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La vie qu’il s’est choisie

Je n’écoute pas systématiquement la radio. Mais la radio, c’est bien parce qu’on n’est pas obligé de s’asseoir devant un écran. On se laisse accompagner, là où on est, par ces voix capables de nous accrocher, de nous emmener ailleurs, de nous faire faire des découvertes. J’aime bien cette idée des rencontres fortuites avec un reportage. C’était le cas hier. C’est ce dont je vous parle aujourd’hui dans cet enregistrement. Un petit avant-goût pour vous donner envie d’aller écouter en entier cette belle émission ! Et elles ne sont pas belles, ces chèvres très sociables que j’avais photographiées en Dordogne? Un hasard aussi, à cause d’un gros orage qui nous avait poussés à chercher un abri. Bon, vous avez une petite idée du sujet maintenant !

Sa vie avec des chèvres

Transcription:
Je vous ai parlé de cette émission qui s’appelle Les Pieds sur terre (1), cette émission de radio qui passe tous les jours, pendant à peu près une demi-heure, en début d’après-midi, et qui présente des reportages très, très variés. Et je suis tombée par hasard (2) en rentrant en voiture hier sur une émission qui était vraiment très sympathique : deux reportages qui s’appellent Changer le monde et c’était sur l’idée de se relier aux animaux. Et donc le premier reportage, c’était un éleveur de chèvres, en Bretagne, qui expliquait comment il est passé d’un élevage intensif, où on exploite les animaux, à un élevage beaucoup plus humain et plus en relation avec ces animaux. Et c’était tellement sympathique à écouter, tellement agréable que, voilà, je partage avec vous parce que d’abord, on apprend plein de choses sur la façon de… d’élever les chèvres en quelque sorte. Et puis aussi, les voix étaient très, très apaisantes, les voix… la voix de la journaliste et puis la voix aussi de ce monsieur, qui a une soixantaine d’années et qui a décidé de changer de façon de faire (3) et qui nous donne, là, un monde un peu plus joli, un peu plus respectueux des animaux, et c’était vraiment un petit moment magique !
Alors, il explique que dans la vie des chèvres, normalement, il faut produire, produire, produire et voilà, il explique comment ça se passe normalement, dans ce qu’on apprend pour notre agriculture intensive. Et lui, il a décidé qu’il ne voulait plus ça.

– Ça faisait une pointe de travail (4) au printemps complètement incroyable, quoi. Il fallait traire le lait. Puis après, il fallait faire une quantité phénoménale (5) de fromages à ce moment-là et de… le vendre sur les marchés (6). Et c’était des printemps en dépression ! Et le fait d’envoyer des paquets de chevreaux (7) comme ça qui partaient dans des camions dans des toutes petites cages pour l’abattoir puisque c’était pour l’abattoir. Et pour les mères qui les entendent, qui leur répondent, il y a une phase de stress quand même.
– Ça vous convenait pas. (8)
– Non,ça ne me convenait pas. Envoyer des chevreaux, des bêtes à l’abattoir, c’est… Surtout des chevreaux, ce sont des animaux très attachants (9). Et aussi parce que des chèvres qui mettent bas (10) tous les ans, tous les ans, tous les ans, c’est beaucoup de souffrance quelque part pour l’animal, quoi. Une fois, deux fois, trois fois. Il suffit de demander à toutes les femmes de la terre si elles voudraient faire des enfants tous les ans, tous les deux ans… C’est pas une vie (11), quoi ! Et puis les chèvres dans les élevages, elles ont une durée de vie extrêmement faible : une chèvre en première année, elle fait beaucoup de lait, en deuxième année, elle en fait encore plus, en troisième année, ça redescend un peu et en quatrième année, bon, ça commence à bien faire (12), elle… ça s’arrête là en général. Vous les envoyez à l’abattoir. Donc ça leur fait des vies vraiment très, très courtes.

Et donc, au lieu d’avoir des chèvres qui produisent… qui font des chevreaux pour avoir assez de lait, il s’est renseigné, il s’est intéressé et il a découvert que finalement, pour avoir des chèvres qui produisent assez de lait, ça n’était pas nécessaire qu’elles aient des petits tous les ans. Et il a complètement changé de façon de faire. Et donc il a un rapport avec ses chèvres qui n’a rien à voir avec les éleveurs qui font ça de façon intensive. Et c’est très respectueux et ses chèvres font partie de sa vie. Et il les accompagne jusqu’au bout, et ça c’était vraiment tout à fait magique.

– Donc là, vos chèvres, elles ont quel âge ?
– Là, disons que les plus productives en ce moment ont huit ans et neuf ans.
– Et donc ça fait sept, huit ans qu’elles produisent du lait sans avoir fait de chevreaux.
Sept ans et huit ans de lactation. Mais il y avait des précédentes qui se sont taries depuis et qui ont fait jusqu’à douze années de lactation.
– Donc vous les envoyez pas à l’abattoir ?
– Non. Elles meurent ici. Elles meurent tranquillement. Quelques jours avant une mort de vieillesse, on voit les premiers symptômes. Elle a du mal à (13) se lever. Du coup, elle commence à avoir des privilèges que les autres n’ont pas. Elle peut sortir du troupeau et vivre dehors, parce que elles l’ont mérité, quand même !

Alors, c’est sûr, on se dit que, en produisant aussi peu, évidemment, il va pas faire fortune. Et c’est vrai. De toute façon, ça n’a pas l’air d’être son objectif. Et ce qui est paradoxal en fait, c’est que, en travaillant de cette façon-là et en vivant avec ses animaux, il arrive à avoir un salaire qui lui permet de vivre, sans rien demander à personne, sans subventions, sans rien. Et surtout, en fait, il gagne souvent plus qu’un éleveur qui travaille en intensif parce qu’ il a éliminé tout un tas de frais(14) : des frais de vétérinaire pour le suivi des chèvres qui sont malades en élevage intensif, les frais de vétérinaire pour la mise bas des chevreaux, les frais d’abattoir pour faire tuer les animaux. Et donc finalement, il arrive à vivre de son activité. Et ça, c’était vraiment très instructif et très encourageant aussi.

– Là, avec votre troupeau de quatorze chèvres, vous faites combien de fromages par jour ?
– Là, en ce moment, j’en fais trente. En plein été, là, je suis monté à un peu plus de quarante. Trente fromages par jour, ça me rapporte… 76 euros brut (15) par jour. Ça fait vraiment des petits chiffres pour un éleveur, mais c’est largement suffisant. On n’a plus l’impression de faire de la production. On a l’impression de partager la vie avec des animaux et de s’échanger des services les uns les autres, quoi.

Voilà. Ensuite, le deuxième reportage, je ne vous en dis rien. Ce serait bien si vous l’écoutiez, parce qu’il est question d’un navigateur, en Bretagne. C’est normal, il y a beaucoup de marins en Bretagne. Et ce marin parle de Monique. Et je vous laisse découvrir qui est Monique en fait !

Quelques explications :
1. les pieds sur terre : le nom de cette émission vient de l’expression Avoir les pieds sur terre, qui signifie qu’on est bien ancré dans la réalité, qu’on ne vit pas dans un monde de rêve, fantasmé, qu’on est réaliste. Donc ce nom joue sur cette idée, dans la mesure où tous les reportages sont bien réalisés dans la réalité et en même temps, cela donne l’idée qu’on va y trouver tout ce qui fait la diversité de notre monde.
2. Tomber par hasard sur quelque chose (ou quelqu’un) : c’est être en contact avec quelque chose ou quelqu’un, découvrir quelque chose, alors que ce n’était pas prévu du tout. On peut employer juste le verbe tomber pour exprimer cette idée : tomber sur une émission très intéressante
3. la façon de faire : voici quelques exemples pour vous montrer comment on emploie cette expression : C’est ma façon de faire. Tu connais une autre façon de faire ? Il y a plein de façons de faire différentes.
4. Une pointe de travail : on dit plus souvent : un pic de travail, ce qui désigne le moment où une activité est à son maximum.
5. Une quantité phénoménale : ces deux mots vont souvent ensemble, pour parler d’une énorme quantité. On dit aussi : un nombre phénoménal de…
6. les marchés : dans les différentes villes, il y a en général un marché hebdomadaire où les commerçants autorisés viennent vendre leurs produits sur une place, dans la rue. Ils n’ont pas de magasins en dur.
7. Des paquets de chevreaux : de très nombreux chevreaux. Des paquets de = beaucoup de (style familier) On peut l’utiliser aussi au singulier : Il a un paquet d’argent. / Il produit un paquet de fromages.
8. Ça ne vous convenait pas = vous n’aimiez pas faire ça parce que ce n’était pas votre façon de faire.
9. Attachant : auquel on s’attache, qu’on aime bien. On parle en général d’une personne attachante. Par exemple : Ces enfants sont durs mais ils sont très attachants. Cependant, on utilise aussi ce mot pour des choses : un univers attachant, un film attachant, un livre attachant.
10. Mettre bas : donner naissance à des petits. C’est le terme employé pour les animaux. (Les femmes accouchent.) Ce verbe donne le nom : la mise bas.
11. C’est pas une vie = Ce n’est pas une vie. Cette expression permet de décrire une situation durable très difficile. Par exemple : Se lever tous les matins à 4 heures, c’est pas une vie ! (style familier)
12. Ça commence à bien faire : cette expression signifie que ça suffit, qu’il faut que ça s’arrête parce qu’on ne supporte plus ce qui se passe. Par exemple : Tous les jours, il arrive en retard. Ça commence à bien faire ! (familier)
13. avoir du mal à faire quelque chose : avoir des difficultés à faire quelque chose (un peu plus familier)
14. tout un tas de frais = de très nombreux frais / énormément de frais (c’est-à-dire des dépenses, des coûts). (familier)
15. brut : c’est une somme avant le paiement des impôts. Une fois les impôts payés, on parle d’une somme nette.

L’émission complète est à écouter ici.

Vivre décemment, pas survivre

En attendant d’écouter ce qu’Emmanuel Macron va dire, voici des paroles de gilets jaunes. Drôle de nom pour un mouvement social qui couvait sans doute mais qui surprend tout le monde, par la violence qui se développe systématiquement depuis trois semaines à la faveur des manifestations dans toute la France. Tout a commencé par un refus de payer plus cher un carburant dont personne ne sait et ne peut encore se passer. Puis des doléances de toutes sortes ont émergé : refus de payer davantage d’impôts alors que celui sur la fortune a été supprimé dès le début du quinquennat, besoin de justice sociale face à la diminution des services publics, présentés comme trop coûteux pour l’Etat, droit de participer aux décisions qui ont un impact sur la vie quotidienne de tous, etc. La liste est longue mais aussi pleine de contradictions. Nul ne sait ce qui va sortir de ce moment de notre histoire. Un vrai changement ? Pour que chacun trouve sa place dans notre société ?

Gilets jaunes

Transcription
J’ai été infirmière jusque 60 ans et j’ai une retraite qui me permettra pas d’aller en maison de retraite quand ça sera le moment, voilà. Mais c’est pour mes petits-enfants que je le fais. Je voudrais qu’ils aient une vie meilleure que la mienne, parce que la mienne, elle a été… bon, je regrette pas, c’est une vie de labeur (1), mais quand même. Il y a des limites quand même. Et puis je vois le mépris qu’on a de… des citoyens ! On est des pestes brunes (2), on est des feignants (3), on est… C’est devenu intolérable !

Moi, parce que j’arrive pas à boucler mes fins de mois (4) et parce que c’est dur et que maintenant, y en a marre (5).

Pour être solidaire avec les gens et puis nous, on a nos difficultés. Donc on essaie de se faire entendre aussi.

Il y a un réel problème. Personnellement, l’impression de pas être entendue, pas écoutée.

Moi, je suis issu des grandes écoles. J’ai travaillé en finance, j’ai vu à quel point Rotschild, dont est issu Macron, Lazare et tout ça, c’est des pourris (6) jusqu’à la trogne (7). J’ai bossé (8) avec eux. En fait, la vie est un jeu pour eux et nous, on est des pions sur un échiquier. Donc ils peuvent faire fermer des usines, mettre des centaines de personnes à la porte (9) juste pour gagner quelques millions de plus, alors qu’ils sont déjà milliardaires. Enfin, moi, je l’ai vu, ça fonctionne comme ça, je travaillais dans le conseil en stratégie.

Les gilets jaunes ont raison parce qu’on en a ras le cul (10) de payer des impôts, on en a ras le cul ! Mais qu’ils vont (11) taxer ceux qui gagnent beaucoup d’argent. Qu’ils arrêtent de taxer les Français avec des petites retraites et des salaires très bas.

Je travaille dans les écoles maternelles, je suis assistante maternelle. J’ai deux enfants avec mon ami. Et bah on n’y arrive plus (12). On n’a pas de voiture, parce que de toute façon, on n’a pas les moyens, parce qu’on n’a droit à rien, et c’est pas avec le Smic qu’on gagne… et non, ça devient trop dur. Là, à Noël, j’ai pas encore rien acheté (13) pour mes enfants. Rien, parce que je peux pas. Donc il y a un moment, stop !

Je suis pour l’instant au chômage, en intérim, voilà. Donc j’ai deux enfants et j’ai ma paye le 10 et le 15, il y a plus rien pour manger. Donc je peux pas leur faire plaisir, je peux pas… Je peux rien faire. Donc voilà, ce serait bien qu’on nous entende un petit peu.

On est un peu impressionnés, mais on est là pour soutenir tous les gilets jaunes, pour être un peu pacifistes pour essayer de revendiquer un peu nos droits, quoi. On se fait fouiller mais je trouve que c’est normal par rapport…avec tout ce qui s’est passé, donc oui. J’habite dans une ville qui est riche mais je ne suis pas riche. Moi personnellement, je suis auxiliaire de puériculture, je travaille en crèche, et en plus de ça, je suis obligée de travailler en dehors de mon travail pour pouvoir gagner un peu plus d’argent. Toute l’année, je me retrouve à découvert (14) et donc je viens revendiquer ça.

Pour l’instant, c’est calme, mais on sent la tension quand même, hein. Pour l’instant, c’est calme parce qu’ils ont mis le paquet (15), voilà, il y a des flics partout.
Vous avez été fouillé combien de fois aujourd’hui ?
Là, trois fois, aujourd’hui, dont une fois, j’étais même pas descendu de ma voiture !

Donc nous étions là et comme là-bas, ils nous poussent et eux ils nous poussent, où c’est qu’on va? (16) C’est une honte ! J’ai soixante-dix ans !
On vient, on vient en paix, ça faisait à peine quoi… vingt minutes qu’on était là, on s’est fait gazer, pour rien !
On est en droit de se révolter, on est en droit de manifester pacifiquement. On veut juste que le peuple soit avec nous, que le gouvernement nous entende, qu’on arrête, mais qu’on arrête de nous laisser crever la dalle (17) ! On a des enfants, on a un avenir, on n’est pas là par hasard. On veut juste survivre, on veut que l’Etat arrête de se gaver (18) et qu’il nous en laisse un petit peu.

Des explications :
1. une vie de labeur : une vie de travail. Le mot labeur présente le travail comme quelque chose de difficile, pas comme quelque chose où on peut s’épanouir. On parle souvent de « dur labeur ».
2. des pestes brunes : des fascistes, des gens d’extrême droite
3. feignant : paresseux
4. boucler les / ses fins de mois : terminer le mois sans être à découvert financièrement.
5. Y en a marre ! : On en a assez, ça suffit, on ne supporte plus (familier)
6. un pourri : quelqu’un qui est corrompu et qui ne respecte aucune valeur. C’est une insulte.
7. Jusqu’à la trogne : cela signifie : complètement. Normalement, on dit jusqu’au trognon, c’est-à-dire le cœur d’un fruit.
8. Bosser : travailler (familier)
9. mettre les gens à la porte : licencier les gens. C’est plus fort que le verbe licencier.
10. En avoir ras le cul = en avoir assez. La version intermédiaire, un peu plus polie, est : en avoir ras le bol.
11. Qu’ils vont taxer… : Cette phrase est incorrecte, il faut employer le subjonctif pour exprimer son souhait : Qu’ils aillent taxer…
12. on n’y arrive plus : on ne s’en sort plus.
13. J’ai pas encore rien acheté : il y a téléscopage entre deux formulations, ce qui arrive souvent à l’oral : Je n’ai pas encore acheté de jouets ou Je n’ai encore rien acheté.
14. Être à découvert : quand on n’a plus d’argent sur son compte bancaire. Dans ce cas, on a à payer des agios. On dit : Je suis à découvert. / J’ai un découvert de 100€.
15. mettre le paquet : mobiliser tous les moyens possibles pour obtenir quelque chose. (argot)
16. Où c’est qu’on va ? : question très orale, à la place de la forme correcte : Où est-ce qu’on va ?
17. Crever la dalle : mourir de faim. (argot)
18. se gaver : normalement, cela signifie manger énormément, plus que nécessaire. Ici, elle exprime l’idée que l’Etat fait payer trop d’impôts.

Les émissions sont à écouter iciet ici.

La chair de poudre

Dans tous les villages ou les villes où on passe en cette saison, les monuments aux morts sont fleuris depuis les commémorations du 11 novembre. Enfant déjà, j’étais émue par tous ces noms gravés dans la pierre. Les Lucien, Augustin, Adrien, Victor, Camille, tous ces jeunes gens tués par la guerre, dont les prénoms sont à nouveau portés aujourd’hui par des enfants qui, je l’espère, vivront leurs vies en paix. Plus tard, il y a eu pour moi des lectures marquantes, des films inoubliables sur cette guerre-là.
Et samedi dernier, j’ai écouté une très belle émission à la radio, où Denis Cheyssoux, qui parle toutes les semaines de la nature, a témoigné de ce massacre en retournant dans la forêt de Verdun. Comme dans tous ses reportages, les mots, les bruits, les gens avec qui il discutait ont suffi à faire surgir ce souvenir. Nul besoin d’images, d’archives. C’était sobre et profondément touchant. C’est ce que je voulais partager avec vous aujourd’hui.

Verdun

Transcription
Je souhaitais vous ramener sur ce lieu. Alors, on sait que la Somme fut plus meurtrier (1) encore mais a laissé, on va dire, moins de traces mémorielles. Et donc on se rend dans une autre pompe aspirante de sang, cette broyeuse de chairs, ce tue-jeunesse irrationnel, cette fabrique d’orphelins qui donne la chair de poudre (2). Forêt de Verdun, classée forêt d’exception aujourd’hui, donc on ne peut pas… On ne peut pas depuis un siècle cultiver, hein, cette terre qui est gorgée de métaux lourds, donc c’est impossible. Vous avez des balles, des obus, des schrapnels, des baïonnettes, donc elle est lourdement polluée. Forêt zebrée, hein, de sapes, de boyaux, de tranchées. Les mares d’aujourd’hui ne savent plus qu’elles sont d’anciens trous d’obus. Et on ne cultive pas, hein, sur des morts, sur une bataille que les Allemands voulaient décisive. Et on vient y cultiver (3) maintenant la mémoire du « plus jamais ça », du « Que maudite soit la guerre ».
Et dès le printemps 1919, hein, ce qui a frappé les gens, sur ce champ de ruines, bah c’était les coquelicots – on en a parlé, là, hein – ces petites taches de sang, bien vivantes qui jouaient avec le vent, et ces coquelicots donc qui poussaient sur cette terre amendée (4) des corps de nos anciens. Et quand on dit anciens, ils étaient tellement jeunes ! Dix-huit, vingt ans ! Et, voilà, moi je pense à Louis Averouse, qui était mon grand-oncle, mort en 1915 à vingt ans et puis à ma grand-mère, qui était sa sœur, qui avait un prénom de fleur si joli, Marguerite, et qui est partie en paix, elle, hein, un 11 novembre, comme un clin d’oeil, c’était en 87, comme un clin d’oeil à son frère.
Alors, il y avait des ouvriers évidemment, des paysans, des charpentiers, des fonctionnaires, des milliers d’instituteurs qui écrivaient des lettres, au milieu des rats, et qui écrivaient aussi pour des copains, en disant : « Ma petite femme chérie, bientôt je vais revenir, mais face aux Boches (5), bah il faut tenir. La guerre, que veux-tu, c’est toujours moche. Tenir, tenir, ça, c’est les ordres. ».Et un nouvel horizon de la mythologie française a pris naissance à Douaumont.

Donc on n’était pas loin… Le temps, on va dire, il était un peu comme dans les chansons de Brel : il était plafond bas, pluie chagrine, et on va débuter avec Guillaume Rouart, qui est technicien à l’ONF, qui nous raconte sa forêt : Les plaies sous la forêt, dans votre magazine de nature et d’environnement, à Verdun.

– Et sur ces 10 000 hectares de forêt domaniale, dans les années 20, c’était… c’était quoi à peu près ?
– Peu de troncs, parce qu’il y avait peu de forêt, hein, si tu veux, mais surtout un sol bouleversé, puisqu’il a été tiré environ 60 millions d’obus pendant la bataille, donc plusieurs obus au mètre carré – on en a partout autour de nous. 100 000 hommes qui n’ont pas été retrouvés, de la bataille. Tout de suite après la guerre, l’ administration a demandé à ce qu’il y ait un grand déminage de cette zone. Bien sûr tout a été ramassé, mais en surface. On a ramassé aussi de la ferraille, on en voit encore , hein, un peu partout, des queues de cochon, des choses comme ça.
– Alors, les queues de cochon, on va rappeler que c’était quand même…
– Des espèces de tire-bouchons en métal, qui permettaient de tendre les barbelés. On n’en a pas là sous les yeux, mais on en trouvera sûrement au long du chemin. Et puis bien sûr a commencé aussi l’opération de ramassage des corps donc, d’où l’ossuaire, voilà. Donc bien sûr, tous les gens qui venaient ici qui trouvaient des ossements, tout a été ramené à l’ossuaire, donc environ 130 000 soldats qui ont été retrouvés. On dit « environ » parce que c’est difficile avec les ossements qui ont été entreposés, donc français et allemands. Et la nécropole nationale avec les soldats français.
– Alors on marche en fait sur une fosse commune qui est extrêmement émouvante parce que…
– Voilà, parce qu’on sait, surtout ici, vous êtes à l’ouvrage de Douaumont, que les bombardements étaient tellement intenses – et l’ouvrage a été pris et repris plusieurs fois entre les Allemands – on n’enterrait pas, hein, on mettait sommairement dans les trous d’obus, et on recouvrait de terre. On n’avait pas de temps de faire des grandes fosses, pour creuser ici, – même il y avait pas de tranchées. On s’imagine toujours des belles tranchées avec des sacs de sable qui protègent. Pas à Verdun ! A verdun, le bombardement était tellement intense que les soldats en fait creusaient un petit peu entre les trous d’obus pour se faire des espèces de tranchées. Donc souvent, ils étaient dans les trous avec de l’eau jusqu’à la taille, pour attendre l’ennemi. Voilà. C’était des conditions… Quand on dit l’enfer de Verdun, c’était pas une… c’est pas un mythe (6). C’est surtout que vous êtes sur des sols argileux, donc dès qu’il pleut ou qu’il y a du passage, ça se transforme en boue. Il y a beaucoup de témoignages où des soldats étaient… C’est un peu comme des sables mouvants, quoi ! La boue vous enlisait, vous ne pouviez plus en sortir sans l’aide de vos camarades.
Et donc en fait, c’est au gré (7) des intempéries que les corps, que les matières remontent.
Voilà, alors, au gré des intempéries, et aussi au gré de nos travaux, puisqu’on fait quand même beaucoup de travaux. C’est une forêt de production, la forêt domaniale de Verdun, et donc on ressort – mais il y a pas de chiffres évidents à l’année – mais plusieurs corps par an de soldats.

Quelques explications :

1. meurtrier : ce masculin est un peu bizarre à première vue car il est question de la Somme. En fait, il veut parler de ce lieu – d’où le masculin à l’oral – qui a été le théâtre lui aussi de batailles meurtrières.
2. La chair de poudre : cette expression n’existe pas. Elle vient de la véritable expression : donner la chair de poule, qui signifie que quelque chose provoque la peur, en évoquant ce qui se passe physiquement quand on a très peur. Donc ici, il y a un jeu sur les mots poule/poudre, et c’est une façon très évocatrice de dénoncer la tuerie qu’a été cette guerre. La poudre évoque les canons, les fusils, les armes en général, tout ce qui tue, tout ce qui meurtrit la chair, le corps des soldats. Oui, cela suscite l’effroi. Très belle phrase, je trouve.
3. Cultiver : ce verbe est employé au sens propre et au sens figuré dans ce beau texte. Au sens figuré, on dit qu’on cultive la mémoire de quelque chose ou de quelqu’un, c’est-à-dire qu’on entretient ce souvenir.
4. Amender une terre, c’est la fertiliser en lui ajoutant des éléments qui lui manquent, pour qu’elle devienne encore plus cultivable.
5. Les Boches : pendant longtemps, ça a été le terme péjoratif utilisé par les Français pour désigner les Allemands.
6. C’est pas un mythe : c’est la vérité, ce n’est pas une histoire qu’on a inventée ensuite.
7. Au gré de : en fonction de quelque chose. Ce sont les pluies (donc les intempéries) qui avaient le rôle principal pour faire ressortir les corps de la terre.

L’émission entière est ici.

En toute sincérité

Dans cette conversation écoutée la semaine dernière, il est question de la mer, d’une correspondance singulière entre deux amis aux métiers si différents, d’attente et de don, du métier d’acteur, de l’enfance d’où l’on vient, dans une langue tour à tour maîtrisée et hachée par les hésitations, tour à tour recherchée et familière.

Cet acteur-écrivain raconte aussi le trac en ces mots dans son spectacle, Je parle à un homme qui ne tient pas en place** :
J’ai la trouille, tu sais, avant de jouer tous les jours, et ça commence dès le matin. Je fais une sieste dans ma loge pour me calmer, et j’aimerais me réveiller en scène direct, sans passer par cette minute qui précède la mise à feu, la minute des insectes, ceux de la tombée du soir que je tente de chasser par de grands mouvements respiratoires, les insectes de la peur qui me ramollissent les guiboles*, quand la lumière inonde déjà le plateau, qui n’attend plus que moi. C’est à cette seconde-là que je vais chercher le courage pour le sortir de ses gonds. C’est à cette seconde que j’arrache les montagnes de leur socle pour simplement faire le métier que j’ai choisi. Je déteste cette seconde. Je voudrais que tout ait commencé depuis toujours.

Jacques Gamblin

Transcription

– Est-ce qu’on cesse un jour d’avoir peur de l’échec, en vrai ?
– Malheureusement… enfin j’aimerais… j’en rêve, en fait. J’aimerais. J’aimerais être apaisé. Je le dis dans le spectacle : je veux vieillir avec le sourire, c’est mon projet, mon pote (1), mon projet non-violent. Cet apaisement, oui, il aurait cette conséquence, bien sûr. La peur de l’échec, c’est ce qui fait qu’un être humain est un être humain sans doute. Sans doute qu’il y a quelques… quelques grands sages qui y échappent.
– Il y a des échecs qui pour vous ont été des victoires ? Votre plus belle victoire à l’envers, tiens, ça aurait été quoi ?
– Mais toutes les… Tous les échecs sont des victoires à l’envers, avec un peu de temps. Toutes… Les ruptures amoureuses, les ruptures d’amitié, et dieu sait (2) s’il y en a eu et si elles ont été douloureuses ! Tout, les échecs, quels qu’ils soient, il y a toujours un moment… Parce que c’est toujours cette question : Qu’est-ce qu’on fait de ce qui nous arrive ? Sinon, on est cuit (3) ! Sinon, c’est la faute à l’autre. Sinon, c’est… Sinon, on est victime du pas de chance. Et ça m’emmerde (4), ce mot malchance qui doit absolument et urgemment tomber du dictionnaire. Parce que, oui, on n’est pas… On maîtrise pas tout ce qui nous arrive, c’est pas… tout n’est pas de notre faute. Mais qu’est-ce qu’on en fait ?
Dans votre métier, et vous le dites, d’ailleurs, dans le spectacle, pourquoi est-ce que vous avez choisi un métier dans lequel on s’expose constamment au risque de l’échec ?
Alors pourquoi ? Parce que… La passion est venue en faisant et puis voilà, je me suis trouvé à cet endroit-là, sans l’avoir vraiment prévu, inventé, désiré gamin (5). C’est les rencontres, c’est la disponibilité pour une rencontre. Et puis la découverte de ce métier très tôt, à dix-huit ans et demi, et être immédiatement dans le milieu professionnel, et puis être là, et puis me dire : mais je peux exprimer des choses, je peux être… Je peux recycler mon fleur de peau (6).
– Ouais ! Ouais !
– Je peux… j’ai la possibilité de raconter mon poil qui se dresse (7). C’est une chance incroyable !
– Vous dites : On choisit de se faire mal pour se justifier d’être là. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Bah ça veut dire que la culpabilité qui nous habite, l’illégitimité… Moi, j’ai mis énormément de temps à me voir comme un écrivain, aussi, parce que… parce que, je sais pas, parce que je me sens… j’ai un gros complexe d’inculture, parce que j’ai pas de mémoire, donc je retiens pas ce que je vois, parce que je n’aime pas les livres, au fond, enfin je veux dire, je les aime – une maison sans livres, pour moi, est une maison inhabitée, sans âme – mais néanmoins (8), je les… j’ai du mal avec le livre, j’ai du mal avec tout ce qui… avec les modes d’emploi ! Non mais enfin voilà, j’ai… j’ai pas… je me sens… Ouais, tout ce qu’on n’apprend pas quand on est très jeune, c’est cuit (9). Enfin, c’est difficile comme le temps perdu, ça ne se rattrape pas. Donc moi, j’étais plus dehors quand j’étais gamin, plutôt que dans les bouquins (10) et l’école m’emmerdait (11), etc., etc. Et du coup, j’ai…j’ai… Il y a des tas de choses que j’ai ratées, quoi, et toute cette culture dont on croit que les acteurs et le gens qui en fabriquent, de la culture, en sont pétris (12), bah moi je… Bah, moi non ! Alors donc je me suis construit une autre culture, avec laquelle je me débrouille très bien, mais j’ai toujours un peu honte, comme ça, de… quand on me parle de références, qu’on me parle avec des tas de références et tout ça, je sais jamais quoi en faire, et donc… Je ne sais plus quelle était votre question !
– Vous y avez bien répondu en tout cas. Moi non plus ! On va continuer à se sentir vivant ensemble, parce que c’est le cas ce matin.

Des explications
1. mon pote : mon ami (familier)
2. dieu sait si… : on emploie cette expression pour insister sur quelque chose. Ici, cela signifie que ces ruptures ont été très douloureuses.
Par exemple : Dieu sait si j’ai essayé de trouver une solution ! = J’ai vraiment tout tenté. / Dieu sait si nous avions tout préparé! Et pourtant, ça n’a pas marché.
3. On est cuit : on est fichu, c’est l’échec complet. (familier)
4. ça m’emmerde : ça me contrarie, je ne supporte pas ça. (très familier)
5. sans l’avoir désiré gamin : quand j’étais gamin, enfant. Gamin est familier. On n’est donc pas obligé d’employer « quand j’étais gamin / quand il était gamin ». On dit juste : Enfant / Gamin, il était très timide. / Gamins, on jouait beaucoup dehors.
6. Recycler mon fleur de peau : normalement, on emploie l’expression « à fleur de peau » pour décrire des gens qui ont une grande sensibilité et qui ne peuvent cacher leurs émotions.
Ici, avec cette façon personnelle d’utiliser cette expression, il veut dire qu’être acteur lui permet de faire quelque chose de sa sensibilité, de ses émotions. C’est joliment dit, je trouve.
7. Mon poil qui se dresse : c’est aussi une façon très personnelle de parler de sa sensibilité !
8. Néanmoins : malgré tout (style soutenu)
9. c’est cuit: c’est raté, c’est fini, c’est fichu. (familier). Aujourd’hui, on entend aussi plus souvent: C’est mort.
Par exemple : On devait aller au bord de la mer. Mais c’est cuit à cause du mauvais temps.
10. Les bouquins : les livres (familier)
11. l’école m’emmerdait : l’école m’ennuyait. (très familier)
12. être pétri de culture : être très cultivé, parce qu’on a baigné dans un univers qui permettait d’avoir accès aux livres, à l’art. (langue soutenue)

* les guiboles : les jambes (argot)
** ne pas tenir en place : cette expression s’applique aux gens qui aiment partir, voyager, être en mouvement tout le temps. Et aussi quand on est impatient de faire quelque chose, ou qu’on s’agite.
Par exemple :
Comment pourrait-il travailler dans un bureau ? Il ne tient pas en place!
– Depuis qu’il sait qu’il va partir en stage aux Etats-Unis, il ne tient plus en place !

L’émission entière est à écouter ici.

J’ai bien envie de lire son livre quand il sortira.

Bonne journée !

Les petits nouveaux

Rentrée à l’université faite depuis le 3 septembre.
Alors, maintenant que j’ai repris le rythme, c’est la rentrée aussi sur mon blog ! (Et sur France Bienvenue également.) J’espère bien vous retrouver, après cette longue pause d’été de mon côté.
Voici donc aujourd’hui un petit écho de la rentrée universitaire, qui ressemble à ce qui se passe dans mon département : nous aussi, nous avons accueilli les petits nouveaux avec l’aide des étudiants de 2è année.
(Mais vous savez quoi ? Il y en a qui ont déjà décidé de nous quitter ! Je vous en reparle dans un prochain enregistrement.)

Rentrée universitaire

Transcription

– Donc voilà, donc moi, je m’appelle Julien. Je vais être votre accompagnateur sur (1) la journée.
Des étudiants de 3è année sont là pour faire visiter les lieux aux petits nouveaux (2).
– Je les trouve vraiment coincés (3), là, clairement. Mais c’est normal ! Ils sont fatigués, c’est le matin, c’est le début, c’est la rentrée ! On les aiguille (4) un petit peu pour pas les lâcher dans la nature (5).
Pour Ambre, c’est utile.
– On va visiter tout le campus, etc. et du coup, lundi, on n’est pas obligés d’arriver une heure avant pour trouver nos salles. C’est sympa, comme ça, on se sent pas totalement seul et perdu au milieu de tous ces étudiants !

Quelques détails :
1. sur la journée = pour la journée / pendant la journée. « Sur » gagne du terrain et s’emploie maintenant dans des expressions où ce n’était pas naturel avant.
2. Les petits nouveaux : les nouveaux sont toujours petits, quel que soit leur âge !
3. Coincé : timide, qui n’ose pas s’exprimer ou faire des choses. C’est péjoratif.
4. Aiguiller quelqu’un : lui donner des indications, pour qu’il ne sente pas perdu, le guider.
5. Lâcher quelqu’un dans la nature : cette expression signifie laisser quelqu’un se débrouiller tout seul dans un milieu qu’il ne connaît pas. (familier)

A bientôt !

Pas tranquilles

Elles ont 14-15 ans.
Elles ont gagné un prix dans un concours sur les médias et les clichés sexistes.
En quelques mots, elles mettent le doigt sur le fonctionnement de notre société quant aux rapports hommes-femmes.
Peut-être les choses vont-elles changer. Car effectivement, pourquoi faudrait-il que les femmes et les jeunes filles aient à intégrer que le monde est plus dangereux pour elles que pour la majorité des garçons ? Depuis le plus jeune âge, les filles apprennent à se méfier. Et en tant que mère de garçons, j’ai parfois pensé qu’ils couraient moins de risques que des filles en rentrant tard le soir par exemple, qu’ils étaient moins exposés. Je me suis fait moins de souci, je pense, que mes amies mères de filles. Il faut que cela change!
Pourquoi faudrait-il que les filles ne soient pas tranquilles* ?

Pas tranquilles

Transcription
– Qu’est-ce qu’il y a de plus dur par rapport au sexisme aujourd’hui ?
– Je pense ce qui me dérange le plus, c’est les insultes ou tout ce genre de choses, le fait qu’on puisse pas s’habiller comme on veut, le fait qu’on puisse pas être qui on veut. Etre une femme, c’est pas facile, mais je le reconnais que je pense aussi qu’être un homme, ça ne doit pas être facile. Mais être une femme dans cette société, c’est très compliqué.
– Qu’est-ce qui est le plus compliqué pour vous ?
– La peur permanente. On va rester tard à Paris ce soir. Au début, j’avais assez peur, parce que déjà (1), c’est Paris, mais aussi, on n’est que des filles.
– En fait, on a tellement l’habitude de voir au journal (2) ou à la télé qu’il y a des problèmes entre les femmes et les hommes, des femmes qui se font agresser, violer que on se dit bah ça va nous arriver. A Chambéry aussi, ça arrive souvent, surtout dans le parc du Vernet. Et juste marcher dans ce parc, ça fait très peur. On a tout le temps (3)… On a tout le temps… En fait, on se méfie de tout le monde.
– Est-ce qu’il y en a une parmi vous cinq qui a eu un problème ?
– Oui.
– Moi, une fois (4), je rentrais bah justement par ce parc et il y a des gens qui m’ont sifflée (5). J’ai un peu paniqué, je suis partie en courant mais j’ai eu vraiment très peur.

Quelques détails :
1. déjà : on emploie souvent cet adverbe comme synonyme de « premièrement ». Cela signifie qu’on va ajouter autre chose, une autre raison par exemple.
2. au journal : il s’agit du journal télévisé, notamment celui de 20h, sur les grandes chaînes publiques, que regardent beaucoup de Français. Si c’était un journal papier, on dirait : dans le journal.
3. On a tout le temps : elle ne finit pas sa phrase. Elle voulait dire quelque chose comme par exemple : On a tout le temps des problèmes. / On a tout le temps des infos sur des femmes qui se font agresser / On a tout le temps peur.
4. Une fois = un jour
5. siffler quelqu’un : ici, ce sont les sifflets que certains Français adressent à une femme pour manifester leur intérêt. C’est du harcèlement sexiste car seules les femmes se font siffler.

* Pas tranquille :
Lorsqu’on dit : Je ne suis pas tranquille, cela signifie qu’on est inquiet, qu’on se fait du souci. Ces jeunes filles ne sont pas tranquilles parce qu’elles doivent rentrer tard et savent qu’elles peuvent être importunées, c’est à dire que certains pourraient ne pas les laisser tranquilles.
Par exemple : Ils sont partis en montagne pas très bien équipés. Je ne suis pas tranquille.

Pour écouter le petit reportage à la radio en entier, c’est ici.

Pour aller sur la page du concours contre les clichés et stéréotypes sexistes pour lequel elles ont reçu un prix, c’est ici et ici aussi.

Bonne suite d’été et/ou de vacances à vous.

Prendre le large, prendre le temps

François Damiens était à la radio il y a quelque temps, à l’occasion de la sortie de son film, Mon Ket (que je n’ai pas très envie de voir). Mais je viens de regarder un autre film, Otez-moi d’un doute, sorti l’an dernier, dans lequel cet acteur belge jouait très bien.
Alors voici un aspect de sa personnalité découvert dans cette interview très vivante. Et comme c’est le début des grandes vacances, ce qu’il raconte est plutôt bien venu !

Partir pour être heureux

Transcription

– Ça veut dire que vous, vous arrêterez tout si jamais un jour, vous sentez que vous êtes dans une forme de caricature ?
– Oh oui, bah je veux pas aller jusqu ‘au bout. Je veux arrêter.
– Oh bah non !
– Je veux arrêter plus tôt que prévu.
– Mais quand ?
– Oh, je sais pas, là, je vais encore faire quelques films, puis je vais m’acheter un bateau. C’est ça un peu le but, quoi. Et puis après ça, je vais partir, mais pour revenir encore. Mais j’ai… j’ai… C’est clair que j’aurais envie encore de prendre le large (1) au bout d’un moment.
– Comme Jacques Brel ?
– Bah oui, mais j’aime tellement ma vie que j’ai peur de m’en lasser (2), quoi. Donc je vais essayer de l’arrêter régulièrement pour que… pour avoir toujours du plaisir à y revenir, quoi.
– Dans quel état vous êtes quand vous êtes sur un bateau, François Damiens ? Vous parliez de liberté, tout à l’heure.
– Ah, je suis heureux sur un bateau. Vous savez, paradoxalement, ce qui est bizarre, vous savez, c’est ça… C’est restreint (3) comme endroit et c’est l’endroit où je me sens le plus libre et… En fait, j’aime tout faire sur un bateau. J’aime faire la vaisselle. J’aime… Moi qui aime pas bricoler (4), j’aime bien bricoler sur un bateau, je suis capable de démonter un pilote automatique, alors que je déteste faire ça sur la terre. Non, je me sens… je me sens heureux, puis j’aime bien prendre le temps de vivre. En fait, j’aime bien perdre mon temps. Et sur un bateau, bah tu peux perdre ton temps, tu peux manger un pamplemousse pendant une heure et demie, quoi ! Et tu as pas l’impression de perdre ton temps, quoi ! Tu retires la peau mais (5) chaque parcelle de peau, chaque petite nervure, tu fais ça et donc tu… Voilà, tu regardes le ciel et puis tu essaies de profiter (6), quoi.

Des explications
1. prendre le large : au sens propre, cela concerne les bateaux qui partent, qui quittent le port, les côtes. Donc au sens figuré, cela signifie : s’en aller, tout quitter.
2. Se lasser de quelque chose : s’ennuyer en faisant une activité qu’on a beaucoup faite et qu’on aimait. On peut l’employer aussi à propos de quelqu’un : Ils étaient amis. Mais peu à peu, l’un d’eux s’est lassé de l’autre et ils ont cessé de se voir.
3. Restreint : ici, cela signifie petit. Un bateau (comme un voilier) est un endroit où il n’y a pas beaucoup de place, pas beaucoup d’espace.
4. Bricoler : réparer ou fabriquer des choses de ses mains pour la maison ou pour une voiture, etc. Par exemple : Il s’est fabriqué une table. Il aime bien bricoler. Quand on sait bricoler, on est bricoleur : C’est un bricoleur, il sait tout faire de ses dix doigts ! Et on trouve tout ce dont on a besoin dans les magasins de bricolage, comme Leroy Merlin, Castorama.
5. Mais : ici, ce mot n’exprime pas le contraste. Il sert à insister, à mettre en valeur la suite.
6. Profiter : apprécier le plus possible une situation, la vie. Par exemple : – J’ai fini mes examens, je suis en vacances.
– Ah, super, profite !

L’émission entière est ici.

Bon début d’été à vous et à votre français !
Profitez bien.

Alors, vous n’avez rien compris à ce que je suis

Je vous avais dit que je vous reparlerais du film de Xavier Giannoli, Marguerite. Je ne suis pas en avance, ni par rapport à la sortie de ce film en salle ( qui remonte à 2015), ni par rapport à ce que je vous en avais dit il y a quelques mois ! Mais il fait partie de ces oeuvres qu’on n’oublie plus, qui ressurgissent en entendant la voix de Catherine Frot ou celle de Michel Fau, en écoutant l’air de la Reine de la Nuit de la Flûte Enchantée ou le Duo des Fleurs de Léo Delibes, en pensant aussi à toutes ces femmes empêchées, parce que femmes à des époques ou en des lieux peu favorables.

Vous le savez, Marguerite chante absolument faux. Mais elle ne veut qu’une chose dans sa vie aisée : chanter les grands airs du répertoire lyrique. Je connaissais l’histoire dans ses grandes lignes et je pensais que j’allais souffrir d’écouter cette pauvre voix impossible et poser un regard de moquerie et de pitié sur Marguerite. La magie de ce film, c’est que ce n’est absolument pas ça : on a envie de protéger Marguerite de tous ces gens sans coeur qui l’exploitent et la ridiculisent. On chemine avec ceux qui peu à peu la comprennent et la respectent. Il y a des choses drôles dans cette drôle d’histoire, il y a de la beauté dans les scènes, les cadrages, les regards, le rythme impeccable de la narration, il y a du tragique et de la sobriété. Il y a Catherine Frot, qui donne à sa Marguerite une profonde humanité.
Voici une scène où on la sent frémir, même sans les images.

Marguerite

Transcription :
– Je vais organiser un vrai concert, George, devant un vrai public.
– Comment ça (1), un vrai concert ?
– Mais cette fois-ci, dans les règles de l’art (2) : un récital classique, dans une grande salle classique.
– On ne peut pas se donner en spectacle* comme ça du jour au lendemain (3) !
– Mais je travaille depuis des années, mon chéri.
– Alors, on peut organiser un grand concert ici, avec nos amis du Cercle, comme d’habitude, mais alors plus…
– Mais ils viennent de nous claquer leur porte au nez (4), vous étiez là, hein !
– Non, non, ça va pouvoir s’arranger. N’allez pas vous risquer sur une vraie scène. Ça n’a pas de sens !
– George, toute ma vie, je vous ai obéi. Je me suis occupée de notre intérieur (5), je vous ai aidé dans vos affaires, je vous ai accompagné dans des dizaines de dîners assommants (6) sans jamais me plaindre. Maintenant, je voudrais être plus que ça.
– Ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi.
– Mais je ne vais pas faire n’importe quoi ! Je vais trouver un vrai professeur, avec des gens qui m’entourent, qui me conseillent.
– Eh bien, je vous l’interdis !
– Mais de quoi avez-vous peur exactement ?
– C’est pour vous que j’ai peur, figurez-vous (7). Tout le temps.
– Mais pourquoi ?
– Mais qu’est-ce que c’est ? C’est de l’orgueil ? Vous voulez vous faire applaudir ? Jouer les divas, comme une gamine ?
– Alors, vous n’avez rien compris à ce que je fais, rien compris à ce que je suis. Il n’y a que la musique qui compte pour moi. La musique. C’est tout ce que vous m’avez laissé. Mais je suis prête à chanter encore une fois devant votre fauteuil vide. C’est ça, ou devenir folle, vous m’entendez ? Folle. Folle !

Des explications :
1. Comment ça ? : on pose cette question familière quand on ne comprend pas quelque chose ou quand on est surpris par ce que quelqu’un affirme. Cela signifie qu’on veut des explications.
Par exemple :
– Il a vendu sa voiture.
– Comment ça, il a vendu sa voiture ?
(Cette façon de parler exprime l’incrédulité. )
2. faire quelque chose dans les règles de l’art : faire quelque chose parfaitement, pas en amateur.
3. Du jour au lendemain : très rapidement, sans transition
Par exemple :Du jour au lendemain, ils ont changé d’attitude envers nous.
4. Claquer la porte au nez de quelqu’un: refuser d’écouter quelqu’un, rejeter quelqu’un brutalement, l’exclure d’un cercle, d’une communauté. Opposer un refus à quelqu’un.
Par exemple : Quand elle les a contactés pour un stage, ils lui ont claqué la porte au nez.
5. S’occuper de son intérieur : s’occuper de sa maison, de toutes les tâches ménagères. (c’est comme dans l’expression : une femme d’intérieur = une femme qui ne travaille pas à l’extérieur, ou qui se consacre énormément à sa maison.)
6. Assommant : très ennuyeux
7. figurez-vous : cette exclamation sert à insister sur une affirmation qu’on fait. C’est comme si on demandait à cette personne de bien se rendre compte de quelque chose, d’en prendre conscience.
Par exemple : – Je me suis fait du souci pour toi, figure-toi ! Alors arrête de me parler sur ce ton.
Il est trop tard, figure-toi ! Voilà pourquoi je ne peux plus rien faire pour toi.

Une expression employée au sens propre et au sens figuré : se donner en spectacle
– Au sens propre, cela signifie qu’on monte sur scène, pour danser, ou chanter, ou jouer la comédie devant un public.
– Mais le sens figuré est le plus fréquent: cela signifie qu’on expose aux yeux des gens une façon d’être qui n’est pas tout à fait convenable, qui ne respecte pas la bienséance.
Par exemple : Il avait trop bu à ce dîner. Et il s’est donné en spectacle. On était gêné pour lui.

Marguerite assassine l’air de la Reine de la Nuit. Alors, après le film, on a envie de réécouter les femmes qui savent chanter une telle musique.
Mais je vous laisse avec ce qui ouvre le film, le duo des fleurs, de Léo Delibes, dans une belle version. (Cliquez ici.)
Je ne suis pas une inconditionnelle des voix lyriques féminines en fait mais dans cet air que j’ai rencontré enfant, j’attends toujours ce silence suspendu qui vient au bout d’une minute, puis la communion de ces deux voix si harmonieuses qui se posent et s’épousent. Et je comprends Marguerite.

Je vous souhaite un bon début de semaine.
A bientôt.

En mai 2018

Je ne suis pas très en avance pour revenir sur le mois de mai écoulé !
Du travail, des piles de copies à corriger, d’autres activités, et voilà le mois de juin déjà bien entamé.
Voici donc mon enregistrement du mois, avec d’abord des photos qui vous feront sans doute deviner ce dont je vous parle aujourd’hui.

Où il est d’abord question de ça :


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Puis d’un sujet plus positif !



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Mai 2018

Transcription
Bonjour. Alors, pour faire un petit point sur le mois de mai, en fait, je voulais vous parler d’un problème qu’on rencontre de plus en plus dans les études, en tant que prof et bien sûr pour les étudiants aussi, c’est le problème de la fraude aux examens, aux tests, qui a tendance vraiment à se généraliser, et ça devient, comme on dit, un sport national (1) en France, c’est-à-dire que de plus en plus d’élèves, d’étudiants trichent et… pour avoir des résultats, pour avoir des résultats corrects, alors, peut-être parce que la France attache une très grande importance aux notes, mais parce que aussi, voilà, certains étudiants, au lieu de mettre beaucoup d’énergie à apprendre, s’entraîner, travailler, se préparer à faire des… certains exercices, résoudre des problèmes et autres, ont tendance à essayer de tricher avec des documents, des choses comme ça et ça devient, à mon avis, quand même un peu critique (2). Lire la Suite…

Leçon de vie

Je viens de lire un très beau livre, au titre assez étrange : Vie de ma voisine. Geneviève Brisac y fait entendre la voix de sa très vieille voisine qui dit son enfance et sa jeunesse, avec ses parents, puis sans eux, puisqu’ils ont disparu dans les camps nazis en 1942. Jenny Plocki et son petit frère ont survécu, en France. C’est un récit d’une très grande force, qui ne cède jamais au désespoir parce que les tragédies y sont dites avec « l’habituelle sobriété » de cette désormais vieille dame qui a vécu intensément et dignement. Le présent, le passé, la vie de Jenny, celle de Geneviève Brisac, s’y entremêlent, dans une parole qu’on suit comme si on était avec elles deux. Phrases courtes, sans fioritures ni désespérance, pour dire encore une fois cette histoire qui est la nôtre parce qu’elle est celle de Jenny, de sa mère et de son père, avides de liberté, d’égalité et de fraternité.

J’ai lu ce récit d’une traite, parce qu’il touche à l’essentiel et qu’il est d’une intense dignité. Le récit d’une vie tout entière éclairée par les derniers mots écrits par Nuchim Plocki dans le train de la déportation et qui sont miraculeusement parvenus à ses deux enfants: Soyez tranquilles les enfants, maman et moi nous partons ensemble. Papa. Vivez et espérez.
On voudrait qu’ils sachent tous les deux que leurs enfants ont triomphé de cette horreur, on voudrait qu’ils puissent être rassurés et fiers.

J’ai ensuite écouté Geneviève Brisac.

Geneviève Brisac – Vie de ma voisine

Transcription
J’ai entendu ce matin à la radio Florian Philippot, le porte-parole du Front National, dire qu’il souhaitait, si jamais ils arrivaient au pouvoir, que les enfants d’immigrés payent pour aller à l’école publique. D’une certaine façon, c’est à cause de phrases de ce genre-là, de propos (1) de ce genre-là que j’ai écrit Vie de ma voisine, pour que… pour qu’on comprenne à quel point il est impossible que le pays des Droits de l’Homme, le pays qui a inventé la Révolution de 1789, puisse en arriver à ce qu’on articule (2) des choses pareilles. On est quand même dans un monde effrayant et dans ce… Comme la peur est certainement le… La peur, on le voit très bien quand on lit le livre et quand on écoute Jenny Plocki, la peur est la pire des conseillères. C’est la peur qui fait dénoncer ses voisins, c’est la peur qui fait qu’on ne vient pas en aide à des réfugiés, c’est la peur qui fait qu’on ne va pas aider des enfants qui sont dans le besoin, c’est la peur qui fait qu’on se replie (3), qu’on se recroqueville (4). Or, la peur, ça ne sert à rien. Ça ne sert qu’à se compromettre finalement. Et je crois réellement que – Jenny Plocki le dit très, très bien, à un moment donné, elle dit : « Quand on a vécu ce que j’ai traversé, on ne peut plus avoir peur de rien. » Et ce serait un petit peu la leçon de tout ça. Je pense que pour toutes les petites filles, les jeunes filles, et puis les petits garçons, je pense que cette leçon de droiture (5), de courage, de culture aussi… Et je pense que pour moi, c’est la même chose, c’est-à-dire qu’il y a… Jenny Plocki, c’est une femme de culture, c’est une femme qui a lu des milliers et des milliers de livres, pour qui la culture est au cœur de la défense de notre humanité, eh bien… c’est-à-dire le théâtre, c’est-à-dire le cinéma et les livres, et les expositions, et la peinture. Et le partage. La culture pour tous, c’est… c’est notre seul rempart (6).

Quelques explications
1. des propos : des paroles
2. articuler : ici, cela signifie : prononcer / dire
3. se replier : se replier sur soi, se fermer aux autres
4. se recroqueviller : se replier complètement sur soi-même physiquement
5. la droiture : c’est le fait d’être quelqu’un de droit, c’est-à-dire toujours honnête et fidèle aux valeurs de justice
6. un rempart : au sens propre, c’est un mur qui protège une ville ou un château-fort. Donc au sens figuré, c’est ce qui nous protège contre un danger majeur. Par exemple, on emploie souvent les expressions suivantes : un rempart contre la barbarie / un rempart contre la bêtise / un rempart contre l’obscurantisme, etc.

Cette vidéo est ici, en entier.

Pour vous donner envie de lire ce livre, si riche, voici quelques passages du début:


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Vie de ma voisine

J’ai aussi été touchée par ce que Jenny dit de son amitié avec Monique, l’amie de toujours:
Monique est la personne la plus fiable du monde. L’incarnation du mot Amitié. Une personne solide et bonne, dont la vie a filé comme celle de Jenny, jamais loin, en une sorte de destin parallèle, elles ont navigué de conserve sur une eau souvent mauvaise à boire, mais n’ont jamais, en quatre-vingts ans cessé de parler ensemble.
Et aussi : Souvent, lors de nos conversations, Jenny ne nomme même pas Monique. Elle dit ma copine, elle dit cela avec pudeur et humour, consciente du trésor qu’est ce dialogue profond et constant depuis trois quarts de siècle.

A l’école en 68

En mai 68, j’étais petite, je n’ai pas beaucoup de souvenirs précis. Plutôt des impressions et des images. Du beau temps à Paris, plus de classe puisque les écoles étaient toutes fermées, en grève, mes parents – instituteurs – qui allaient à des réunions. Et nous les suivions. C’est surtout ça qui me reste : nous les enfants des maîtres et des maîtresses, nous étions totalement libres de jouer dans les écoles où se tenaient ces réunions, libres dans la cour de récréation, libres d’explorer les couloirs et les classes, libres de ne plus avoir d’horaires ni de devoirs à faire ! C’était joyeux. Et pour les adultes aussi !
A la radio, il y a quelques jours, il y avait ces témoignages de gens qui étaient un peu plus âgés alors. Sur l’école, l’enseignement. Un avant et un après. Pour moi, c’est plus flou. Si, quand même, ce qui me reste de l’après, c’est la fin de l’école séparée garçons-filles.

Mai 68

Transcription
En fait, il y avait un message (1) qui était délivré par les professeurs et qu’il fallait apprendre par cœur. Il y avait aucune discussion sur l’enseignement. En fait, il fallait accumuler des connaissances et il fallait être capable de les restituer.
(Quatre et quatre huit. Huit et huit font seize.)
On pouvait poser quelques questions pour mieux se faire expliquer les choses mais il était hors de question (2) de contester quelque chose. En histoire, par exemple, on voyait bien les difficultés de la position de la France – la guerre d’Algérie (3), les questions qu’on se posait par rapport à l’immigration, etc. L’idée que l’on puisse parler des choses était impensable (4). On pouvait pas avoir son point de vue. Il y avait un point de vue qui était celui du manuel scolaire (5). La curiosité intellectuelle n’était pas du tout encouragée.
On s’alignait deux par deux au moment où se finissait la récréation et où il fallait rentrer en cours. Je me souviens de plaisanter avec un camarade de classe et le surveillant général qui passait par là m’a envoyé une gifle au passage parce que je riais.

Plus d’estrade (6)! Le professeur maintenant n’était plus au-dessus des élèves mais il était au niveau de l’élève. Les rapports avec les élèves, beaucoup plus décontractés ! Je dirais même parfois trop, puisque j’ai connu l’expérience où on tutoyait les professeurs, au grand dam (7) du chef d’établissement. Il y avait aussi le fait qu’on a fait disparaître les notes. Plus de compositions (8), puisque dans les temps anciens, chaque trimestre, il y avait des compositions dans chaque matière, et là, formidable (9), plus de compositions ! Et plus de classements (10). On s’est mis à comprendre qu’il fallait dispenser un enseignement tout à fait différent selon (11) les élèves. Et je trouve que ces jeunes professeurs se sont tous engouffrés (12) dans cette rénovation avec grand plaisir. On inventait, on créait.

On peut penser notamment à la mixité (13). En fait, la mixité est accélérée dans certains établissements (14) par mai 68 parce que mai 68 a ringardisé cette séparation des sexes, mais elle était déjà pratiquée dans beaucoup d’établissements, notamment tous les nouveaux collèges qui s’étaient construits. De ce point de vue, mai 68 n’est pas véritablement un commencement. Ce n’est pas non plus un aboutissement (15). C’est un révélateur.

Quelques explications:
1. un message : une façon de penser, d’expliquer les choses
2. être hors de question : être totalement interdit, totalement impossible.
L’expression Il est hors de question que… est suivie du subjonctif : Il est hors de question que tu fasses comme ça.
3. la guerre d’Algérie : la guerre que les Français ont faite en Algérie pour empêcher l’Algérie de devenir indépendante. « Les événements », comme les gens disaient alors. Sujet tabou.
4. Impensable : complètement exclu, interdit, impossible
5. un manuel scolaire : un livre fait pour être utilisé en classe par les professeurs, qui applique le programme scolaire de la matière et de la classe. On dit par exemple : un manuel d’histoire, un manuel d’anglais
6. une estrade : un plancher surélevé par rapport au sol. Le bureau du professeur ou de l’instituteur était sur une estrade pour dominer la classe, bien voir et être vu par tous les élèves.
7. au grand dam quelqu’un : au grand désespoir de quelqu’un. Par exemple, ici, le directeur désapprouvait ce tutoiement et cela le contrariait vraiment.
8. les compositions : c’était comme des mini examens, il y avait un côté solennel à ce genre d’évaluations.
9. Formidable : génial, super. Formidable n’est pas familier, contrairement aux deux mots cités.
10. Les classements: les élèves étaient classés en fonction de leurs résultats aux compositions et ce classement était annoncé assez solennellement.
11. Selon : en fonction de
12. s’engouffrer dans quelque chose : au sens propre, cela signifie entrer très rapidement quelque part. Au sens figuré, cela signifie qu’on se met à faire quelque chose très rapidement.
13. La mixité : c’est le fait que les hommes et les femmes, les garçons et les filles fassent les mêmes activités sans être séparés. Avant, il y avait des écoles de filles et des écoles de garçons. Les écoles n’étaient pas mixtes.
14. Un établissement : une école, un collège, un lycée.
15. Un aboutissement : le résultat d’une évolution, d’un processus

Trois remarques personnelles:
– on avait vraiment beaucoup de notes à l’école primaire ! En photo, c’est un de mes livrets, comme on appelait les relevés de notes. Tout à la main ! Pas de logiciel pour calculer ni pour remplir. C’est l’écriture de ma mère puisque j’ai été dans sa classe au CP !
– je n’ai jamais eu par la suite d’enseignant qu’on pouvait tutoyer. De toute façon, ça ne nous serait pas venu à l’idée !
– j’ai eu moi aussi un surveillant général, qui mettait des gifles, aux garçons exclusivement. Mais c’était après mai 68 ! C’était choquant.
Je vous en reparle bientôt.

L’émission est ici

Les mots et les paysages

J’ai lu récemment Nos Vies, de Marie-Hélène Lafon, parce que je l’avais écoutée à la radio et avais trouvé, juste après, son dernier livre exposé sur une table à la bibliothèque. Et j’ai plongé dans ses mots, ses sensations, sa façon si singulière d’écrire. Ce faisant, je n’ai pas commencé à découvrir cette écrivaine par ses livres les plus typiques, ceux où la nature, la campagne où elle a grandi sont le décor de ses histoires. J’ai beaucoup aimé ce livre et vais lire les autres, pour y retrouver ce qu’elle évoquait dans cette interview, écoutée par hasard, encore une fois. Il y était question de son enfance, de lecture, d’écriture, dans une langue où chaque mot est choisi. Je partage avec vous aujourd’hui la beauté de ses évocations, dans cette diction qui lui est si personnelle.

La lecture Les paysages – MH Lafon

Transcription
Comment les mots se sont-ils inscrits dans votre cœur et dans votre corps ? Et à partir de quand, Marie-Hélène Lafon ?
– Avec l’école. Avec l’entrée au CP (1). L’avènement (2) des mots, c’est l’apprentissage d’abord de la lecture. C’est d’abord la syllabe : c’est BA, BE, BI, BO, BU (3). Rémi et Colette (4), le livre de lecture. Donc la syllabe, le mot, la phrase, la passion immédiatement contractée (5) de la grammaire, de la composition de la phrase, de son agencement, de sa mécanique, de son lego. Et l’étape suivante, ce sont les histoires, que la maîtresse nous lisait à l’école l’après-midi. Donc tout ça, c’est le CP. Une sorte d’éblouissement, le CP. Et le sentiment d’être à ma place, à cet endroit-là. A ma place à l’école aussi d’ailleurs, et je n’en suis jamais sortie, puisque, vous l’avez dit tout à l’heure (6), je suis professeur. Et d’avoir accès à un chatoiement (7) du monde dont je n’avais probablement pas conscience, en tout cas pas de cette manière-là jusqu’à présent. Je ne suis pas allée à l’école maternelle (8), il n’y en avait pas. Donc comme le CP, on a six ou sept ans, voilà, donc ça commence comme ça. Et ça n’a pas cessé depuis, cet émerveillement du verbe. Et j’ai beaucoup de chance, parce que la grâce du verbe (9) m’est tombée dessus au CP, et auparavant, la grâce du paysage m’était tombée dessus et m’avait emportée. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour vivre.
Encore faut-il (10) savoir le regarder, le paysage !
– Je… Je… Pardonnez-moi de le dire parce que ça va paraître un peu outrecuidant (11) mais je crois que j’ai toujours déjà su, ça aussi. Vous voyez, j’ai des souvenirs extrêmement anciens de… d’une joie intense à voir autour de moi la rivière, la ligne de l’horizon, l’érable (12) de la cour, et la balançoire, voilà, la balançoire sous l’érable. Le vert, le bleu. Voilà. Ce sont des sensations très anciennes et profondément jubilatoires (13), qui m’ont été données très tôt et qui me restent, enfin qui me portent et me nourrissent encore aujourd’hui.
La géographie est une écriture de la terre, écrivez-vous. (14)
– C’est de l’étymologie. C’est tellement, dans mon cas, tellement vrai, tellement constant, puisque, écrivant, pendant des années et des années, j’ai d’abord… Je me suis enfoncée justement dans cette terre première, dans ce pays premier, qui en ce qui me concerne est cet infime (15) territoire du nord-Cantal, mais chacun porte en soi le sien. Il se trouve que, voilà, pour moi, j’ai commencé d’être à cet endroit-là et je me suis enfoncée dans cette… dans ces lieux, dans cette géographie infime. La rivière, à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, elle doit… Elle fait 35 kilomètres. C’est rien et en même temps, pour moi, le monde a commencé là.

Des explications
1. le CP : c’est le cours préparatoire, la première classe de l’école primaire, où on apprend à lire. Les Français utilisent maintenant tout le temps l’abréviation plutôt que l’expression complète.
2. L’avènement : l’arrivée, la venue. Ce terme est employé par exemple à propos des rois : l’avènement du roi, ou d’un régime politique : l’avènement de la république. Ici, cela donne un caractère solennel à ce qu’elle dit des mots, du langage.
3. BA, BE, BI, BO, BU : c’est ce qu’on appelle la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, dans laquelle on associe une consonne avec une voyelle : B+A = BA, T+A = TA, BE+E = BE, T+E = TE, etc., puis on combine tous ces sons pour déchiffrer les mots.
4. Rémi et Colette : c’était le nom du livre dans lequel beaucoup de petits Français ont appris à lire.
5. contractée : prise, attrapée. Par exemple : On contracte une maladie.
6. Tout à l’heure : ici, cette expression renvoie à un moment du passé tout proche. Mais dans d’autres contextes, elle peut concerner un moment dans le futur proche.
7. Le chatoiement : c’est le fait de chatoyer, c’est-à-dire de renvoyer de beaux reflets. Ce terme est littéraire et exprime l’idée de la variété magnifique du monde.
8. L’école maternelle : on dit aussi la maternelle, c’est-à-dire l’école où vont les enfants français à partir de 3 ans, qui n’est pas obligatoire, mais où presque tous les petits Français vont.
9. Le verbe : ici, ce mot est employé dans son sens de langage.
10. Encore faut-il… : c’est comme dire : Oui, mais il est nécessaire que… Cette expression est d’un style soutenu et elle est suivie de l’infinitif comme ici ou du subjonctif. Par exemple : Je veux bien l’emmener voir ce film. Encore faut-il qu’il comprenne. /
11. outrecuidant : prétentieux, qui se croit supérieur aux autres. (style littéraire)
12. un érable : c’est un arbre
13. jubilatoire : qui procure beaucoup de joie
14. écrivez-vous : on inverse le sujet et le verbe mais ce n’est pas une question. C’est comme : Vous écrivez que…, mais le fait de le placer à la fin entraîne cette inversion.
15. infime : minuscule, très petit, et donc aussi sans importance

L’émission entière est à écouter ici.

Voici la méthode de lecture dans laquelle j’ai appris à lire !
Ce n’était pas Rémi et Colette. C’était bien plus dépaysant. Livre précieux pour moi. Je vous en reparle un de ces jours.
Cette page illustre bien ce dont parle Marie-Hélène Lafon.

Bon début de semaine à vous !

Le pinson, la pie et la linotte

Dans l’Aveyron, je redécouvre les chants d’oiseaux ! A Marseille, nous avons bien des mésanges, des rouges-gorges, des étourneaux, des tourterelles et de temps en temps, une huppe fasciée (et bien sûr des goélands qui rentrent un peu dans les terres quand il fait trop mauvais temps sur la mer), mais quand même, c’est plus urbanisé, donc plus limité dans la variété des chants qu’on entend dans nos jardins. (Et bientôt, ce sera un tout autre chant, celui des cigales, qui domine alors tout, du matin au soir !)

J’ai donc découvert ici le chant du pinson. Nom connu de tous, car nous avons une jolie expression très courante qui fait référence à ce petit oiseau : on dit de quelqu’un de joyeux qu’il est gai comme un pinson.

Mais je ne savais pas qui il était, ni comment il chantait. J’ai enregistré un oiseau qu’on entend très souvent ici, sans réussir à le voir dans le feuillage au-dessus de moi. Puis j’ai écouté mon petit enregistrement pour voir ce que ça donnait. Et là, surprise, il est venu voleter autour de moi, de branche en branche, tout près, attiré par son propre chant ! Et grâce à des enregistrements sur internet, j’ai pu mettre un nom sur ce petit oiseau dont j’ai appris aussi qu’il est très sociable.

Et puisque ce billet est placé sous le signe de la nature – et du printemps – voici deux autres expressions très courantes qui font référence à des oiseaux aussi !
– On dit d’une personne très bavarde qu’elle est bavarde comme une pie, qu’elle jacasse comme une pie.

Avoir une tête de linotte ou être une tête de linotte signifie qu’on oublie très souvent ce qu’on a à faire, qu’on est tête en l’air !
Quelle tête de linotte !
Tu es une vraie tête de linotte !

Bonne journée, réveillés par le chant des oiseaux peut-être !

Les parents poules

Les mamans ont tendance à être des mères poules et à couver leurs enfants, comme la poule couve ses oeufs et s’occupe ensuite de ses poussins. (On utilise d’ailleurs ce terme affectueux pour s’adresser à ses enfants : Mon poussin, mon petit poussin)
Et aujourd’hui, les pères ne sont pas en reste et jouent un grand rôle dans l’éducation de leurs enfants, en refusant d’être seulement la traditionnelle figure de l’autorité. D’où ce terme assez amusant de papa poule !

Donc être des parents poules n’est pas surprenant à notre époque. Normalement, ce terme est plutôt sympathique. Mais le risque, c’est bien sûr d’étouffer ses enfants, qui ne peuvent pas s’envoler du nid. Difficile alors pour eux de voler de leurs propres ailes. Dans ce cas, on utilise de plus en plus un terme venu de l’anglais, et moins poétique : les parents hélicoptères, qui tournoient sans cesse au-dessus de leurs enfants pour veiller à ce qu’il ne leur arrive rien, qui surveillent toutes leurs activités en permanence. Cela engendre forcément des tensions dans les familles, notamment entre les parents et les ados !

Voici un tout petit tableau brossé par une journaliste et mère de famille, plutôt rassurant en définitive !
Ce billet m’a été inspiré par mon fils aîné, bientôt 30 ans, qui nous a dit l’autre jour, que nous avions été des parents « cools »! Ce n’est pas toujours l’impression que j’avais eue ! 🙂

Parents parfaits

Transcription
Moi, j’ai travaillé avec les adolescents, avec Phosphore (1) avant, et je me souviens d’un dossier mais (2) qui m’a énormément déculpabilisée en tant que parent, on avait fait un dossier qui était « Rester… »… « Comment rester zen en famille », avec des ados, donc 15-18 ans, pas mal en… pour certains, en mode (3) crise d’ado pour certains et des parents. Et je suis ressortie médusée (4) de ce dossier (5), parce que d’un côté, j’avais des parents, mais (6) certains en larmes au téléphone, déprimés, mais disant : « Mais qu’est-ce que j’ai raté (7)? Il me parle plus (8), il est dans sa chambre, tout ce que je dis, il lève les yeux au ciel (9), il y a rien qui a de l’importance. Qu’est-ce que j’ai loupé (10) ? On n’arrive plus à communiquer. » Et de l’autre côté, j’avais les enfants, hein, des mêmes familles, des ados qui me disaient : « Ouais, moi, mes parents, ils sont chouettes (11), ils sont sympas. » Quand… A la question « Ce serait quoi, un parent idéal ? », tous, y compris un ado, je me souviens, qui était en assez grande tension avec sa mère, c’était compliqué, tous, y compris lui, me dit (12) en gros (13), à un détail près (14), c’était leurs parents ! Donc ça, moi j’avais trouvé extraordinaire, ce dossier, pour ça, de se dire que même quand, en tant que parents, on a l’impression d’avoir loupé quelque chose, d’être un peu à côté de la plaque (15), en fait, ils nous aiment comme étant leurs parents et avec nos gueulantes (16) et nos… et nos coups de colère et nos pétages de plombs (17) des fois !

Quelques explications :
1. Phosphore : c’est le titre d’un magazine pour les grands ados, avec des BD, des reportages, des jeux et des dossiers, des enquêtes sur des thèmes particuliers chaque mois
2. mais qui m’a déculpabilisée : ici, mais n’a pas son sens habituel de contraste, d’opposition. C’est un emploi uniquement oral, qui sert à renforcer ce qu’on dit juste après, à le mettre en valeur. C’est en quelque sorte un synonyme de vraiment, totalement, etc. Ici, elle explique qu’elle s’est sentie totalement déculpabilisée.
3. En mode : expression orale à la mode, qui indique qu’on a adopté une attitude particulière. Ici, ces jeunes ont l’attitude typique des ados en crise d’adolescence, qui ne s’entendent pas avec leurs parents et s’opposent à eux sans cesse.
4. médusé : vraiment très étonné. (Ce terme est très fort.)
5. je suis ressortie de ce dossier : c’est-à-dire quand elle a eu terminé tout son travail d’enquête et de rédaction de ce dossier.
6. Mais certains en larmes : c’est le même emploi de mais que précédemment, pour insister sur le fait que certains parents étaient tellement catastrophés qu’ils en pleuraient.
7. Rater quelque chose : échouer à faire quelque chose.
Mais qu’est-ce que j’ai raté ? = Où est-ce que j’ai commis des erreurs ? / Qu’est-ce que je n’ai pas su faire ?
8. Il me parle plus = Il ne me parle plus. (style oral, avec omission de ne)
9. lever les yeux au ciel : cela signifie bien regarder vers le ciel, mais pas pour regarder. Cela sert à exprimer l’agacement, à montrer son irritation sans passer par les mots. C’est du langage non-verbal très clair et très impoli évidemment !
10. Louper : rater, manquer. (style familier). Apparemment, ce verbe est en train de devenir neutre et non plus familier car beaucoup de gens l’emploient de façon interchangeable avec rater ou manquer, qui eux ne sont pas familiers.
11. Chouette : bien, sympa, etc. (plutôt familier) On n’entendait plus tellement ce mot et il est en train de revenir à la mode, j’ai l’impression.
12. me dit... : normalement, le sujet de ce verbe est « Tous », donc il faudrait accorder au pluriel : Tous me disent… Mais comme le sujet et le verbe sont loin l’un de l’autre et qu’elle a évoqué entretemps un ado particulier, elle accorde au singulier en pensant juste à lui. Elle a perdu son sujet en route, ce qui est fréquent à l’oral et n’est pas gênant pour la compréhension.
13. En gros : sans entrer dans les détails, dans les nuances.
14. À un détail près : il y a juste un détail qui ne correspond pas, qui ne va pas. Par exemple : Il a trouvé toutes les bonnes réponses, à un détail près. Donc c’est quasiment parfait ! / Tu as pensé à tout, à un détail près !
15. Être à côté de la plaque : ne rien comprendre et donc ne pas faire les choses correctement. (argot)
16. une gueulante : ce nom vient du verbe gueuler, qui signifie crier, se fâcher contre quelqu’un. Donc c’est lorsqu’on exprime sa colère en criant. (très familier)
17. un pétage de plombs : cela vient de l’expression : péter un plomb / péter les plombs, qui signifie qu’on perd totalement son calme parce qu’on est très en colère. (argot) On utilise aussi l’expression synonyme : Péter un câble. (Toujours au singulier.) Mais bizarrement, on n’emploie pas l’expression un pétage de câble.

L’émission entière est ici.

Bon weekend à vous !

Des pas ou des mails ?

Il fut un temps où nous n’avions pas d’ordinateurs, ni de smartphones évidemment ! Mais je n’arrive pas à me souvenir comment nous communiquions au travail et à propos du travail, tellement les choses ont changé et en si peu de temps. La seule chose que je me dis, c’est que nous devions être très tranquilles, que les choses devaient prendre plus de temps et que la frontière entre temps de travail et temps personnel devait être plus tranchée, sans que cela gêne personne puisqu’on ne pouvait pas faire autrement.

La plupart de mes collègues – de tous âges – ont fini, il y a deux ou trois ans, par décider de ne plus répondre aux mails professionnels ou d’étudiants pendant le weekend ni après une certaine heure le soir en semaine : « on verra ça demain matin », « on verra ça lundi », ou même parfois, « on verra ça après les vacances ».

Nous avions déjà l’habitude de ne pas séparer de façon nette vie personnelle et vie professionnelle car en tant qu’enseignants, oui, nous avons un temps relativement court de présence devant les étudiants mais avec un temps de préparation, de recherche, de corrections de copies, de réunions qui n’est pas défini et est pris aussi sur les weekends, les soirées, les vacances. Alors répondre aux mails n’importe quand paraissait normal et nécessaire. Mais à un moment donné, certains ont dit trop, c’est trop !

Si je parle de ça aujourd’hui, c’est parce que je suis en vacances. Et que cela me fait beaucoup de bien de ne pas être en contact avec le travail pendant quelques jours – mais j’ai des copies à corriger ! Cela m’a remis en mémoire une émission entendue il y a deux ans, sur ces entreprises qui instituent des demi-journées ou même parfois des journées sans mails pour leurs salariés. C’est ce dont parlait cette jeune femme proche de la trentaine dont j’avais gardé le témoignage sympathique. Toujours d’actualité, d’autant plus à propos de ce qu’elle dit de ses rapports avec son téléphone. Comment ne pas s’y reconnaître ?

Des pas ou des mails

Transcription:
– C’est une hygiène de vie (1). Ça habitue aussi les gens à se dire : Bon bah, il faut peut-être prendre un peu de recul (2) vis-à-vis de tout ça et pour chaque action, il y a pas toujours un email. Un coup de téléphone, ça peut être important et tout simplement, aller voir la personne. Personnellement, j’ai un podomètre qui fait que le vendredi matin sans emails, c’est le moment où je fais le plus de pas !
– Vous avez vraiment un podomètre qui mesure…
– Oui, regardez ! Je vous le montre : par exemple, je suis à 4000 pas et je sais que quand je suis à la journée… la demi-journée sans emails, je suis à au moins, pour la matinée, à 7000 pas. C’est long, hein, Price Minister ! Il faut les traverser, les bureaux ! Moi je travaille à la communication, donc c’est un des services quand même les plus transversaux (3) et donc je vais… je vais encore plus loin ! Je vais voir le SAV (4), je vais voir les commerciaux, en bas, les techniques, enfin vous verrez, c’est… c’est très sportif (5), c’est très sympa.
– Et c’est surtout les gens à qui vous enverriez des mails si vous n’aviez pas cette journée sans emails ?
– C’est plus rapide en fait, pour être tout à fait honnête, c’est plus rapide d’envoyer des emails. Mais c’est dommage (6). Et parfois, en fait, bah on reçoit tellement d’emails, quand vous arrivez le matin, c’est le premier réflexe, je pense, c’est de consulter ses emails. Et ça peut être très stressant. Et en fait, on se dit : Oh là là, mon dieu ! En fait, on voit tout ce qu’on n’a pas fait pendant la soirée, parce que il y a quand même des emails qui sont envoyés pendant la soirée, donc ça peut être assez anxiogène (7) pour certains. C’est important de le dire, c’est en externe (8), on peut pas envoyer d’emails, certains ont même un message d’absence pour dire : « Voilà, bonjour, c’est le vendredi matin sans emails chez Priceminister. Je répondrai à votre email dans l’après-midi. »
– Et est-ce que vous êtes du genre (9), comme beaucoup de personnes, à regarder vos mails le weekend, à ne pas complètement déconnecter ?
– J’avoue que je suis assez aliénée (10) sur ce sujet. En fait, je vais consulter rapidement mes emails tous les soirs et le matin en me réveillant, c’est une habitude, parce que je n’ai pas envie justement d’arriver au bureau et de voir 150 emails de retard. C’est insupportable !
– Donc vous préférez finalement prendre un peu d’avance et déjà les regarder au saut du lit.(11)
– Exactement. Je ne veux pas y répondre parce que je veux quand même faire comprendre aux gens que bah on on a tous une vie, hein, qu’on ait une vie de famille ou une vie sociale un peu développée, on a tous une vie après le travail. Mais c’est vrai que même pendant mes vacances, l’idée de me retrouver avec 700, 800 emails de retard, c’est insupportable. Et en plus de ça, je suis ultra-connectée. Je regarde aussi les tweets et tout ce qui se passe sur Facebook, j’avoue !
– Est-ce que parfois, c’est pfff (12)… ça vous submerge, d’être aussi connectée ?
– Oui. Ça peut vraiment être étouffant, pour être tout à fait honnête. Après, c’est à moi aussi de me l’imposer. Je me force, plutôt que de répondre à un email, d’aller voir la personne, même si c’est hors journée sans emails. J’essaie de faire en sorte que « Ok, viens, on discute, on va essayer de trouver une solution. » Et ça… je pense… ça calme tout le monde, en fait, parce que vous allez voir la personne, en cinq secondes, vous avez réglé le problème. Il faut qu’on continue, il faut que ça se développe et il faut vraiment que ça devienne – je persiste avec ce mot – une hygiène de vie en fait.
– Ça vous est déjà arrivé par exemple de pas avoir (13) de téléphone pendant quelques jours ?
– Vous êtes pas malade ? (14) C’est pas possible !
– Est-ce que ce serait un drame (15) de plus avoir son téléphone un jour, deux jours, trois jours ?
– Je sais que si j’oublie mon téléphone chez une amie, ça peut m’arriver, je suis capable de faire demi-tour (16), vraiment ! C’est mon couteau suisse (17) à moi, j’ai ma vie personnelle, ma vie professionnelle dessus, c’est vrai que si on me le vole… hum…. je vais peut-être pas être de très bonne humeur après, hein ! Mais… Mais oui, on se disait donc ça avec nos amis que ce serait vraiment pas mal (18), pendant quelques jours, on laisse le téléphone. Même en salle de réunion, moi, c’est un conseil que je donnerais, c’est… Bon, il faut avoir confiance, après, vous mettez un panier à l’entrée de la salle de réunion, tout le monde met son téléphone. Je vous assure… Moi, je suis persuadée de ça, en fait, c’est vraiment… On l’a en permanence et donc malgré tout, on porte nos problèmes avec nous.

Quelques explications :
1. une hygiène de vie : avoir une bonne hygiène de vie, c’est-à-dire avoir une vie saine (avec une bonne alimentation et une activité physique entre autres) ou une mauvaise hygiène de vie en fait. Ici, elle veut donc parler d’une vie équilibrée, avec de bonnes habitudes.
2. Prendre du recul : réfléchir avant de faire quelque chose et se détacher de ce qu’on fait de façon automatique.
3. Un service transversal : c’est un département dans une entreprise qui interagit beaucoup avec les autres.
4. Le SAV : le Service après-vente
5. c’est sportif : cela fait faire du sport, puisqu’il faut marcher, monter et descendre des escaliers.
6. C’est dommage : c’est regrettable
7. anxiogène : quelque chose qui crée de l’anxiété
8. c’est en externe : elle veut dire que la cette demi-journée sans emails concerne aussi les relations avec l’extérieur, l’interdiction n’est pas seulement en interne, entre collègues.
9. Être du genre à faire quelque chose : avoir l’habitude de faire quelque chose, avoir tendance à le faire très souvent. (plutôt familier). On dit par exemple : Elle n’est pas du genre à oublier les anniversaires. / Il est du genre à se stresser pour tout.
10. Être aliéné : normalement, c’est être fou. Donc ici, cela signifie qu’elle n’a pas une attitude équilibrée par rapport au téléphone, qu’elle est plutôt dominée par lui que l’inverse, qu’elle n’a plus son libre-arbitre.
11. Au saut du lit : dès qu’on se lève le matin.
12. Pfff : cette onomatopée exprime le découragement face à quelque chose qui paraît insurmontable.
13. De pas avoir : il manque « ne » comme souvent à l’oral = de ne pas avoir…
14. Vous êtes malade ! / Tu es malade ! = vous êtes fou / Tu es fou !
15. Ce serait un drame : ce serait très grave, très embêtant.
16. Faire demi-tour : ici, elle veut dire qu’elle retourne chez la personne chez qui elle a laissé son téléphone.
17. Un couteau suisse : ce couteau a plusieurs lames et d’autres accessoires qui le rendent utile dans de nombreuses situations. Donc on emploie souvent cette image pour décrire quelque chose qui a de multiples fonctions et est très pratique.
18. Ce serait pas mal = ce serait bien (familier)

L’émission entière est ici.
(Ce petit reportage commence vers 9’50)

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