Etude de genre

Cette fois-ci, c’était les pommes de terre qui avaient retenu mon attention: photos appétissantes de recettes simples pour un aliment de base. De quoi nous redonner des idées pour varier les menus et les plaisirs. (« Nous », parce qu’à la maison, la cuisine est une activité partagée.)

Je n’avais pas remarqué le dossier spécial, consacré à la Saint Valentin. Commerçants, magazines et pubs reviennent à la charge tous les ans avec cette fête qui ne fait pas vraiment partie des traditions françaises.

J’ai donc lu le dossier spécial :

1SaintValentin le dossier
Des cœurs, du rose, du rouge, des fleurs. Rien que de très normal sans doute pour la « fête des amoureux ». Une tonne de conseils pour réussir ce jour si particulier.

2Introasexuée
Mais qui est aux commandes ? Qui va « sortir le grand jeu* » et préparer « des repas qui titillent ses papilles et eveillent ses sens » ? Jusque-là, aucun signe qui permette de savoir si ces conseils s’adressent plutôt aux hommes ou aux femmes. Bien sûr, me direz-vous, qui achète plutôt des magazines de cuisine ? Mais la plupart du temps, les recettes sont assez neutres pour être lisibles aussi bien par des cuisiniers que des cuisinières, puisque la cuisine est à la mode et qu’elle fait vendre.

3Maintenantc'est clair
Mais ensuite, tout devient parfaitement clair. Déjà, il y avait ce titre : « Je séduis » qui pouvait nous mettre la puce à l’oreille*. Eh oui, qui a été programmée pour plaire ?
Et plus loin, qui va tout faire pour profiter « de sa bonne humeur lorsqu’il rentre à la maison » ? (Il rentre bien sûr plus tard et attention, il pourrait être de mauvaise humeur car il a travaillé.)
Et qui lui prépare son déjeuner tous les jours – sa lunchbox, soyons modernes – et qui va s’appliquer le 14 février, comme ça « il fera des envieux parmi ses collègues » ? (Et vous, mesdames, comment épatez-vous vos collègues de travail à l’heure du déjeuner ?)

4Séduirepar la cuisine
Puis viennent les trucs de grand-mère et la sagesse populaire, les talents culinaires des femmes « bonnes à marier », les aphrodisiaques au service de la séduction féminine, le tout renforcé par des philtres d’amour. Rappelez-vous, on nous a promis le grand jeu ! Eh bien, le voilà, c’est sûr !
Alors, de l’humour à 100% ? Une parodie des conseils qu’on donnait à la femme au foyer parfaite dans des années pas si lointaines que ça ? Du second degré* ?

5Quicuisine
Certes, sur les photos, on voit que porter un tablier n’est pas exclusivement féminin. Mais en y regardant de plus près, qui fait goûter sa cuisine à l’autre, plein d’admiration ? Qui découpe la viande ? Bref, qui est le chef dans le fond ? Petit paradoxe dans un dossier destiné aux cuisinières, pas aux cuisiniers ! Paradoxe ou stéréotypes en action ?

6Une fille trèscool
Conclusion: vous saurez comment être « une fille très cool« , bien dans le rôle que la nature lui a prévu, parce que tout ça, c’est naturel, non ?

En ce moment, en France, il est question de chasser les stéréotypes sur les rôles féminins et masculins dans les manuels scolaires, dans les livres pour enfants, dans l’éducation que nous donnons à nos petits. Pour les plus grands, il ne faudra pas oublier, entre autres, les magazines de cuisine !

Allez visiter le site du gouvernement sur ce sujet, pour ne pas laisser la place aux idées fausses véhiculées par certains. C’est clair, c’est simple et c’est incontestable.

Remarque: Avec tout ça, nous n’avons pas encore testé les recettes de pommes de terre ! J’en ai retenu deux:
– un gratin aux deux pommes et au chèvre
– un paillasson de pomme de terre à la coriandre et crevettes sautées au gingembre.
Il va falloir que je retourne à mes fourneaux !

Des expressions:
* sortir le grand jeu: déployer de grands moyens pour arriver à son but, pour impressionner quelqu’un.
* mettre la puce à l’oreille: c’est lorsqu’un détail nous alerte sur quelque chose, éveille notre attention ou nos soupçons.
* c’est au second degré / c’est du second degré: cela signifie qu’il faut interpréter des paroles ou une remarque à l’opposé de ce que les mots ont l’air de dire. Normalement, il s’agit d’humour. Il ne faut pas en rester au sens littéral de ce qui a été dit.

Histoires de photos

WR Ce jour là
Willy Ronis a photographié toute sa vie, une longue vie (99 ans) passée à regarder Paris, les bords de la Marne, le sud et ailleurs. A regarder les gens vivre.

Dans ce très beau petit livre, des années plus tard, il nous emmène avec lui, photo par photo, dans ces lieux mais aussi dans ses pensées et ses émotions, dans ce que ses yeux et son cœur ont vu. Chacune de ces photos a une histoire, chacune est une histoire. Et chaque histoire commence ainsi: Ce jour-là…

WR La flaque
Ce jour-là, je m’apprêtais à prendre le métro aux Tuileries pour rentrer chez moi. C’était une fin de matinée place Vendôme. Tout à coup, je ne sais pas pourquoi, je baisse la tête et je remarque une flaque d’eau. Je me penche encore et en la regardant bien attentivement, je vois qu’un trésor se cache dans cette flaque, la colonne Vendôme s’y reflète, et j’ai bien sûr tout de suite envie de faire une photo, c’est un petit miracle, ce reflet. Et aussitôt, une jeune femme enjambe cette flaque. Zut, je n’étais pas prêt, je l’ai ratée, j’aurais tellement voulu prendre ce geste, cet ensemble, avec la flaque, la jambe et le reflet de la colonne. Mais quand j’ai levé la tête, je me suis aperçu que plusieurs femmes passaient par là et prenaient toutes la même direction…

WR le vélo
C’était en apparence une scène de tous les jours, très simple: un papa, avec sa fille devant des vélos. Maintenant, si on regarde bien, on voit que le papa est pauvrement vêtu, il a dû décider d’emmener avec lui sa fille, pour lui acheter un petit cadeau. Mais on sent bien que ce sera difficile pour lui de trouver quelque chose qui soit vraiment un beau cadeau, et la petite fille, avec cet air qu’elle a et la façon dont elle regarde le vélo, eh bien on dirait qu’elle le désire de toutes ses forces et qu’en même temps elle y renonce, elle sait qu’elle ne pourra jamais l’avoir.[…] J’ai été ému par cette petite scène, qui rompt avec toutes les autres photographies, plutôt joyeuses, que j’ai faites à Noël, devant les vitrines.

WR Daphne

Au fond, durant toute ma vie de photographe, ce sont des moments tout à fait aléatoires que j’aime retenir. Ces moments savent me raconter bien mieux que je ne saurais le faire.

Devant toutes ces photos, je sais que je reste dans le quotidien, dans ma réalité quotidienne. Mais c’est ce que je suis. Je ne suis pas un romancier, je ne sais pas inventer, c’est ce qui est là sous mes yeux qui m’intéresse. Le plus difficile est d’arriver à le saisir.

C’est ce que je nomme la joie de l’imprévu. Des situations minuscules, comme des têtes d’épingles. Juste avant, il n’y a rien. Et juste après, il n’y a plus rien. Alors, il faut toujours être prêt.

En général, je ne change rien. Je regarde et j’attends.

A la question: « Qu’est-ce qu’une bonne image? », je me contente de répondre, faute de mieux, que c’est celle qui a su communiquer l’émotion qui l’a fait naître.

Et beaucoup d’autres photos à regarder ici.