La mort dans l’âme

Partout en France, on trouve des maisons de la presse, qui vendent donc des journaux et des magazines. Très souvent, elles ont aussi un rayon papeterie, avec cahiers, stylos, cartes, ainsi qu’un rayon livres, plus ou moins fourni.

Tenir une librairie peut être difficile, à cause de la concurrence des libraires sur internet notamment – vous voyez qui je veux dire ! Alors, pour de plus petites boutiques en ville, vendre aussi des journaux assure théoriquement un revenu régulier. Sauf que parfois, ça ne marche plus aussi bien que ça.

C’était le sujet de ce court reportage à la radio l’autre jour, qui racontait comment Dorine avait décidé de mettre la clé sous la porte après 25 ans, la mort dans l’âme. Je partage avec vous car tout ce qui touche aux livres me touche ! Et parce que je regarde toujours les livres chez un marchand de journaux, même si bien sûr le choix est souvent très maigre, comparé à une librairie. Habitude d’enfance où aller faire un tour à la Maison de la Presse signifiait toujours revenir avec une BD ou un roman jeunesse – merci à mes parents lecteurs, pour qui un livre ne se refusait jamais !

Librairie papeterie presse

Transcription

– Je peux vous suivre ?
– Oui, bien sûr, venez.
– Ce soir, vous faites la fête.
– C’est pas vraiment la fête. Mais on se dit au revoir. On va se réjouir quand même de passer un moment ensemble.
– Vous avez l’air émue.
– Bah oui, c’est un moment… Surtout une librairie, c’est vraiment dur, de se dire qu’elle sera remplacée par un commerce lambda (1).
– Judith, vous êtes venue souvent ici ?
– Oui, je viens régulièrement, parce que j’habite pas loin et je passe quasiment tous les jours devant. Je pense qu’elle a eu des dernières années très difficiles, peu de ventes parce que… une activité qui est un peu en déclin.
– Moi, je peux pas vous expliquer ce qu’elle est pour nous ! Ça fait quarante ans que j’habite là. Tiens, ma chérie, viens. Alors, ça, c’est ton livre d’or (2). Tu le laisses ouvert, jusqu’à la fin.
– Jusqu’à la fermeture.
– Voilà.
– OK.
– Dorine, qu’est-ce que vous ressentez ?
– C’est super difficile de dire combien je suis touchée. Je m’attendais absolument pas à ces réactions. Ce qui me touche le plus, c’est les jeunes.
– Je suis venue pour vous dire au revoir. J’étais obligée, quand mon père m’a appris la nouvelle.
– Tu nous dis ton âge ?
– Vingt-neuf ans.
– Elle avait quatre ans quand je suis arrivée.
– Qu’est-ce que ça représente, la fermeture de cette librairie ?
– Tout le monde achète ses livres à la Fnac ou sur Amazon. Même moi, j’avoue (3), c’est horrible. Mais c’est vrai que… C’est avec l’évolution de notre société, tout avoir tout de suite, voilà.
– Vous avez l’air de faire la queue, sauf que il y a personne à la caisse.
– C’est pas grave, j’attends, il y a pas de problème. J’ai pris Alice au pays des merveilles. J’ai pris aussi des contes et récits tirés de l’Iliade et l’Odyssée, pour me rappeler de (4) l’enfance que j’ai passée ici, que ce soit pour venir acheter des cartes pokemon, Yu-Gi-Oh, en troisième lorsque j’ai fait mon stage (5), ou juste pour faire des simples photocopies. Voilà. En mémoire.
– Lui, il était génial ! (6)
– En même temps, vous avez pas réussi à le convaincre de devenir libraire !
– Mais je crois que j’ai dit à tous mes stagiaires : Jamais de la vie (7) vous faites libraire. Jamais !
– Dorine, on attend ton discours !
– Et pourquoi cette librairie-papeterie ferme-t-elle ?
– Il y a moins de clients : mille par jour il y a vingt-cinq ans et désormais (8), cent cinquante en moyenne.

Dorine dénonce aussi Presstalis, le groupe chargé de la distribution des journaux, un système en crise, rigide et en quasi monopole.
– Là, on est dans l’arrière-boutique de la librairie, où normalement, il y a un stock de papeterie énorme. Mais là, comme on est en train de vider, il y a plus rien. On essaye de faire un peu de rangement dans la comptabilité.
– A partir de quand vous avez pris la décision de vendre ?
– Il y a eu une idée qui m’a traversé l’esprit, c’était de vendre mon appartement et de mettre l’argent dans la librairie. Et là, je me suis dit : Tsitt, tsitt ! (9) C’était vraiment mon appartement, qui fait 40 m2, enfin c’est tout ce que j’ai, quoi. Et j’ai dit : Non, c’est… c’est plus possible ! Il faut arrêter, il faut du coup vendre la librairie. Je ne dégageais rien (10) ! J’avais un salarié qui était payé au SMIC (11), je payais les charges sociales (11), je me payais 890 euros. Depuis toujours, j’ai eu ce salaire-là.
– Vous avez quel âge ?
– Cinquante-huit.
– Qu’est-ce qui vous a perdue ?
– Mais c’est la presse ! La librairie, le chiffre est en train d’augmenter. Moi, je vends des guides, je vends des cartes. Je vous jure que le papier n’est pas mort. C’est le système Presstalis qui est en train de tuer la presse en France. Il faut savoir que j’avais presque
4 000 titres dans mon magasin. Aucun des titres n’était choisi par moi, aucune des quantités n’était choisie par moi. Je subissais du début à la fin. Santé Magazine, j’ai une vente de sept exemplaires par mois. J’en reçois quatre. Impossible d’en avoir trois de plus ! C’est-à-dire que je rate des ventes. En revanche, j’avais 400 titres différents de mots croisés, de mots mêlés ! C’est pas possible ! Je suis à Boulogne-Billancourt, je reçois quatre titres différents sur la pêche à la carpe ! Je ne peux rien dire. Je n’ai pas la main sur ça (13). Dans l’informatique, il y a des revues qui coûtent 12€90, 19€90. Ces revues-là se vendent. La presse écrite n’est pas morte, la presse spécialisée n’est pas morte. Et c’est pour ça que, mais vraiment quand je dis la mort dans l’âme, je vends la mort dans l’âme (14) !

Les locaux (15) vont devenir des bureaux. Dorine, elle, espère rouvrir une librairie. Mais elle ne vendra plus jamais les journaux.

Quelques explications :
1. lambda : quelconque, ordinaire, qui n’a rien de spécial et représente en quelque sort tous les autres. On dit souvent : un citoyen lambda / un étudiant lambda
2. un livre d’or : un cahier dans lequel les gens laissent des commentaires pour remercier quelqu’un ou pour exprimer leur admiration pour un lieu, pour des gens.
3. J’avoue: je dois reconnaître que… / J’admets que…
4. se rappeler : normalement, il n’y a pas de préposition après ce verbe : on se rappelle quelque chose ou quelqu’un. Mais le verbe se souvenir est suivi de la préposition de, ce qui entraîne souvent une confusion : beaucoup de Français disent donc se rappeler de.
5. Faire un stage : à la fin du collège, en troisième, les élèves doivent faire un tout petit stage pour découvrir le monde des entreprises, le monde du travail. C’est essentiellement un stage d’observation car ils sont encore très jeunes (14 ou 15 ans).
6. génial : vraiment très bien, super. (familier)
7. jamais de la vie : cette expression familière est encore plus forte que le simple adverbe jamais. On l’emploie à l’oral uniquement. : Jamais de la vie je n’ai dit ça. / Tu veux venir avec moi ? Jamais de la vie !
8. Désormais : à présent
9. tsitt, tsitt : cette onomatopée signifie : Stop ! Ça suffit.
10. Je ne dégageais rien : elle veut dire qu’elle ne dégageait aucun bénéfice.
11. Payer quelqu’un au smic : lui verser le salaire minimum, pas plus.
12. les charges sociales: ce sont les cotisations qu’un employeur verse pour la sécurité sociale, le chômage, etc. pour ses employés.
13. Avoir la main sur quelque chose : avoir le contrôle, être la personne qui peut prendre les décisions. (c’est une image qui vient des jeux de cartes)
14. faire quelque chose la mort dans l’âme : faire quelque chose avec énormément de regrets, à contrecoeur, en étant malheureux d’avoir à le faire. Par exemple : Il a dû vendre sa maison parce qu’il était trop isolé. Il l’a fait la mort dans l’âme. Cette maison, c’était toute sa vie. / Ils ont décidé la mort dans l’âme de ne plus voir leurs anciens amis devenus très distants.
15. Les locaux : un bâtiment qui sert à l’activité d’une entreprise, d’un commerce.

Bon début de semaine à vous !

Les voyages en train

Vous le savez peut-être, ou vous l’avez expérimenté personnellement en début de semaine, les voyages ou les déplacements en train se compliquent en France depuis quelques jours : il y a des grèves dans les trains et les gares, à cause des projets du gouvernement pour réformer la SNCF, sans réelle concertation et dans un sens qui ne satisfait pas une majorité d’employés de la SNCF.

Côté usagers ou voyageurs, les réactions vont du soutien à la condamnation, en fonction des idées politiques de chacun, des clichés que certains ont dans la tête sur les cheminots (qu’ils considèrent comme des « privilégiés »), de leur position sur le service public, du fait qu’ils travaillent dans le public ou le privé. Et aussi pour certains, en fonction du dérangement que la grève leur occasionne, puisque par définition, quand les gens cessent de travailler et de remplir leur mission, cela entraîne des complications !

Voici donc quelques témoignages de gens qui prennent d’habitude le train, pour aller travailler, ainsi que celui du gérant d’un magasin à la gare Saint Charles à Marseille. C’était aux infos à la radio en début de semaine. Positions variées.
(Mais je suis étonnée de ne pas avoir entendu le classique : On est pris en otage ! Choix des journalistes sans doute.)

Jours de grève- Avril 2018

Transcription

Ça va, hein. Ça pourrait être pire. C’est pour ça qu’on s’y prend tôt (1). Hier, ça a été un peu mieux que ce matin. Je sais pas, les gens sont… se sont peut-être un peu moins arrangés (2) aujourd’hui que hier.

– Bah moi, hier, moi, j’ai pris une chambre sur Paris, voilà, tout simplement, parce que c’était… c’est pas possible autrement.
– Là, c’est le deuxième jour. Ça risque de durer (3) jusqu’en juin. Comment vous le sentez ? (4)
– Bah mal, mal. Ça va être difficile. Je sais pas comment je vais faire pour les autres fois. Je vais, bon… Je vais peut-être prendre des jours de congé, enfin je vais me débrouiller, quoi.

Hier matin, j’ai… j’ai trop galéré. J’ai pas pu. J’ai laissé quatre trains passer hier, tellement c’était rempli*.

J’ai pas du tout envie d’être bousculée. Je veux dire, de toute façon, là, on parle de grève mais c’est sans arrêt (5) qu’il y a des problèmes à la SNCF. C’est tous les jours, en fait. Bah faudrait (6) peut-être qu’ils changent un peu leur système. On est dans le changement, faut (6) que tout le monde change en fait.

– Honnêtement, j’avais des gros doutes et… Mais c’est pas mal d’inquiétudes, il faut s’organiser un petit peu, voilà. Pas trop dormir, dormir moins, se lever plus tôt, partir à jeun (7) et puis voilà. Un peu une contrainte, mais enfin, moins pire que je pensais.
– La grève va durer normalement longtemps, jusqu’au mois de juin.
– Oui, c’est ça.
– Vous vous dites que ça va pas être simple ?
– Ça va pas être simple. On a vécu pire, on a vécu des travaux sur les lignes,on a vécu des grèves inopinées (8) suite à des agressions. On va faire avec (9).
– Vous comprenez, la grève ?
– Bah je pense qu’il y a une part de vérité dans ce qui est dit par rapport au statut des cheminots (10) mais il y a surtout du matériel qui est vieillissant, du matériel qui est mal entretenu, des choses qui sont mal organisées. Alors, je comprends la grève. Après, je la comprends aujourd’hui. Dans trois mois, je sais pas si je continuerai à la comprendre.

On est arrivés vers 6 heures 15 et on devait normalement partir à 6h55, sauf que là, bah le train n’est pas là. On joue aux cartes, ouais, on s’amuse. C’est galère (11), mais bon, on fait avec, hein !

Seul au monde. Catastrophe, hein ! D’habitude, c’est par centaines (12) ! Vous savez, avec les trains qui montent à Paris, les Ouigo (13). Et là, bah il y a personne, hein ! Trafic : nul, clients : nul (14). Voilà !

Des explications :
1. s’y prendre tôt : agir en anticipant, ne pas faire les choses au dernier moment.
2. S’arranger : trouver une solution
3. ça risque de durer : cela va peut-être durer. Il y a des chances que cela dure.
4. Comment vous le sentez ? : c’est une façon familière de demander à quelqu’un ce qui va se passer à son avis.
5. Sans arrêt : en permanence / tout le temps / sans cesse
6. faudrait que… / Faut que : à l’oral, il est très courant de ne pas dire : Il faudrait / Il faut. Ou alors, ce Il est juste prononcé « i ».
7. à jeun : sans avoir mangé. Voici des exemples d’emploi : Il faut être / rester à jeun avant une opération ou avant une prise de sang. (Ce mot a une drôle de prononciation !)
8. des grèves inopinées : des grèves qui n’ont pas été annoncées. Normalement, il faut déposer un préavis de grève, c’est-à-dire annoncer officiellement qu’il y aura grève. Mais il arrive que des conducteurs de bus ou de train par exemple cessent le travail par solidarité avec un de leurs collègues qui a été victime d’une agression et en signe de protestation.
9. Faire avec : cela signifie s’accommoder de quelque chose, se débrouiller face à une situation qui nous est imposée. On dit : Il faut faire avec. / On va faire avec. / On fait avec. (familier)
10. les cheminots : c’est ainsi qu’on appelle ceux qui conduisent les trains ou les entretiennent ainsi que les voies et de façon plus générale, les employés de la SNCF, parce qu’ils travaillent pour les chemins de fer.
11. C’est galère : c’est compliqué, il y a des problèmes pour faire ce qu’on avait à faire. (très familier).
12. C’est par centaines : d’habitude, il voit passer des centaines de voyageurs dans son magasin à la gare.
13. Les Ouigo : ce sont des TGV dans lesquels les places sont moins chères que dans les autres TGV.
14. Trafic nul = il n’y a pas ou presque pas de trains en circulation. La conséquence, c’est qu’il y a très peu de voyageurs, donc peu de clients dans les magasins et cafés dans les gares ou aux abords des gares.

* Un peu de français oral – Comment employer Tellement :
La phrase normale, ce serait : Il y avait tellement de monde que je n’ai pas pu monter dans le train.
A l’oral, on tourne souvent cette phrase dans l’autre sens, ce qui suppose quelques petits déplacements des mots :
Je n’ai pas pu monter, tellement il y avait de monde dans le train.

J’étais tellement en retard que je suis rentrée chez moi.
Je suis rentrée chez moi, tellement j’étais en retard.

Il a eu une attitude tellement incompréhensible que j’ai renoncé à chercher une explication rationnelle à son comportement.
J’ai renoncé à chercher une explication rationnelle à son comportement, tellement il a eu une attitude incompréhensible.

La gare est tellement vide qu’on n’a pas l’impression d’être un jour de semaine !
On n’a pas l’impression d’être un jour de semaine, tellement la gare est vide!

Il faisait tellement froid qu’il avait gardé son pull.
Il avait gardé son pull, tellement il faisait froid.

Et pour finir, oui, la France est un pays où on fait grève et où on manifeste dans la rue.