaucoup, de mayonnaise. (4)
– Tout pour maigrir !
– Voilà, c’est un truc (5) hyper calorique !
– Pourquoi c’est mieux qu’à la cantine, là ?
– Parce que là, c’est nous qui choisissons ce qu’on mange (6).
– Bah oui, mais hier, c’était des frites aussi ?
– Ouais, mais celles-là, elles sont meilleures que celles… que celles de la cantine. Manger trop souvent à la cantine, après, ça devient lassant. Donc on vient ici. Et puis c’est plus… C’est mieux, histoire de (7) discuter et tout. Il y a moins de monde, on n’a pas besoin de… de faire la queue. Et… et de lutter en fait pour trouver des places.
– Bah, je sais pas, c’est pas le régime scolaire (8). On se sent un peu libres, déjà. (9)

Quelques explications :
1. Vous avez choisi ? : c’est la phrase type des serveurs dans les restaurants pour prendre votre commande.
2. en sauces : et comme sauce. (il faut qu’ils choisissent quelle sauce ils veulent dans leur kebab.)
3. Moi, je voudrais… : c’est très naturel de dire « Moi, je… », quand on est en groupe comme ça.
4. Y en a beaucoup,  de mayonnaise : cette phrase est très orale. La phrase correcte serait : Il y a beaucoup de mayonnaise. A l’oral, on annonce souvent ce qu’on va dire par un pronom. Normalement, il devrait être employé une fois qu’on a utilisé le nom qu’il doit remplacer. Mais à l’oral, on le met avant : « en » remplace « de mayonnaise » mais est dit avant. C’est bien sûr un style familier.
5. un truc : quelque chose
6. C’est nous qui choisissons ce qu’on mange : encore quelque chose de très oral. Très correctement, il faudrait dire : « C’est nous qui choisissons ce que nous mangeons« , et ne pas employer « on ». Mais « on » est très fréquent dans un style familier. En fait, si on commence la phrase par « C’est… », on ne peut dire que « C’est nous qui… ». Avec « on« , c’est impossible. Mais ensuite, cette jeune fille revient à « on » parce que c’est très naturel.
7. histoire de + verbe : pour + verbe
8. c’est pas le régime scolaire : il veut dire qu’il n’y a pas les contraintes et les régles qui sont imposées à l’intérieur du lycée.
9. déjà : la première raison, c’est que…